Ouvrir le menu principal

La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 3-22).


La Dame à la Louve


Conté par M. Pierre Lenoir, 69, rue des Dames, Paris.





Je ne sais pourquoi j’entrepris de faire la cour à cette femme. Elle n’était ni belle, ni jolie, ni même agréable. Et moi, (je le dis sans fatuité, mesdames,) on a bien voulu quelquefois ne pas me trouver indifférent. Ce n’est pas que je sois extraordinairement doué par la Nature au physique ni au moral : mais enfin, tel que je suis, — l’avouerai-je ? — j’ai été très gâté par le sexe. Oh ! rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger un vaniteux récit de mes conquêtes. Je suis un modeste. Au surplus, il ne s’agit point de moi en l’occurrence. Il s’agit de cette femme, ou plutôt de cette jeune fille, enfin de cette Anglaise dont le curieux visage m’a plu pendant une heure.

C’était un être bizarre. Lorsque je m’approchai d’elle pour la première fois, une grande bête dormait dans les plis traînants de sa jupe. J’avais aux lèvres ces paroles aimablement banales qui facilitent les relations entre étrangers. Les mots ne sont rien en pareil cas, — l’art de les prononcer est tout…

Mais la grande bête, dressant le museau, grogna d’une manière sinistre, au moment même où j’abordai l’intéressante inconnue.

Malgré moi, je reculai d’un pas.

« Vous avez là un chien bien méchant, mademoiselle, » observai-je.

« C’est une louve, » répondit-elle avec quelque sécheresse. « Et, comme elle a parfois des aversions aussi violentes qu’inexplicables, je crois que vous feriez bien de vous éloigner un peu. »

D’un appel sévère elle fit taire la louve : « Helga ! »

Je battis en retraite, légèrement humilié. C’était là une sotte histoire, avouez-le. Je ne connais point la peur, mais je hais le ridicule. L’incident m’ennuyait d’autant plus que j’avais cru surprendre dans les yeux de la jeune fille une lueur de sympathie. Je lui plaisais certainement quelque peu. Elle devait être aussi dépitée que moi de ce contre-temps regrettable. Quelle pitié ! Une conversation dont le début promettait si bien !…

Je ne sais pourquoi l’affreux animal cessa plus tard ses manifestations hostiles. Je pus approcher sans crainte de sa maîtresse. Jamais je n’ai vu de visage aussi étrange. Sous ses lourds cheveux d’un blond à la fois ardent et terne, pareils à des cendres rousses, blêmissait la pâleur grise du teint. Le corps émacié avait la délicatesse fine et frêle d’un beau squelette. (Nous sommes tous un peu artistes à Paris, voyez-vous.) Cette femme dégageait une impression d’orgueil rude et solitaire, de fuite et de recul furieux. Ses yeux jaunes ressemblaient à ceux de sa louve. Ils avaient le même regard d’hostilité sournoise. Ses pas étaient tellement silencieux qu’ils en devenaient inquiétants. Jamais on n’a marché avec si peu de bruit. Elle était vêtue d’une étoffe épaisse, qui ressemblait à une fourrure. Elle n’était ni belle, ni jolie, ni charmante. Mais, enfin, c’était la seule femme qui fût à bord.

Je lui fis donc la cour. J’observai les règles les plus solidement étayées sur une expérience déjà longue. Elle eut l’habileté de ne point me laisser voir le plaisir profond que lui causaient mes avances. Elle sut même conserver à ses yeux jaunes leur habituelle expression défiante. Admirable exemple de ruse féminine ! Cette manœuvre eut pour unique résultat de m’attirer plus violemment vers elle. Les longues résistances vous font quelquefois l’effet d’une agréable surprise, et rendent la victoire plus éclatante… Vous ne me contredirez pas sur ce point, n’est-ce pas, messieurs ? Nous avons tous à peu près les mêmes sentiments. Il y a entre nous une fraternité d’âme si complète qu’elle rend une conversation presque impossible. C’est pourquoi je fuis souvent la monotone compagnie des hommes, trop identiques à moi-même.

Certes, la Dame à la louve m’attirait. Et puis, dois-je le confesser ? cette chasteté contrainte des geôles flottantes exaspérait mes sens tumultueux. C’était une femme… Et ma cour, jusque-là respectueuse, devenait chaque jour plus pressante. J’accumulais les métaphores enflammées. Je développais élégamment d’éloquentes périodes.

Voyez jusqu’où allait la fourbe de cette femme ! Elle affectait, en m’écoutant, une distraction lunaire. On eût juré qu’elle s’intéressait uniquement au sillage d’écume, pareil à de la neige en fumée. (Les femmes ne sont point insensibles aux comparaisons poétiques.) Mais moi qui étudie depuis longtemps la psychologie sur le visage féminin, je compris que ses lourdes paupières baissées cachaient de vacillantes lueurs d’amour.

Un jour je payai d’audace, et voulus joindre le geste flatteur à la parole délicate, lorsqu’elle se tourna vers moi, d’un bond de louve.

« Allez-vous-en, » ordonna-t-elle avec une décision presque sauvage. Ses dents de fauve brillaient étrangement sous les lèvres au menaçant retroussis.

Je souris sans inquiétude. Il faut avoir beaucoup de patience avec les femmes, n’est-ce pas ? et ne jamais croire un seul mot de ce qu’elles vous disent. Quand elles vous ordonnent de partir, il faut demeurer. En vérité, messieurs, j’ai quelque honte à vous resservir des banalités aussi piètres.

Mon interlocutrice me considérait de ses larges prunelles jaunes.

« Vous ne m’avez pas devinée. Vous vous heurtez stupidement à mon invincible dédain. Je ne sais ni haïr ni aimer. Je n’ai jamais rencontré un être humain digne de ma haine. La haine, plus patiente et plus tenace que l’amour, veut un grand adversaire. »

Elle caressa la lourde tête de Helga, qui la contemplait avec de profonds yeux de femme.

« Quant à l’amour, je l’ignore aussi complètement que vous ignorez l’art, élémentaire chez nous autres Anglo-Saxons, de dissimuler la fatuité inhérente aux mâles. Si j’avais été homme, j’aurais peut-être aimé une femme. Car les femmes possèdent les qualités que j’estime : la loyauté dans la passion et l’oubli de soi dans la tendresse. Elles sont simples et sincères pour la plupart. Elles se prodiguent sans restriction et sans calcul. Leur patience est inlassable comme leur bonté. Elles savent pardonner. Elles savent attendre. Elles possèdent cette chasteté supérieure : la constance. »

Je ne manque point de finesse, et sais comprendre à demi-mot. Je souris avec intention devant cette explosion d’enthousiasme. Elle m’effleura d’un regard distrait qui me devina.

« Oh ! vous vous trompez étrangement. J’ai vu passer des femmes très généreuses d’esprit et de cœur. Mais je ne me suis jamais attachée à elles. Leur douceur même les éloignait de moi. Je n’avais point l’âme assez haute pour ne pas m’impatienter devant leur excès de candeur et de dévouement. »

Elle commençait à m’ennuyer avec ses dissertations prétentieuses. Prude et bas-bleu autant que chipie !… Mais elle était la seule femme à bord… Et puis elle n’arborait ces airs de supériorité qu’afin de rendre plus précieuse sa capitulation prochaine.

« Je n’ai d’affection que pour Helga. Et Helga le sait. Quant à vous, vous êtes sans doute un bon petit jeune homme, mais vous ne pouvez vous douter à quel point je vous méprise. »

Elle voulait, en irritant mon orgueil, exacerber mon désir. Elle y réussissait, la coquine ! J’étais rouge de colère et de convoitise.

« Les hommes qui s’empressent autour de femmes, n’importe lesquelles, sont pareils aux chiens qui flairent des chiennes. »

Elle me jeta un de ses longs regards jaunes.

« J’ai si longtemps respiré l’air des forêts, l’air vibrant de neige, je me suis si souvent mêlée aux Blancheurs vastes et désertes, que mon âme est un peu l’âme des louves fuyantes. »

À la fin, cette femme m’effrayait. Elle s’en aperçut, et changea de ton.

« J’ai l’amour de la netteté et de la fraîcheur, » continua-t-elle en un rire léger. « Or, la vulgarité des hommes m’éloigne ainsi qu’un relent d’ail, et leur malpropreté me rebute à l’égal des bouffées d’égouts. L’homme, » insista-t-elle, « n’est véritablement chez lui que dans une maison de tolérance. Il n’aime que les courtisanes. Car il retrouve en elles sa rapacité, son inintelligence sentimentale, sa cruauté stupide. Il ne vit que pour l’intérêt ou pour la débauche. Moralement, il m’écœure ; physiquement, il me répugne… J’ai vu des hommes embrasser des femmes sur la bouche en se livrant à des tripotages obscènes. Le spectacle d’un gorille n’aurait pas été plus repoussant. »

Elle s’arrêta une minute.

« Le plus austère législateur n’échappe que par miracle aux fâcheuses conséquences des promiscuités charnelles qui hasardèrent sa jeunesse. Je ne comprends pas que la femme la moins délicate puisse subir sans haut-le-cœur vos sales baisers. En vérité, mon mépris de vierge égale en dégoût les nausées de la courtisane. »

Décidément, pensai-je, elle exagère son rôle, pourtant très bien compris. Elle exagère.

(Si nous étions entre hommes, messieurs, je vous dirais que je n’ai pas toujours méprisé les maisons publiques et que j’ai même ramassé maintes fois, sur le trottoir, de piteuses grues. Cela n’empêche pas les Parisiennes d’être plus accommodantes que cette sainte nitouche. Je ne suis nullement fat, mais enfin il faut avoir la conscience de sa valeur.)

Et, jugeant que l’entretien avait assez duré, je quittai fort dignement la Dame à la Louve. Helga, sournoise, me suivit de son long regard jaune.

… Des nuées aussi lourdes que des tours se dressaient à l’horizon. Au-dessous d’elles, un peu de ciel glauque serpentait, comme une douve. J’avais la sensation d’être écrasé par des murailles de pierre…

Et le vent se levait…

Le mal de mer m’étreignit… Je vous demande pardon de ce détail peu élégant, mesdames… Je fus horriblement indisposé… Je m’endormis enfin vers minuit, plus lamentable que je ne saurais vous le dire.

Sur les deux heures du matin, je fus réveillé par un choc sinistre, suivi d’un broiement plus sinistre encore… Des ténèbres se dégageait une épouvante inexprimable. Je me rendis compte que le navire venait de toucher un écueil.

Pour la première fois de ma vie, je négligeai ma toilette. J’apparus sur le pont en un costume fort sommaire.

Une foule confuse d’hommes demi-nus s’y bousculait déjà… Ils détachaient en toute hâte les canots de sauvetage.

En voyant ces bras et ces jambes poilus et ces poitrines hirsutes, je ne pus m’empêcher de songer, non sans un sourire, à une phrase de la Dame à la Louve : « Le spectacle d’un gorille n’aurait pas été plus repoussant… »

Je ne sais pourquoi ce futile souvenir me railla, au milieu du commun danger.

Les vagues ressemblaient à de monstrueux volcans enveloppés de fumées blanches. Ou plutôt, non, elles ne ressemblaient à rien. Elles étaient elles-mêmes, magnifiques, terribles, mortelles… Le vent soufflait sur cette colère démesurée et l’exaspérait encore. Le sel mordait mes paupières. Je grelottais sous l’embrun, ainsi que sous une bruine. Et le fracas des flots abolissait en moi toute pensée.

La Dame à la Louve était là plus calme que jamais. Et moi, je défaillais de terreur. Je voyais la Mort dressée devant moi. Je la touchais presque. D’un geste hébété je tâtai mon front, où je sentais, affreusement saillants, les os du crâne. Le squelette en moi m’épouvantait. Je me mis à pleurer, stupidement…

Je serais une chair bleue et noire, plus gonflée qu’une outre rebondie. Les requins happeraient par-ci, par-là, un de mes membres disjoints. Et, lorsque je descendrais au fond des flots, des crabes grimperaient obliquement le long de ma pourriture et s’en repaîtraient avec gloutonnerie…

Le vent soufflait sur la mer…

Je revis le passé. Je me repentis de ma vie imbécile, de ma vie gâchée, de ma vie perdue. Je voulus me rappeler un bienfait accordé par distraction ou par mégarde. Avais-je été bon à quelque chose, utile à quelqu’un ? Et ma conscience obscure cria en moi, effroyable comme une muette qui aurait recouvré miraculeusement la parole :

« Non ! »

Le vent soufflait sur la mer…

Je me souvins vaguement des paroles saintes qui exhortaient au repentir et qui promettaient, à l’heure de l’agonie même, le salut du pêcheur contrit. Je tâchai de retrouver au fond de ma mémoire, plus épuisée qu’une coupe vide, quelques mots de prière… Et des pensées libidineuses vinrent me tourmenter, pareilles à de rouges diablotins. Je revis les lits souillés des compagnes de hasard. J’entendis de nouveau leurs appels stupidement obscènes. J’évoquai les étreintes sans amour. L’horreur du Plaisir m’accabla…

Devant l’effroi de l’Immensité Mystérieuse, il ne survivait plus en moi que l’instinct du rut, aussi puissant chez quelques-uns que l’instinct de la conservation. C’était la Vie, la laideur et la grossièreté de la Vie, qui bramaient en moi une protestation féroce contre l’Anéantissement…

Le vent soufflait sur la mer…

On a de drôles d’idées à ces moments-là, tout de même… Moi, un très honnête garçon, en somme, estimé de tout le monde, excepté de quelques jaloux, aimé même de quelques-unes, me reprocher aussi amèrement une existence qui ne fut ni pire ni meilleure que celle de tout le monde !… Je dus avoir une passagère folie. Nous étions tous un peu fous, du reste…

La Dame à la Louve, très calme, regardait les flots blancs… Oh ! plus blancs que la neige au crépuscule ! Et, assise sur son derrière, Helga hurlait comme une chienne. Elle hurlait lamentablement, comme une chienne à la lune… Elle comprenait

Je ne sais pourquoi ces hurlements me glacèrent plus encore que le bruit du vent et des flots… Elle hurlait à la mort, cette sacrée louve du diable ! Je voulus l’assommer pour la faire taire, et je cherchai une planche, un espar, une barre de fer, quelque chose enfin pour l’abattre sur le pont… Je ne trouvai rien…

Le canot de sauvetage était enfin prêt à partir. Des hommes bondirent furieusement vers le salut. Seule, la Dame à la Louve ne bougea point.

« Embarquez-vous donc, » lui criai-je en m’installant à mon tour.

Elle s’approcha sans hâte, suivie de Helga.

« Mademoiselle, » intervint le lieutenant qui nous commandait tant bien que mal, « nous ne pouvons prendre cette bête avec nous. Il n’y a de places ici que pour les gens.

— Alors, je reste, » dit-elle avec un recul…

Des affolés se précipitaient, poussant des cris incohérents. Nous dûmes la laisser s’éloigner.

Quant à moi, je ne pouvais véritablement pas m’embarrasser d’une semblable péronnelle. Et puis elle avait été si insolente à mon égard ! Vous comprenez cela, n’est-ce pas, messieurs ? Vous n’auriez pas agi autrement que moi.

Enfin, j’étais sauvé, ou à peu près. L’aurore s’était levée, et quelle aurore, mon Dieu ! C’était un grelottement de lumière transie, une stupeur grise, un grouillement d’êtres et de choses larvaires dans un crépuscule de limbes…

Et nous vîmes bleuir la terre lointaine…

Oh ! la joie et le réconfort d’apercevoir le sol accueillant et sûr !… Depuis cette horrible expérience, je n’ai fait qu’un seul voyage sur mer, pour revenir ici. On ne m’y reprendra plus, allez !

Je dois être très peu égoïste, mesdames. Au milieu de l’incertitude indicible où je me débattais, et quoique à grand’peine échappé à la Destruction, j’eus encore le courage de m’intéresser au sort de mes compagnons d’infortune. Le second canot avait été submergé par l’assaut frénétique d’un trop grand nombre de déments. Avec horreur je le vis sombrer… La Dame à la Louve s’était réfugiée sur un mât brisé, épave flottante, ainsi que la bête soumise… J’eus la certitude que, si les forces et l’endurance de cette femme ne la trahissaient point, elle pourrait être sauvée. Je le souhaitai de tout mon cœur… Mais le froid, la lenteur et la fragilité de cette embarcation improvisée, sans voiles et sans gouvernail, la fatigue, la faiblesse féminine !

… Elles étaient à une courte distance de la terre, lorsque la Dame, épuisée, se tourna vers Helga, comme pour lui dire : « Je suis à bout… »

Et voici que se passa une chose douloureuse et solennelle. La louve, qui avait compris, prolongea vers la terre proche et inaccessible son hurlement de désespoir… Puis, se dressant, elle posa ses deux pattes de devant sur les épaules de sa maîtresse, qui la prit entre ses bras… Toutes deux s’abîmèrent dans les flots…