La Consolation de la philosophie/I









LA

CONSOLATION PHILOSOPHIQUE



LIVRE PREMIER









LIVRE PREMIER.


I

Le bonheur, qui jadis inspirait mes accents1,
A fait place aux sombres alarmes ;
C’est une Muse en deuil qui me dicte ces chants,
Aujourd’hui trempés de mes larmes.

Oui, les Muses, du moins, m’ont escorté sans peur
Dans la voie où mon cœur succombe ;
Gloire de mon printemps, d’une dernière fleur
Elles parfumeront ma tombe.

Hélas ! avant le temps, le malheur m’a fait vieux2 ;
Le chagrin, les soucis arides
Sur ma tête en un jour ont blanchi mes cheveux,
Et dans ma chair creusé des rides.


Bienvenue est la Mort quand, sans presser le pas,
Elle nous délivre à notre heure ;
Hélas ! elle est aveugle, et ne s’informe pas
Si sa victime rit ou pleure.

Au temps où tous mes vœux étaient comblés, la Mort
Effleura mon front sans scrupule ;
Trahi par la Fortune, accablé par le Sort,
Quand je l’implore, elle recule.

Vous vantiez mon bonheur : vous savez à présent,
Mes amis, s’il était fragile !
Un coup de foudre éclate, et le voilà gisant
Ce fier colosse aux pieds d’argile.

II

Tandis que je roulais silencieusement ces pensées en moi-même, et que je consignais sur mes tablettes cette plainte douloureuse, j’aperçus planant au-dessus de ma tête une femme d’un aspect singulièrement vénérable. Ses yeux brillaient d’un éclat surhumain, et les vives couleurs qui animaient ses joues annonçaient une vigueur respectée par le temps ; et cependant elle était si pleine d’années qu’il était impossible de la croire contemporaine de notre âge. Sa stature était un problème. Tantôt elle se rapetissait à la taille moyenne de l’homme ; tantôt elle paraissait toucher le ciel du front, et quand elle levait la tête plus haut encore, elle l’enfonçait dans le ciel même et se dérobait aux regards de ceux qui la contemplaient d’en bas.

Ses vêtements étaient formés d’une étoffe très-déliée, merveilleusement travaillée et d’une matière indestructible ; j’appris plus tard d’elle-même qu’elle l’avait tissée de ses propres mains. Le temps, quelque peu d’incurie aidant, en avait assombri les couleurs, comme il ternit l’éclat des vieilles peintures. Sur le bord inférieur de sa robe était brodé un Π ; sur le bord supérieur un Θ3. Entre ces deux lettres on voyait tracées, en forme de degrés, des lignes qui s’échelonnaient du premier caractère au second. Plus d’un brutal avait déchiré ce vêtement4, et de ces lambeaux, chacun s’était approprié le plus qu’il avait pu. Enfin, dans sa main droite, elle tenait des livres, dans la gauche un sceptre. Elle n’eut pas plus tôt aperçu les Muses de la poésie, assises à mon chevet et dictant des expressions à ma douleur, que sortant pour un moment de son calme habituel, et lançant des regards enflammés de colère : « Qui donc, dit-elle, a permis à ces filles de théâtre d’approcher de ce malade ? Ne sait-on pas qu’elles ne possèdent aucun baume pour endormir ses souffrances ? Qu’elles les nourriraient plutôt par leurs doucereux poisons ? Ce sont elles, en effet, qui étouffent sous les stériles épines des passions les opulentes moissons de la sagesse. Elles peuvent accoutumer l’âme humaine à la douleur : elles ne l’en délivrent pas.

« Encore si vous débauchiez un profane, comme c’est votre habitude, je m’inquiéterais peu de votre artificieux manége ; vous ne me raviriez pas du moins le fruit de mes travaux. Mais quoi ! Celui-ci ? Un homme nourri des doctrines d’Élée et de l’Académie5 ? Allons ! retirez-vous, Sirènes ! Arrière vos séductions meurtrières ! Ce sont mes Muses, à moi, qui soigneront et guériront ce malheureux6. »

Ainsi admonesté, le chœur harmonieux baissa ses regards humiliés et, le front rouge de honte, franchit tristement le seuil.

Pour moi, mes yeux étaient tellement obscurcis par les larmes que je ne pouvais distinguer qui était cette femme qui commandait avec tant d’empire. Frappé de stupeur, les yeux fixés à terre, dans l’attente de ce qu’elle allait faire encore, je gardais le silence. Alors elle, s’approchant davantage, s’assit au pied de mon lit, et voyant mon visage abattu par le chagrin et tristement penché vers le sol, elle me reprocha dans ces vers le trouble de mon âme :

III

Oh ! quelles ombres funèbres,
Quelles épaisses ténèbres
Obscurcissent votre esprit,
Quand les vapeurs de la terre
Lui dérobant la lumière,
C’est l’orgueil qui le conduit !

Est-ce bien là ce génie
Dont la science hardie
Sondait les replis des cieux ?
Le soleil au disque rose,
La lune froide et morose
Ne pouvaient tromper ses yeux.

Mobile dans son orbite,
La planète en vain gravite :
Il avait surpris ses lois ;
Il aurait pu dire encore
Comment l’Aquilon sonore
Des mers soulève le poids ;


Comment le flambeau du monde,
Le matin, surgit de l’onde
Pour s’y replonger le soir ;
Comment Avril se couronne
De fleurs, et comment l’Automne
Ruisselle sous le pressoir.

Des secrets de la nature
Cet interprète parjure,
Comme un esclave dompté,
Le cou ployé, l’œil stupide,
Sur cette terre sordide
Fixe un regard hébété.

IV

« Mais il s’agit, dit-elle, de le guérir, non de me plaindre ». Alors me couvant en quelque sorte de ses regards : « Est-ce bien toi, dit-elle, toi qui, jadis abreuvé de mon lait, nourri de mon pain, avais puisé dans ce régime une vigueur d’âme toute virile ? Certes, je t’avais fourni des armes bien trempées ; leur solidité t’eût protégé et rendu invincible, si tu ne les avais jetées à tes pieds. Me reconnais-tu ? Pourquoi ce silence ? Est-ce la honte, est-ce l’abattement qui te ferme la bouche ? Tant mieux si c’est la honte ! Mais non, ton abattement n’est que trop visible ». Et comme elle s’aperçut que, si je ne répondais pas, c’est que ma langue paralysée ne pouvait articuler une parole, elle posa légèrement sa main sur ma poitrine : « Le danger n’est pas grand, dit-elle ; c’est un cas de léthargie, la maladie ordinaire des esprits hallucinés. Il a pour un moment oublié ce qu’il était ; la mémoire lui reviendra facilement ; mais il faut d’abord qu’il me reconnaisse. Pour l’y aider, commençons par dessiller ses yeux qu’obscurcit le brouillard des choses humaines. » Elle dit, et d’un pli de sa robe elle essuya mes paupières inondées de larmes.

V

Soudain mes yeux, rendus à leur vigueur première,
Se rouvrirent à la lumière.
Ainsi quand le Corus précurseur de l’éclair
Change en eau les vapeurs de l’air,
Le soleil se dérobe, une nuit sans étoiles
Sur la nature étend ses voiles.
De ses antres glacés que Borée, à son tour,
S’élance et ramène le jour,
Phébus brille, et répand sur la terre ravie
Des torrents de flamme et de vie.

VI

Ainsi se dissipèrent les nuages de ma tristesse. Je levai précipitamment les yeux et je me recueillis pour me rappeler les traits de celle qui me prodiguait ses soins. Je ne l’eus pas plus tôt attentivement examinée, que je reconnus ma nourrice, dont le toit m’avait abrité dès mon adolescence : la Philosophie. « Quel motif, m’écriai-je, te fait descendre du ciel, ô toi, la mère de toutes les vertus, et t’amène dans la solitude de mon exil ? Veux-tu donc, toi aussi, t’exposer avec moi à la persécution et aux accusations calomnieuses ? — Pouvais-je t’abandonner, répondit-elle, toi, mon élève, et ne pas réclamer ma part du rude fardeau sous lequel on t’accable, en haine de mon nom ? Quelle honte si la Philosophie désertait la cause d’un innocent ! Quoi ! je craindrais la calomnie ! Est-ce un malheur si nouveau que j’en doive frissonner de peur ? Crois-tu donc qu’avant toi la sagesse n’ait jamais été persécutée par le vice ? Dans les temps reculés, avant l’avénement de mon Platon, n’ai-je pas dû, plus d’une fois, tenir tête aux assauts de la sottise ? Et du vivant même de ce grand homme, est-ce que Socrate, son maître, n’a pas, avec mon aide, glorieusement triomphé d’une injuste mort ? Plus tard, la séquelle d’Épicure, celle du Portique, une foule d’autres encore, se disputèrent à l’envi son héritage7. Je réclamai, je résistai : ils me saisirent moi-même comme un lot du butin ; c’est alors qu’ils déchirèrent la robe que j’avais tissée de mes mains, et que, s’imaginant me posséder tout entière, parce qu’ils m’avaient arraché ces haillons, ils se dispersèrent. Les voyant affublés de quelques lambeaux de mes habits, les ignorants les prirent pour des gens de ma maison. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux furent transformés en sages par la sottise d’une multitude profane8.

« Je veux bien que l’exil d’Anaxagore9, la ciguë de Socrate, la torture subie par Zénon10, ces crimes commis hors de ton pays te soient restés inconnus ; mais les Canius11, mais les Sénèque, mais les Soranus12, ont vécu dans un temps assez rapproché, et leur nom est assez célèbre pour que tu puisses avoir entendu parler d’eux. Eh bien ! sais-tu ce qui les perdit ? C’est que, imbus de ma morale, on les voyait s’écarter en tout des pratiques des méchants. Cesse donc de t’étonner, si dans cet océan de la vie nous sommes de toutes parts assaillis par les tempêtes, nous qui nous proposons avant toute chose de déplaire aux scélérats.

« Leur armée est nombreuse, il est vrai, mais elle n’est pas redoutable, parce qu’elle n’a pas de chef et qu’elle se laisse égarer par la passion, çà et là, sans règle et sans plan arrêté. Que si, par hasard, elle s’avance en meilleur ordre et se dispose au combat, notre chef à nous retire ses troupes dans la citadelle, et l’ennemi ne peut que perdre sa peine à piller quelques bagages inutiles. Du haut de nos remparts, nous le voyons en riant se partager un butin sans valeur, et, à l’abri de toutes ces fureurs désordonnées, nous jouissons de notre sécurité derrière nos retranchements inaccessibles aux approches de la sottise. »

VII

Donne à ta vie une règle certaine ;
Mets sous tes pieds les arrêts du Destin ;
De la Fortune ose affronter la haine ;
À ses faveurs oppose ton dédain.
Ton âme alors bravera la tempête,
Les vents, la foudre éclatant sur le faîte
Des tours de marbre et des palais croulants13,
Et le Vésuve, alors que son cratère
Bouillonne, éclate, et vomit sur la terre
Des flots de lave arrachés de ses flancs.

Quoi ! des tyrans te font trembler ! Courage !
Bannis la crainte et l’espoir de ton cœur,
Impunément tu riras de leur rage ;
Leur impuissance égale leur fureur.
Mais l’orgueilleux que l’ambition tente,
L’efféminé que la mort épouvante,
Voilà celui qui vend sa liberté !
De ses deux mains il a forgé sa chaîne ;
Sans bouclier, sous le joug il se traîne,
Fier de sa honte et de sa lâcheté.

VIII

« Comprends-tu ces vérités, dit-elle, et pénètrent-elles jusqu’à ton cœur ? Ou es-tu comme l’âne devant la lyre14 ? Pourquoi ces gémissements ? pourquoi ces pleurs qui baignent ton visage ? Parle et mets à nu toute ton âme.15 Tu ne peux attendre de soulagement du médecin qu’en lui découvrant ta blessure. »

Je rassemblai tout mon courage et je répondis : « Qu’est-il besoin de t’instruire des rigueurs dont la Fortune m’accable ? Ne sont-elles pas assez visibles ? L’aspect seul de ces lieux n’est-il pas assez éloquent ? Est-ce là cette bibliothèque, ce sanctuaire de ma maison, que toi-même avais choisi comme un sûr asile, et où si souvent nous avons discouru ensemble de la science des choses divines et humaines ? Étais-je aussi défait de corps et de visage, lorsque je sondais avec toi les secrets de la nature, lorsque, le compas à la main, tu m’initiais aux révolutions des astres, lorsque tu donnais pour règle à mes pensées et à ma conduite la haute raison qui gouverne le ciel ?

« Est-ce là le prix de ma déférence à tes instructions ? C’est toi pourtant qui as proclamé cette maxime par la bouche de Platon : qu’heureuses seraient les républiques si elles étaient gouvernées par les sages, ou si ceux qui les gouvernent s’appliquaient à l’étude de la sagesse16. Tu as ajouté, toujours par la bouche de ce grand homme, que la raison qui devait déterminer les sages à prendre en main les affaires17, c’est que, si la conduite des cités était abandonnée aux méchants et aux pervers, il en résulterait un grand dommage et un grand péril pour les gens de bien. C’est sur cette autorité que je m’appuyais lorsque j’ai tenté d’appliquer à l’administration publique les principes que tu m’avais enseignés dans les loisirs de ma retraite. Tu sais, et Dieu, qui te met dans le cœur des sages, m’est témoin avec toi que nul autre mobile ne m’a poussé aux charges publiques, que ma sollicitude pour tous les gens de bien.

« Voilà la cause de mon divorce irréconciliable et de mes luttes avec les méchants ; voilà pourquoi, dans l’indépendance de ma conscience, j’ai toujours, pour soutenir le bon droit, méprisé la haine des puissants. Que de fois n’ai-je pas reçu et paré le choc de Conigaste18 se ruant sur le patrimoine des faibles ! Que de fois n’ai-je pas arrêté Triguilla19, l’intendant du domaine royal, dans quelque déprédation, ou entreprise, ou déjà consommée ? Que de fois, lorsque des malheureux gémissaient sous les avanies sans nombre que leur infligeait impunément l’avidité des Barbares, ne les ai-je pas, à mes risques et périls, protégés de mon autorité ? Jamais personne n’a pu me faire déserter le bon droit au profit de la fraude. Quand les habitants des provinces voyaient leur fortune en proie aussi bien aux rapines des particuliers qu’aux exactions du fisc, je souffrais de leurs maux autant qu’eux-mêmes.

« Dans une année d’affreuse disette, par une cruelle et inexplicable mesure, un édit de coemption20 avait été rendu qui devait ruiner la Campanie21 ; dans l’intérêt du bien public, je ne reculai pas devant un conflit avec le Préfet du prétoire ; je plaidai au tribunal du Roi, j’obtins gain de cause, et l’édit ne fut pas exécuté.

« Paulin22, homme consulaire, allait devenir la proie des chiens du palais ; déjà ils sollicitaient ses biens et les dévoraient en espérance ; je l’arrachai de leurs gueules béantes. »

« Albinus23, un autre consulaire, avait été décrété d’accusation ; il était condamné d’avance ; pour le soustraire au supplice, je bravai la haine de Cyprien24, son délateur. Te semble-t-il que j’aie amassé contre moi assez de colères ? À la vérité, je devais me croire d’autant plus en sûreté auprès des autres, que, du côté des courtisans, ma passion pour la justice ne m’avait ménagé aucune chance de salut. »

« Or, quels sont ceux qui m’ont dénoncé et abattu sous leurs coups ? Un Basile25, chassé jadis de la maison du Roi, et réduit à m’accuser pour payer ses dettes. Quant à Opilion26 et à Gaudentius27, leurs brigandages sans nombre et de toute sorte les avaient fait bannir par arrêt du prince ; ils refusèrent d’obéir, et cherchèrent un asile dans un temple ; le Roi, l’ayant appris, ordonna que si, dans le délai d’un jour, ils n’avaient pas quitté Ravenne, ils seraient marqués au front, puis expulsés de la ville. Pouvait-on les traiter plus durement ? Eh bien ! ces misérables m’ayant dénoncé, le jour même, leur accusation fut admise. Quoi donc ? ma conduite avait-elle mérité un pareil affront ? ou la condamnation qui avait frappé mes délateurs les avait-elle transformés en honnêtes gens28 ? Ainsi la Fortune n’a pas eu honte, je ne dis pas de l’innocence de l’accusé, mais de l’infamie des accusateurs ! »

« Veux-tu savoir en somme de quel crime on m’accuse ? On dit que j’ai voulu sauver le Sénat. Comment ? En empêchant un délateur de produire certaines pièces qui devaient servir de base à une accusation de lèse-majesté contre cet Ordre. Maintenant, que me conseilles-tu, ma chère maîtresse ? Nierai-je le fait, pour ne pas te faire honte ? mais je l’ai voulu, et le cas échéant, je le voudrais encore. L’avouerai-je ? ce serait tirer mes accusateurs d’embarras. Avoir souhaité le salut du Sénat, puis-je accorder que ce soit un crime ? Il est vrai que, par les décrets qu’il a rendus contre moi, il a tout fait pour que c’en soit un. Mais il ne dépend pas de la sottise et de l’inconséquence de changer la valeur des choses, et je ne sache pas de décret de Socrate qui me permette ou de cacher la vérité, ou d’accorder ce que je sais être un mensonge.

« Quoi qu’il en soit, je soumets la question à ton jugement et à celui des sages. Afin d’éclairer la postérité sur cette affaire, j’en ai scrupuleusement consigné tout le détail dans ma mémoire et par écrit. Quant à ces lettres supposées dans lesquelles, selon l’accusation, j’aurais fait des vœux pour le rétablissement de la liberté romaine, à quoi bon en parler ? J’aurais pu en démontrer la fausseté au moyen d’une preuve, la plus décisive en toute occasion, l’aveu même de mes accusateurs. Cette faculté m’a été refusée. Et par le fait, quelle liberté pouvons-nous espérer encore ? Plût au ciel qu’un tel espoir fût possible ! J’aurais fait la même réponse que Canius : accusé par Caïus César, fils de Germanicus, d’avoir été dans le secret d’une conspiration tramée contre lui : « Si je l’avais connue, dit-il, tu n’en aurais rien su. » Dans cette conjoncture, le chagrin n’a pas si bien émoussé mon esprit, que je puisse trouver étrange de voir des misérables tourner leur rage contre la vertu ; mais que leurs plans aient si bien réussi, c’est ce qui me confond de surprise. Le désir de nuire est peut-être une faiblesse de notre nature ; mais que le premier scélérat venu puisse impunément persécuter l’innocence, et cela à la face de Dieu, voilà qui tient véritablement du prodige. C’est pourquoi un de tes familiers demandait, et avec raison : « Si Dieu existe, d’où vient le mal ? et d’où vient le bien, s’il n’existe pas29 ? » Soit, pourtant ; j’admets que des brigands, altérés du sang de tous les gens de bien et du Sénat tout entier, aient voulu me perdre, moi qu’ils ont toujours vu armé pour la défense des bons citoyens et du Sénat. Mais qu’ai-je fait pour que les Sénateurs me poursuivent de la même haine ? Tu te souviens, je pense, toi qui as toujours dirigé mes paroles et mes actions, tu te souviens, dis-je, de ce qui s’est passé à Vérone. Le Roi, qui avait juré la perte du Sénat, voulait impliquer l’Ordre entier dans l’accusation de lèse-majesté intentée à Albinus : avec quelle insouciance du danger n’ai-je pas soutenu son innocence30 ! Tu sais que je ne dis que la vérité, et que ce n’est pas ma coutume de chanter mes louanges. Le témoignage secret de la conscience perd quelque chose de son prix quand on se vante d’une belle action et qu’on s’en paye avec de la gloire. Mais tu vois à quoi m’a servi mon innocence. Au lieu de recevoir la récompense d’une vertu qui est bien mienne, je porte la peine d’un crime que je n’ai pas commis.

« Et quand est-il arrivé que, sur l’aveu même d’un coupable, il se soit trouvé des juges si unanimes à condamner que pas un d’eux n’ait incliné vers l’indulgence, soit par pitié pour la faiblesse naturelle à l’homme, soit à la pensée de l’instabilité de la Fortune, également à craindre pour tous les mortels ? Si l’on m’avait accusé d’avoir médité l’incendie des temples, le meurtre sacrilège de leurs ministres, l’extermination de tous les gens de bien, encore m’eût-on cité en personne, et n’eussé-je été condamné que sur mon aveu ou sur des preuves. Et c’est en mon absence, à près de cinq cent mille pas du lieu de ma résidence, sans avoir été entendu, que, pour cause d’attachement excessif aux intérêts du Sénat, je suis frappé d’un arrêt de mort et de confiscation. Oh ! qu’il mériterait bien, ce Sénat, que personne ne pût être convaincu d’un pareil crime ! Crime glorieux pourtant, au jugement même des délateurs, car ils ne crurent pas inutile de le renforcer d’un autre forfait, et ils m’accusèrent calomnieusement d’avoir, dans un intérêt d’ambition, souillé ma conscience d’un sacrilége31. Tu sais pourtant, ô toi qui habites au fond de mon âme, quel mépris tu m’avais inspiré pour toutes les choses humaines. Ce n’est pas sous tes yeux que j’aurais pu commettre un sacrilége ; car chaque jour tu murmurais à mon oreille et à mon esprit ce précepte de Pythagore : Prends Dieu pour guide32 ! Et comment imaginer que j’aurais invoqué le secours des esprits les plus abjects, moi que tu acheminais vers ce degré de perfection, d’être semblable à Dieu33 ?

« De plus la bonne discipline de ma maison, l’honneur intègre des amis qui m’entouraient, le nom sans tache de mon beau-père Symmaque34, de cet homme aussi vénérable que tu l’es toi-même, me protègent contre tout soupçon d’un pareil crime. Mais, ô honte ! c’est à cause de toi que ces misérables m’en croient capable ; et il semble que je doive être adonné aux arts magiques, parce que je suis pénétré de ta doctrine et de ta morale. Ainsi, ce n’est pas assez que je n’aie bénéficié en rien du respect qui t’est dû, il faut encore qu’en me persécutant la malveillance te déchire. Mais ce qui met le comble à mes maux, c’est que la plupart des hommes jugent des choses, non d’après leur mérite, mais d’après l’événement, et qu’à leur sens, il n’y a d’entreprises raisonnables que celles qu’a couronnées le succès. Aussi arrive-t-il que l’estime des autres est le premier bien qui abandonne les malheureux.

« Quant aux bruits qui courent maintenant dans le public, quant aux opinions multiples et contradictoires dont je fournis le sujet, je dédaigne de m’en occuper. Je dirai seulement que le plus lourd fardeau dont la Fortune puisse accabler les malheureux, c’est la pensée qu’il suffit qu’on leur impute quelque crime, pour que leur châtiment paraisse juste. Mais moi pourtant, chassé de tous mes biens, dépouillé de mes dignités, flétri dans mon honneur, ce sont les services que j’ai rendus qui m’ont valu un arrêt de mort. Aussi je crois voir déjà les immondes officines des scélérats déborder de joie et d’allégresse ; les monstres les plus pervers se préparer dans l’ombre à de nouvelles dénonciations ; les gens de bien consternés, terrassés par la peur d’une disgrâce semblable à la mienne ; le rebut de l’espèce humaine excité à la pensée du crime par l’impunité, à l’exécution par la récompense, tandis que les innocents, privés de toute garantie, n’ont pas même le droit de se défendre. Aussi m’écrié-je sans scrupule :

IX

Créateur du monde aux clartés splendides
Du haut de ton trône éternel ta voix
Fait rouler les cieux, tourbillons rapides ;
Les astres domptés subissent tes lois.

Opposant son disque aux feux de son frère,
La Lune en son plein brille et resplendit ;
L’humble étoile alors voile sa lumière,
Plus près de Phébus, le croissant pâlit.


Le jour disparaît, et la nuit allume
Dans l’éther glacé le brillant Vesper ;
L’aurore à son tour, dissipant la brume,
Devant le Soleil fait fuir Lucifer.

Selon que nos champs dorment sous la neige,
Ou qu’en nos vergers mûrissent les fruits,
Ta main prévoyante, ô Seigneur, abrége
Les heures du jour ou le cours des nuits.

Borée ou Zéphyr, chaleur ou froidure,
Ton souffle puissant règle les saisons,
Et les grains chétifs semés sous l’Arcture,
L’ardent Sirius les change en moissons.

Docile à tes lois, toute la nature
Marche d’un pas sûr vers un but certain :
L’homme seul, Seigneur, erre a l’aventure,
Jouet du hasard et de ton dédain35.

Hélas ! c’est ainsi ; selon son caprice
Le sort inconstant menace ou sourit ;
L’assassin puissant échappe au supplice,
Lâchement frappé l’innocent périt.

Ne voyons-nous pas le crime et le vice,
La couronne au front, trôner en haut lieu ;
Et sous leur sandale, ô sainte justice !
Fouler sans pudeur les élus de Dieu ?

Dans l’ombre et l’oubli la vertu proscrite
Cherche son salut ; le crime pervers
Couvre sa laideur d’un masque hypocrite,
Et, le front levé, brave l’univers.


Mais qu’un jour le peuple, innombrable foule,
Mesure ces rois qu’il croyait si grands,
Honteux de sa peur, à son tour il foule
Sous son pied vainqueur ses pâles tyrans.

Toi qui fais sortir l’effet de la cause,
De la terre en pleurs bannis le hasard ;
Dans le monde l’homme est bien quelque chose,
Seigneur ! à ses maux accorde un regard !

Le sort fait à l’homme une rude guerre ;
Détourne de nous ses coups furieux,
Et que ta sagesse impose à la terre
L’inflexible loi qui régit les cieux ! »

X

Quand ma douleur se fut soulagée tout d’un trait par ce fracas de lamentations, elle, le visage tranquille, et sans paraître le moins du monde émue de mes plaintes : « Il m’a suffi, dit-elle, de voir ta tristesse et tes larmes pour connaître que tu étais malheureux et exilé. Mais dans quelles lointaines régions est le lieu de ton exil, si ton discours ne me l’avait appris, je ne l’aurais pas deviné. Pourtant, tu n’as pas été banni de ta patrie ; tu t’es égaré hors de ses limites ; ou si tu veux en avoir été banni, tu ne l’as été que par toi-même. Il n’est puissance au monde, en effet, qui eût pu t’infliger un pareil traitement. Rappelle-toi quelle patrie a été ton berceau36. Elle n’est pas, comme l’ancienne république d’Athènes, soumise au gouvernement de la multitude. Là, il n’y a qu’un maître et qu’un roi37. Et ce roi, c’est l’accroissement du nombre de ses sujets, non leur expulsion, qui le rend heureux. Obéir à son frein, déférer à sa justice, voilà la souveraine liberté. Ignores-tu donc cette antique loi de ta cité38, qui déclare que nul de ceux qui l’ont une fois choisie pour séjour ne peut en être banni ? Il n’est pas à craindre, en effet, que l’homme qui s’enferme librement derrière les fossés et les remparts d’une telle ville, s’expose à s’en faire bannir. Renonce-t-il à l’habiter ? c’est qu’il n’en est plus digne.

« Aussi est-ce moins l’aspect de ce lieu que celui de ton visage, qui me touche. Et ce n’est pas tant ta bibliothèque aux lambris éclatants de verre et d’ivoire, que ton âme, dont je regrette le séjour ; car j’y avais placé jadis, non pas des livres, mais ce qui donne de la valeur aux livres, c’est-à-dire les maximes consignées dans mes écrits.

« Je conviens qu’en parlant des services que tu as rendus à la cause commune, tu n’as rien dit que de vrai ; que même, si l’on considère le grand nombre de tes belles actions, tu as été modeste. Pour les torts qui te sont imputés, glorieux ou supposés39, ce que tu en as cité est connu de tout le monde. Sur les crimes et les fourberies des délateurs, tu as pensé avec raison qu’il fallait légèrement glisser, la foule ayant pris soin de célébrer tout au long, et mieux que tu ne pourrais le faire, de si nobles exploits. Tu t’es ensuite violemment emporté contre l’iniquité du Sénat. Puis tu t’es affligé des incriminations dont je suis l’objet. Tu as déploré le dommage apporté à ta réputation. Après cela, ton indignation a pris feu contre la Fortune, et tu t’es plaint de ce qu’elle ne récompense pas la vertu selon son mérite. Enfin, par la voix de ta Muse courroucée, tu as émis le vœu que la paix qui gouverne le ciel devînt aussi la loi de la terre. Malheureusement ton âme a subi le choc de bien des émotions, et la souffrance, la colère, le chagrin, te sollicitent en sens contraire. Dans cette disposition d’esprit, des remèdes énergiques ne sauraient te convenir. C’est pourquoi je te soumettrai d’abord à un traitement plus doux ; par de délicates frictions j’amollirai cette tumeur qui s’est endurcie sous l’influence de tant d’agitations, et je la préparerai ainsi à l’action d’un médicament plus efficace.

XI

Quand de sa corrosive haleine
Le Cancer desséchant la plaine
Brûle le grain dans les guérets,
Le pauvre colon dont Cérès
A trahi les vœux et la peine
Récolte son pain sur le chêne.
Quand sur les monts hêtre et sapin
Tombent brisés par la tempête,
Bien fou qui dans le bois voisin
S’en va cueillir la violette.
Veux-tu vendanger ton raisin ?
Dès qu’Avril de fleurs se couronne,
Sur le cep qui pleure et bourgeonne
Garde-toi de porter la main.
Prends patience ! Attends l’automne,
Et dans ta cave, à pleine tonne,
Bacchus fera couler le vin.
À chaque saison son prodige !

À chaque jour sa fonction !
Ainsi Dieu l’ordonne et l’exige ;
Il ne souffre pas qu’on corrige
Les lois de la création.
Déranger leur vaste harmonie,
C’est introduire dans la vie
Le trouble et la destruction.

XII

« Et d’abord permets-moi de t’adresser quelques questions. Après avoir examiné et sondé l’état de ton âme, je saurai mieux quel genre de traitement il faut t’appliquer. — Interroge-moi comme tu l’entendras, dis je, je te répondrai. — Penses-tu, reprit-elle, que ce monde marche sans but et à l’aventure, ou es-tu persuadé qu’il est gouverné selon les lois de la raison ? — Certes, répondis-je, je n’ai garde de croire que le hasard préside à des mouvements si bien réglés. Je sais au contraire que le Créateur veille sur son œuvre, et me préserve le ciel de douter jamais de cette vérité ! — En effet, dit-elle, car tout à l’heure tu as exprimé en vers la même conviction. Tu déplorais que les hommes fussent exclus de la sollicitude divine ; mais tu ne mettais pas en doute que le reste de la création ne fût gouverné avec intelligence. Aussi ne puis-je assez m’étonner que, soutenu par des pensées aussi saines, tu sois pourtant si malade. Mais pénétrons plus avant. Je soupçonne ici quelque lacune. Dis-moi, puisque tu ne contestes pas que c’est Dieu qui règle le monde, sais-tu aussi par quelles lois il le règle ? — Je comprends à peine, répondis-je, le sens de ta question. Comment pourrais-je y répondre ? — Ne disais-je pas bien, reprit-elle, qu’il y a là une lacune qui, pareille à la brèche béante d’un retranchement, a livré l’accès de ton âme à la maladie qui la trouble ? Mais dis-moi encore. Te rappelles-tu quelle est la fin des êtres, et vers quel but tend toute la nature ? — Je le savais, répondis-je, mais le chagrin a émoussé ma mémoire. — Tu sais du moins d’où procède toute chose ? — Je le sais, » dis-je. Et j’ajoutai que c’est de Dieu. « Et comment peut-il se faire que, connaissant le principe des choses, tu ignores quelle en est la fin ? Au reste, ce sont là les effets ordinaires des passions. Elles ont assez de force pour ébranler un homme, mais non pour le déraciner et s’en emparer entièrement. Mais je voudrais encore que tu répondisses à ceci : Te souviens-tu que tu es homme ? — Et comment, dis-je, ne m’en souviendrais-je pas ? — En ce cas, pourrais-tu définir ce que c’est que l’homme ? — Tu me demandes apparemment si je sais que je suis un être vivant, doué de raison, et sujet à la mort ? Je le sais, et je conviens que je suis tout cela. » Mais elle : « Ne sais-tu pas que tu es encore autre chose ? — Non. — Il suffit, dit-elle. Je connais maintenant une nouvelle cause, la principale, du mal dont tu souffres : ce que tu es toi-même, tu ne le sais plus. Aussi, j’ai trouvé, sans doute possible, avec la cause de ta maladie, le moyen de te rendre la santé. C’est parce que l’oubli de ton être a troublé ton jugement, que tu te plains de ton exil et de la confiscation de tes biens. C°est parce que tu ignores la fin des choses, que tu attribues aux méchants et aux pervers la puissance et le bonheur. C’est parce que tu as oublié les lois qui gouvernent le monde, que les évolutions de la fortune te paraissent indépendantes de toute règle. Voilà des causes redoutables, je ne dis pas seulement de maladie, mais de mort. Mais rends grâces au dispensateur de la santé de ce que tu n’as pas été tout à fait abandonné par la nature. Je tiens déjà un des éléments de ta guérison, le plus efficace de tous : c’est l’idée juste que tu te fais du gouvernement du monde, en ne l’attribuant pas à l’aveugle hasard, mais à l’intelligence divine. Donc, ne crains plus rien. De cette imperceptible étincelle va bientôt jaillir à tes yeux une flamme vivifiante. Mais comme il n’est pas temps encore de recourir à des remèdes plus violents, et comme l’esprit humain est ainsi fait qu’une vérité ne peut en sortir sans qu’une erreur n’y entre avec tout un cortège d’hallucinations qui troublent sa lucidité, je vais essayer de diminuer les tiennes par quelques légères fomentations. Les illusions mensongères qui t’aveuglent une fois dissipées, à son éclat même tu reconnaîtras la véritable lumière.

XIII

Qu’un nuage sombre
Étende son ombre
Sur un ciel serein,
Cachés sous ce voile,
Les feux de l’étoile
S’allument en vain.
Quand des mers profondes
L’Auster furieux
Soulève les ondes,
Les flots radieux
Dont la transparence
Avait l’apparence
Et l’éclat des cieux,
Sous un noir mélange

De sable et de fange
Éteignent leurs feux.
Qu’avec violence
Un torrent s’élance
Du sommet des monts,
Le rocher qu’il roule
S’arrête et refoule
Les flots vagabonds.
Pour que ton œil voie
De la Vérité
La sainte beauté,
Pour suivre sa voie
Avec fermeté,
Renonce à la joie,
Bannis de ton cœur
L’espoir et la peur ;
Brave la douleur !
Mortels, quand votre âme
Aime, espère ou craint,
Sa divine flamme
Vacille et s’éteint. »


NOTES DU LIVRE I.


Note 1. Page 3.
Le bonheur qui jadis inspirait mes accents,
A fait place aux sombres alarmes…

Ce début semble indiquer que, dans sa jeunesse, Boèce avait cultivé la poésie. Il est probable que ces premiers essais n’ont jamais été publiés.


Note 2. Page 3.
Hélas ! avant le temps, le malheur m’a fait vieux.

Jam mihi deterior canis aspergitur ætas,
Jamque meos vultus ruga senilis arat…
Me quoque debilitat series immensa laborum
Ante meum tempus cogor et esse senex.

« Déjà le temps impitoyable a blanchi mes cheveux ; déjà les rides de la vieillesse sillonnent mon visage… je succombe à cette longue succession de malheurs, et sans le vouloir j’ai vieilli avant l’âge. »

(Ovide, Pontiques, Él. v.)


Note 3. Page 7.

Sur le bord inférieur de sa robe était brodé un Π ; sur le bord supérieur, un Θ.

Dans la préface de son commentaire sur l’Introduction aux Catégories d’Aristote, par Porphyre, Boèce donne lui-même l’explication de cette énigme :

« Philosophia genus ; species vero ejus duæ : una quæ θεωρητικὴ dicitur : altera quæ πρακτικὴ, id est speculativa et activa. »

« La philosophie est un genre qui comprend deux espèces : la théorie et la pratique, c’est-à-dire la spéculation et l’action. »

Est-il besoin de faire remarquer que le Θ et le Π sont les lettres initiales des deux mots grecs qui précèdent ?

Bernard de Chartres se souvenait apparemment de ce passage, lorsque, dans son roman allégorique intitulé Microcosmus, il plaçait la Physique entre ses deux filles la Théorie et la Pratique.


Note 4. Page 7.
Plus d’un brutal avait déchiré ce vêtement…

On trouvera au chapitre vi de ce même livre, page 15, l’explication de ce passage.


Note 5. Page 7.
Mais quoi ! celui-ci ? un homme nourri des doctrines d’Élée et de l’Académie ?

C’est-à-dire un disciple de Zénon et de Platon.

Zénon d’Élée, ainsi nommé du lieu de sa naissance, pour le distinguer de Zénon le stoïcien, passe pour être l’inventeur de la dialectique. Il avait eu pour maître Parménide, qui lui-même était disciple de Xenophans, le fondateur de l’école d’Élée.

On sait que Platon enseignait à Athènes, dans les jardins d’Académus, et que de là vient le nom d’Académie par lequel on désigne ordinairement son école.

Note 6. Page 7.
Ce sont mes Muses, à moi, qui soigneront et guériront ce malheureux.

Boèce ne fait que reproduire ici sous une forme plus dramatique le célèbre arrêt de Platon contre les poëtes. Platon, à la vérité, ne proscrit pas tous les genres de poésie, mais quand on le voit pousser le rigorisme jusqu’à éconduire Homère, car on ne peut douter qu’il n’ait eu particulièrement en vue l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, on se demande ce que pourrait être cette poésie à laquelle il veut bien faire grâce :

Ἄνδρα δή, ὡς ἔοικε, δυνάμενον ὑπὸ σοφίας παντοδαπὸν γίγνεσθαι καὶ μιμεῖσθαι πάντα χρήματα, εἰ ἡμῖν ἀφίκοιτο εἰς τὴν πόλιν αὐτὸς τε καὶ τὰ ποιήματα βουλόμενος ἐπιδείξασθαι, προσκυνοῖμεν ἂν αὐτὸν ὡς ἱερὸν καὶ θαυμαστὸν καὶ ἡδὺν, εἴποιμεν δ’ ἂν, ὅτι οὐκ ἔστι τοιοῦτος ἀνὴρ ἐν τῇ πόλει παρ’ ἡμῖν οὔτε θέμις ἐγγενέσθαι, ἀποπέμποιμέν τε εἰς ἄλλην πόλιν μύρον κατὰ τῆς κεφαλῆς καταχέαντες καὶ ἐρίῳ στέψαντες, αὐτοὶ δ’ ἂν τῷ αὐστηροτέρῳ καὶ ἀηδεστέρῳ ποιητῇ χρῴμεθα καὶ μυθολόγῳ ὠφελίας ἕνεκα, ὃς ἡμῖν τὴν τοῦ ἐπιεικοῦς λέξιν μιμοῖτο καὶ τὰ λεγόμενα λέγοι ἐν ἐκείνοις τοῖς τύποις, οἷς κατ’ ἀρχὰς ἐνομοθετησάμεθα, ὅτε τοὺς στρατιώτας ἐπεχειροῦμεν παιδεύειν.

« Si jamais un homme habile dans l’art de prendre divers rôles et de se prêter à toutes sortes d’imitation, venait dans notre État et voulait nous faire entendre ses poèmes, nous lui rendrions hommage comme à un être sacré, merveilleux, plein de charmes, mais lui dirions qu’il n’y a pas d’homme comme lui dans notre État, et qu’il ne peut y en avoir ; et nous le congédierions après avoir répandu des parfums sur sa tête et l’avoir couronné de bandelettes, et nous nous contenterions d’un poète et d’un faiseur de fables plus austère et moins agréable, mais plus utile, dont le ton imiterait le langage de la vertu, et qui se conformerait, dans sa manière de dire, aux règles que nous aurions établies en nous chargeant de l’éducation des guerriers. »

(Républ., liv. III, trad. de V. Cousin.)

La traduction des œuvres de Platon par M. Victor Cousin, indépendamment de sa valeur comme interprétation, a tous les mérites d’un chef-d’œuvre original. Il faut désespérer de rendre le prince des philosophes aussi exactement et en aussi beau style. Aussi avons-nous pris le parti de faire à M. V. Cousin autant d’emprunts que nous en avons fait à Platon lui-même.


Note 7. Page 15.

Plus tard, la séquelle d’Épicure, celle du Portique, une foule d’autres encore, se disputèrent à l’envi son héritage.

Boèce n’a rien emprunté à la philosophie d’Épicure ; le mépris avec lequel il parle des enfants perdus de cette école, vulgus, n’a donc rien qui doive surprendre. Il n’en est pas de même en ce qui touche l’enseignement de Zénon. Boèce, dans le cours de ce traité, s’est inspiré plus d’une fois des principes austères du stoïcisme ; aussi, n’est-ce probablement pas la morale de cette secte qu’il incrimine ici, mais sa psychologie, qui faisait dériver toutes nos connaissances d’une source unique : la sensation. Le chap. viii du livre V est consacré tout entier à la réfutation de cette doctrine exclusive qui devait, en effet, choquer notre auteur, fervent disciple de Platon.


Note 8. Page 15.

C’est ainsi que plusieurs d’entre eux furent transformés en sages par la sottise d’une multitude profane.

Ce passage est si obscur dans l’original, qu’on doit y supposer quelque altération du texte. En effet, quelques commentateurs pensent que le mot pervertit, qui fait toute la difficulté, est une leçon vicieuse. Un manuscrit cité par Obbarius porte susvertit. En écrivant subvertit, on obtiendrait un sens un peu cherché, mais possible. Dans ce cas, Boèce aurait voulu dire que quelques-uns des faux philosophes dont il parle, victimes de leurs prétentions à la sagesse, avaient été traités par le vulgaire ignorant comme Socrate l’avait été par l’Aréopage. Néanmoins, cette interprétation ne s’appuyant sur aucun fait, et aucun texte autorisé ne la rendant obligatoire, nous avons préféré un sens aussi arbitraire peut-être, mais plus rationnel, nous conformant en cela au sage précepte de Varron :

« In scriptis, quod verum est, ex proximo sumendum, quum id et non explicant. »

« Quand un texte manque de clarté, il faut adopter le sens le plus vraisemblable. »


Note 9. Page 15.

Anaxagore, philosophe de l’école Ionienne, né à Clazomène, enseigna à Athènes, où il eut pour disciples Périclès, Euripide et peut-être Socrate. Accusé d’impiété, il fut condamné à mort, mais sa peine fut commuée en un exil perpétuel. Il mourut à Lampsaque, en 428 avant Jésus-Christ.


Note 10. Page 15.

Zénon d’Élée, selon la tradition la plus accréditée, fut cruellement mis à mort par le tyran Néarque, pour avoir tenté de rendre la liberté à sa patrie. Les biographes ne sont pas d’accord sur le genre de supplice qui lui fut infligé. On a quelquefois confondu l’histoire de sa vie avec celle d’Anaxarque, qui périt aussi de mort violente, par l’ordre de Nicocréon, tyran de l’île de Chypre.


Note 11. Page 15.

Canius (Julius}, philosophe stoïcien, condamné par Caligula, marcha à la mort avec une admirable sérénité. Sénèque a raconté ses derniers moments. (De la tranquillité de l’âme, ch. xiv.)


Note 12. Page 15.

Soranus (Baréas), philosophe stoïcien, condamné à mort, ainsi que Pœtus Thrasea, lorsque Néron, dit Tacite, conçut le dessein d’exterminer la vertu. (Annales, livre XVI, ch. xxi.)

Note 13. Page 17.

Ton âme alors bravera la tempête,
Les vents, la foudre éclatant sur le faîte
Des tours de marbre et des palais croulants.

Il est impossible, en lisant ce passage, de ne pas penser à ces beaux vers d’Horace :

Justum et tenacem propositi virum
Non civium ardor prava jubentium,
Non vultus instantis tyranni
Mente quatit solida, neque Auster,

Dux inquieti turbidus Hadriæ,
Nec fulminantis magna Jovis manus :
Si fractus illabatur orbis,
Impavidum ferient ruinæ.

« L’homme juste et ferme en ses desseins ne s’émeut pas de la fureur d’un peuple qui ordonne des crimes. Le regard menaçant d’un tyran ne remue pas son âme inébranlable : pas même l’Auster, ce roi turbulent de l’orageuse Adriatique, ni la grande main de Jupiter lançant la foudre. Que l’univers fracassé s’écroule, il recevra sans pâlir le choc des débris. »

(Odes, liv. III, III.)


Note 14. Page 19.
Es-tu comme l’âne devant la lyre ?

Proverbe grec déjà cité par Varron, et qui s’entend sans commentaire. Érasme l’a admis dans son livre des Adages. (Dissimilitud, et incongruent.)

Note 15. Page 19.
Parle et mets à nu toute ton âme.

C’est un hémistiche de l’Iliade, ch. I, v. 363.


Note 16. Page 21.

…heureuses seraient les républiques si elles étaient gouvernées par les sages, ou si ceux qui les gouvernent s’appliquaient à l’étude de la sagesse.

Le poëte chrétien Prudence a mis cette pensée en vers :

Nimirum pulchre quidam doctissimus : « Esset
« Publica res, inquit, tunc fortunata satis, si
« Vel reges saperent, vel regnarent sapientes. »

(Contra Symmach.)

Voici maintenant le passage textuel de Platon :

᾿Εὰν μή, ἦν δ’ ἐγώ, ἢ οἱ φιλόσοφοι βασιλεύσωσιν ἐν ταῖς πόλεσιν, ἢ οἱ βασιλῆς τε νῦν λεγόμενοι καὶ δυνάσται φιλοσοφήσωσι γνησίως τε καὶ ἱκανῶς, καὶ τοῦτο εἰς ταὐτὸν ξυμπέσῃ, δύναμίς τε πολιτικὴ καὶ φιλοσοφία, τῶν δὲ νῦν πορευομένων χωρὶς ἐφ’ ἑκάτερον αἱ πολλαὶ φύσεις ἐξ ἀνάγκης ἀποκλεισθῶσιν, οὐκ ἔστι κακῶν παῦλα, ὦ φίλε Γλαύκων, ταῖς πόλεσι, δοκῶ δ’ οὐδὲ τῷ ἀνθρωπίνῳ γένει, οὐδὲ αὕτη ἡ πολιτεία μή ποτε πρότερον φυῇ τε εἰς τὸ δυνατὸν καὶ φῶς ἡλίου ἴδῃ, ἣν νῦν λόγῳ διεληλύθαμεν.

« Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu’une loi supérieure n’écartera pas la foule de ceux qui s’attachent exclusivement aujourd’hui à l’une ou à l’autre, il n’est point, ô mon cher Glaucon, de remède aux maux qui désolent les États, ni même, selon moi, à ceux du genre humain, et jamais notre État ne pourra naître et voir la lumière du jour. »

(Republ., liv. V, trad. de V. Cousin).

Porphyre, dans la Vie de Plotin, nous apprend une particularité assez curieuse, c’est que ce chef d’école s’étant mis en tête de réaliser l’utopie de Platon, avait proposé à l’empereur Gordien de fonder, dans une ancienne ville de la Campanie, une colonie de philosophes, qu’on aurait nommée Platonopolis. L’empereur, à ce qu’assure le biographe, aurait donné les mains à ce projet, qui fut déjoué, au moment de l’exécution, par les intrigues de quelques envieux.

Note 17. Page 21.

Tu as ajouté, toujours par la bouche de ce grand homme, que la raison qui devait déterminer les sages à prendre en main les affaires…

Διὰ ταῦτα τοίνυν, ἦν δ’ ἐγώ, οὔτε χρημάτων ἕνεκα ἐθέλουσιν ἄρχειν οἱ ἀγαθοὶ οὔτε τιμῆς· οὔτε γὰρ φανερῶς πραττόμενοι τῆς ἀρχῆς ἕνεκα μισθὸν μισθωτοὶ βούλονται κεκλῆσθαι, οὔτε λάθρᾳ αὐτοὶ ἐκ τῆς ἀρχῆς λαμβάνοντες κλέπται. Οὐδ’ αὖ τιμῆς ἕνεκα· οὐ γάρ εἰσι φιλότιμοι. Δεῖ δὴ αὐτοῖς ἀνάγκην προσεῖναι καὶ ζημίαν, εἰ μέλλουσιν ἐθέλειν ἄρχειν. Ὅθεν κινδυνεύει τὸ ἑκόντα ἐπὶ τὸ ἄρχειν ἰέναι ἀλλὰ μὴ ἀνάγκην περιμένειν αἰσχρὸν νενομίσθαι. Τῆς δὲ ζημίας μεγίστη τὸ ὑπὸ πονηροτέρου ἄρχεσθαι, ἐὰν μὴ αὐτὸς ἐθέλῃ ἄρχειν· ἣν δείσαντές μοι φαίνονται ἄρχειν, ὅταν ἄρχωσιν, οἱ ἐπιεικεῖς, καὶ τότε ἔρχονται ἐπὶ τὸ ἄρχειν οὐχ ὡς ἐπ’ ἀγαθόν τι ἰόντες οὐδ' ὡς εὐπαθήσοντες ἐν αὐτῷ, ἀλλ’ ὡς ἐπ’ ἀναγκαῖον καὶ οὐκ ἔχοντες ἑαυτῶν βελτίοσιν ἐπιτρέψαι οὐδὲ ὁμοίοις.

« Les honnêtes gens ne veulent donc entrer dans les affaires, ni pour s’enrichir, ni pour avoir des honneurs. En acceptant un salaire pour un pouvoir qu’ils exercent, ils craindraient d’être appelés mercenaires, ou voleurs, en se payant eux-mêmes par des profits secrets. Ce ne sont pas non plus les honneurs qui les attirent, car ils ne sont pas ambitieux. Il faut donc qu’ils soient forcés de prendre part au gouvernement par la crainte d’un châtiment, et c’est pour cela apparemment qu’il y a quelque honte à se charger du pouvoir de son plein gré, et sans y être contraint. Or, le plus grand châtiment pour l’homme de bien, s’il refuse de gouverner les autres, c’est d’être gouverné par un plus méchant que soi : c’est cette crainte qui oblige les honnêtes gens à entrer dans les affaires, non pour leur intérêt, ni pour leur plaisir, mais parce qu’ils y sont forcés, et parce qu’ils ne voient personne qui soit autant ou plus digne de gouverner qu’eux-mêmes. »

(Platon, Républ., liv. I, trad. de V. Cousin).


Note 18. Page 21.

Conigaste. On ne sait pas au juste quelle charge ce personnage remplissait à la cour de Théodoric. Il y occupait certainement un poste élevé, car Athalaric, dans une lettre que nous a conservée Cassiodore, lui donne le titre de Vir illustris.


Note 19. Page 21.

Triguilla. L’histoire ne s’est pas plus occupée de ce personnage que du précédent. Grégoire de Tours, pourtant, le nomme une fois en passant, et prétend qu’il était l’amant d’Amalasonthe, fille de Théodoric, et régente du royaume après la mort de ce prince. Il faut se défier de cette allégation, car Grégoire de Tours est particulièrement suspect lorsqu’il touche aux affaires des Goths. N’a-t-il pas encore accusé Amalasonthe d’avoir empoisonné sa mère pour venger son amant, lorsqu’il est avéré que cette épouse de Théodoric était, à l’époque indiquée par l’historien, décédée depuis plus de vingt ans ? Dans tout ce chapitre, du reste, Grégoire de Tours laisse percer une haine aveugle contre les Ariens, car il s’écrie en finissant : « Quid contra miseri hæretici respondebunt ? » « Que répondront à cela ces misérables hérétiques ? » (Hist. des Francs, liv. III, chap. xxxi.)


Note 20. Page 23.

Dans une aimée d’affreuse disette… un édit de coemption avait été rendu…

La coemption était d’ordinaire une mesure fiscale au moyen de laquelle l’administration s’emparaît, à un prix fixé par elle-même, des approvisionnements nécessaires à l’entretien de l’armée. Quelquefois, cependant, on recourait à cette mesure en vue d’un intérêt purement commercial, et afin de combler le vide des caisses de l’État. Dans ce cas, l’administration faisait revendre, toujours au prix qu’elle fixait elle-même, les denrées qu’elle avait accaparées par ce procédé tyrannique. C’était le monopole de l’État dans toute sa rigueur.

Note 21. Page 23.
… qui devait ruiner la Campanie.

Boèce ne dit pas pour quelle raison la Campanie, plus que toute autre province, aurait souffert de cette mesure, qui, ordinairement, était générale. Mais Cassiodore nous apprend (Var. xii, 22) qu’à cette époque la Campanie était fréquemment désolée par des tremblements de terre et par les éruptions du Vésuve. Il est vraisemblable que cette province avait été récemment éprouvée par ces deux fléaux, et que l’édit de coemption devait mettre le comble à ses malheurs.


Note 22. Page 23.

Paulin appartenait à l’illustre famille des Décius, et avait été consul en 498.


Note 23. Page 23.

Albinus : autre membre de la même famille, consul en 493.


Note 24. Page 23.

Cyprien : ce personnage remplissait alors la charge de Reférendaire. Il tint plus tard Comte des Largesses sacrées, puis Maître des Offices.


Note 25. Page 23.

On lit dans la correspondance de Cassiodore (liv. IV, 22), que Théodoric reprochait à Basile d’être depuis longtemps adonné aux arts magiques. Est-ce pour cette raison que ce personnage fut chassé du palais, où il occupait sans doute un emploi important ? Cassiodore ne le dit pas.


Note 26. Page 23.

Opilion était frère de Cyprien dont il est question plus haut (note 24). Ses fâcheuses aventures sous Théodoric ne lui nuisirent pas auprès d’Athalaric, car il fut élevé par ce dernier prince à la dignité de Comte des Largesses sacrées. Il fut également en crédit sous Théodat, oncle et successeur d’Athalaric ; car, au rapport de Procope (Hist. des guerres goth., livre I), il était du nombre des sénateurs que Théodat envoya à l’empereur Justinien pour se justifier des rigueurs qu’on l’accusait d’exercer contre Amalasonthe, mère d’Athalaric.


Note 27. Page 23.

Gaudentius est complètement inconnu.

Note 28. Page 23.

… ou la condamnation qui avait frappé mes délateurs les avait-elle transformés en honnêtes gens ?

Vallinus entend autrement les mots præmissa damnatio. Selon lui, ils signifieraient l’arrêt de condamnation de Boèce, signé d’avance par le roi, et envoyé par ce prince au Sénat. Vallinus appuie cette interprétation sur le sens le plus habituel du verbe præmittere. Nous ne l’avons pas adoptée, cependant, parce que le vrai sens de ce passage nous paraît clairement déterminé par la phrase suivante.


Note 29. Page 27.

C’est pourquoi un de tes familiers demandait, et avec raison : « Si Dieu existe, d’où vient le mal ? et d’où vient le bien, s’il n’existe pas ? »

Allusion, selon toute apparence, à ce raisonnement d’Épicure, lequel nous a été conservé par Lactance :

« Deus, inquit Epicurus, aut vult tollere mala, et non potest ; aut potest, et non vult ; aut et vult, et potest. Si vult et non potest, imbecillis est ; quod in Deum non cadit. Si potest et non vult, invidus ; quod æque alienum a Deo. Si neque vult neque potest, et invidus et imbecillis est ; ideoque neque Deus. Si et vult et potest, quod solum Deo convenit, unde ergo sum mala ? Aut cur illa non tollit ? »

« Dieu, dit Épicure, ou veut supprimer le mal et ne le peut pas ; ou il le peut et ne le veut pas ; où il le veut et le peut. S’il le veut et ne le peut pas, il est impuissant ; ce qu’on ne peut penser de Dieu. S’il le peut et ne le veut pas, il est malveillant ; ce qui est également inadmissible. S’il ne le veut ni ne le peut, il est malveillant et impuissant ; et par conséquent il n’est pas Dieu. S’il le veut et le peut, seule hypothèse qui soit digne de Dieu, d’où vient le mal ? Ou pourquoi Dieu ne le supprime-t-il pas ? »

(De la Colère divine, ch. xiii.)


Note 30. Page 27.

Avec quelle insouciance du danger n’ai-je pas soutenu son innocence !

On ne connaît toute cette affaire que par ce qu’en dit ici Boèce, et par quelques indications sommaires du chroniqueur anonyme, édité par Henri Valois, à la suite de son Ammien Marcellin. Cela n’a pas empêché Dom Gervaise, auteur d’une Vie de Boèce en deux volumes, publiée en 1715, de donner in extenso tout le détail du procès de Boèce avec les renseignements les plus minutieux sur les circonstances qui l’ont précédé. Au nombre des torts imputés à notre philosophe figure naturellement l’opposition qu’il fit au roi à l’occasion de l’affaire du consulaire Albinus. D. Gervaise n’omet rien : ni la précaution que Cyprien aurait eue d’intenter son accusation contre Albinus en l’absence de Boèce, ni la vertueuse indignation de celui-ci à la nouvelle de cette manœuvre, ni son empressement à accourir à Vérone pour la déjouer, ni enfin les paroles textuelles du discours qu’il prononça en plein Sénat, et en présence du roi, pour la justification de son collègue.

Dans cet exposé, qui est fort étendu, il n’y a pas un mot qui ne soit controuvé. Nous n’aurions pas pris la peine cependant de relever ces puériles inventions, si, dans sa préface, D. Gervaise ne déclarait gravement qu’il n’admet aucun fait qui ne s’appuie sur l’autorité des témoignages les plus authentiques. Cette déclaration ayant induit en erreur quelques-uns de ceux qui, depuis, ont écrit sur le même sujet, il n’était peut-être pas inutile de la réduire à sa juste valeur.


Note 31. Page 29.

… et ils m’accusèrent calomnieusement d’avoir, dans un intérêt d’ambition, souillé ma conscience d’un sacrilége.

De quelle sorte était le sacrilége qu’on imputait à Boèce ? Notre opinion est qu’on l’accusait de pratiquer en secret le culte des faux dieux, et que Boèce, qui avait ses raisons pour ne pas s’expliquer à cet égard, feint de prendre le change, en se disculpant, assez lestement d’ailleurs, comme il convenait à un personnage de son rang et de son caractère, du crime absurde de magie. Au reste, ce point a été discuté dans notre Introduction ; pour éviter toute redite, nous y renvoyons le lecteur.


Note 32. Page 29.

Prends Dieu pour guide.

On lit dans la vie de Pythagore par Jamblique :

Γλώσσης πρὸ τῶν ἄλλων κράτει θεοῖς ἐπόμενος

« Avant tout, sois maître de ta langue, si tu veux suivre les dieux. »

Suivre Dieu était aussi la règle de conduite des stoïciens :

« Omnem temporum difficultatem sciet sapiens legem esse naturæ. Et, ut bonus miles, feret vulnera, enumerabit cicatrices, et transverberatus telis, moriens, amabit eum, pro quo cadet, imperatorem. Habebit in animo illud vetus præceptum : Deum sequere. »

« Le sage doit savoir que si la vie a des misères, c’est une loi de la nature. Et, comme un brave, soldat il supportera ses blessures, comptera ses cicatrices, et, percé de traits, mourant, il aimera le général pour qui il tombe. Il aura dans le cœur cet antique précepte : Suis Dieu.

(Sénèque, De la Vie heureuse.)


Note 33. Page 29.

…d’être semblable à Dieu.

Ἀλλ’ οὔτ’ ἀπολέσθαι τὰ κακὰ δυνατὸν, ὦ Θεόδωρε· ὑπεναντίον γάρ τι τῷ ἀγαθῷ ἀεὶ εἶναι ἀνάγκη· οὔτ’ ἐν θεοῖς αὐτὰ ἱδρύσθαι, τὴν δὲ θνητὴν φύσιν καὶ τόνδε τὸν τόπον περιπολεῖ ἐξ ἀνάγκης. Διὸ καὶ πειρᾶσθαι χρὴ ἐνθένδ’ ἐκεῖσε φεύγειν ὅτι τάχιστα. Φυγὴ δ’ ὁμοίωσις θεῷ κατὰ τὸ δυνατόν· ὁμοίωσις δὲ δίκαιον καὶ ὅσιον μετὰ φρονήσεως γενέσθαι.

Mais il n’est pas possible, Théodore, que le mal soit détruit, parce qu’il faut toujours qu’il y ait quelque chose de contraire au bien ; on ne peut pas non plus le placer parmi les dieux : c’est donc une nécessité qu’il circule sur cette terre, et autour de notre nature mortelle. C’est pourquoi nous devons tâcher de fuir au plus vite de ce séjour à l’autre. Or, cette fuite, c’est la ressemblance avec Dieu, autant qu’il dépend de nous, et on ressemble à Dieu par la justice, la sainteté et la sagesse. »

(Platon, Théétète, trad. de V. Cousin.)

Cette idée, que l’on retrouve dans plusieurs autres ouvrages de Platon, et notamment dans le Timée, a été très-heureusement résumée par M. V. Cousin dans la définition suivante :

« La loi morale est le rapport de l’homme à Dieu ; la vertu est l’effort de l’humanité pour atteindre à la ressemblance avec son auteur, ὁμοίωσις θεῷ. »

(Cours de phil. mod., viie leçon.)

Mais Boèce va plus loin. Dans d’autres passages (liv. III, ch. XIX, p. 169 ; ch. xxiii, p. 193 ; liv. IV, ch. v, p. 223), il pose en principe que le propre de la vertu n’est pas seulement de rendre les hommes semblables à Dieu, mais de les transformer en autant de dieux, transformation qui, selon lui, se concilie très-bien avec le dogme de l’unité de Dieu, moyennant la distinction qu’il établit entre le Dieu par essence et les dieux par participation. Cette participation à la nature divine avait, à la vérité, été accordée par Platon aux génies intermédiaires entre Dieu et l’humanité, mais le chef de l’Académie n’avait pas étendu le même privilége à l’homme. Proclus, qui exagère volontiers Platon, s’était arrêté à la même limite, et il est singulier que Boèce qui, à beaucoup d’égards, est plus réservé que les Alexandrins, les ait dépassés cette fois, et sur un point assez hasardeux.


Note 34. Page 29.

Le nom sans tache de mon beau-père Symmaque…

Boèce décerne à Symmaque l’épithète de sanctus. Les interprètes, |90}} toujours préoccupés de l’orthodoxie catholique de Boèce et de son beau-père, n’ont pas manqué de voir ici un hommage rendu à la piété et à la sainteté de Symmaque. Nous ne jugeons pas nécessaire de détourner ce mot de son acception la plus générale, pour lui donner un sens plus restreint qui ne peut, d’ailleurs, s’appliquer à Symmaque.


Note 35. Page 33.

Docile à tes lois, toute la nature
Marche d’un pas sûr vers un but certain :
L’homme seul, Seigneur, erre à l’aventure,
Jouet du hasard et de ton dédain.

Même pensée dans Sénèque le Tragique :

Sed cur idem
Qui tanta regis, sub quo vasti
Pondera mundi librata suos
Ducunt orbes, hominum nimium
Securus ades, non sollicitus
Prodesse bonis, nocuisse malis ?

« Ô toi, dont les soins étendus à de si grands objets font que le vaste monde, équilibré par son propre poids, roule dans son orbite, comment se fait-il que tu te préoccupes si peu des hommes, et que tu n’aies pas souci de faire du bien aux bons et du mal aux méchants ? »

(Hippolyte.)


Note 36. Page 33.

Rappelle-toi quelle patrie a été ton berceau.

On le voit assez, c’est du ciel que la Philosophie parle ici, et en évoquant chez son interlocuteur le souvenir de cette patrie première, elle est l’organe fidèle de l’école idéaliste, et ne s’exprime pas autrement que l’aurait pu faire Platon. Voilà la première fois que Boèce fait allusion à la fameuse théorie de la réminiscence ; il y reviendra encore, et plus clairement, par la suite, et il nous fournira l’occasion de noter en passant quelques emprunts directs qu’il a faits à son maître. Disons dès à présent que cette doctrine de la réminiscence est une exagération de l’idéalisme, un abus de la synthèse, qui va plus loin que les faits donnés par l’analyse. Ce sont les termes mêmes du jugement qu’en porte M. V. Cousin, qui expose de la manière suivante la série d’inductions d’où est né ce dogme philosophique :

« Puisque certaines idées sont indépendantes des sensations, elles peuvent leur être antérieures, elles peuvent l’être, donc elles le sont. Elles sont alors la dot que l’intelligence apporte avec elle ; elles lui sont innées, ou même elles lui préexistent ; ou du moins l’âme, qui est immortelle, et qui, par conséquent, a pu être avant son existence actuelle, en participait déjà dans un autre monde, et les idées ne sont pas autre chose que des ressouvenirs de connaissances antérieures. Ce n’est point à l’analyse que sont empruntés de pareils résultats ; l’analyse montre que certaines idées sont en elles-mêmes distinctes des idées sensibles ; mais indépendantes, mais antérieures, mais innées, mais préexistantes dans un autre monde, elle n’en dit pas un mot, et voilà l’idéalisme, parti d’une distinction vraie, qui se précipite dans la route de l’abstraction et de l’hypothèse. »

(Cours d’hist. de la phil. mod., ive lecon.)

Platon, le premier, a exposé dogmatiquement cette doctrine de la réminiscence, mais il n’en est pas l’inventeur. Il l’attribua lui-même, dans un passage du Ménon que nous rapporterons ailleurs (voy. la note 29 du livre III, p. 367), à Pindare, aux anciens poëtes et aux prêtres. Elle était probablement aussi professée par Pythagore, bien qu’elle ne se trouve formellement énoncée dans aucun des fragments authentiques qui nous restent de ce philosophe ; car il ne faut pas confondre le dogme de la réminiscence avec celui de la métempsycose ; néanmoins, comme d’après Platon lui-même, il était enseigné par les prêtres, et que l’enseignement théologique avait été fondé ou régularisé par Orphée, il est difficile que Pythagore n’en ait pas eu connaissance, puisque, selon la tradition, il avait été initié aux mystères orphiques à Libéthra, ville de Thrace où, de son temps, ces mystères se célébraient dans toute leur pureté.

Note 37. Page 37.

Là il n’y a qu’un maître et qu’un roi.

Réminiscence d’un mot légèrement modifié d’Homère. Ulysse, parcourant le camp des Grecs pour les exciter au combat, interpelle ainsi individuellement les mécontents de l’armée :

Δαιμόνι’, ἀτρέμας ἧσο, καὶ ἄλλων μῦθον ἄκουε,
Οἳ σέο φέρτεροί εἰσι· σὺ δ’ ἀπτόλεμος καὶ ἄναλκις,
Οὔτέ ποτ’ ἐν πολέμῳ ἐναρίθμιος, οὔτ’ ἐνὶ βουλῇ·
Οὐ μέν πως πάντες βασιλεύσομεν ἐνθάδ’ Ἀχαιοί·
Οὐκ ἀγαθὸν πολυκοιρανίη· εἷς κοίρανος ἔστω,
Εἷς βασιλεύς.

« Misérable, assieds-toi sans mot dire et écoute ceux qui valent mieux que toi. Tu ne comptes ni dans la bataille, ni dans le conseil. Nous ne sommes pas tous rois, ici. Il n’est pas bon que tous commandent. Il ne faut qu’un chef et qu’un roi. »

(Iliade, ch. II, v. 200, sq.)
Note 38. Page 37.

Ignores-tu donc cette antique loi de ta cité…

Ici la Philosophie équivoque à dessein, et, tout en continuant à parler de la patrie céleste, elle fait allusion à l’ancienne législation romaine, dans l’esprit de laquelle l’exil n’était pas un châtiment, mais seulement un moyen d’échapper à une peine plus sévère.

« Exsilium non supplicium est, sed perfugium, portusque supplicii. Nam qui volunt pœnam aliquam subterfugere aut calamitatem, eo solum vertunt… itaque nulla in lege nostra reperietur… maleficium ullum exsilio esse muletatum. »

« L’exil n’est pas une peine, mais un refuge et un port. Quiconque, en effet, veut se soustraire à quelque châtiment ou à quelque calamité, en est quitte pour changer de résidence… Aussi ne trouvera-t-on nulle part dans nos lois… que quelque crime que ce soit, chez nous, soit puni de l’exil. »

(Cicéron, pour Cécina.)

Note 39. Page 37.

Pour les torts qui te sont imputés, glorieux ou supposés….

Ce n’est pas là le premier sens qui s’offre à l’esprit, à la lecture du texte. Tout d’abord, on est tente de traduire les mots : Vel honestate vel falsitate, par ceux-ci : « de bonne foi ou calomnieusement. » Mais en y regardant de plus près, on s’aperçoit que ce ne peut être là ce qu’a voulu dire Boèce. Nulle part, en effet, il ne reconnaît que sa conduite ou son langage ait pu fournir le moindre prétexte d’accusation contre lui ; dès lors, à quoi aurait pu se prendre la bonne foi des accusateurs ? Tout au contraire, il s’emporte à diverses reprises, et dans la phrase même qui suit immédiatement celle-ci, contre la fourberie et la scélératesse des délateurs. Pas de distinction entre eux : ils sont donc tous également méprisables. L’hypothèse de la bonne foi écartée, comment faut-il entendre le mot honestate ? La signification de ce mot nous paraît clairement établie par le passage du chapitre viii de ce livre, p. 29, où Boèce se glorifie du crime même dont on l’accuse, c’est-à-dire d’avoir pris la défense du Sénat, crime qui avait semblé si honorable aux délateurs eux-mêmes, qu’ils avaient jugé utile d’en inventer un autre.

Tel est le motif qui nous a déterminé à traduire comme nous l’avons fait, quelque difficulté que présente dans ce cas la construction de la phrase.