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La Dame à la louve (recueil)/Psappha charme les sirènes

La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 167-170).
Psappha charme les Sirènes




Celle qui incarna ma Destinée, Celle qui, la première, me révéla à moi-même, me prit par la main. Elle me prit par la main et me mena vers la grotte où les chants de Psappha charment les Sirènes.

Ainsi qu’autrefois la Déesse s’ensevelit au fond du Vénusberg et y régna malgré les siècles différents et l’univers changé, ainsi les Musiciennes se réfugient dans une grotte de la Méditerranée. Les bleues stalactites y scintillent lointainement ainsi que de froides étoiles. La mer murmure autour des roches, dont la chevelure d’algues vertes est gemmée d’anémones. Un peu d’écume se brise contre les parois plus polies que le marbre.

« Viens, » me dit la vierge qui incarna mon Destin. « Mais souviens-toi que celles qui entrent dans cette grotte ne s’en retournent jamais parmi la foule des vivants.

« Comme elles, tu subiras éternellement le sortilège du Passé. Les vagues assourdiront pour toi les lointains beuglements de la multitude. L’ombre glauque du soir te fera mépriser la lumière du jour. Tu seras étrangère à la race des hommes. Leurs joies te seront inconnues, leurs blâmes te seront indifférents. Tu seras autre, jusqu’à la fin de ton existence humaine. Tu seras plus morte que les rayonnants fantômes qui t’entoureront, et qui gardent la survivance confuse des Illustres. Psappha t’offrira la fleur de ses grâces. Éranna te parlera d’Agatharchis et de Myrô. Nossis tressera pour toi ses iris mauves. Télésilla te vantera la valeur des héroïnes. Anyta évoquera dans ses strophes pastorales la fraîcheur des fontaines et l’ombre des vergers. Moïrô t’inquiétera par l’énigme de son regard byzantin. Le Passé, plus vivant et plus sonore que le Présent, te retiendra dans ses filets argentés. Tu seras la captive du songe et des harmonies disparues. Mais tu respireras les violettes de Psappha et les crocus d’Éranna de Télos. Tu contempleras les blancs péplos des vierges qui s’inclinent en cueillant les coquillages aussi délicatement mystérieux que les sexes entrouverts. Parfois, assises sur une roche, elles écoutent l’âme marine des conques. Vers le soir, les Kitharèdes leur chantent les chants de leur pays. Viens ! »

Et j’entendis un accord pareil à la brise du couchant qui soupire à travers les pins nocturnes…

Mon étrange compagne me prit par la main, et je la suivis dans la grotte où Psappha charme les Sirènes.