La Conquête de Plassans/3

G. Charpentier (p. 24-36).


III


Le lendemain, Mouret passa la matinée à épier son nouveau locataire. Cet espionnage allait emplir les heures vides qu’il passait au logis à tatillonner, à ranger les objets qui traînaient, à chercher des querelles à sa femme et à ses enfants. Désormais, il aurait une occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours. Il n’aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier prêtre qui tombait dans son existence l’intéressait à un point extraordinaire. Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, un inconnu presque inquiétant. Bien qu’il fît l’esprit fort, qu’il se déclarât voltairien, il avait en face de l’abbé tout un étonnement, un frisson de bourgeois, où perçait une pointe de curiosité gaillarde.

Pas un bruit ne venait du second étage. Mouret écouta attentivement dans l’escalier, il se hasarda même à monter au grenier. Comme il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frôlement de pantoufles qu’il crut entendre derrière la porte l’émotionna extrêmement. N’ayant rien pu surprendre de net, il descendit au jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux, cherchant à voir par les fenêtres ce qui se passait dans les pièces. Mais il n’aperçut pas même l’ombre de l’abbé. Madame Faujas, qui n’avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des draps de lit derrière les vitres.

Au déjeuner, Mouret parut très-vexé.

— Est-ce qu’ils sont morts, là-haut ? dit-il en coupant du pain aux enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe ?

— Non, mon ami ; je n’ai pas fait attention.

Rose cria de la cuisine :

— Il y a beau temps qu’ils ne sont plus là ; s’ils courent toujours, ils sont loin.

Mouret appela la cuisinière et la questionna minutieusement.

— Ils sont sortis, monsieur : la mère d’abord, le curé ensuite. Je ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres n’avaient passé sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la porte… J’ai regardé dans la rue, pour voir ; mais ils avaient filé, et raide, je vous en réponds.

— C’est bien surprenant… Mais où étais-je donc ?

— Je crois que monsieur était au fond du jardin, à voir les raisins de la tonnelle.

Cela acheva de mettre Mouret d’une exécrable humeur. Il déblatéra contre les prêtres : c’étaient tous des cachotiers ; ils étaient dans un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnaîtrait rien ; ils affectaient une pruderie ridicule, à ce point que personne n’avait jamais vu un prêtre se débarbouiller. Il finit par se repentir d’avoir loué à cet abbé qu’il ne connaissait pas.

— C’est ta faute, aussi ! dit-il à sa femme, en se levant de table.

Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille ; mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne se décidait pas à sortir, comme il en avait l’habitude. Il allait et venait, de la salle à manger au jardin, furetant, prétendant que tout traînait, que la maison était au pillage ; puis, il se fâcha contre Serge et Octave, qui, disait-il, étaient partis une demi-heure trop tôt pour le collége.

— Est-ce que papa ne sort pas ? demanda Désirée à l’oreille de sa mère. Il va bien nous ennuyer, s’il reste.

Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d’une affaire qu’il devait terminer dans la journée. Il n’avait pas un moment, il ne pouvait pas même se reposer un jour chez lui, lorsqu’il en éprouvait le besoin. Il partit, désolé de ne pas demeurer là, aux aguets.

Le soir, quand il rentra, il avait toute une fièvre de curiosité.

— Et l’abbé ? demanda-t-il, avant même d’ôter son chapeau.

Marthe travaillait à sa place ordinaire, sur la terrasse.

— L’abbé ? répéta-t-elle avec quelque surprise. Ah ! oui, l’abbé… Je ne l’ai pas vu, je crois qu’il s’est installé. Rose m’a dit qu’on avait apporté des meubles.

— Voilà ce que je craignais, s’écria Mouret. J’aurais voulu être là ; car, enfin, les meubles sont ma garantie… Je savais bien que tu ne bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tête, ma bonne… Rose ! Rose !

Et lorsque la cuisinière fut là :

— On a apporté des meubles pour les gens du second ?

— Oui, monsieur, dans une petite carriole. J’ai reconnu la carriole de Bergasse, le revendeur du marché. Allez, il n’y en avait pas lourd. Madame Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a même donné un coup de main à l’homme qui poussait.

— Vous avez vu les meubles, au moins ; vous les avez comptés ?

— Certainement, monsieur ; je m’étais mise sur la porte. Ils ont tous passé devant moi, ce qui même n’a pas paru faire plaisir à madame Faujas. Attendez… On a d’abord monté un lit de fer, puis une commode, deux tables, quatre chaises… Ma foi, c’est tout… Et des meubles pas neufs. Je n’en donnerais pas trente écus.

— Mais il fallait avertir madame ; nous ne pouvons pas louer dans des conditions pareilles… Je vais de ce pas m’expliquer avec l’abbé Bourrette.

Il se fâchait, il sortait, lorsque Marthe réussit à l’arrêter net, en disant :

— Écoute donc, j’oubliais… Ils ont payé six mois à l’avance.

— Ah ! ils ont payé ? balbutia-t-il d’un ton presque fâché.

— Oui, c’est la vieille dame qui est descendue et qui m’a remis ceci.

Elle fouilla dans sa table à ouvrage, elle donna à son mari soixante-quinze francs en pièces de cent sous, enveloppées soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l’argent, en murmurant.

— S’ils payent, ils sont bien libres… N’importe, ce sont de drôles de gens. Tout le monde ne peut pas être riche, c’est sûr ; seulement, ce n’est pas une raison, quand on n’a pas le sou, pour se donner ainsi des allures suspectes.

— Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calmé : la vieille dame m’a demandé si nous étions disposés à lui céder le lit de sangle ; je lui ai répondu que nous n’en faisions rien, qu’elle pouvait le garder tant qu’elle voudrait.

— Tu as bien fait, il faut les obliger… Moi, je te l’ai dit, ce qui me contrarie avec ces diables de curés, c’est qu’on ne sait jamais ce qu’ils pensent ni ce qu’ils font. À part cela, il y a souvent des hommes très-honorables parmi eux.

L’argent paraissait l’avoir consolé. Il plaisanta, tourmenta Serge sur la relation des Missions en Chine, qu’il lisait dans ce moment. Pendant le dîner, il affecta de ne plus s’occuper des gens du second. Mais, Octave ayant raconté qu’il avait vu l’abbé Faujas sortir de l’évêché, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il était d’esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré ; il avait surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la province.

— Après tout, dit-il en allant se coucher, ce n’est pas bien de mettre son nez dans les affaires des autres… L’abbé peut faire ce qu’il lui plaît. C’est ennuyeux de toujours causer de ces gens ; moi, je m’en lave les mains maintenant.

Huit jours se passèrent. Mouret avait repris ses occupations habituelles ; il rôdait dans la maison, discutait avec les enfants, passait ses après-midi au-dehors à conclure pour le plaisir des affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour qui l’existence est une pente douce, sans secousses ni surprises d’aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe était à sa place accoutumée, sur la terrasse, devant la petite table à ouvrage. Désirée jouait, à son côté. Les deux garçons ramenaient aux mêmes heures la même turbulence. Et Rose, la cuisinière, se fâchait, grondait contre tout le monde ; tandis que le jardin et la salle à manger gardaient leur paix endormie.

— Ce n’est pas pour dire, répétait Mouret à sa femme, mais tu vois bien que tu te trompais en croyant que cela dérangerait notre existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles qu’auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse.

Et il levait parfois les yeux vers les fenêtres du second étage, que madame Faujas, dès le deuxième jour, avait garnies de gros rideaux de coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait. Ils avaient un air béat, une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derrière eux, semblaient s’épaissir un silence, une immobilité de cloître. De loin en loin, les fenêtres étaient entr’ouvertes, laissant voir, entre les blancheurs des rideaux, l’ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait beau se mettre aux aguets, jamais il n’apercevait la main qui ouvrait et qui fermait ; il n’entendait même pas le grincement de l’espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l’appartement.

Au bout de la première semaine, Mouret n’avait pas encore revu l’abbé Faujas. Cet homme qui vivait à côté de lui, sans qu’il pût seulement apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d’inquiétude nerveuse. Malgré les efforts qu’il faisait pour paraître indifférent, il retomba dans ses interrogations, il commença une enquête.

— Tu ne le vois donc pas, toi ? demanda-t-il à sa femme.

— J’ai cru l’apercevoir hier, quand il est rentré ; mais je ne suis pas bien sûre… Sa mère porte toujours une robe noire ; c’était peut-être elle.

Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu’elle savait.

— Rose assure qu’il sort tous les jours ; il reste même longtemps dehors… Quant à la mère, elle est réglée comme une horloge ; elle descend le matin, à sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un grand panier, toujours fermé, dans lequel elle doit tout apporter : le charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun fournisseur venir chez eux… Ils sont très-polis, d’ailleurs. Rose dit qu’ils la saluent, lorsqu’ils la rencontrent. Mais, le plus souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l’escalier.

— Ils doivent faire une drôle de cuisine, là-haut, murmura Mouret, auquel ces renseignements n’apprenaient rien.

Un autre soir, Octave ayant dit qu’il avait vu l’abbé Faujas entrer à Saint-Saturnin, son père lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le regardaient, ce qu’il devait aller faire à l’église.

— Ah ! vous être trop curieux, s’écria le jeune homme en riant… Il n’était pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voilà ce que je sais. J’ai même remarqué qu’il marchait le long des maisons, dans le filet d’ombre, où la soutane semblait plus noire. Allez, il n’a pas l’air fier, il baisse la tête, il trotte vite… Il y a deux filles qui se sont mises à rire, quand il a traversé la place. Lui, levant la tête, les a regardées avec beaucoup de douceur, n’est-ce pas, Serge ?

Serge raconta à son tour que plusieurs fois, en rentrant du collège, il avait accompagné de loin l’abbé Faujas, qui revenait de Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler à personne ; il semblait ne pas connaître âme qui vive, et avoir quelque honte de la sourde moquerie qu’il sentait autour de lui.

— Mais on cause donc de lui dans la ville ? demanda Mouret, au comble de l’intérêt.

— Moi, personne ne m’a parlé de l’abbé, répondit Octave.

— Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l’abbé Bourrette m’a dit qu’il n’était pas très-bien vu à l’église ; on n’aime pas ces prêtres qui viennent de loin. Puis, il a l’air si malheureux… Quand on sera habitué à lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme. Dans les premiers temps, il faut bien qu’on sache.

Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas répondre, si on les interrogeait au-dehors sur le compte de l’abbé.

— Ah ! ils peuvent répondre, s’écria Mouret. Ce n’est bien sûr pas ce que nous savons sur lui qui le compromettra.

À partir de ce moment, avec la meilleure foi du monde et sans songer à mal, il fit de ses enfants des espions qu’il attacha aux talons de l’abbé. Octave et Serge durent lui répéter tout ce qui se disait dans la ville, ils reçurent aussi l’ordre de suivre le prêtre, quand ils le rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie. La sourde rumeur occasionnée par la venue d’un vicaire étranger au diocèse s’était apaisée. La ville semblait avoir fait grâce « au pauvre homme », à cette soutane râpée qui se glissait dans l’ombre de ses ruelles ; elle ne gardait pour lui qu’un grand dédain. D’autre part, le prêtre se rendait directement à la cathédrale, et en revenait, en passant toujours par les mêmes rues. Octave disait en riant qu’il comptait les pavés.

À la maison, Mouret voulut utiliser Désirée, qui ne sortait jamais. Il l’emmenait, le soir, au fond du jardin, l’écoutant bavarder sur ce qu’elle avait fait, sur ce qu’elle avait vu, dans la journée ; il tâchait de la mettre sur le chapitre des gens du second.

— Écoute, lui dit-il un jour, demain, quand la fenêtre sera ouverte, tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander.

Le lendemain, elle jeta sa balle ; mais elle n’était pas au perron que la balle, renvoyée par une main invisible, vint rebondir sur la terrasse. Son père, qui avait compté sur la gentillesse de l’enfant pour renouer des relations rompues dès le premier jour, désespéra alors de la partie ; il se heurtait évidemment à une volonté bien nette prise par l’abbé de se tenir barricadé chez lui. Cette lutte ne faisait que rendre sa curiosité plus ardente. Il en vint à commérer dans les coins avec la cuisinière, au vif déplaisir de Marthe, qui lui fit des reproches sur son peu de dignité ; mais il s’emporta, il mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas avec Rose qu’en cachette.

Un matin, Rose lui fit signe de la suivre dans sa cuisine.

— Ah bien ! monsieur, dit-elle en fermant la porte, il y a plus d’une heure que je vous guette descendre de votre chambre.

— Est-ce que tu as appris quelque chose ?

— Vous allez voir… Hier soir, j’ai causé plus d’une heure avec madame Faujas.

Mouret eut un tressaillement de joie. Il s’assit sur une chaise dépaillée de la cuisine, au milieu des torchons et des épluchures de la veille.

— Dis vite, dis vite, murmura-t-il.

— Donc, reprit la cuisinière, j’étais sur la porte de la rue à dire bonsoir à la bonne de M. Rastoil, lorsque madame Faujas est descendue pour vider un seau d’eau sale dans le ruisseau. Au lieu de remonter tout de suite sans tourner la tête, comme elle fait d’habitude, elle est restée là, un instant, à me regarder. Alors j’ai cru comprendre qu’elle voulait causer ; je lui ai dit qu’il avait fait beau dans la journée, que le vin serait bon… Elle répondait : « Oui, oui », sans se presser, de la voix indifférente d’une femme qui n’a pas de terre et que ces choses-là n’intéressent point. Mais elle avait posé son seau, elle ne s’en allait point ; elle s’était même adossée contre le mur, à côté de moi…

— Enfin, qu’est-ce qu’elle t’a conté ? demanda Mouret, que l’impatience torturait.

— Vous comprenez, je n’ai pas été assez bête pour l’interroger ; elle aurait filé… Sans en avoir l’air, je l’ai mise sur les choses qui pouvaient la toucher. Comme le curé de Saint-Saturnin, ce brave M. Compan, est venu à passer, je lui ai dit qu’il était bien malade, qu’il n’en avait pas pour longtemps, qu’on le remplacerait difficilement à la cathédrale. Elle était devenue tout oreilles, je vous assure. Elle m’a même demandé quelle maladie avait monsieur Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parlé de notre évêque. C’est un bien brave homme que monseigneur Rousselot. Elle ignorait son âge. Je lui ai dit qu’il a soixante ans, qu’il est bien douillet, lui aussi, qu’il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez de monsieur Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu’il veut à l’évêché… Elle était prise, la vieille ; elle serait restée là, dans la rue, jusqu’au lendemain matin.

Mouret eut un geste désespéré.

— Dans tout cela, s’écria-t-il, je vois que tu causais toute seule… Mais elle, elle, que t’a-t-elle dit ?

— Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement. J’arrivais à mon but… Pour l’inviter à se confier, j’ai fini par lui parler de nous. J’ai dit que vous étiez monsieur François Mouret, un ancien négociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J’ai ajouté que vous aviez préféré venir manger vos rentes à Plassans, une ville tranquille, où demeurent les parents de votre femme. J’ai même trouvé moyen de lui apprendre que madame était votre cousine ; que vous aviez quarante ans et elle trente-sept ; que vous faisiez très-bon ménage ; que, d’ailleurs, ce n’était pas vous autres qu’on rencontrait souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire… Elle a paru très-intéressée. Elle répondait toujours : « Oui, oui, » sans se presser. Quand je m’arrêtais, elle faisait un signe de tête, comme ça, pour me dire qu’elle entendait, que je pouvais continuer… Et, jusqu’à la nuit tombée, nous avons causé ainsi, en bonnes amies, le dos contre le mur.

Mouret s’était levé, pris de colère.

— Comment ! s’écria-t-il, c’est tout !… Elle vous a fait bavarder pendant une heure, et elle ne vous a rien dit !

— Elle m’a dit, lorsqu’il a fait nuit : « Voilà l’air qui devient frais. » Et elle a repris son seau, elle est remontée…

— Tenez, vous n’êtes qu’une bête ! Cette vieille-là en vendrait dix de votre espèce. Ah bien ! ils doivent rire, maintenant qu’ils savent sur nous tout ce qu’ils voulaient savoir… Entendez-vous Rose, vous n’êtes qu’une bête !

La vieille cuisinière n’était pas patiente ; elle se mit à marcher violemment, bousculant les poêlons et les casseroles, roulant et jetant les torchons.

— Vous savez, monsieur, bégayait-elle, si c’est pour me dire des gros mots que vous êtes venu dans ma cuisine, ce n’était pas la peine. Vous pouvez vous en aller… Moi, ce que j’en ai fait, c’était uniquement pour vous contenter. Madame nous trouverait là ensemble, à faire ce que nous faisons, qu’elle me gronderait, et elle aurait raison, parce que ce n’est pas bien… Après tout, je ne pouvais pas lui arracher les paroles des lèvres, à cette dame. Je m’y suis prise comme tout le monde s’y prend. J’ai causé, j’ai dit vos affaires. Tant pis pour vous, si elle n’a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du moment où ça vous tient tant au cœur. Peut-être que vous ne serez pas si bête que moi, monsieur…

Elle avait élevé la voix. Mouret crut prudent de s’échapper, en refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n’entendît pas. Mais Rose rouvrit la porte derrière son dos, lui criant, dans le vestibule :

— Vous savez, je ne m’occupe plus de rien ; vous chargerez qui vous voudrez de vos vilaines commissions.

Mouret était battu. Il garda quelque aigreur de sa défaite. Par rancune, il se plut à dire que ces gens du second étaient des gens très-insignifiants. Peu à peu, il répandit parmi ses connaissances une opinion qui devint celle de toute la ville. L’abbé Faujas fut regardé comme un prêtre sans moyens, sans ambition aucune, tout à fait en dehors des intrigues du diocèse ; on le crut honteux de sa pauvreté, acceptant les mauvaises besognes de la cathédrale, s’effaçant le plus possible dans l’ombre où il semblait se plaire. Une seule curiosité resta, celle de savoir pourquoi il était venu de Besançon à Plassans. Des histoires délicates circulaient. Mais les suppositions parurent hasardées. Mouret lui-même, qui avait espionné ses locataires par agrément, pour passer le temps, uniquement comme il aurait joué aux cartes ou aux boules, commençait à oublier qu’il logeait un prêtre chez lui, lorsqu’un événement vint de nouveau occuper sa vie.

Une après-midi, comme il rentrait, il aperçut devant lui l’abbé Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l’examina à loisir. Depuis un mois que le prêtre logeait dans sa maison, c’était la première fois qu’il le tenait ainsi en plein jour. L’abbé avait toujours sa vieille soutane ; il marchait lentement, son tricorne à la main, la tête nue, malgré le vent qui était vif. La rue, dont la montée est fort raide, restait déserte, avec ses grandes maisons nues, aux persiennes closes. Mouret, qui hâtait le pas, finit par marcher sur la pointe des pieds, de peur que le prêtre ne l’entendît et ne se sauvât. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de M. Rastoil, un groupe de personnes, débouchant de la place de la Sous-Préfecture, entrèrent dans cette maison. L’abbé Faujas avait fait un léger détour pour éviter ces messieurs. Il regarda la porte se fermer. Puis, s’arrêtant brusquement, il se tourna vers son propriétaire, qui arrivait sur lui.

— Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi, dit-il avec sa grande politesse. Je me serais permis de vous déranger ce soir… Le jour de la dernière pluie, il s’est produit, dans le plafond de ma chambre, des infiltrations que je désire vous montrer.

Mouret se tenait planté devant lui, balbutiant, disant qu’il était à sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui demander à quelle heure il pourrait se présenter pour voir le plafond.

— Mais tout de suite, je vous prie, répondit l’abbé, à moins que cela ne vous gêne par trop.

Mouret monta derrière lui, suffoqué, tandis que Rose, sur le seuil de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide d’étonnement.

2 La Conquête de Plassans 4