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La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 173-177).
Le Club des Damnés




Le Glasgow Hell Club, raconte une authoress anglaise, Mrs Crowe, dans un curieux volume, The Night Side of Nature[1], était la fable de la bonne ville puritaine. Ses orgies étaient sévèrement commentées par les modernes disciples de John Knox, qui hochaient en chœur leurs respectables têtes écossaises.

Le Club des Damnés tenait séance toutes les nuits. Ces veilles se prolongeaient jusqu’au petit jour. Et les rares passants éveillés dès le premier crépuscule contemplaient, en dissimulant une crainte vague, les fenêtres encore éclairées du Club. Les lumières s’atténuaient, spectrales, dans la vaste clarté réprobatrice. Des chansons rauques s’élevaient en zig-zag, entrecoupées par des hoquets d’ivrognes. Et l’horreur des rires fusait, sinistre comme des baisers sans amour.

Tout ce que la débauche a d’abject et de crapuleux était recherché avidement par les membres du Club démoniaque. On les haït avec effroi. On les méprisa avec prudence. On s’écartait sur leur insolent passage.

Le plus cynique des Damnés fut Ninian Graham. Ce jeune Écossais, qui n’était ni sans talent ni sans avenir, s’était enlizé[2] dans le plaisir du vice. Sa majorité à peine atteinte, il abandonna ses études pour ses maîtresses, Barbara et Maggie, et, n’ayant pu choisir entre elles, il se ruinait impartialement pour toutes deux.

Un soir de novembre, Ninian se dirigea vers la montagne. Le cheval suivait vaillamment la sente rocailleuse qui longeait un abîme, lorsqu’un Étranger, embusqué derrière une roche spectrale, s’élança sur le chemin, et, saisissant la bride de la bête :

« Viens ! » dit-il au jeune Écossais immobilisé par une incompréhensible terreur.

« Où me conduisez-vous ? » grelotta enfin la voix de Ninian.

« En Enfer ! » répondit l’Inconnu, dont il ne voyait que les prunelles vastes comme le désespoir des ténèbres.

… Et l’Inconnu entraîna Ninian dans le gouffre… Ils tombèrent… Ils tombèrent, pendant un temps incalculable. L’Inconnu parla enfin :

« Nous voici au terme. »

Ninian s’attendait à des clameurs féroces, à des blasphèmes et à des grincements de dents. Ses tempes moites se glacèrent. Ses paupières battirent puis se refermèrent sur ses prunelles sans regard.

Un murmure de voix le réveilla de sa stupeur misérable. Violemment, il ouvrit ses yeux hébétés.

… Il était chez sa tante, morte depuis cinq ou six ans. La vénérable dame tricotait, tandis que ses invités de jadis, un vieil officier de marine, un négociant retiré des affaires et sa respectable épouse, jouaient au bezigue. Ninian les reconnut tous. Un frisson le secoua. Ils avaient cet air honnête et béat qui, pendant leur existence terrestre, fut leur principal attrait.

« Où suis-je donc ? » balbutia le jeune homme.

« En Enfer, » répondit avec simplicité sa vieille tante.

Et, souriante, elle baissa de nouveau les yeux sur son ouvrage.

Une indicible horreur s’insinua en Ninian et le mordit à la moelle. Il atteignit d’un élan farouche la porte, descendit l’escalier en courant et s’élança dans la rue.

Les cloches presbytériennes d’un dimanche écossais sonnaient avec régularité. Une foule de gens bien vêtus sortait de l’église. Il y avait là des pères de famille, d’importantes patronnesses d’œuvres charitables, d’anciens épiciers et des magistrats. De jeunes femmes passaient, les cheveux invraisemblablement lisses : elles tenaient par la main des enfants disciplinés.

« Où suis-je donc ? » demanda Ninian à une de ces irréprochables épouses.

« En Enfer, » répondirent-elles d’une voix assurée et modeste.

Ninian erra longtemps par les rues populeuses. Le soir tomba, idéalement embrumé, et la paix vespérale plana sur les maisons. Le jeune homme vit briller, à travers l’ombre, la

  1. Le Côté nocturne de la Nature.
  2. WS : enlisé