La Correspondance de R. L. Stevenson

La Correspondance de R. L. Stevenson
Revue des Deux Mondes4e période, tome 156 (p. 921-932).
Revues étrangères – La correspondance de R. L. Stevenson


The Letters of R. L. Stevenson to his family and friends, selected and edited with notices and introductions by Sidney Colvin, 2 vol. in-8°, Londres, 1899.


M. Sidney Colvin, l’éminent conservateur du Cabinet des Estampes au British Muséum, vient de publier, en deux gros volumes, la correspondance de R. L. Stevenson. Il l’a fait sur la prière de Stevenson lui-même, qui, dans son testament, avait demandé que M. Colvin « préparât pour l’impression un choix de ses lettres », sachant bien, sans doute, que nul autre de ses amis ne pourrait procéder à ce choix d’une façon plus conforme à ses sentimens. Car l’auteur de l’Ile au Trésor et du Prince Othon avait horreur non seulement de la réclame, mais de toutes les formes de l’indiscrétion. Il n’admettait pas que le talent ni la renommée d’un écrivain fussent des raisons suffisantes pour que la personne de cet écrivain put être livrée en pâture à la curiosité du public. Et le fait est que peu d’écrivains ont mis autant de scrupule à cacher leur vie. Malade depuis l’enfance, avec des crachemens de sang qui, presque de mois en mois, risquaient de le tuer, il s’enorgueillissait de n’avoir jamais écrit une ligne, dans ses livres, qui fût inspirée de ses impressions personnelles de valétudinaire. « Pour moi, disait-il, les flacons de pharmacie sur ma cheminée et le sang sur mon mouchoir ne sont que des accidens ; je ne permets point qu’ils se reflètent dans ma vision de la vie, et à aucun prix je ne voudrais les voir étalés aux yeux de mes lecteurs. Que prouvent-ils ? Que changent-ils ? Ils n’atteignent point la seule partie de moi qui importe au public ; et d’initier le monde à ces détails privés me paraîtrait le comble de la frivolité et du mauvais goût. » Aussi se gardait-il d’y « initier le monde, » de telle sorte qu’en 1885, lorsqu’il était déjà un auteur en vogue, le critique anglais M. William Archer, avait pu très ingénument le décrire, d’après ses livres, comme un jeune sportsman plein de vie et de santé, et ajouter que « le moindre accès de rhumatisme suffirait à modifier sa philosophie ! » Mais plus encore que de tout le reste, Stevenson avait horreur de la publication de lettres qui n’étaient point destinées à être publiées. Lui qui ne se brouillait jamais avec ses amis, il faillit un jour se brouiller avec le plus ancien et le plus intime d’entre eux, M. Charles Baxter, son camarade d’enfance, parce que celui-ci avait laissé imprimer dans un journal une de ses lettres, où il racontait ses aventures de voyage en Océanie. Il se fâcha même tout à fait, sauf, dès le mois suivant, à demander pardon pour son mouvement de colère : « Mais, reprenait-il, vous ne pouvez pas vous faire une idée du désagrément que c’est pour moi de voir mes affaires personnelles placées sous les yeux du public. Une seconde expérience du même genre me dégoûterait à tout jamais d’écrire des lettres. »

On pourra s’étonner, après cela, qu’il ait cependant prié M. Colvin de « préparer pour l’impression un choix de ses lettres. » Mais d’abord il n’ignorait pas que ses amis aimaient et admiraient trop ses lettres pour qu’il pût obtenir d’eux de ne les point publier. L’année dernière encore, une dame anglaise qu’il avait connue dans sa jeunesse a, sous prétexte de biographie, publié toute la série des lettres qu’elle gardait de lui, et j’imagine qu’elle aura dû être très surprise des protestations dont son livre a été l’objet de la part des héritiers de R. L. Stevenson, car de plus en plus l’habitude se répand, en Angleterre « d’initier le monde aux détails les plus privés » de la vie des grands écrivains. C’est de quoi, sans doute, Stevenson se rendait bien compte : il connaissait son temps, et ne l’estimait guère. Et il y avait autre chose aussi dont il se rendait compte : il sentait que, si beaucoup de ses lettres avaient un caractère trop intime pour pouvoir être jamais divulguées, quelques-unes d’entre elles étaient d’un genre tout différent, et pouvaient être divulguées sans indiscrétion.

Ses amis avaient coutume de dire, et lui-même répétait volontiers, que ses lettres « manquaient de faits. » En 1887, écrivant à M. Colvin au lendemain de son départ pour l’Océanie, il ne parlait que des compagnons de route qu’il avait trouvés sur le bateau, hommes et bêtes, puis se ravisant, il disait en manière de post-scriptum : « Hardi-Bob-Tête à l’envers (alias le Commodore) va maintenant se remettre à la correction de ses épreuves. Le Havre de Grâce, qu’il a vu ce matin, est une cité de quelque apparence. Elle est fortifiée et, autant que j’ai pu en juger, assez commerçante. Elle est située en France, qui est située en Europe. Plaignez-vous encore qu’il n’y ait pas de faits dans mes lettres ! » Et ce qu’il mettait dans ses lettres à défaut de « faits, » lui-même nous l’apprend dans une lettre écrite à son père, le 1er janvier 1886 :

Je vais essayer d’allonger ma lettre, profilant de ce que la maison se trouve déserte. La présence d’autres personnes autour de moi est pour moi le plus grand obstacle à la correspondance. Je nie, d’ailleurs, que les lettres doivent contenir des nouvelles (je veux dire mes lettres à moi, car celles qu’on m’écrit doivent au contraire en contenir beaucoup). Mais les miennes ne doivent contenir que l’expression de mes sentimens de l’instant présent, et puis des folies avec ou sans humour. Quand la maison est vide, je suis saisi d’un désir, — mais non, le terme est trop fort, — d’une velléité d’épancher tout un flot d’idées dont j’ai la tête pleine. Et quand je n’ai pas de remarques à offrir sur un sujet déterminé, ni personne à qui les offrir, ma plume n’en court que plus à l’aise sur mon papier ; vous voyez, ici même, le curieux phénomène d’une page entière littéralement couverte de mots et dépourvue de sens. Je puis en faire autant chaque fois que je suis seul, et j’aime à le faire ; mais j’ai encore à savoir si mes correspondans aiment cela, eux aussi.

C’est que Stevenson est resté, toute sa vie, un véritable enfant. Je ne crois pas qu’aucun autre artiste de valeur le soit resté à un égal degré, sauf peut-être Mozart, dont les lettres ressemblent en vérité beaucoup à celles du conteur écossais. Et celui-ci, comme tous les enfans, était bavard ; de sorte que, quand l’occasion de parler lui manquait, il « épanchait son flot d’idées » dans la première lettre qu’il avait l’occasion d’écrire. Sa correspondance, si on la publiait tout entière, ferait l’effet d’une immense encyclopédie, où se trouveraient traités tous les sujets possibles, depuis la métaphysique jusqu’aux règles des divers jeux de cartes. Mais ce grand enfant était en même temps un poète, qui, d’instinct, prêtait aux sujets les plus différens un charme délicieux de fraîcheur et de fantaisie. Et sans doute il se sera rendu compte de l’avantage qu’offrirait après sa mort, pour sa renommée d’écrivain, la publication de quelques-unes de ces lettres u vides de faits, » à la condition qu’elles fussent « choisies, » avec la sévérité qui convenait, par un ami à la fois intelligent et sûr.

Les deux volumes que vient de publier M. Sidney Colvin réapparaissent, en tout cas, comme le modèle parfait de ce que doit être la Correspondance d’un bon écrivain. Les critiques anglais, je le sais, ont été à peu près unanimes à reconnaître que la lecture de ces deux volumes les avait déçus : mais ce qu’ils espéraient y trouver, et qui n’y est pas, n’aurait pu servir qu’à en rabaisser la portée. On y chercherait vainement une seule lettre d’amour, ou la moindre allusion aux circonstances intimes de la vie du poète. Stevenson a-t-il eu des maîtresses, avant son mariage ? Sa correspondance ne nous en dit rien. Elle ne nous dit rien non plus de la façon dont il s’est marié ; elle ne nous apprend même pas s’il a écrit souvent, durant ses fiançailles, à la dame américaine qu’il a, plus tard, épousée. Tout ce que, de son vivant, il a obstinément caché au public lui reste caché dans ce recueil de ses lettres. Mais tout cela, suivant sa propre expression, « n’a pour le public aucune importance ; » et les deux volumes contiennent au contraire une foule de choses qui ont pour tous les admirateurs de Stevenson une importance considérable, car elles les aident à mieux comprendre son œuvre, et leur révèlent, de sa personne, ce qu’ils peuvent raisonnablement souhaiter d’en savoir.

Leur « manque de faits, » d’abord, ne les empoche pas de constituer une biographie littéraire complète de l’auteur du Prince Othon. Nous y assistons, d’année en année, à la lente évolution de ses sentimens et de ses idées ; nous voyons naître en lui, l’un après l’autre, les projets de ses romans, depuis les Nouvelles Mille et Une Nuits et l’Ile au Trésor jusqu’à ce Weir of Hermiston que la mort l’a condamné à laisser inachevé, et qui n’en reste pas moins un de ses plus beaux livres [1]. Les projets, qui toujours lui venaient en extrême abondance, mettaient ensuite de longs mois à mûrir et à prendre forme. Et ses lettres nous montrent de combien d’efforts est résulté chacun de ces récits qui nous ravissent aujourd’hui par leur verve légère et comme improvisée. La vérité est que Stevenson, pareil en cela à tous les grands conteurs, avait travaillé pendant toute sa jeunesse à recueillir les matériaux de son œuvre future, comme aussi à se rendre maître des procédés d’expression qui allaient lui servir à en tirer parti. « Je me suis tué de travail sur mon Walt Whitman, écrivait-il en 1873, et je ne crois pas avoir jamais tant peiné pour aboutir à si peu de chose. Mais, tout de même, je commence à mieux savoir ce que je veux dire, et peut-être, avec le temps, parviendrai-je à le dire. Je suis un détestable ouvrier, mais j’ai du courage ; je suis infatigable à récrire et à corriger : pourvu seulement que cette humble vertu puisse, un jour, me profiter ! » Des aveux du même genre se rencontrent à toutes les pages, surtout dans les lettres du premier volume : ils nous révèlent le secret de l’irrésistible charme de ces romans de Stevenson qui, dès qu’on veut les traduire ou en résumer les sujets, font l’effet de simples récits d’aventures, tandis qu’à les lire dans leur texte ils sont une source incomparable d’émotion poétique. C’est qu’à tous ces romans, et même à ceux d’entre eux qui n’avaient d’autre objet que d’amuser les enfans, l’auteur a apporté autant de soin qu’en apportait Flaubert à Madame Bovary ; et ainsi il en a fait des œuvres d’art, en revêtant d’une beauté littéraire définie et parfaite les rêves qui jaillissaient de son âme d’enfant.

Ses lettres, d’ailleurs, ne se bornent pas à nous renseigner sur l’origine et la préparation de son œuvre : elles nous apprennent sous l’effet de quelles influences cette œuvre s’est produite. Stevenson nous y met au courant de ses admirations et de ses répugnances ; il y glorifie Richardson, Dickens, Dostoïevsky, appréciant chacun de ces grands écrivains en des pages d’une critique ingénieuse et fine ; et d’autres fois il s’explique, avec une modération admirable, sur tels autres écrivains qui lui déplaisent ou l’ennuient. Mais surtout il ne cesse point d’énoncer, dans ses lettres, la conception spéciale qu’il s’est faite de son art. Considérés à ce point de vue, les deux volumes de sa correspondance forment une véritable profession de foi esthétique, et l’une des plus sincères et des plus belles qu’on puisse lire. Il écrit par exemple à M. Henry James, l’année même de sa mort, en 1894, que ses deux principaux objets ont été, dès le début : « 1° la lutte contre l’adjectif ; 2° la résistance au nerf optique. » Et il entend par-là que son œuvre, telle qu’il la rêve, doit avoir pour but d’amuser et d’émouvoir, mais non pas d’étonner par la richesse des épithètes, et d’être ainsi un développement de rhétorique, ni non plus d’éblouir par l’éclat des descriptions, car le roman n’est point œuvre de peintre, mais de conteur et de créateur. « Notre temps, ajoute-t-il, marque le triomphe du nerf optique dans la littérature, et l’on oublie que durant de longs siècles la littérature s’est passée de ce nerf sans en être moins bonne. » Ailleurs il reproche à un de ses amis l’abus de ce qu’il appelle les « passages pourpres. » Il estime qu’un « mot pourpre » dans une phrase, « c’est déjà beaucoup, » mais « qu’une phrase entière faite de ces mots est décidément une mauvaise phrase. » Et il poursuit : « Accoutumez-vous à une pure austérité : elle sera votre force ! Mettez à votre style une tunique de lin ; et arrangez ses plis du mieux que vous pourrez, mais sans les orner de bijoux superflus ! Et même quand le sujet vous obligera à orner vos phrases, empêchez-le de vous y forcer plus que de raison ! »

Un style simple, et dont toute l’élégance ne consiste qu’à bien traduire la pensée, un style aussi dépourvu que possible d’épithètes voyantes, un style de conteur et non point de peintre, tel est, précisément, le style de Stevenson : et le grand mérite de ses récits consiste en ce qu’ils sont, avant tout, des récits, au contraire de la plupart des romans d’à présent, où le désir de raconter est subordonné au désir de décrire, ou d’analyser, ou encore d’affirmer et de démontrer. Mais Stevenson n’admet pas, non plus, qu’on puisse tout raconter. Il insiste à plusieurs reprises sur la nécessité, pour le romancier, d’éviter la laideur, qui, à aucun prix, ne saurait trouver de place dans une œuvre d’art. « Le laid, dit-il, n’est jamais que la prose de l’horrible, et celui-ci n’a de raison d’être que s’il est poétique. C’est quand on est incapable d’écrire Macbeth qu’on écrit Thérèse Raquin. Les modes ne sont qu’extérieures : elles n’influent sur l’essence de l’art que pour étendre ou restreindre le champ de son application. Et en tout temps et sous toutes les modes le grand homme produit de la beauté, de la terreur ou de la joie, tandis que le petit homme produit de l’habileté (personnalités, psychologie, etc.) au lieu de beauté, de la laideur au lieu de terreur, et des farces au lieu de joie. Et cela a été dès le commencement, et est maintenant, et sera jusqu’à la consommation des siècles. Ainsi soit-il ! » C’est encore ce qu’il exprime, en d’autres termes, quand il écrit que « le réalisme n’est qu’une affaire de méthode, » et que « l’art véritable, qu’il soit idéaliste ou réaliste, s’adresse aux mêmes sentimens et emploie les mêmes moyens, ses deux objets étant toujours d’émouvoir et de charmer. »

Je dois ajouter que l’esthétique de Stevenson n’est pas faite seulement de ces principes négatifs. Un principe positif les domine dans toutes ses lettres, un principe qui consiste à affirmer que le romancier a le devoir de voir, d’entendre, de sentir lui-même l’action de son récit. Et ce principe-là n’est point venu à Stevenson de ses lectures ni de ses réflexions : il répond à l’essence même de son tempérament d’écrivain. Ce qu’on a pu dire de Balzac, que les personnages de ses romans avaient à ses yeux plus de vie que les êtres réels, on pourrait non moins justement le dire de Stevenson. Lui aussi a été un « imaginatif, » infatigable à promener sa fantaisie dans un monde d’aventures et de passions fictives. La fiction était pour lui un besoin naturel : il ne pouvait penser aux sujets les plus abstraits sans voir aussitôt des images vivantes se dresser devant lui. C’est ce que nous prouvent ses lettres, non seulement par la façon dont il y parle des héros de ses romans, mais par la façon dont il anime toutes ses idées, les transformant sur-le-champ en images concrètes. Voici, — je prends un exemple au hasard, entre mille, — voici en quels termes il prie un de ses correspondans d’aller voir, à Londres, son ami Colvin :

Quand vous serez à Londres, prenez un fiacre et faites-vous conduire au British Museum. La chose est tout particulièrement amusante à faire le dimanche, quand le Museum est fermé. Votre cocher veut raisonner, vous tenez bon. Le cocher vous conduit devant les grilles fermées, et vous dit : « Vous voyez, monsieur, je vous avais prévenu ! » Vous descendez de la voiture, vous soufflez dans l’oreille du portier les syllabes magiques Colvin, et le voici qui, tout de suite, vous ouvre le guichet. Et vous entrez, et le cocher vous prend pour un gros personnage.

Voyageant sur l’océan Pacifique, entre Taïti et les îles Marquises, il écrit, un matin, à M. Charles Baxter :

Mon cher Charles, cette nuit, pendant que j’étais couché sous ma couverture, courtisant le sommeil, j’ai eu une impression saisissante et comique. Je ne voyais rien que les étoiles du sud, et aussi un peu le pilote, debout là-bas près de sa lanterne ; et je pensais à ce qui allait nous arriver ce matin, priant Dieu qu’il nous permît de distinguer une touffe des palmiers qui indiquent au passager l’Archipel Dangereux. La nuit était chaude comme du lait. Et voici que, brusquement, j’ai eu une vision de Drummond Street ! Cela est tombé sur moi comme un éclair. Et j’ai tort de dire que j’ai eu une vision : je me suis simplement retrouvé à Edimbourg, et dans le passé. Je me suis retrouvé errant sur le trottoir, sous la pluie et le vent d’est, avec le cœur plein d’espérance et de crainte : craignant que ma vie ne fût un naufrage, et espérant timidement qu’elle n’en serait pas un ; craignant de ne jamais trouver un ami, encore moins une femme, et espérant passionnément de trouver tout cela ; et puis espérant que peut-être, si je ne versais pas dans l’ivrognerie, je parviendrais un jour à faire un petit livre, etc., etc. Et j’ai senti que j’avais le devoir de vous écrire. Excusez-moi de vous écrire si peu : quand je suis en mer, écrire me donne des maux de tête ; quand je suis dans un port, ma besogne me crie : « A moi ! A moi ! » Je ferai, j’espère, un beau livre de voyage. Bonne chance, que Dieu vous bénisse ! Votre ami fidèle. R. L. S.

Ce besoin d’imaginer était si profond et si fort, chez Stevenson, que dans ses conversations avec ses amis, il ne cessait point d’inventer des personnages fictifs, à qui il prêtait ensuite toute sorte de sentimens imprévus et d’étranges propos. C’est à cette classe d’amis qu’appartiennent Pirbright Smith et M. Pegfurth Bannatyne, les deux sympathiques Ecossais dont le poète parle à M. Henley, dans une lettre de juillet 1882 : Pirbright Smith va bien. Le vieux M. Pegfurth Bannatyne est ici, en pension dans une auberge du village. Tout son bagage consiste en une paire de pantoufles et en un livre, dans son panier dépêche ; le reste, même la canne sur laquelle il s’appuie, il l’emprunte à l’aubergiste. Il est venu me voir, l’autre jour, du haut de la colline, et naturellement je l’ai interrogé sur Hazlitt [2]. Il m’a dit que c’était un « singulier gaillard », mais, après cela, n’a point semblé d’humeur à s’expliquer davantage. Il m’a ensuite appris qu’il était en train de devenir religieux, ce qui ne l’empêche pas de continuer à jurer comme un troupier. Je l’ai interrogé sur Wordsworth : « Il n’était pas solide dans sa foi, monsieur, et puis c’était un pauvre homme à sang de lait, avec des lunettes bleues par-dessus le marché ; mais ses poèmes sont grands, je ne dis pas non. » Je lui ai demandé s’il connaissait un livre de Wordsworth : oui, mais il en avait oublié le titre. Enfin il m’a cité un titre, mais c’était celui d’un de mes livres à moi. C’est ce que je lui ai fait remarquer aussitôt. Et alors : « Ah oui, m’a-t-il dit, je me rappelle ! Bien mauvais, hein ! Vous aurez à faire beaucoup mieux ! » Il ne peut pas souffrir Pirbright Smith, « un simple esthétique », comme il l’appelle. « Peuh ! la pêche et la religion, voilà mes esthétiques ! » a-t-il ajouté. Il m’a fort engagé à ne pas m’occuper davantage de Hazlitt. « Dans ma vie à moi, m’a-t-il dit, là il y aurait de drôles de choses ! » Il a soixante-dix-neuf ans, mais il vivra au-delà de cent ans. Votre R. L. S.

Mais l’effet le plus extraordinaire de cette imagination de Stevenson est, certainement, la manière doit elle lui a permis de prendre toujours plaisir à une vie qui, considérée de sang-froid, nous apparaît aujourd’hui comme un incessant et cruel martyre. Sur les quarante-quatre ans qu’a duré cette vie, je n’exagère pas en disant que Stevenson en a passé plus de trente dans la situation d’un homme condamné à mort, et s’attendant à subir sa sentence d’un moment à l’autre. De page en page, depuis le premier chapitre jusqu’au dernier, M. Colvin nous apprend que, dans l’intervalle qui s’est écoulé entre deux lettres, son ami a eu un nouveau crachement de sang, ou une nouvelle pleurésie, ou quelque autre maladie dont ses médecins croyaient qu’il ne guérirait pas. Et lui, sitôt qu’il peut écrire, tout de suite il retrouve sa radieuse gaieté. « Je ne me doutais pas que le monde fût si amusant, » dit-il dans une de ses lettres : en vérité il le dit dans toutes, qu’il écrive d’Hyères ou de Davos, de sa maison de Vailima ou d’une plage déserte de Californie, où il vient de passer des semaines absolument seul, incapable de remuer, à demi mort. C’est en souriant qu’il traverse la souffrance et la misère, avec le sourire d’un enfant qui n’a pas même besoin de se résigner. Qu’on lise, par exemple, le récit qu’il fait à son ami Henley de son voyage à travers les États-Unis dans un train d’émigrans [3] : Mon cher Henley, je suis assis sur l’impériale d’un wagon, avec une équipe d’ouvriers du Missouri allant dans l’Ouest pour leur santé. De toutes parts des prairies désertes et plates. Çà et là un troupeau de bœufs, parfois un ou deux papillons jaunes ; puis une église de bois se dressant, seule, parmi des lieues vides ; ou encore un moulin à vent pour pomper de l’eau. Quand nous nous arrêtons, — ce que nous faisons souvent, car émigrans et marchandises voyagent ensemble, — nous entendons la plaine entière toute chantante de cigales. Je vous écris ceci durant un de ces arrêts, comme vous pourrez en juger d’après l’écriture. Voici aujourd’hui le samedi 23, et je n’ai pas perdu mon temps depuis que je vous ai dit adieu à la gare de Saint-Pancras. Figurez-vous que je dors avec un homme de Pensylvanie qui a été dans la marine, et que je mange avec lui et avec les Missouriens dont je viens de vous parler. Nous avons un bassin d’étain, à quatre, pour nous laver. Je ne porte rien qu’une chemise et un pantalon : quand je dois descendre pour les repas, j’enfile une veste, et me voilà en tenue. Cette existence doit se prolonger jusqu’à vendredi, samedi, ou dimanche prochain. C’est un état bizarre que celui d’émigrant : j’espère vous le prouver dans un livre que je veux écrire. Mais rien n’épale ma paix d’esprit et ma sérénité. Mon corps, seul, ne va guère : impossible de manger, ni de respirer ; du moins je puis dormir. Le wagon qui précède le nôtre est bondé de Chinois.

Lundi. Ce que c’est que d’être malade dans un train d’émigrans, ceux-là seuls peuvent l’imaginer qui en ont fait l’expérience. Ce matin, je n’ai pu m’endormir qu’à neuf heures, assommé par le laudanum, dont, fort heureusement, j’avais sur moi un petit flacon. Depuis deux jours je n’ai rien mangé, et bu seulement deux tasses de thé, qu’on m’a fait payer cinquante cents chacune, sous prétexte qu’elles représentaient, l’une un déjeuner, et l’autre un dîner. Nous voyageons à travers des solitudes sinistres, buissons et rochers, sans forme ni couleur, un triste coin du monde. Je dois avouer que je ne suis pas bien en train, mais mon calme est parfait, et me rend ma détresse suffisamment supportable. Ma maladie est d’ailleurs un sujet de grande gaîté pour quelques-uns de mes compagnons de voyage : et moi, tout patraque que je me sente, je suis bien forcé de sourire à leurs plaisanteries.

Dans son enfance, déjà, Stevenson envisageait la vie de la même façon. Voici une lettre qu’il écrivait à son père, d’un collège de Torquay où il faisait ses études : « Mon respectable ascendant paternel, je vous écris pour vous adresser une requête de la nature la plus modérée. Tous les ans, jusqu’ici, je vous ai coûté une somme d’argent énorme, vraiment éléphantine, pour achat de drogues et frais de médecins : et des douze mois, c’est le mois de mars qui vous a toujours été le plus coûteux. Or cette année les souffles mordans de l’est, les tempêtes hurlantes, et les autres fléaux de l’humanité se sont trouvés bravés avec succès par votre bien dévoué. Cela ne mérite-t-il pas une rémunération ? Je fais appel à votre charité, je fais appel à votre générosité, je fais appel à votre justice, je fais appel, en fin de compte, à votre bourse. Mon sens de la générosité, toutefois, me défend d’accepter plus, — mon sens de la justice me défend d’accepter moins — qu’une demi-couronne. Recevez les salutations de votre bien affectueux et besogneux fils, — R. Stevenson. »

Ainsi ces lettres nous révèlent tout ce que nous pouvons souhaiter de savoir pour bien comprendre l’écrivain qu’a été Stevenson. Elles nous renseignent, en outre, sur l’homme qu’il a été ; et leur beauté morale est peut-être supérieure encore à leur intérêt littéraire. Une âme s’y montre à nous que personne, je crois, ne pourra s’empêcher d’aimer, tant elle est simple et douce, avec un extraordinaire mélange d’innocence enfantine et d’activé bonté. Aussi bien Stevenson, dans sa course infatigable de pays en pays, a-t-il été vraiment adoré de tpu6 ceux qui l’ont connu. Je me souviens de la désolation qui accueillit, à Londres, la nouvelle de sa mort. Et non moins grande était la désolation là-bas, dans cette île de l’archipel de Samoa, qui était devenue pour lui une seconde patrie. Je regrette de ne pouvoir pas citer le beau récit de ses funérailles, publié par M. Colvin à la fin du recueil de ses lettres : des centaines d’hommes se pressaient en larmes autour du lit funèbre, ne pouvant se résignera croire qu’ils ne reverraient plus le sage et bienfaisant ami qui, depuis des années, jouait, luttait, souffrait, priait avec eux [4].

La veille même de sa mort, un dimanche, il avait écrit une prière qu’il leur avait lue, et que tous répétèrent en le conduisant à son dernier repos : « Nous te supplions, Seigneur, de ne point te détourner de nous, représentans de diverses familles et nations, rassemblés aujourd’hui dans la paix de cette demeure, hommes et femmes, faibles créatures qui ne vivons que grâce à ta patience. Sois patient encore, supporte-nous quelques instans de plus, avec nos aspirations vers le bien, vite arrêtées, et nos indolens efforts pour éviter le mal ; laisse-nous endurer notre vie quelques instans de plus, et, si la chose se peut, aide-nous à mieux profiter de tes admirables faveurs : ou si le moment arrive où celles-ci doivent nous être ôtées, fais que nous puissions rester hommes parmi l’affliction ! Sois avec nos amis ; sois avec nous ! Accompagne-nous dans le repos que nous allons prendre ; et si l’un de nous s’éveille, tempère pour lui les sombres heures de l’insomnie ; et quand reviendra le soleil, notre consolateur, fais en sorte que nous l’accueillions avec des visages matinaux et des cœurs matinaux, actifs à l’ouvrage, actifs au bonheur, si nous devons être heureux ; et, si la journée nous réserve des tristesses, forts pour les supporter. Et nous te remercions et nous te louons. Et nous nous rappelons les paroles de Celui à qui cette journée a été consacrée ! »

Tel était Robert Louis Stevenson, d’après ce que nous apprend de lui le recueil de ses lettres. Mais je n’ai pas assez dit combien, indépendamment de leur portée biographique, ces lettres sont touchantes et agréables à lire. Le talent de leur auteur s’y retrouve tout entier, et plus varié encore peut-être, plus mobile, plus vivant que dans les plus jolis contes qu’il nous ait laissés. Scènes familières, paysages, impressions de route, rêves et souvenirs, ce sont tour à tour les aspects les plus divers de la vie qui s’offrent à nous, tandis que nous suivons le cher poète-enfant dans son aventureuse promenade aux quatre coins du monde. Et parmi ces lettres, dont chacune nous séduit par quelque grâce imprévue et piquante, une vingtaine au moins sont des morceaux d’une beauté poétique supérieure, de véritables chefs-d’œuvre de tendresse et de fantaisie. Combien je regrette de ne pouvoir pas les traduire ! Combien j’aurais voulu, par exemple, citer la lettre où. Stevenson raconte a sa femme le séjour qu’il a fait dans une colonie de lépreux, fondée par le Père Damien, et dirigée, après sa mort, par une société de religieuses, pour la plupart françaises ! Ou bien encore, la lettre où il décrit, à un ami de Londres, la vie qu’il mène à Samoa, et les rapports qu’il entretient avec les indigènes ! De telles lettres, si seulement une traduction parvenait ù leur garder le charme de leur style, suffiraient à faire comprendre pourquoi la renommée littéraire de Stevenson, au contraire de celle de la plupart des romanciers anglais, grandit et s’étend d’année en année. Le temps est loin où les critiques considéraient l’auteur du Prince Othon comme un simple amuseur, le continuateur d’Alexandre Dumas et de M. Jules Verne. Cet amuseur a dès maintenant sa place au premier rang des poètes de son pays ; et lorsque, le mois passé, le gouvernement anglais a cédé à l’Allemagne les îles de Samoa, c’est la nation tout entière qui a déploré qu’un drapeau étranger doive désormais abriter la tombe de l’un des plus aimés de ses écrivains. En effet Stevenson méritait d’être aimé. Son œuvre n’était point, comme bien d’autres, un simple exercice d’invention ou de style ; elle jaillissait du plus profond de son âme, et l’émouvait lui-même autant que ses lecteurs. Mais les quelques grandes lettres que j’ai citées nous prouvent, de plus, que peu d’âmes d’écrivains ont uni aux mêmes degrés les qualités les plus différentes, depuis une ardeur de passion vraiment héroïque jusqu’aux mille nuances légères de l’ironie et de la gaieté. Oui, l’auteur de ces lettres était, par-dessus tout, un poète : et tous ceux qui l’admirent et qui l’aiment doivent savoir gré à M. Sidney Colvin de l’avoir si pieusement traité en poète, au lieu de nous introduire dans la confidence des menus incidens de sa vie privée.


T. DE WYZEWA.


  1. Sur Weir of Hermiston, voyez la Revue du 15 juillet 1896.
  2. Stevenson préparait alors une biographie du critique Hazlitt.
  3. Il faisait ce voyage pour se rendre auprès d’une dame qu’il avait connue à Fontainebleau, et dont il venait d’apprendre qu’elle avait eu de cruels chagrins domestiques : c’est avec cette dame qu’il s’est marié, l’année suivante. Et comme ses parens avaient désapprouvé son projet de départ, il s’était obstiné à ne leur point demander d’argent ; de sorte qu’il était parti sans aucune ressource, et si malade que ni M. Colvin ni personne de ses amis ne croyaient qu’il parviendrait jusqu’au bout de sa route.
  4. Ces braves gens, pour lui témoigner leur affection, avaient tenu à lui creuser une route, devant sa maison. « Nous avons eu ici un épisode bien curieux, écrivait Stevenson le 8 octobre 1894 : des chefs indigènes, à qui j’avais rendu service pendant qu’ils étaient en prison, ont imaginé, sitôt remis en liberté, de faire pour moi une route, par reconnaissance. J’aurais dû refuser : mais j’ai eu honte, et les gaillards ont creusé une belle route, et ils ont mis au haut d’un poteau l’inscription suivante : Considérant le grand amour de Son Excellence Tusitana (c’était le nom que les indigènes de Samoa avaient donnera Stevenson), et le tendre soin qu’il a pris de nous dans nos tribulations, nous lui offrons ce présent. Que jamais la boue ne la rende impraticable, que jamais elle ne cesse de rester ouverte, la route que nous avons creusée. Nous avons eu une grande fête, quand la chose s’est trouvée terminée : et j’ai même lu à mes bienfaiteurs quelque chose comme un sermon. »