La Conquête de Plassans/2

G. Charpentier (p. 10-23).


II


Mouret fit un geste de contrariété. Il n’attendait réellement son locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement, lorsque l’abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C’était un homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui lui ressemblait étonnamment, plus petite, l’air plus rude. En voyant la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d’hésitation ; ils reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la chaux.

— Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il à Mouret. Nous venons de chez M. l’abbé Bourrette ; il a dû vous prévenir…

— Mais pas du tout ! s’écria Mouret. L’abbé n’en fait jamais d’autres ; il a toujours l’air de descendre du paradis… Ce matin encore, monsieur, il m’affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux jours… Enfin, il va falloir vous installer tout de même.

L’abbé Faujas s’excusa. Il avait une voix grave, d’une grande douceur dans la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d’arriver à un pareil moment. Quand il eut exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirèrent d’un pli de sa soutane une bourse, dont on n’aperçut que les anneaux d’acier ; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec précaution, la tête baissée. Puis, sans qu’on eût vu la pièce de monnaie, le commissionnaire s’en alla. Lui, reprit de sa voix polie :

— Je vous en prie, monsieur, remettez-vous à table… Votre domestique nous indiquera l’appartement. Elle m’aidera à monter ceci.

Il se baissait déjà pour prendre une poignée de la malle. C’était une petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tôle ; elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, à l’aide d’une traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres bagages du prêtre ; mais il n’aperçut qu’un grand panier, que la dame âgée tenait à deux mains, devant ses jupes, s’entêtant, malgré la fatigue, à ne pas le poser à terre. Sous le couvercle soulevé, parmi des paquets de linge, passaient le coin d’un peigne enveloppé dans du papier, et le cou d’un litre mal bouché.

— Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant légèrement la malle du pied. Elle ne doit pas être lourde ; Rose la montera bien toute seule.

Il n’eut sans doute pas conscience du secret dédain qui perçait dans ses paroles. La dame âgée le regarda fixement de ses yeux noirs ; puis, elle revint à la salle à manger, à la table servie, qu’elle examinait depuis qu’elle était là. Elle passait d’un objet à l’autre, les lèvres pincées. Elle n’avait pas prononcé une parole. Cependant, l’abbé Faujas consentit à laisser la malle. Dans la poussière jaune du soleil qui entrait par la porte du jardin, sa soutane râpée semblait toute rouge ; des reprises en brodaient les bords ; elle était très-propre, mais si mince, si lamentable, que Marthe, restée assise jusque-là avec une sorte de réserve inquiète, se leva à son tour. L’abbé, qui n’avait jeté sur elle qu’un coup d’œil rapide, aussitôt détourné, la vit quitter sa chaise, bien qu’il ne parût nullement la regarder.

— Je vous en prie, répéta-t-il, ne vous dérangez pas ; nous serions désolés de troubler votre dîner.

— Eh bien ! c’est cela, dit Mouret, qui avait faim. Rose va vous conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin… Installez-vous, installez-vous à votre aise.

L’abbé Faujas, après avoir salué, se dirigeait déjà vers l’escalier, lorsque Marthe s’approcha de son mari, en murmurant :

— Mais, mon ami, tu ne songes pas…

— Quoi donc ? demanda-t-il, voyant qu’elle hésitait.

— Les fruits, tu sais bien.

— Ah ! diantre ! c’est vrai, il y a les fruits, dit-il d’un ton consterné.

Et, comme l’abbé Faujas revenait, l’interrogeant du regard :

— Je suis vraiment bien contrarié, monsieur, reprit-il. Le père Bourrette est sûrement un digne homme, seulement il est fâcheux que vous l’ayez chargé de votre affaire… Il n’a pas pour deux liards de tête… Si nous avions su, nous aurions tout préparé. Au lieu que nous voilà maintenant avec un déménagement à faire… Vous comprenez, nous utilisions les chambres. Il y a là-haut, sur le plancher, toute notre récolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin…

Le prêtre l’écoutait avec une surprise que sa grande politesse ne réussissait plus à cacher.

— Oh ! mais ça ne sera pas long, continua Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine d’attendre, Rose va débarrasser vos chambres.

Une vive inquiétude grandissait sur le visage terreux de l’abbé.

— Le logement est meublé, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

— Du tout, il n’y a pas un meuble ; nous ne l’avons jamais habité.

Alors, le prêtre perdit son calme ; une lueur passa dans ses yeux gris. Il s’écria avec une violence contenue :

— Comment ! mais j’avais formellement recommandé dans ma lettre de louer un logement meublé. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans ma malle, bien sûr.

— Hein ! qu’est-ce que je disais ? cria Mouret d’un ton plus haut. Ce Bourrette est incroyable… Il est venu, monsieur, et il a vu certainement les pommes, puisqu’il en a même pris une dans la main, en déclarant qu’il avait rarement admiré une aussi belle pomme. Il a dit que tout lui semblait très bien, que c’était ça qu’il fallait, et qu’il louait.

L’abbé Faujas n’écoutait plus ; tout un flot de colère était monté à ses joues. Il se tourna, il balbutia, d’une voix anxieuse :

— Mère, vous entendez ? il n’y a pas de meubles.

La vieille dame, serrée dans son mince châle noir, venait de visiter le rez-de-chaussée, à petits pas furtifs, sans lâcher son panier. Elle s’était avancée jusqu’à la porte de la cuisine, en avait inspecté les quatre murs ; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d’un regard, pris possession du jardin. Mais la salle à manger surtout l’intéressait ; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui répéta :

— Entendez-vous, mère ? il va falloir aller à l’hôtel.

Elle leva la tête, sans répondre ; toute sa face refusait de quitter cette maison, dont elle connaissait déjà les moindres coins. Elle eut un imperceptible haussement d’épaules, les yeux vagues, allant de la cuisine au jardin et du jardin à la salle à manger.

Mouret, cependant, s’impatientait. Voyant que ni la mère ni le fils ne paraissaient décidés à quitter la place, il reprit :

— C’est que nous n’avons pas de lits, malheureusement… Il y a bien, au grenier, un lit de sangle, dont madame, à la rigueur, pourrait s’accommoder jusqu’à demain ; seulement, je ne vois pas trop sur quoi coucherait monsieur l’abbé.

Alors madame Faujas ouvrit enfin les lèvres ; elle dit d’une voix brève, au timbre un peu rauque :

— Mon fils prendra le lit de sangle… Moi, je n’ai besoin que d’un matelas par terre, dans un coin.

L’abbé approuva cet arrangement d’un signe de tête. Mouret allait se récrier, chercher autre chose ; mais, devant l’air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se contentant d’échanger avec sa femme un regard d’étonnement.

— Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise ; vous pourrez vous meubler comme vous l’entendrez. Rose va monter enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un instant sur la terrasse… Allons, donnez deux chaises, mes enfants.

Les enfants, depuis l’arrivée du prêtre et de sa mère, étaient demeurés tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient curieusement. L’abbé n’avait pas semblé les apercevoir ; mais madame Faujas s’était arrêtée un instant à chacun d’eux, les dévisageant, comme pour pénétrer d’un coup dans ces jeunes têtes. En entendant les paroles de leur père, ils s’empressèrent tous trois et sortirent des chaises.

La vieille dame ne s’assit pas. Comme Mouret se tournait, ne l’apercevant plus, il la vit plantée devant une des fenêtres entrebâillées du salon ; elle allongeait le cou, elle achevait son inspection, avec l’aisance tranquille d’une personne qui visite une propriété à vendre. Au moment où Rose soulevait la petite malle, elle rentra dans le vestibule, en disant simplement :

— Je monte l’aider.

Et elle monta derrière la domestique. Le prêtre ne tourna pas même la tête ; il souriait aux trois enfants, restés debout devant lui. Son visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait, malgré la dureté du front et les plis rudes de la bouche.

— C’est toute votre famille, madame ? demanda-t-il à Marthe, qui s’était approchée.

— Oui, monsieur, répondit-elle, gênée par le regard clair qu’il fixait sur elle.

Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua :

— Voilà deux grands garçons qui seront bientôt des hommes… Vous avez fini vos études, mon ami ?

Il s’adressait à Serge. Mouret coupa la parole à l’enfant.

— Celui-ci a fini, bien qu’il soit le cadet. Quand je dis qu’il a fini, je veux dire qu’il est bachelier, car il est rentré au collège pour faire une année de philosophie : c’est le savant de la famille… L’autre, l’aîné, ce grand dadais ne vaut pas grand’chose, allez. Il s’est déjà fait refuser deux fois au baccalauréat, et vaurien avec cela, toujours le nez en l’air, toujours polissonnant. »

Octave écoutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait baissé la tête sous les éloges. Faujas parut un instant encore les étudier en silence ; puis, passant à Désirée, retrouvant son air tendre :

— Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d’être votre ami ?

Elle ne répondit pas ; elle vint, presque effrayée, se cacher le visage contre l’épaule de sa mère. Celle-ci, au lieu de lui dégager la face, la serra davantage, en lui passant un bras à la taille.

— Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse ; elle n’a pas la tête forte, elle est restée petite fille… C’est une innocente… Nous ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne sait encore qu’aimer les bêtes.

Désirée, sous les caresses de sa mère, s’était rassurée ; elle avait tourné la tête, elle souriait. Puis, d’un air hardi :

— Je veux bien que vous soyez mon ami… Seulement vous ne faites jamais de mal aux mouches, dites ?

Et, comme tout le monde s’égayait autour d’elle :

— Octave les écrase, les mouches, continua-t-elle gravement. C’est très mal.

L’abbé Faujas s’était assis. Il semblait très-las. Il s’abandonna un moment à la paix tiède de la terrasse, promenant ses regards ralentis sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme, ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise. Son visage se tacha de plaques sombres.

— On est très-bien ici, murmura-t-il.

Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire :

— Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre à table.

Et, sur le regard de sa femme :

— Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela vous éviterait d’aller dîner à l’hôtel… Ne vous gênez pas, je vous en prie.

— Je vous remercie mille fois, nous n’avons besoin de rien, répondit l’abbé d’un ton d’extrême politesse, qui n’admettait pas une seconde invitation.

Alors, les Mouret retournèrent dans la salle à manger, où ils s’attablèrent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientôt un tapage réjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Désirée eut des rires clairs, en écoutant une histoire que son père racontait, enchanté d’être enfin à table. Cependant, l’abbé Faujas, qu’ils avaient oublié, restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant. Il ne tournait pas la tête ; il semblait ne pas entendre. Comme le soleil allait disparaître, il se découvrit, étouffant sans doute. Marthe, placée devant la fenêtre, aperçut sa grosse tête nue, aux cheveux courts, grisonnant déjà vers les tempes. Une dernière lueur rouge alluma ce crâne rude de soldat, où la tonsure était comme la cicatrice d’un coup de massue ; puis, la lueur s’éteignit, le prêtre, entrant dans l’ombre, ne fut plus qu’un profil noir sur la cendre grise du crépuscule.

Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-même une lampe et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle rencontra, au pied de l’escalier, une femme qu’elle ne reconnut pas d’abord. C’était madame Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge ; elle ressemblait à une servante, avec sa robe de cotonnade, serrée au corsage par un fichu jaune, noué derrière la taille ; et, les poignets nus, encore toute soufflante de la besogne qu’elle venait de faire, elle tapait ses gros souliers lacés sur le dallage du corridor.

— Voilà qui est fait, n’est-ce pas, madame ? lui dit Marthe en souriant.

— Oh ! une misère, répondit-elle ; en deux coups de poing, l’affaire a été bâclée.

Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix :

— Ovide, mon enfant, veux-tu monter ? Tout est prêt là-haut.

Elle dut toucher son fils à l’épaule pour le tirer de sa rêverie. L’air fraîchissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il passait devant la porte de la salle à manger, tout blanche de la clarté vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il allongea la tête, disant de sa voix souple :

— Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce dérangement… Nous sommes confus…

— Mais non, mais non ! cria Mouret ; c’est nous autres qui sommes désolés de n’avoir pas mieux à vous offrir pour cette nuit.

Le prêtre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce regard d’aigle qui l’avait émotionnée. Il semblait qu’au fond de l’œil, d’un gris morne d’ordinaire, une flamme passât brusquement, comme ces lampes qu’on promène derrière les façades endormies des maisons.

— Il a l’air de ne pas avoir froid aux yeux, le curé, dit railleusement Mouret, quand la mère et le fils ne furent plus là.

— Je les crois peu heureux, murmura Marthe.

— Pour ça, il n’apporte certainement pas le Pérou dans sa malle… Elle est lourde, sa malle ! Je l’aurais soulevée du bout de mon petit doigt.

Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait de descendre l’escalier en courant, afin de raconter les choses surprenantes qu’elle avait vues.

— Ah ! bien, dit-elle en se plantant devant la table où mangeaient ses maîtres, en voilà une gaillarde ! Cette dame a au moins soixante-cinq ans, et ça ne paraît guère, allez ! Elle vous bouscule, elle travaille comme un cheval.

— Elle t’a aidée à déménager les fruits ? demanda curieusement Mouret.

— Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme ça, dans son tablier ; des charges à tout casser. Je me disais : « Bien sûr, la robe va y rester. » Mais pas du tout ; c’est de l’étoffe solide, de l’étoffe comme j’en porte moi-même. Nous avons dû faire plus de dix voyages. Moi, j’avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que ça ne marchait pas. Je crois que je l’ai entendue jurer, sauf votre respect.

Mouret semblait s’amuser beaucoup.

— Et les lits ? reprit-il.

— Les lits, c’est elle qui les a faits… Il faut la voir retourner un matelas. Ça ne pèse pas lourd, je vous en réponds ; elle le prend par un bout, le jette en l’air comme une plume… Avec ça, très-soigneuse. Elle a bordé le lit de sangle, comme un dodo d’enfant. Elle aurait eu à coucher l’enfant Jésus, qu’elle n’aurait pas tiré les draps avec plus de dévotion… Des quatre couvertures, elle en a mis trois sur le lit de sangle. C’est comme des oreillers : elle n’en a pas voulu pour elle ; son fils a les deux.

— Alors elle va coucher par terre ?

— Dans un coin, comme un chien. Elle a jeté un matelas sur le plancher de l’autre chambre, en disant qu’elle allait dormir là, mieux que dans le paradis. Jamais je n’ai pu la décider à s’arranger plus proprement. Elle prétend qu’elle n’a jamais froid et que sa tête est trop dure pour craindre le carreau… Je leur ai donné de l’eau et du sucre, comme madame me l’avait recommandé, et voilà… N’importe, ce sont de drôles de gens.

Rose acheva de servir le dîner. Les Mouret, ce soir-là, firent traîner le repas. Ils causèrent longuement des nouveaux locataires. Dans leur vie d’une régularité d’horloge, l’arrivée de ces deux personnes étrangères était un gros événement. Ils en parlaient comme d’une catastrophe, avec ces minuties de détails qui aident à tuer les longues soirées de province. Mouret, particulièrement, se plaisait aux commérages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans la tiédeur de la salle à manger, il répéta pour la dixième fois, de l’air satisfait d’un homme heureux :

— Ce n’est pas un beau cadeau que Besançon fait à Plassans… Avez-vous vu le derrière de sa soutane, quand il s’est tourné ?… Ça m’étonnerait beaucoup, si les dévotes couraient après celui-là. Il est trop râpé ; les dévotes aiment les jolis curés.

— Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui était indulgente.

— Pas lorsqu’il est en colère, toujours, reprit Mouret. Vous ne l’avez donc pas entendu se fâcher, quand il a su que l’appartement n’était pas meublé ? C’est un rude homme ; il ne doit pas flâner dans les confessionnaux, allez ! Je suis bien curieux de savoir comment il va se meubler, demain. Pourvu qu’il me paye, au moins. Tant pis ! je m’adresserai à l’abbé Bourrette ; je ne connais que lui.

On était peu dévot dans la famille. Les enfants eux-mêmes se moquèrent de l’abbé et de sa mère. Octave imita la vieille dame, lorsqu’elle allongeait le cou pour voir au fond des pièces, ce qui fit rire Désirée.

Serge, plus grave, défendit « ces pauvres gens. » D’ordinaire, à dix heures précises, lorsqu’il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret prenait un bougeoir et allait se coucher ; mais, ce soir-là, à onze heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Désirée avait fini par s’endormir, la tête sur les genoux de Marthe. Les deux garçons étaient montés dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de sa femme.

— Quel âge lui donnes-tu ? demanda-t-il brusquement.

— À qui ? dit Marthe, qui commençait, elle aussi, à s’assoupir.

— À l’abbé, parbleu ! Hein ? entre quarante et quarante-cinq ans, n’est-ce pas ? C’est un beau gaillard. Si ce n’est pas dommage que ça porte la soutane ! Il aurait fait un fameux carabinier.

Puis, au bout d’un silence, parlant seul, continuant à voix haute des réflexions qui le rendaient tout songeur :

— Ils sont arrivés par le train de six heures trois quarts. Ils n’ont donc eu que le temps de passer chez l’abbé Bourrette et de venir ici… Je parie qu’ils n’ont pas dîné. C’est clair. Nous les aurions bien vus sortir pour aller à l’hôtel… Ah ! par exemple, ça me ferait plaisir de savoir où ils ont pu manger.

Rose, depuis un instant, rôdait dans la salle à manger, attendant que ses maîtres allassent se coucher, pour fermer les portes et les fenêtres.

— Moi je le sais où ils ont mangé, dit-elle.

Et comme Mouret se tournait vivement :

— Oui, j’étais remontée pour voir s’ils ne manquaient de rien. N’entendant pas de bruit, je n’ai point osé frapper ; j’ai regardé par la serrure.

— Mais c’est mal, très-mal, interrompit Marthe sévèrement. Vous savez bien, Rose, que je n’aime point cela.

— Laisse donc, laisse donc ! s’écria Mouret, qui, dans d’autres circonstances, se serait emporté contre la curieuse. Vous avez regardé par la serrure ?

— Oui, monsieur, c’était pour le bien.

— Évidemment… Qu’est-ce qu’ils faisaient ?

— Eh bien ! donc, monsieur, ils mangeaient… Je les ai vus qui mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait étalé une serviette. Chaque fois qu’ils se servaient du vin, ils recouchaient le litre bouché contre l’oreiller.

— Mais que mangeaient-ils ?

— Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m’a paru un reste de pâté, dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de rien du tout.

— Et ils causaient, n’est-ce pas ? Vous avez entendu ce qu’ils disaient ?

— Non, monsieur, ils ne causaient pas… Je suis restée un bon quart d’heure à les regarder. Ils ne disaient rien, pas ça, tenez ! Ils mangeaient, ils mangeaient !

Marthe s’était levée, réveillant Désirée, faisant mine de monter ; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci se décida enfin à se lever également ; tandis que la vieille Rose, qui était dévote, continuait d’une voix plus basse :

— Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim… Sa mère lui passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un plaisir… Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. À moins que l’odeur des fruits ne l’incommode. C’est que ça ne sent pas bon dans la chambre ; vous savez, cette odeur aigre des poires et des pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j’aurais peur, je garderais la lumière toute la nuit.

Mouret avait pris son bougeoir. Il resta un instant debout devant Rose, résumant la soirée dans ce mot de bourgeois tiré de ses idées accoutumées :

— C’est extraordinaire.

Puis, il rejoignit sa femme au pied de l’escalier. Elle était couchée, elle dormait déjà, qu’il écoutait encore les bruits légers qui venaient de l’étage supérieur. La chambre de l’abbé était juste au-dessus de la sienne. Il l’entendit ouvrir doucement la fenêtre, ce qui l’intrigua beaucoup. Il leva la tête de l’oreiller, luttant désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le prêtre resterait à la fenêtre. Mais le sommeil fut le plus fort ; Mouret ronflait à poings fermés, avant d’avoir pu saisir de nouveau le sourd grincement de l’espagnolette.

En haut, à la fenêtre, l’abbé Faujas, tête nue, regardait la nuit noire. Il demeura longtemps là, heureux d’être enfin seul, s’absorbant dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, il sentait le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis quelques heures, l’haleine pure des enfants, le souffle honnête de Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait un mépris dans le redressement de son cou de lutteur, tandis qu’il levait la tête comme pour voir au loin, jusqu’au fond de la petite ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient des membres maigres et tordus ; puis, ce n’était plus qu’une mer de ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une innocence de fille au berceau.

L’abbé Faujas tendit les bras d’un air de défi ironique, comme s’il voulait prendre Plassans pour l’étouffer d’un effort contre sa poitrine robuste. Il murmura :

— Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues !


1 La Conquête de Plassans 3