La Divine Comédie (trad. Artaud de Montor)/L’Enfer/Chant XXX

Traduction par Alexis-François Artaud de Montor.
Garnier Frères (p. 113-116).
L’une de ces âmes accourut près de Capocchio, lui asséna sur la nuque des coups violents… (P. 114.)


CHANT TRENTIÈME



Q uand Junon, jalouse de Sémélé, ne craignit pas de persécuter si souvent cette princesse du sang thébain, Atamas devint si insensé que, voyant son épouse s’approcher avec ses deux fils dans ses bras, il cria : « Tendons les filets, que je prenne la lionne et ses lionceaux ! » Aussitôt il avança ses bras cruels, saisit celui de ses enfants qui se nommait Léarque, le fit tourner plusieurs fois dans les airs, et le brisa contre un rocher : alors la mère se précipita dans les eaux avec son autre fils. Quand la fortune voulut abaisser la grandeur des Troyens et leur puissance qui montrait tant d’audace, et que le royaume et le souverain furent anéantis, Hécube, languissante, désolée et captive, après avoir vu périr Polyxène, et avoir trouvé, sur le bord de la mer, le corps de son fils Polydore, éprouva d’affreux déchirements, et fit entendre les aboiements forcenés d’une chienne, tant la douleur avait renversé ses esprits. Mais ni les cruautés des Thébains, ni celles que les Troyens, dans l’une et l’autre catastrophe, exercèrent sur des animaux ou sur des hommes, ne peuvent être comparées aux fureurs de deux âmes nues qui couraient en mordant ce qu’elles rencontraient, comme fait le pourceau à qui son toit vient d’être ouvert. L’une de ces âmes accourut près de Capocchio, lui asséna sur la nuque des coups violents, le renversa, et, le tirant à elle, lui fit labourer avec son ventre le sol âpre et sauvage. L’habitant d’Arezzo, qui en fut tout tremblant de frayeur, me dit : « Ce furieux est Gianni Schicchi, dont la rage va accommodant ainsi ce qu’elle rencontre. » Je répondis : « Si cette autre âme ne vient te déchirer de ses affreuses morsures, peux-tu me dire qui elle est, avant qu’elle disparaisse ? Il reprit ainsi : « C’est l’âme antique de cette scélérate Myrrha qui, contre les lois de l’amour honnête, devint amie de son père. Pour commettre son crime, elle emprunta un déguisement comme cet autre qui est plus loin, dicta, au nom de Buoso Donati, pour posséder la reine du haras, un faux testament auquel il donna les formes légales. »

Après que ces deux furieux, qui avaient arrêté ma vue, eurent continué leur course impétueuse, je me retournai pour considérer les autres coupables ; j’en vis un dont le corps, s’il avait été tranché là où l’aine se termine, aurait eu la forme d’un luth. Une hydropisie qui, par l’effet d’une humeur funeste, avait détruit toutes les proportions du visage et des flancs, tenait entr’ouvertes les lèvres de ce damné : il ressemblait à l’homme qui, défiguré par les ravages de l’étisie, rapproche péniblement, dans sa soif dévorante, une lèvre du menton, et l’autre de son nez. L’âme s’écria : « Ô vous qui êtes exempts de peines dans ce monde misérable, et je ne sais pourquoi, regardez le supplice de maître Adam ! Pendant ma vie, j’ai possédé tout ce que j’ai désiré, et maintenant, hélas ! je soupire après une goutte d’eau. Les ruisseaux qui, du Casentin, portent leurs ondes à l’Arno par des canaux frais et délicieux, me sont toujours présents, et ce n’est pas en vain : leur souvenir me dessèche plus que le mal qui décharne mes traits. La justice sévère qui me punit m’offre, dans le lieu même où j’ai péché, l’image que poursuit mon stérile désir. C’est à Roména que j’ai falsifié la monnaie frappée au coin de Baptiste ; et, là-haut, ce crime me fit condamner aux flammes. Au moins, que n’aperçois-je ici les ombres barbares de Guido, d’Alexandre et de leur frère ! je donnerais, pour les voir sur ce sol brûlant, l’eau limpide de Fonte-Branda. S’il faut en croire les âmes pleines de rage, qui ont le privilège de parcourir ce cercle empesté, un d’eux est déjà parmi nous. Mais que me fait son supplice, à moi qui ai les membres appesantis ? S’il m’était accordé d’avancer d’un doigt en cent années, je me serais déjà mis en chemin pour chercher ce monstre dans cette vallée qui compte onze milles de long, et n’a pas moins d’un demi-mille de large. C’est à cause d’eux que je suis associé à cette odieuse famille ; ce sont eux qui m’ont ordonné de frapper des florins à trois carats d’alliage. »

Je l’interrompis en lui disant : « Qui sont ces deux abjects couché à ta droite, et qui fument comme des mains mouillées pendant l’hiver ? » Il répondit : « J’ai trouvé ces ombres ici, quand je suis tombé dans cet abîme ; depuis ce temps elles sont restées immobiles, et je ne crois pas qu’elles puissent mouvoir jamais. L’une est la perfide qui accusa Joseph ; l’autre, le fourbe Sinon, ce Grec de Troie. Une fièvre aiguë leur fait exhaler cette vapeur putréfiée. » Le dernier, indigne de s’entendre appeler d’un nom si infâme, frappa de son poing le ventre durci de l’hydropique, et le fit résonner comme un tambour. Maître Adam répondant par un coup sur la figure de Sinon, et qui ne parut pas moins violent, lui adressa ces mots : « Quoiqu’il me soit pénible de remuer mes membres engourdis, j’ai encore le bras prompt à frapper. — Pourquoi, dit le fils de Sisyphe, quand tu marchais aux flammes, ne l’avais-tu pas si dispos ? Tu l’avais plus libre quand tu battais tes florins. — Tu dis ici la vérité, reprit l’hydropique ; mais tu ne la dis pas de même aux Troyens lorsqu’on te somma de la dévoiler. — Moi, reprit Sinon, j’ai dit une fausseté, oui, mais toi tu as falsifié la monnaie. Je suis ici pour un seul crime, et toi pour plus de forfaits qu’aucun autre démon. — Parjure, souviens-toi du cheval, répliqua le coupable au ventre tendu ; que ton supplice soit de savoir que tout le monde connaît ta perfidie. — Et toi, dit le Grec, languis avec cette soif qui brûle ta langue, et cet amas d’eau qui, comme une muraille, te dérobe la vue du reste de ton corps. — Ta bouche, repartit le monnayeur, ne s’ouvre que pour proférer des paroles criminelles : si j’ai soif, si mon ventre est ainsi gonflé, tu es dévoré de cette fièvre qui te consume, et qui te fait exhaler une vapeur putride : il ne faudrait pas t’inviter longtemps à lécher le miroir de Narcisse. »

J'étais occupé à les entendre, quand mon maître me dit : « Continue donc d'écouter : pour rien, je te chercherais querelle. » Lorsque mon guide m’eut parlé de ce ton de colère, je me retournai vers lui plein d’une honte dont je n’ai pas perdu le souvenir. Tel que celui qui, voyant dans son sommeil un malheur fondre sur lui, désire que le trouble qui le tourmente ne soit qu’une vaine illusion, et fait des voeux pour n’avoir point à gémir de cette image mensongère, de même, dans ma pensée, je désirais m’excuser ; mais en même temps mon désir secret était entendu sans que je susse quel pouvoir le révélait à mon maître. Il me dit : « Moins de confusion demanderait grâce pour une faute plus grave que la tienne. Point de tristesse ; et si jamais tu rencontres des ombres engagées dans de semblables rixes, n’oublie pas que je suis près de toi ; c’est une action basse de les écouter. »