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La Condition de la femme aux États-Unis - Notes de voyage
Revue des Deux Mondes4e période, tome 125 (p. 94-131).
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Conditions de la femme aux Etats-Unis


II. BOSTON [1]


J’ai passé à Boston plus de temps que dans aucune autre ville des Etats-Unis, et plus j’y ai vécu, plus je m’y suis attachée. Mais je n’ai pas eu pour cela de violence à me faire ; la première impression avait suffi ; et aujourd’hui encore, quand j’essaie de rassembler mes souvenirs, c’est elle qui les domine et qui les éclaire : avant de m’apparaître comme la ville la plus polie de l’Amérique, Boston m’éblouit comme un rêve de beauté. La cause en est peut-être aux circonstances de mon arrivée. Il faisait nuit ; et le lendemain, quand je m’éveillai, ce l’ut pour voir, de ma fenêtre, aux stores relevés, un inoubliable panorama. Sous un ciel sans nuage, tout empourpré de rose, — un de ces ciels américains qui paraissent plus élevés que les nôtres, — se déroulait, toute semée de diamans, cette merveilleuse rivière Charles, large comme un bras de nier. Le passage des bateaux à vapeur ne troublait pas encore sa solitude de si grand matin ; ce n’était pas la saison où elle se couvre de barques de plaisance ; ni sloop, ni goélette à l’horizon : seul un dragueur plaquait sa tache noire sur cette nappe ensoleillée. Le flot, qui subit encore ici l’influence de la marée, ne s’arrêtait qu’à la terrasse du jardin au-dessous de moi, battant d’un côté le quai en demi-cercle que bordent des pignons rouges, étroits, élancés, et de l’autre, un des ponts de Cambridge. En face, par-delà le grand pont jeté hardiment entre les deux villes sœurs qui sont en incessante communication, des collines boisées se découpaient dans l’air d’une pureté cristalline. Les usines, les magasins bâtis à ma droite sur pilotis, faisaient figure de monumens avec leurs tours carrées, leurs massives silhouettes. Les poteaux télégraphiques dont les ombres tremblantes se reflétaient dans l’eau, — mer, fleuve, grand canal ou lagune, — semblaient attendre qu’on y attachât des gondoles. J’aurais pu me croire à Venise, et le calme même des lieux achevait l’illusion. Mais les levers du soleil sur la rivière Charles ne sont rien encore, comparés aux couchans. Je me rappelle, l’hiver, certains dégels opalins, le ciel devenu vers quatre heures d’un rouge vif, puis s’éclaircissant peu à peu et passant par toutes les teintes de l’orange et du jaune verdâtre, jusqu’au bleu le plus franc : eau alourdie et comme somnolente servait de miroir à cette magie. Encore gelée près du bord, elle berçait ses bancs de glace à la clarté des premiers réverbères. Je me rappelle aussi, par des froids implacables, les tons d’aurore boréale du ciel et de l’eau, maisons, bateaux, arbres dépouillés, ressortant sur cet incarnat en un relief noir dont les moindres détails s’accusaient si fermement ; puis l’incendie, devenu fumeux, s’éteignait peu à peu, ne laissant que des cendres, après la disparition d’un gros globe rouge sans rayons, étrange soleil du nord. Dans ce gris mourant s’effaçait la ligne onduleuse des collines. Et le crépuscule une fois tombé, la Charles River ressemblait à un lac d’acier frémissant, où se prolongeaient les lignes de feu allumées sur les quais et sur l’immense pont ; à chaque passage d’un car, invisible dans la nuit, les étincelles jaillissantes embrasaient à la fois toutes les fenêtres des grands bâtimens de la rive de Cambridge qui, par l’effet de cette intermittente illumination prenaient plus que jamais, tout vulgaires qu’ils pussent être en réalité, figure de palais féeriques.

Le climat si variable, avec ses sautes brusques d’un excès à l’autre, explique l’infinie variété du ciel, si différent de celui de France, et encore plus du ciel anglais. J’ai fait le guet, jour et nuit, à cette fenêtre ouverte sur un spectacle changeant et toujours magnifique, sauf quand soufflait quelqu’une de ces interminables tempêtes de neige, dont nous ne pouvons pas nous faire une idée en Europe. Que dire des clairs de lune qui tout à coup les suivaient, moirant par places la rivière à demi gelée où trempaient des piliers de feu ? Je n’étais séparée d’elle que par l’étroit jardin recouvert d’un linceul blanc. Toute idée de terre s’effaçait ; j’avais l’impression de planer au-dessus de ces flots argentés, aussi librement que le faisaient au matin les mouettes dont le tourbillon apparaissait avec le premier rayon de l’aube.

Ces effets de l’atmosphère et des saisons restent inséparables dans ma mémoire d’une délicieuse hospitalité qui leur emprunte un caractère de fête, et quand on me dit que Boston n’est après tout qu’une ville de 500 000 âmes, simple capitale du Massachusetts, j’ai quelque peine à le croire, vu les royales fantasmagories de la Charles River. Ceux qui aiment les contrastes ne peuvent mieux faire que d’aborder Boston après Chicago, sans transition. Ils respireront soudain l’atmosphère du passé.

En parcourant la partie ancienne de la ville, tortueuse, irrégulière, on se croirait dans une vieille cité anglaise : l’enchevêtrement des fils de fer, télégraphe et téléphone, visibles tout le long des rues, lui donne seul un aspect particulier. Les quartiers tels que Commonwealth avenue ou Beacon Street, sont de larges voies bordées de résidences dont aucun ornement tapageur ne dépare l’imposante régularité architecturale. On y accède par un porche précédé d’un perron ; sur presque toutes les façades de granit ou de grès, s’étend la délicate tapisserie d’une plante grimpante japonaise, connue sous le nom de lierre de Boston ; son feuillage rougissant, qui devient en automne couleur de corail, est une fête pour les yeux. Derrière les vitres se manifeste un luxe de fleurs qui révèle l’élégance de ces salons où certainement on cause mieux et moins haut que partout ailleurs en Amérique. Après avoir été jadis la ville la plus importante des Etats-Unis, — et avec Philadelphie celle qui prit la part la plus éclatante à la Révolution, — Boston affecte aujourd’hui un caractère quelque peu provincial, mais ce provincialisme, qui lui est reproché par ceux qui vivent en dehors de ses coteries mondaines et littéraires, est lui-même un charme. Les Bostoniens ont fait de leur ville comme le reliquaire des grands souvenirs d’un pays dont l’histoire est encore assez courte. Ils vivent les yeux fixés sur le dôme doré du vieux State house (hôtel des Etats), qui renferme tant de trophées d’honneur ; sur l’ancien cimetière où dorment des citoyens tels que Samuel Adams, John Hancock, etc. ; sur le monument de Bunker-hill qui marque l’endroit où les régimens anglais furent tenus en échec par des novices, qui de l’art de la guerre ignoraient tout, sauf qu’il fallait attendre de pied ferme et ajuster à bout portant. Ils s’enorgueillissent de Faneuil Hall, ce berceau de la liberté américaine. Le mot de vieux en parlant de ce qu’ils possèdent revient sans cesse sur leurs lèvres. Bien entendu, le vieux temps ne remonte pas pour eux plus loin que les XVIIe et XVIIIe siècles, et a laissé fort peu de monumens dignes de ce nom ; mais, à leur défaut, Boston met en œuvre des procédés ingénieux pour entretenir et renouveler chez ses enfans l’orgueil du patriotisme. Cette année même encore, dans la nuit du 18 au 19 avril, avait lieu une fête émouvante, commémorative de la glorieuse chevauchée de Paul Révère, l’événement qui précéda la journée de Lexington, où les miliciens et les fermiers du Massachusetts eurent raison de l’armée anglaise. Des signaux s’allumèrent un soir de printemps au nord de la ville, dans le petit clocher de Christ Church, les mêmes qui en 1775 avertirent le pays de la marche des troupes anglaises sur Concord ; et un cavalier, portant le costume de l’époque, fit au galop les six milles que parcourut Paul Révère, en appelant aux armes les fermiers endormis qui répondaient comme jadis. L’unique différence fut que cette fois leurs hourras s’entremêlèrent de fusées d’artifice. Et lorsque les cloches longtemps muettes de la petite église du nord se mirent à sonner, toutes les cloches des alentours leur répondirent en chœur.

De pareilles scènes sont de nature à impressionner les plus ignorans, les plus insensibles, et développent chez les autres une exaltation généreuse. On comprend, en habitant Boston, en se pénétrant de son esprit, l’espèce de rancune que l’Angleterre garde toujours à la colonie qui lui échappa, rancune qui se traduit par un dénigrement systématique de tout ce qui est américain. Voilà une ville par exemple où les Anglais retrouvent précieusement conservées les traces de leurs défaites, et où subsistent en même temps les traces non moins sensibles de leur influence morale, intellectuelle et littéraire, une ville proche parente et ennemie à la fois dont chaque pierre rappelle une de ces brouilles de famille qui de toutes sont les plus vivaces. Évidemment il est beaucoup moins facile de lui rendre justice que de louer avec une dédaigneuse indulgence Chicago et ses progrès de nouveau-né géant ; sans compter que la Grande-Bretagne ne serait pas fâchée de pouvoir revendiquer un penseur comme Emerson, un romancier comme Hawthorne, qui sont purement bostoniens, tout en ayant ajouté des chefs-d’œuvre à la littérature anglaise.

Lorqu’on songe à la longue liste d’esprits distingués que produisit Boston, il est impossible de ne pas l’excuser d’être devenu, par l’excès même de ses belles qualités d’enthousiasme ! et de vénération, quelque chose comme une grande société d’admiration mutuelle. Quant à moi, je ne pourrais pas plus m’étonner des anecdotes enregistrées sur les Longfellowh les Lowell, les Whittier, les Bancroft, les Prescott, les Channing, les Théodore Parker, etc., que du soin pieux qui marque d’un buste ou d’une inscription les points de la ville où sont nés Franklin, Daniel Webster, Charles Sumner. La présence des morts illustres auxquels est dédié un culte intime et constant contribue au caractère quelque peu solennel de Boston. Ils semblent, ces grands défunts, être plus vivans encore, pour ainsi dire, que les vivans eux-mêmes ; ceux-ci les évoquent, les citent, les commentent à tout propos ; de même parmi les ormes séculaires du beau parc communal, la position occupée jusqu’en 1876 par le plus vieux de tous, the Old elm, antérieur à la fondation de la ville, vous est religieusement indiquée ; son ombre reste debout.

Si le Massachusetts et Boston en particulier sont justement fiers des hommes qu’ils ont produits, ils ne s’honorent pas moins d’avoir vu naître un groupe de femmes dont il serait difficile de trouver ailleurs l’équivalent. Dès l’époque coloniale on relève des noms qui restent entourés d’une auréole de courage, de vertu, de dévouement à la nouvelle patrie. Anne Hutchinson rompit une des premières avec les autorités établies, bien que ce ne fût que sur le terrain de la discussion religieuse. Les femmes des Adams, des Knox, des Hancock, aidèrent par leur énergie, leurs sacrifices personnels, à l’établissement de l’indépendance ; et je ne sais si l’une des plus héroïques n’est pas cette Mrs Cushing qui, au temps de la déclaration des droits, se serait, elle et toutes ses amies, vêtue de peaux de bêtes plutôt que d’acheter des marchandises anglaises. Deborah Samson, qui servit dans les rangs-de l’armée révolutionnaire, était encore native du Massachusetts. La protestation publique contre l’esclavage ne fut nulle part aussi éloquente que dans la bouche des femmes de Boston : Lydia Maria Child lutta côte à côte avec ces champions de la liberté, Garrison et Wendell Phillips ; Maria W. Chapman prêta au bon combat le prestige de sa force d’Ame et de sa beauté. Pendant la guerre entre le Nord et le Sud, les femmes rivalisèrent partout de dévouement, mais l’Association des Dames auxiliaires de la Nouvelle-Angleterre fournit plus de 314 000 dollars, argent et provisions, aux soldats du Nord. Mrs Livermore, — dont le nom est bien connu comme présidente du premier congrès que tint l’Association pour l’avancement des femmes, — organisa dès lors la première de ces ventes (sanitary fairs) qui produisirent de si fructueux résultats. Son double don de parler et d’écrire, sa prodigieuse activité, furent tout le temps de la guerre au service de l’Union. Clara Barton, chef du mouvement de la Croix-Rouge ; Susan B. Anthony et Lucy Stone, chefs du suffrage féminin ; la généreuse abolitionniste Lucretia Coffin Mott, naquirent dans le Massachusetts, quoique leur influence se soit étendue bien au-delà de ses limites.

Quant aux femmes de Boston qui ont travaillé au progrès de la science de l’éducation, comment les nommer toutes ? Je tâcherai de faire sentir, en visitant les collèges, l’impulsion que Mrs Agassiz, la veuve du grand naturaliste, a su donner et donne encore à l’annexe féminine de l’Université de Harvard. Une des filles d’Agassiz, Mrs Shaw, s’est occupée, elle aussi, de pédagogie avec une autorité égale à sa munificence. Vers 1800, miss Elizabeth Peabody avait importé la méthode Frœbel : Mrs Shaw a fondé et soutenu pendant quinze ans seize kindergartens libres qui appartiennent maintenant à la ville. Sous sa direction, et grâce à son inépuisable libéralité, des expériences de toute nature ont été faites : travail manuel dans les écoles publiques, écoles industrielles, écoles de vacances, crèches. Son école préparatoire de garçons et de filles a tenu longtemps un rang unique ; — ici se révèle un esprit d’indépendance et d’entreprise vraiment national : le désir d’élever ses propres enfans à sa guise, en dehors des méthodes existantes, décida Mrs Shaw à créer cette institution. Mrs Mary Hemenway mérite d’être louée entre toutes pour avoir compris que les arts de la femme avaient grand besoin d’être encouragés en Amérique, où pour l’amour du grec, la cuisine et la couture sont généralement négligées : elle a fondé dans les écoles des cours pratiques qui ont pour but de former des ménagères ; elle s’est occupée à remettre en bon état la guenille du corps, trop dédaignée par les jeunes savantes, en annexant des gymnases aux autres classes ; elle a soufflé le feu du patriotisme en faisant les frais de conférences libres sur l’histoire d’Amérique, conférences données dans l’ancienne église du Sud au milieu des reliques expressives de cette histoire ; elle a posé les bases d’un premier musée d’archéologie américaine.

Dans la science, le Massachusetts a produit une astronome fort estimée de Herschel, de Humboldt et de Le Verrier, Maria Mitchell ; dans les arts, un sculpteur, Anne Whitney qui a deux de ses statues sur les places de Boston ; plusieurs peintres : j’ai visité les ateliers de miss Greene et de miss Bar toi, de Mrs Sears et de Mrs Whitman ; une actrice célèbre, Charlotte Cushman. Le premier volume de poésie américaine fut d’une femme, Anne Bradsheet, en 1650. Margaret Fuller, — qui écrivait des vers latins à huit ans, qui fit des conférences en allemand, en français, en italien, et fut mêlée aux beaux jours du transcendantalisme, aux expériences fouriéristes de Brook Farm, — ouvrit cette fameuse classe de conversation dont Boston se ressent encore. Son but était de passer en revue tous les départemens du savoir, en s’efforçant de marquer les relations qui existent entre eux, de systématiser la pensée, de répandre ces qualités de précision et de clarté trop rares chez notre sexe.


III. — MRS WARD HOWE. — LE CLUB DES FEMMES DE LA NOUVELLE-ANGLETERRE

Commençons par placer, a son rang de doyenne et dans son cadre, Mrs Julia Ward Howe. Je connaissais d’elle bon nombre de travaux sur des questions sociales et autres ; je savais que depuis quarante ans le nom de Mrs Howe avait été mêlé à tous les mouvemens de la cause des femmes en Amérique, mais je ne me doutais pas cependant de l’importance de son rôle avant un incident très simple que je rapporterai ici.

Une course matinale en traîneau m’avait conduite dans une belle maison de campagne près de Milton. Je causais, après déjeuner, avec des Américains de la meilleure société, fort au courant de toutes les choses européennes, bien qu’ils ne passent pas, comme tant d’autres, la plus grande partie de leur vie à l’étranger, sentant trop pour cela que chez eux beaucoup de choses essentielles sont encore à faire et que leur devoir est d’y prêter la main. Un très aimable vieillard nous contait ses souvenirs de jeunesse à Paris et l’impression, encore vive à l’heure présente, qu’avait produite sur lui Rachel chantant ou plutôt déclamant la Marseillaise. Tout à coup s’éleva dans un coin du salon une musique en sourdine, sorte de marche militaire jouée par une jeune femme qui s’était mise au piano. Je demandai ce qu’était cet air, et on me nomma le Battle Hymn, l’hymne de bataille des soldats du Nord, pendant la guerre civile. D’abord, me dit-on, il avait été accompagné de paroles sauvages et sanguinaires, de cris de vengeance inspirés par la mort de John Brown, le vieux colon abolitionniste qui entreprit de soulever les noirs avant la déclaration de la guerre, s’empara d’une ville avec l’aide de vingt-deux hommes, défendit l’arsenal tant que sa petite troupe fut debout et, couvert de blessures, fut condamné finalement à être pendu, donnant par son supplice un suprême élan à la question qui s’imposait. « Old John Brown » était dans toutes les bouches : ce fut Mrs Ward Howe qui, changeant les paroles, en fit l’hymne de bataille. Et, comme je demandais qu’on le chantât tout haut, deux voix l’entonnèrent, accompagnées bientôt d’autres voix, tous ceux qui étaient présens, jeunes et vieux, se joignant au chœur avec émotion, car il y avait là des gens qui se souvenaient d’avoir fait la guerre, d’autres qui se rappelaient des deuils remontant aux quatre années qu’a remplies cet hymne belliqueux môle à la sonnerie des charges et au bruit du canon. Avant que ne s’éteignît la dernière strophe qui adjure les hommes de mourir pour la liberté, comme pour eux mourut le Christ, j’avais compris que l’Amérique possédait une Marseillaise conforme à son tempérament et dont l’auteur était une femme, émule de Mrs Beecher Stowe. Mrs Stowe, du fond d’un presbytère de campagne, avait frappé mortellement l’esclavage en écrivant le livre fameux dont le retentissement devait être universel ; Mrs Howe, à son tour, jeta au milieu des combats qui suivirent un chant grave et religieux qui depuis est resté pour le Nord vainqueur le chant national.

Ma surprise fut grande lorsque je rencontrai par la suite l’auteur du Battle hymn. Je m’attendais à voir une vieille femme, — la date de sa naissance, 1819, étant dans toutes ses biographies, — et je ne sais pourquoi je lui prêtais aussi l’air d’autorité un peu masculine qu’ont beaucoup de femmes fortes. Je vis une fraîcheur de teint, de regard, de sourire tout à fait extraordinaire. Elle s’habille sans la moindre excentricité, elle a des manières simples et parfaites, sa voix très douce est l’une des mieux timbrées que j’aie entendues jamais. Si d’aventure Mrs Howe se fût avisée de prêcher des doctrines subversives, elle eût été bien dangereuse, tant sont puissans chez elle le tact et le charme qui permettent de tout oser. Je la saluai dans son empire, le club des femmes de la Nouvelle-Angleterre dont elle est présidente. Il y a vingt-cinq ans que ce club fut fondé pour donner un lieu de réunion aux nombreuses dames qui habitent les environs de Boston et qu’une affaire quelconque appelle en ville ; ceci conduisit à l’institution d’une séance hebdomadaire où se discutent des sujets divers : art, littérature, éducation, etc. Ces exercices prirent une importance croissante à mesure qu’augmentait le nombre des membres ; souvent des orateurs, venus du dehors se mêlaient aux débats.

Le lundi de novembre où je pénétrai dans le local vaste et commode de Park Street, il n’offrait rien qui suggérât une idée de pédantisme ou d’apprêt. On se serait cru à un jour de réception dans une maison particulière ; point de plate-forme, une table à thé bien servie. Les 230 membres n’étaient pas présens, à beaucoup près, mais il y avait là cependant une réunion nombreuse dans laquelle figurait un homme, l’unique survivant du groupe de grands esprits masculins qui dès le commencement se rattachèrent au club comme membres honoraires. Les femmes les plus distinguées de la ville entraient les unes après les autres, et Mrs Howe les présentait aux visiteuses étrangères, miss Spence et moi. Miss Spence est une célébrité australienne ; elle arrivait de son pays, très vive, très causante, avec un air intelligent et campagnard tout à la fois, et conférenciait avec verve sur le droit des minorités. Nous l’écoutâmes parler de la façon dont le vote se pratique en Australie. Mais Mrs Howe surtout fixait mon attention ; dès que la séance fut ouverte, la femme du monde se révéla présidente ; rien ne peut rendre l’assurance tranquille ni l’autorité polie des trois petits coups de marteau frappés sur la table pour réclamer le silence. Son attitude eût fait envie à un président de Chambre. Elle répondit par la plus brillante improvisation, puis, les affaires expédiées, revint aux tasses de thé et aux présentations avec une grâce exquise de maîtresse de maison.

Au fait il n’existe pas de ville où l’élément féminin soit mieux représenté qu’à Boston ; je pus m’en assurer dans tous les agréables luncheons qui se succédèrent ensuite, tantôt chez Mrs Howe, tantôt chez d’autres membres du club français. Jamais en France une réunion de femmes n’aurait le même entrain, ne se mettrait aussi joliment en frais d’amabilité ; l’absence des hommes nous ferait éprouver le sentiment que m’exprima une demoiselle de Washington : l’impression de manger un sandwich sans beurre. A Boston, au contraire, une élite se complaît dans ce que ces dames appellent, en se traitant de sœurs, leur « cercle magique ». C’est un grand honneur et un très grand plaisir que d’y être admise en passant ; mais, je le répète, rien n’est plus étranger à nos habitudes. Se figure-t-on une douzaine de femmes s’imposant, à jour fixe, l’effort de parler tout le temps du déjeuner une autre langue que la leur, afin de ne pas oublier cette langue, et de s’y perfectionner par la conversation ? Quelques hérésies se glissent bien dans leurs jugemens des choses françaises ; l’une d’elles, par exemple, me dit que la plus belle statue que nous ayons à Paris est la Jeanne d’Arc de Frémiet ; une autre considère comme un génie naïf Maeterlinck, dont elle a tout lu. La grande Margaret Fuller ne plaçait-elle pas Eugène Sue très près de Balzac ? Admiratrice passionnée pourtant de George Sand, elle trouvait les Lettres d’un voyageur passablement vides ; elle mettait bien au-dessus les Sept cordes de la lyre ; et une de ses illustres amies a nommé Alfred de Vigny un auteur de boudoir, le jugeant sans doute tout entier sur les premières pages de l’Histoire d’une puce enragée ? Certes nous commettons souvent de lourdes bévues dans nos appréciations des littératures étrangères, mais il est toujours consolant de s’assurer que les étrangers ne commettent sur la nôtre ni moins ni de moindres méprises. A la vérité, Mrs Ward Howe ne diffère pas de nous par le point de vue autant que le font nombre de ses compatriotes ; elle se ressent d’un séjour prolongé en France, de ses relations avec des Français éminens ; et elle rappelle tout cela dans notre langue, qu’elle possède à merveille. L’étude et la réflexion lui ont laissé une spontanéité toute juvénile, assaisonnée d’un grain de malice. Il serait difficile d’avoir plus d’esprit. J’aurais voulu l’amener à parler d’elle-même, mais je n’y réussis que fort peu. C’est par d’autres que j’ai su combien ses débuts littéraires avaient été contrariés. Son père, un père de l’ancienne école, ne permettait pas aux filles de se singulariser ; elle ne commença de fait que plusieurs années après son mariage l’œuvre écrite et parlée qu’elle poursuit encore. Julia Ward avait épousé le docteur Howe, l’homme qui fit faire le plus de progrès à l’éducation des sourds-muets, qui développa des dons si extraordinaires chez la fameuse Laura Bridgeman, sourde, muette et aveugle. Laura Bridgeman a maintenant une rivale, Helen Keller, instruite par les mêmes méthodes. Le docteur Howe s’attacha avec un zèle égal à tirer parti de la plus faible lueur de compréhension chez les idiots. On m’a raconté que, faute de temps dans la journée, il leur faisait une classe nocturne, sous prétexte que pour leurs pauvres cervelles l’heure n’existait pas : de sa propre fatigue il ne tenait aucun compte. Jusqu’au bout il accomplit, à force de zèle scientifique et humanitaire, de véritables miracles. Mrs Howe, pendant ce temps, dirigeait après Margaret Fuller, avec la même ardeur et la même discrétion, le mouvement des femmes. On pourrait dire d’elle ce qui a été dit de sa devancière et amie, qu’elle n’a jamais donné dans aucun excès, qu’elle n’a jamais considéré la femme comme l’antagoniste ou la rivale de l’homme, mais comme son complément, persuadée que les progrès de l’un sont inséparables du développement de l’autre.

Je l’entendis un matin parler, en chrétienne convaincue quoique indépendante, à l’église unitaire. En Amérique il n’est pas rare que les femmes prêchent ; on compte des centaines de pasteurs féminins ; c’est surtout dans l’Ouest qu’elles exercent leur ministère et les paroisses de ces dames ne sont pas, paraît-il, les moins bien administrées. A Boston même, où le soin officiel des âmes est tout entier entre les mains des hommes, les femmes sont admises à une certaine collaboration dans quelques églises ou du moins dans leur crypte. La crypte où Mrs Howe, de sa voix argentine et pénétrante, nous entretint éloquemment de choses divines et pratiques à la fois, était celle de l’église des Disciples. Elle parla sur la religion personnelle, démontrant l’utilité de la prière en famille, les bons côtés de certaines observances dont la nécessité lui avait longtemps paru douteuse et auxquelles maintenant elle rend pleine justice. Jamais l’absolue loyauté ne s’exprima d’une façon plus touchante. Mrs Howe s’attache à prouver que ceux-là mêmes d’entre nous qui croient être déshérités des biens de ce monde ont à remercier Dieu de mille choses, ne fût-ce que de son soleil, du don gratuit de quelques affections, et d’abord de celui de l’intelligence.

Après Mrs Howe, la femme du révérend C. G. Ames, pasteur de l’église où nous nous trouvions, prit la parole avec une facilité, une force singulières. Elle revint dans le détail sur ce sujet de la reconnaissance que l’on doit non seulement à Dieu, mais au prochain. Pensons-nous assez à ce que nous serions si ceux que nous appelons les petits, les humbles, les ignorans ne nous aidaient pas à soulever le fardeau de la tâche matérielle qui quotidiennement nous incombe ? Et l’oratrice énuméra nos obligations à l’égard des domestiques, des fournisseurs, rouages vivans de l’existence envers lesquels, bien à tort, nous nous croyons quittes avec un salaire. — Je connaissais déjà Mrs Ames par d’excellentes statistiques qui permettent de mesurer, en se reportant aux sources authentiques, les résultats dans tous les genres de l’activité des femmes du Massachusetts. Elle est présidente d’un comité exclusivement occupé de ces questions.

De jeunes mères se levèrent ensuite et s’entre-répondirent au sujet de l’éducation religieuse de leurs enfans, des habitudes de dévotion en famille, des livres de morale familière rangés sous la rubrique de little helps, petits secours : ce fut un échange d’expériences profitables. Il me semble que dans les assemblées des premiers chrétiens les choses devaient se passer ainsi, d’autant plus qu’après les discours et les hymnes il y eut les agapes : des agapes à l’américaine. Le thé fut servi dans un des bas-côtés de la crypte, et Mrs Ames me demanda en riant si je n’étais pas scandalisée de voir que cette église communiquait avec une cuisine. Je me hâtai de dire que j’avais vu mieux que cela dans l’Ouest, où très souvent l’église, qui est encore le meeting house, est choisie comme lieu de réunions sans aucun caractère religieux. J’ajoutai que là-bas une dame, témoin de ma surprise, m’avait répondu en digne puritaine : « Il ne peut y avoir de déplacé à l’église que la dissipation, et la dissipation est déplacée partout. »

La dernière fois que je rencontrai Mrs Ward Howe, ce fut peu de temps après le succès du projet de loi relatif au suffrage municipal des femmes devant la Chambre des représentais du Massachusetts. Il avait passé à 122 voix contre 106 ; elle y voyait le présage d’une adoption définitive par le Congrès et, ce jour-là même, allait réclamer dans quelque assemblée publique le droit de vote sans restrictions pour les femmes de son pays, en s’appuyant sur l’excellente raison qu’elles y sont préparées depuis longtemps.

Mrs Howe apporte dans les revendications de ce genre la même sérénité que lorsqu’elle expose à l’église ses théories sur le christianisme pratique et individuel. Quel que soit le thème qu’elle aborde, c’est toujours avec mesure, sans emportement d’aucune sorte, quoiqu’une flamme brille au fond de ses yeux bleus restés si jeunes. Depuis que Lucy Stone est morte, son importance de leader semble grandir encore. On sait que Lucy Stone était présidente du comité exécutif de « l’Association pour le suffrage de la femme américaine, » association fondée par elle en 1869, avec l’aide de W. Garrison, de G.-W. Curtis, du colonel Higginson, de Mrs Livermore et de Mrs Ward Howe elle-même. La curieuse histoire de ce pionnier féminin mériterait d’être écrite. Tout enfant, elle avait résolu d’aller à l’Université apprendre le grec et l’hébreu afin d’étudier la Bible dans l’original et de découvrir si les mots qui la révoltaient : « Ton désir sera pour ton mari, et il régnera sur toi », étaient vraiment dans le texte. Elle subvint à son entretien en travaillant de ses mains, faisant elle-même sa cuisine et payant son pauvre logement cinquante sous par semaine. Au sortir de l’université d’Oberlin, elle se voua à l’instruction des esclaves échappés de chez leurs maîtres et commença dès 1847 ses fameuses conférences sur les droits de la femme, collant elle-même ses affiches, bravant la raillerie, les dangers de toute sorte, remuant les foules par son éloquence et le singulier magnétisme qui semblait se dégager d’elle. Mariée à Henry Blackwell, partisan lui aussi des droits de la femme et de l’abolition de l’esclavage, elle ne porta jamais le nom de son mari. Blackwell l’approuvait : il joignit une protestation à la sienne contre l’iniquité de la loi qui accorde au mari autorité entière sur la personne, les biens et les enfans de la femme. Ce fut, du reste, pendant quarante ans le modèle des bons ménages.

Le buste de Lucy Stone par Anne Whitney, à l’exposition de Chicago, donnait l’idée d’une parfaite et sympathique bonhomie. Lorsqu’elle mourut à Boston, au mois d’octobre dernier, ses obsèques célébrées à l’église unitaire des Disciples ressemblèrent à un triomphe : elles attirèrent plus de 1100 personnes et furent accompagnées de manifestations imposantes. Les couleurs du suffrage, — le jaune et le blanc, — étaient représentées par des monceaux de roses et de chrysanthèmes. Une autre femme qui joua un rôle actif dans la croisade contre l’esclavage, Mrs Edna Cheney, que j’eus l’honneur de connaître chez Mrs Howe, a mieux que personne parlé de Lucy Stone en l’opposant à deux ou trois viragos dont les noms reviennent toujours en Europe lorsqu’on fait mention des suffragistes américaines. Mrs Cheney, elle aussi, a été un apôtre ardent de l’émancipation des femmes, mais tout son zèle semble se concentrer aujourd’hui sur l’admirable hôpital de femmes et d’enfans, — New England hospital for women and children, — desservi par des femmes médecins. Mrs Cheney est présidente du conseil d’administration et figure parmi les directrices.

On sait que la première école de médecine dédiée aux femmes s’ouvrit à Boston en 1848. Il n’en existait alors aucune autre dans le monde ; maintenant elle est incorporée dans la Faculté de médecine de l’Université. La ville de Boston compte jusqu’ici 39 doctoresses allopathes, 41 homéopathes, plus 89 pratiquans sans diplôme, car le Massachusetts n’a pas de loi touchant la pratique de la médecine. Nous retrouverons ailleurs ces irrégulières.


IV. — MISS ANNA TICKNOR. — SOCIÉTÉ D’ENCOURAGEMENT A L’ÉTUDE CUEZ SOI. — LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES

Miss Ticknor personnifie une œuvre très originale dont elle eut l’initiative et qui, sans fracas, a des résultats presque incalculables : je veux parler de la société d’encouragement à l’étude chez soi. La première idée de cette association lui est venue d’Angleterre où de bons esprits avaient découvert une grande vérité, à savoir que le travail est plus que toute autre chose nécessaire au bonheur, et qu’il faut plaindre, comme s’ils étaient des pauvres, ceux qui n’ayant pas à gagner leur vie, sont incapables de la remplir par une occupation absorbante. D’abord elle se proposa seulement de diriger par correspondance des jeunes filles à leur sortie de l’école, et de les aider ainsi à poursuivre leur vie intellectuelle trop vite abandonnée le plus souvent. Puis son idée s’élargit : « Il me sembla, dit-elle, que nous pouvions arriver à augmenter pour toutes les femmes, même pour les plus humbles, la valeur fondamentale du foyer, en leur procurant l’occasion de penser, en leur rendant familières les conceptions de grands esprits qui iraient leur tenir compagnie tandis que leurs mains seraient occupées à la besogne quotidienne ; il me sembla que ces femmes-là se trouveraient bien d’ouvrir les yeux aux merveilles de la nature dans le coin de campagne le plus déshérité et d’apprécier l’art quand, par hasard, il passerait sur leur chemin. » En 1873, six dames se consacrèrent à correspondre avec les quarante-cinq personnes qui s’étaient d’abord inscrites comme étudiantes. Aujourd’hui 190 dames professeurs sont en rapport avec 423 étudiantes, sans compter quarante-six clubs, représentés par un seul nom derrière lequel se tient un groupe nombreux réuni pour des raisons d’économie, auxquelles s’ajoute le plaisir du travail en commun. L’élève est traitée selon ses besoins spéciaux, quoiqu’une règle uniforme soit maintenue, sa correspondante appartenant à telle ou telle section d’un des six départemens qui composent le cercle des études et dont chacun a son chef. Le travail consiste en lectures, en notes prises de mémoire ; les résultats s’affirment dans une correspondance mensuelle comportant de fréquens examens à distance. Une minime cotisation annuelle, pour frais de poste et de bureau, assure la circulation de près de 2 000 volumes. On n’aborde à la fois qu’un sujet, deux tout au plus ; les intelligentes directrices redouteraient par-dessus tout cette culture superficielle et trop étendue qui est un défaut général en Amérique. Chaque étudiante choisit un des six départemens :

L’histoire, divisée en cinq sections. La section d’histoire ancienne comprend la littérature classique et même les auteurs grecs et latins, l’aide nécessaire étant donnée, si on le désire, pour l’étude de ces deux langues. L’économie politique ne va pas sans la théorie et l’histoire de la charité.

La science dans toutes ses branches, embrassant aussi l’hygiène, ce qui explique que la plupart des Américaines soient aussi savantes sur les questions de drainage, de chauffage, d’éclairage et de ventilation. Pour les sciences naturelles, on suit la méthode du professeur Agassiz : étudier sur clos échantillons, non sur des livres. Les herbiers, les collections de toute sorte circulent, comme font les portefeuilles de photographies et de gravures pour les étudiantes qui choisissent le troisième cours, celui des beaux-arts.

Au cours des beaux-arts se rattache une section de voyages imaginaires en Europe qui, dans ce pays de l’activité par excellence, fait les délices de toutes les femmes trop pauvres ou trop souffrantes pour voyager réellement.

Le quatrième cours est consacré à l’allemand ; le cinquième à l’étude en français de l’histoire et de la littérature française ; le sixième enfin à la littérature anglaise, la section de rhétorique comptant de très nombreuses étudiantes dont les compositions sont lues et corrigées avec soin.

Qu’il me soit permis, tout en admirant le reste, de souhaiter que la bibliothèque française devienne plus considérable. Nos grands écrivains n’y sont guère représentés que par des fragmens et à travers les appréciations de la critique anglaise. Il n’y a de complet que Sainte-Beuve ; cependant, je trouve à ma grande joie quelques volumes de Bossuet, de Racine et de La Bruyère. En Amérique notre XVIIe siècle est tenu en dédain. Ce serait œuvre patriotique, il me semble, que d’envoyer une bonne collection des classiques français non expurgés à la bibliothèque des Studies at home. Une fraternité intellectuelle dont profiterait notre gloire s’ajouterait ainsi au bien qu’accomplit déjà cette association qui a des résultats multiples. Le développement du goût s’étend à tous les détails de la vie, les mères sont préparées au métier d’institutrice et, pour les nombreuses filles qui ne se marient point, quelle ressource précieuse ! Je me rappelle la joyeuse physionomie de certaine vieille demoiselle rencontrée dans un froid village de cette Nouvelle-Angleterre où les longs hivers doivent amener un indicible ennui à qui n’a pas d’occupations absorbantes. Elle vivait par cette correspondance qui la rattachait au monde, à ce qu’il peut offrir de meilleur ; sans quitter son foyer, elle voyageait, elle était au courant de tout ; elle satisfaisait cette faim de l’intelligence qui est aussi pressante pour quelques-uns que celle du corps. Et je ne pus m’empêcher de souhaiter que tant de femmes de province oisives et mécontentes eussent chez nous cette ressource. Toutes les conditions sociales sont représentées parmi les étudiantes ; l’une d’elles écrivait de très loin ces lignes touchantes : « Avec ma leçon copiée le soir et attachée au mur de ma cuisine je ne trouve plus d’ennui à laver la vaisselle… »

Beaucoup de correspondances se prolongent pendant dix, douze, dix-huit ans. Entre les femmes qu’elles rapprochent l’amitié s’ensuit très souvent ; quelques écolières passent au rang de professeurs ; on se rend de mutuels services. C’est ainsi qu’une pauvre sourde, à peu près dénuée de tout, s’est révélée botaniste habile et a obtenu un emploi lucratif en rapport avec sa vocation. D’autres sociétés se sont formées dans diverses parties de l’Amérique auprès de celle dont miss Anna Ticknor est la patronne active. La manifestation la plus extraordinaire en ce genre est le mouvement populaire de Chautauqua, mais il se rattache aux choses de l’Ouest, grandes et rudement ébauchées, et ce n’est pas le moment d’en parler dans le salon éminemment bostonien de Marlborough Street. Le principal ornement de ce salon est un portrait de Walter Scott par Leslie qui le peignit tout exprès pour le père de miss Ticknor, l’auteur bien connu d’une excellente Histoire de la littérature espagnole. Ayant visité l’Europe, il avait plu infiniment à Walter Scott qui, à sa prière, posa pour cette œuvre admirable, dont l’Angleterre ne possède qu’une copie en miniature.

J’ai avec miss Anna Ticknor des conversations instructives. On n’est pas impunément l’héritière d’une race de lettrés, la fille de ce professeur Ticknor qui, possesseur d’une belle collection de livres, pratiqua, en les prêtant à tous, le genre de charité le plus rare chez un bibliophile. Elle me procure donc force détails sur un sujet intéressant, celui des bibliothèques publiques libres. Il y a 352 villes dans l’Etat de Massachusetts et 300 ont une bibliothèque libre, c’est-à-dire permettant la circulation des livres qu’elle renferme parmi les habitans de la localité (on compte bien près de 200 bibliothécaires femmes et beaucoup d’assistantes en plus). Presque tous ces établissemens ont été créés par un effort individuel, quoique maintenant le gouvernement accorde une allocation aux petites villes retardataires. Les dons des particuliers en argent, sans parler des livres, dépassent cinq millions de dollars. Et les bibliothèques libres ne contribuent pas seulement à répandre une instruction générale, elles rassemblent d’année en année tous les documens relatifs à la ville : généalogies, annales de famille, publications quelconques concernant le développement social, politique, économique ou moral de la population.

Il va sans dire que la grande bibliothèque de Boston est le couronnement du système et un exemple pour les Etats-Unis tout entiers. Détail curieux, elle s’est groupée autour des livres envoyés de Paris en 1840 et offerts par un Français, M. Vattemare. Une impulsion décisive lui fut donnée par George Ticknor ; c’est aujourd’hui la plus importante bibliothèque libre qui existe au monde ; elle a près de deux millions de volumes en circulation et va être transférée très prochainement dans le monument digne d’elle qui s’achève sur la place principale de Boston, Copley Square, à côté du Musée des Beaux-Arts et en face de l’église de la Trinité, ce chef-d’œuvre de Richardson, décoré de superbes vitraux par La Farge, Burne Jones, et William Morris.


V. — MRS J.-T. FIELDS. — SALONS ET INTÉRIEURS.

Après ce que j’ai dit des ressources de la société bostonienne, augmentées par le puissant renfort universitaire de Cambridge, on aura conclu avec raison que les salons devaient être intéressans dans cette ville aux vieilles traditions européennes. Je voudrais essayer de peindre celui qui se rapproche le plus, par beaucoup de côtés, des salons de France de la meilleure époque, le salon de Mrs J.-T. Fields. Parler de Mrs Ward Howe, de Mrs Agassiz, de miss Ticknor, de Mrs Fields, c’est parler du mouvement social, de la culture, de la pédagogie, de la poésie, de la charité à Boston ; elles en sont les représentantes, et comme telles doivent accepter la notoriété publique qui s’attache à leur personne. J’espère donc n’être point taxée d’indiscrétion en faisant pénétrer le public étranger dans un bureau d’esprit de l’originalité la plus délicate, maison unique en son genre. Tout y paraît dédié aux lettres : on ne peut s’en étonner, Mrs Annie Fields étant la veuve du grand éditeur James Fields, qui fut l’ami des plus célèbres écrivains de son temps en France et en Angleterre, et qui a laissé des témoignages précieux de son intimité avec eux tous, notes biographiques, esquisses, conversations, correspondances : Biographical notes and personal sketches, Yesterdays with authors. Leurs portraits couvrent les murs de ce petit temple du souvenir, où une femme infiniment distinguée conserve avec soin tout ce qui pour elle représente un passé de pur bonheur intellectuel. Les richesses de la bibliothèque, qui envahit deux étages de son étroite et délicieuse demeure, comptent, avec une collection d’autographes presque innombrables, parmi les trésors dont elle se montre le plus justement fière. Quant à ses propres travaux, elle met souvent un excès de pudeur à les cacher. Ces travaux intermittens, qui sont comme une broderie rare sur la trame des œuvres philanthropiques dont elle est par-dessus tout occupée, emportent de préférence Mrs Fields vers l’antiquité grecque. Il y aurait même de curieux rapports à noter entre les tendances de son talent et le caractère de sa beauté que les années n’ont fait que spiritualiser sans la détruire. Cette Athénienne de Boston vit en compagnie d’Eschyle et de Sophocle, traduit la Pandore de Goethe, cet autre Grec des pays septentrionaux ; le Centaure de Maurice de Guérin, qui, chez nous, avait goûté aussi au miel de l’Attique ; et elle figurera pour son propre compte dans les anthologies de l’avenir, ne fût-ce qu’avec le poème de Théocrite [2], sans parler des documens qu’elle rassemble sur ses amis disparus. Ce fut ainsi que l’an dernier vit le jour une biographie vivante et charmante de Whittier, le poète quaker. Prose et vers semblent jetés négligemment par Annie Fields, quand l’inspiration la presse, sur les feuilles volantes qui couvrent le bureau du tout petit cabinet de travail, sans prétention, communiquant par une baie ouverte avec le salon où tant d’illustres visiteurs se sont assis, où l’on a si bien causé entre amis, qui se nommaient : Hawthorne, Emerson, Longfellow, Wendell Holmes.

Ce dernier, vieux d’années, mais non d’esprit, survit au groupe d’élite dont il fit partie ; sa visite est toujours considérée comme un véritable régal. Il apporte avec lui les vives saillies, les amusantes digressions dont fourmillent ses essais si ingénieusement enchaînés dans l’Autocrate [3], le Professeur et le Poète à déjeuner. Paris lui est resté présent à travers le charme de ses années de jeunesse ; il en parle avec autant de gaîté que s’il était encore étudiant en médecine au quartier Latin. On a le plaisir de rencontrer réunis dans la petite personne vive et brillante de cet étonnant vieillard le parfait gentleman de la vieille Angleterre, avec des qualités de verve, de sympathie, une compréhension toute cosmopolite des choses, un luxe d’amabilité qui appartiennent davantage, il faut le reconnaître, à la nouvelle. L’existence du docteur Holmes doit être tout ensemble fatigante et enviable. Il est à la fois vénéré comme un ancêtre, et traité en enfant gâté. Les maîtresses de maison s’arrachent sa présence. Les étrangers de passage lui demandent des rendez-vous, les propriétaires d’albums à autographes, dont le nom est légion, sollicitent une maxime ou un sonnet de sa belle et ferme écriture ; il n’y a pas de cérémonie publique où l’on n’attende de lui un discours, pas de banquet où il n’ait à porter un toast, et les dames s’associent pour lui envoyer des présens symboliques exquis, auxquels il ne peut répondre qu’en évoquant à tout prix sa muse des meilleurs jours pour répondre d’une façon non moins exquise. C’est mettre à rude épreuve les forces d’un octogénaire, mais il n’en paraît pas souffrir et boit galamment le nectar d’adulation qu’on lui verse dans la coupe d’amour (loving cup), au fond de laquelle sont gravés les noms de ses belles et doctes amies.

Presque toujours présente aux samedis de Mrs Fields est Sarah Jewett dont la vie se partage entre le village du Maine qu’elle a immortalisé par des récits émanés du sol même, et Boston qui la revendique.

J’ai aussi retrouvé là T.-B. Aldrich, connu comme romancier plus qu’aucun autre en France, à travers les adaptations qui ont paru dans la Revue des Deux Mondes [4], mais dont l’œuvre poétique, — celle qui lui vaut une place à part dans les régions les plus subtiles du Parnasse américain, — est inaccessible à la traduction autant que pourraient l’être les Émaux et Camées. Et il n’excelle pas seulement à graver sur pierre dure, avec une curieuse habileté technique, quelque petit poème, achevé dans toutes ses parties, comme son Intaille d’une tête de Minerve, que lui envieraient les artistes les plus expérimentas du vieux monde ; personne encore n’a autant que lui le sentiment de la nature, de cette nature américaine qui ne ressemble à aucune autre. Le docteur Holmes a bien raison de le dire : « On chercherait vainement ailleurs un coucher de soleil bostonien. » Les ciels d’Amérique n’ont rien de commun avec ce qu’on voit en Europe ; les oiseaux, les rochers, le sol, les arbres, l’herbe, tout est différent. Eh bien ! quoiqu’il ait tant voyagé, c’est encore au printemps de la Nouvelle-Angleterre, aux rivières parées de noms indiens, aux neiges, aux pluies, aux crépuscules de Boston, que Thomas Bailey Aldrich doit ses inspirations les plus franches et les meilleures. Peut-être a-t-il le souffle un peu court ; ne nous en plaignons pas ; la brièveté de ses pièces est un gage de perfection. Ne regrettons pas non plus que l’élégance et la facilité de la vie aient borné pour Aldrich la possibilité de l’effort ; si la féconde pauvreté lui eût tenu compagnie, il n’eut peut être pas écrit cette ravissante pièce, humoristiquement douloureuse : la Fuite de la Déesse.

Cambridge envoie dans le salon de Mrs Fields, avec de jeunes et brillans professeurs, une des notabilités de la cité académique, dont le nom a traversé les mers, celui qui fut d’abord le Révérend, puis le colonel Wentworth Higginson. Mme de Gasparin traduisit jadis sa Vie militaire dans un régiment noir ; et son Histoire des Etats-Unis racontée à la jeunesse est ici populaire. Peut-être comprendrait-on moins bien dans la vieille Europe routinière quelques-unes des idées qu’il a exprimées sous ce titre : Le Sens commun sur les femmes ; et le colonel Higginson n’en serait pas surpris, pénétré comme il l’est de la situation lamentable faite aux femmes dans les pays où sévit la loi salique, où le sexe masculin est encore qualifié de sexe noble. Son avis, lorsqu’il s’agit de progrès dans la condition des femmes, est celui-ci : — Ecartons d’abord toutes les restrictions artificielles ; ensuite il sera aisé, tant pour l’homme que pour la femme, d’acquiescer aux limites naturelles qui s’imposent. — La vertu lui paraît également prescrite à tous les deux ; et ici je tiens à souligner la naïve conviction qui me fut exprimée par nombre d’Américaines, spécialement à Boston, que la conduite de la plupart des hommes avant leur mariage était, dans les classes éclairées, irréprochable, autant que celle des jeunes filles. Mon incrédulité polie ne servit qu’à confirmer solidement ces dames dans l’opinion qu’elles se l’ont de la « légèreté française ». Mais sont-elles après tout bien persuadées de ce qu’elles affirment ? Je n’en suis pas sûre, mais en Amérique plus qu’ailleurs, on admet des vérités de convention, quand elles peuvent contribuer à l’hygiène morale ; et il est possible qu’en ne croyant pas au mal, on l’empêche jusqu’à un certain point. Les hommes, dans un pays où le mauvais sujet n’a point de prestige, tiennent à passer pour austères. Beaucoup, je crois, le sont réellement, grâce à différentes raisons : fermeté de principes, froideur de tempérament, activité de la vie, obsession des affaires, habitude prise de respecter dans la femme l’individu, avant même de s’apercevoir que l’individu est une femme, comme le disait joliment devant moi M. Paul Uourget. L’hypocrisie est le refuge des autres.

Ecartons ce sujet scabreux, qui ne serait pas supporté dans le salon où je vous ai conduit, un salon vert, long comme une galerie, avec des fenêtres aux deux bouts et une vue incomparable sur la rivière Charles. Dans la cheminée ouverte flambe un grand feu de bois à la française, ce qui n’empêche pas la douce chaleur d’un calorifère qui permet l’absence de portes remplacées par des rideaux relevés, de sorte que, de l’escalier apparent, les visiteurs arrivent sans bruit et sans cérémonie, prenant place dans la conversation qui se poursuit. Les bustes et les portraits d’amis célèbres semblent faire partie du cercle : Wordsworth, les Browning, miss Mitford avec son clair et frais visage de vieille fille anglaise, Charles Dickens, peint par Maclise dans sa jeunesse avec de longs cheveux et une féminine redingote qui le font ressembler à George Sand. Plus d’une fois Mr Fields, ainsi que sa femme, visita l’Europe ; Thackeray comme Dickens fut leur hôte à Boston ; voilà sa bonne figure aux traits ramassés, et ses larges épaules. Souvent une lettre autographe est encadrée sous le portrait : c’est le cas pour la merveilleuse photographie de Carlyle par Mrs Cameron, d’une expression si intense, si pathétique. Emerson réalise bien, au physique, l’idée d’immatérialité que je me faisais de lui. Mrs Fields, me conte une jolie anecdote : vers la fin de sa vie, il fut pris d’un singulier accès de curiosité ; il voulut savoir une fois ce que c’était que le whisky et entra dans un bar pour s’en faire servir : — Vous voulez un verre d’eau, Mr Emerson ? dit le garçon, sans lui donner le temps d’exprimer sa criminelle envie. Et le philosophe but son verre d’eau,… et il mourut sans connaître le goût du whisky…

Hawthorne, au contraire, est admirablement beau, d’une beauté solide, moustachue, chevelue, qui déroute un peu sur le compte de cet analyste pénétrant de choses spirituellement morbides et presque insaisissables. Longfellow a une tête adoucie de Jupiter, Lowell a la physionomie d’un Anglais de haut parage. Les portraits de Dickens, aux différens âges de sa vie et se ressemblant entre eux aussi peu que possible, sont accrochés partout. Mrs Fields donne les plus curieux détails sur ses lectures en Amérique où il eut un immense succès. La description d’une grosse chaîne d’or qu’il attachait à sa montre, pour hypnotiser l’attention du public, me fait deviner mieux que tout le reste un certain côté de cabotinage qui s’alliait à l’indiscutable génie du romancier ; mais je réserve mon opinion, car on serait mal venu de toucher aux idoles dans le sanctuaire qui leur est consacré.

Après avoir parlé du salon de Mrs Fields, il devient difficile d’en citer aucun autre, quoique les maisons où l’on cause soient nombreuses à Boston et que nulle part l’hospitalité, cette vertu générale en Amérique, ne soit pratiquée avec plus de grâce. Je noterai seulement l’effet de la culture intellectuelle, poussée très loin, sur les intérieurs, leur ameublement et leur décoration. Une sobre élégance est le signe distinctif de cette société qui tient à faire preuve de raffinement en toutes choses. Les splendeurs du luxe ne lui sont certes pas étrangères, mais l’éclat en est tempéré, fondu pour ainsi dire par le bon goût, comme il ne l’est pas toujours ailleurs. Je pourrais nommer par exemple une demeure particulièrement opulente qui eût ressemblé facilement à quelque fastueux magasin de bric-à-brac ou à un musée prétentieux des arts décoratifs. Le comble du tact a été de tourner cet écueil, de faire en sorte qu’il n’y ait rien de trop. Depuis les retables d’autel dérobés aux églises d’Italie, jusqu’aux bibelots de notre XVIIIe siècle, depuis les chefs-d’œuvre de la peinture allemande et française jusqu’au portrait de la dame du logis, — le plus beau qu’ait jamais peint Sargent, — tout est à sa place, tout, jusqu’à un drapeau des grenadiers de la garde de Napoléon qui a l’air de conter au coin d’une cheminée Renaissance les gloires de l’armée française. Il n’y a ni encombrement, ni profusion, ni étalage ; une savante harmonie enveloppe tout ; c’est simplement le cadre exquis d’une femme charmante. D’autres hôtels, — celui par exemple qui renferme une belle collection des tableaux du grand coloriste William Hunt, — feraient bonne figure dans le faubourg Saint-Germain et logent d’imposantes douairières qui n’y seraient nullement déplacées. Ce goût irréprochable semble s’étendre à la nourriture d’une façon qui justifie les théories de Brillat-Savarin. En Amérique on mange mal, même dans beaucoup de maisons très riches où la principale préoccupation paraît être d’assortir la couleur des glaces et des sauces à la couleur des services de porcelaine et des fleurs enrubannées qui couvrent la table ; mais à Boston la recherche de l’élégance extérieure ne retranche rien à l’excellence du fond. Il y a, bien entendu, dans les habitudes certaines choses qui nous étonnent : le premier déjeuner de viandes solides, le grape-fruit, cette grosse orange juteuse de la Floride, servie comme entrée en matière, l’abus de l’eau glacée, les hérésies en matière de vins. On peut dire cependant que sur les tables bostoniennes le menu atteste que les maîtresses de maisons ont beaucoup voyagé et rapporté de chaque pays d’Europe les plus excellentes recettes, greffées sur des plats de terroir qui ont bien leur mérite, comme les baked beans, pour ne parler que de ce plat de haricots très simple et pourtant aussi difficile à imiter que l’est ailleurs le non moins simple riz à la créole.


VI. — LES ILES. — MAISONS DES PAUVRES. — MAISONS D’OUVRIERS. — BRIGADES DE GARÇONS. — ASSOCIATION DES CHARITÉS DE BOSTON.

Les organisations de charité sont presque innombrables à Boston et durant les premières semaines de mon séjour dans cette ville j’attribuais à leur merveilleuse activité la suppression apparente du paupérisme. « Mais cependant, dis-je à l’une des femmes qui se consacrent avec le plus d’ardeur aux œuvres de bienfaisance, vous ne soulagez que ceux qui le méritent en s’aidant eux-mêmes ; que deviennent les autres, ceux qui ne se laissent pas enrôler dans le travail, les bohèmes qui du haut en bas de l’échelle sociale se dérobent à toute régularité ? Il n’y a pas de grande ville où des mendians ne tendent la main. Comment faites-vous disparaître cette catégorie d’individus ? » Elle me répondit : « Nous avons les îles. » Et elle me cita les paroles d’un professeur éminent qui a formulé des préceptes d’éthique relatifs au progrès social : « Une partie de la population ne pourra jamais se dire libre, en ce sens que l’éducation des enfans pauvres doit être, malgré les parens s’il le faut, dirigée par la société d’une façon progressive, et que cette même société a le droit de rendre esclaves (to enslave) tous ceux qui volontairement choisissent une vie de vagabondage. Le temps est passé où de bonnes âmes donnaient au vagabond du pain et un abri. Tout vagabond dans un pays civilisé doit être arrêté et forcé au travail sous une direction publique. »

Voilà donc comment s’achète, au détriment de l’indépendance et de la fantaisie personnelles, ce que les meilleurs et les plus intelligens parmi les citoyens d’une république appellent la liberté de tous. Il est instructif d’y songer. Puissions-nous cependant, malgré le progrès social, n’arriver jamais à la même rigueur, puissions-nous laisser toujours des mendians sous le porche de nos églises en souvenir des belles légendes chrétiennes de la pauvreté. Une église qui n’a point dans ses bas-côtés quelques déguenillés admis sans conteste à prier avec les riches ne saurait être tout à fait à nos yeux la maison du Seigneur. En Amérique, protestans et catholiques m’ont dit qu’il était facile aux pauvres décens et respectables d’obtenir des vêtemens propres pour assister aux offices ; mais à qui n’est pas « respectable » défense est-elle donc faite de prier ou seulement de se réchauffer tout en écoutant le chant de l’orgue, tout en recueillant presque sans le savoir ce qui tombe de la bonne parole ? Le vieux moyen âge concevait une sorte de liberté que n’ont point les pays purement modernes, et nous devons souhaiter d’en garder toujours les vestiges au milieu de nos acquisitions démocratiques.

Les établissemens correctionnels ne sont pas les seuls qu’on ait installés dans les îles voisines de Boston ; les poor-houses, les dépôts de mendicité sont relégués aussi à Long Island. Jamais je n’oublierai l’impression produite sur moi un matin du printemps dernier par l’aspect tout ensoleillé du port. au-delà des nombreux navires à l’ancre, les îles apparaissaient semées pittoresquement très près les unes des autres ; cet archipel semblait n’avoir d’autre but que d’ajouter à la beauté du panorama qui, des côtes découpées, déchiquetées, en promontoires, en péninsules, s’étend jusqu’à la baie du Massachusetts et s’y perd dans le bleu. Je savais cependant que chacune de ces taches était le réceptacle des immondices morales dont la ville est rigoureusement purgée, qu’on refoulait là-bas le vice et la mendicité ; je savais aussi qu’un scandale venait d’éclater à Boston révélant des abus fâcheux dans l’administration de ces tristes asiles. Et si justice a été faite c’est grâce, cette fois encore, au cri d’alarme poussé par une femme. A Mrs Lincoln appartient l’honneur d’avoir dénoncé ce qui se passait dans l’hôpital des pauvres de Long Island, et l’enquête a révélé force détails odieux.

Mr et Mrs Lincoln, des gens de bien sans cesse mêlés aux grandes charités bostoniennes, osent à l’occasion soulever le voile épais jeté en Amérique sur les vilaines choses dont on ne parle pas. L’œuvre à laquelle ce couple de philanthropes s’est particulièrement attaché est celle des logemens d’ouvriers ; un gros problème ! Le tenement house, où grouillent côte à côte de nombreux locataires, est un enfer pour l’Anglo-Saxon : il lui faut, — et nous avons grand’peine à comprendre cette exigence, étant d’un tempérament plus sociable, — une demeure à lui, si petite qu’elle puisse être, où il n’ait pas à craindre le contact des voisins ; il lui faut ce qui ne peut se traduire en français : la privacy du home, la vie privée entourée de murailles dont il soit le maître. Mr et Mrs Lincoln ont pensé que, faute de mieux cependant, le tenement house lui-même pouvait être amélioré, devenir compatible avec la vie de famille. Pour cela ils se sont courageusement voués à l’administration de quelques maisons à étages bien nettoyées, où, se mettant au lieu et place du propriétaire, ils exercent comme gérans une surveillance dont profitent les locataires honnêtes délivrés ainsi de tout mauvais voisinage.

J’ai été invitée chez eux à une très intéressante soirée. Un M. Riis, d’origine hollandaise, écrivain et conférencier, nous fit une courte nouvelle de sa façon, intitulée Skippy, l’angoissante histoire d’un gamin des rues qui finit par la potence, quoiqu’il soit né avec toutes les qualités qui font un bon Américain. Le secret de son naufrage, c’est que le home lui a manqué, avec la cour où des enfans avides de jeu peuvent en liberté lancer une balle. Ce que revoit Skippy sous le sinistre bonnet, à la minute suprême, ce ne sont pas les méfaits dont il est à peine responsable ; non, il revoit le tenement house ignoble, cause première de tous ses maux. Les commentaires qui accompagnent ce récit ont d’autant plus de poids que M. Riis, si je ne me trompe, a longtemps occupé une importante situât ion dans la police. Après lui, plusieurs personnes encore parlent de l’on lance misérable et abandonnée, entre autres une demoiselle de Buffalo qui s’est attachée à moraliser les faubourgs de cette ville industrielle fort corrompue, paraît-il, d’après les détails qu’elle nous donne avec intrépidité sur la prostitution d’enfans de six ans. C’est encore pis qu’à Chicago, où le club des femmes eut quelque peine à faire porter de dix ans à seize l’âge du consentement pour les filles.

Le rouge monte aux joues des dames présentes, ce qui ne les empêche pas ensuite de faire honneur à une excellente soupe aux huîtres et à des rafraîchissemens variés. « Je vous mènerai voir mes Skippys, me dit l’une d’elles. Vous jugerez de ce que nous en faisons. »

Et, en effet, elle me conduit, le samedi suivant, entre sept et huit heures du soir dans le vaste local, salle de danse ou autre, qu’elle a loué au centre d’un quartier populeux, pour les exercices de sa brigade. Cette brigade est composée de gamins des rues dont elle prétend faire des hommes en s’aidant de la recette du professeur Drummond qui a couvert l’Angleterre, et par suite l’Amérique, de compagnies très bien disciplinées. On attire de petits garnemens qui n’ont jamais été à l’école du dimanche, qui n’ont pas la moindre notion d’obéissance ni de respect, on les séduit par l’appât d’un semblant d’uniforme, qu’ils n’auront du reste le droit de porter que lorsqu’ils sauront faire l’exercice. Tous les garçons, d’un bout du monde à l’autre, ont des aptitudes naturelles pour jouer au soldat ; peu à peu, tout en apprenant à manœuvrer selon l’ordonnance, ils apprennent aussi qu’un soldat ne doit avoir ni les mains sales, ni des cheveux incultes, ni des habits déchirés ; ils apprennent l’exactitude, la soumission à une règle. Mais de la part des officiers, combien ne faut-il pas de patience ! Deux étudians de Harvard, rompus aux exercices militaires, se dévouent à former la brigade récalcitrante, avec laquelle ce soir-là je fais connaissance. Il y a devant nous une troupe de petits bandits, chaussés pour la plupart de bottes éculées sans proportion avec leur taille et à l’aide desquelles ils s’administrent de formidables coups de pied. Ils en sont à l’ABC du métier et font de l’exercice un prétexte à mille gamineries ; leur imposer silence serait impossible. Une émeute finit par éclater, forçant les chefs à faire évacuer la salle afin de séparer les agitateurs de ceux qui témoignent quelque bonne volonté. En vain la généreuse organisatrice de la brigade essaye-t-elle de les haranguer ; en vain leur montre-t-elle les gravures très intéressantes qui accompagnent un article sur le procédé Drummond publié dans le Mac Clure’s Magazine. Ils s’écrient en regardant les modèles qu’on leur propose : « Des soldats de plomb ! » Et les rires d’éclater, tous les projectiles qui leur tombent sous la main, crachoirs compris, de voler d’une tête à l’autre. C’est toujours ainsi au commencement. Gavroche en Amérique est tout de bon terrible, et il ne s’en cache pas ; la sournoiserie paraît lui être inconnue comme la déférence. Il se moque effrontément des savans messieurs et des belles dames qui s’exténuent à lui faire du bien, mais au moins n’a-t-il jamais l’idée de les tromper par des grimaces hypocrites et intéressées. Pendant quelques semaines, il faudra lutter contre les diableries de ces indomptables ; puis la peur d’être expulsés une fois pour toutes les assouplira ; ils deviendront dignes de porter les glorieux insignes. Dès lors il est facile de les conduire comme un seul homme. On voit des brigades aller au bain en marquant le pas militaire ; on en voit partir pour un de ces campemens rustiques qui sont entrés dans les mœurs américaines, les plus pauvres habitans des villes pouvant ainsi se donner quelques jours de repos au grand air, prendre d’utiles vacances qui ne leur coûtent presque rien. J’ai lu que nulle part le développement des brigades n’était aussi remarquable qu’à San Francisco, que quatre cents garçons étaient allés sans surveillance former un camp d’été à 128 milles de là, sur la plage de Pacific Grove. Ceux-ci étaient arrivés au degré de Christian manliness, de virilité chrétienne, qui leur est proposé comme objectif et qui implique avant tout le respect de soi-même ; ils étaient reconnus capables de se diriger tout seuls. L’autorité paternelle d’un bon officier peut beaucoup pour atteindre ce but, mais on compte aussi sur l’influence des femmes.

C’est un plaisir pour toute jeune Américaine active et déterminée de contribuer à la formation de cette armée du devoir. Je me rappelle mon étonnement la première fois qu’une mère de famille me dit de la façon la plus naturelle : — Une de mes filles a la vocation du kindergarten ; elle donne aux petits enfans toutes ses matinées ; l’autre dirige une brigade de garçons. — J’eus d’ailleurs l’occasion de voir ensuite combien était fréquent ce genre de charité. L’aimable fille d’un riche éditeur me fit visiter le club où les enrôlés sous ses ordres trouvent des livres, des jeux, une gymnastique, un petit théâtre. M’accompagnant ensuite à travers l’une des plus belles imprimeries qui soient au monde — la Riverside press de Cambridge — elle appelait pour me le présenter avec orgueil un de ses boys qu’elle avait placé chez son père, collaborateur empressé de la bonne œuvre qui l’absorbe tout entière. C’est peut-être aux femmes on effet qu’il appartient de former des hommes ; l’instinct de la maternité qu’elles ont presque en naissant les prépare à cette tâche.

J’admire de plus en plus l’esprit public montré en toute circonstance par les dames de Boston ; aucune des affaires de la ville ni de l’Etat ne leur est étrangère, elles poussent incessamment à la roue du progrès ; l’une d’elles, en m’expliquant combien peu elle souhaitait pour sa part que le sexe dont elle fait partie fût admis à voter, me donnait cette raison : « Je ne serais plus libre de m’adresser à tous nos hommes politiques pour obtenir ce que je veux. » Et ce qu’elle veut, ce qu’elles veulent toutes, c’est le bien général, s’interdisent, même en matière de charité, l’élan aveugle d’un bon cœur, ayant sans cesse présens à l’esprit les grands problèmes sociaux, spécialement deux périls qu’en tous pays il y a lieu de combattre : l’agglomération des incapables dans les grandes villes et la confusion trop souvent faite entre les malheureux qu’il s’agit d’aider et les misérables par leur faute qu’il s’agit de réformer. On serait fort étonné dans les vieux pays de voir avec quelle facilité cette réforme tentée par la philanthropie américaine s’applique au caractère des gens pour arriver ensuite à leur situation. L’ivrognerie est la plaie sociale ; eh bien, un ivrogne peut être enfermé à l’Inebriate hospital et traité médicalement jusqu’à ce qu’il ait pris son parti de travailler pour sa famille. J’ai rencontré à un jour fort élégant, auprès de la table à thé de cinq heures, une délicate jeune femme qui donnait tous ses soins à l’hôpital des ivrognes. J’ai vu plusieurs fois une des dames les mieux posées dans la société bostonienne qui s’est fait une spécialité de visiter la prison des hommes ; elle entre par permission spéciale dans les cellules, cause avec les condamnés, prend sur eux un empire extraordinaire. Elle est restée intrépidement enfermée seule avec un meurtrier dont on ne pouvait rien faire et qui, pas plus que les autres, n’a résisté à sa parole, à son énergique pitié. Il suffit de lavoir pour comprendre l’ascendant qu’elle exerce : encore belle sous ses cheveux blancs, avec des yeux d’aigle pleins de flamme, une sorte de brusquerie bienveillante, une expression de force, de passion, d’enthousiasme dans tout son être, c’est la fearlessness en personne ; elle ne craint rien et ne peut rien craindre. Le ton qu’elle prend n’est pas celui de l’exhortation douce et banale ; elle parle à ces réprouvés des tentations et des fatalités qui ne sont point épargnées à ceux qu’ils considèrent comme les privilégiés de ce monde ; elle leur fait sentir que tous les hommes sont semblables en somme, que tous doivent lutter, que pour tous la victoire est difficile. Je l’ai entendue, et je crois pouvoir me rendre compte de l’efficacité des moyens qu’elle emploie pour secouer les endurcis qui l’écoutent. L’un d’eux, sorti de prison après dix années et réhabilité à l’étranger, est venu lui dire, sous sa nouvelle apparence d’honnête homme, qu’elle seule l’avait préservé du désespoir, du suicide, que ce qu’il était devenu, il le lui devait. « Ceci, ajoute-t-elle en racontant le fait, est une de ces récompenses qui vous payent de tout. »

J’assiste à une séance de « l’Association des charités de Boston » laquelle a pour but d’assurer l’action harmonieuse des différentes œuvres de bienfaisance, d’empêcher la mendicité, d’étudier d’une façon toute scientifique les méthodes les mieux entendues pour le soulagement de la misère. Pas d’aumônes, mais des amis, telle est la devise de cette société. Elle procure des places, du travail, elle arrache de pauvres endettés aux griffes des prêteurs à gros intérêts, l’usurier étant, avec le whisky, le grand ennemi du peuple américain.

Cette année qui, par suite des paniques financières, de l’arrêt de la production et de la fermeture d’un grand nombre de fabriques, fut une année de souffrance exceptionnelle pour les pauvres, l’association fonctionna avec une ardeur exceptionnelle aussi. Dans la discussion des cas d’indigence examinés devant moi, le rôle joué par une des dames présentes, miss A… m’a surtout impressionnée. Le genre de charité qu’elle exerce prouve combien l’étude des langues contribue à élargir le cœur et l’esprit, multipliant chez chacun de nous pour ainsi dire des âmes diverses. Si elle ne comprenait pas toutes les langues de l’Europe, miss A… serait une puritaine de Boston pesant le bien et le mal dans les balances d’une justice rigoureuse ; mais elle est devenue le truchement attitré des étrangers misérables. Elle s’est faite l’avocat de leurs besoins, de leurs sentimens, qui ne peuvent se transformer d’un jour à l’autre par l’effet de l’atmosphère nouvelle qu’ils respirent. Les Italiens en particulier sont ses enfans ; elle leur donne ce qu’elle peut de la patrie absente ; elle les écoute, elle se livre personnellement au blâme en excusant ce qu’il y a de plus répréhensible chez ces pauvres épaves qui, dans les faubourgs de Boston, se rappellent trop Naples ou Palerme. J’ai dit que tout le monde s’occupait des bons pauvres. Miss A… est peut-être seule à s’intéresser aux mauvais, à les aimer pour leurs péchés et pour leurs faiblesses. Appartenant moi-même au vieux monde corrompu d’où viennent les émigrans, je lui en reste reconnaissante comme si j’étais l’un d’entre eux.


VII. — LES « COLLEGE SETTLEMENTS ». — LEÇONS DE REPOS. — LA SCIENCE CHRÉTIENNE. — LES FADS BOSTONIENS.

Il va sans dire que cet esprit public si généralement américain se manifeste surtout chez les personnes mures, affranchies plus ou moins par le célibat ou le veuvage des devoirs de la ménagère, et chez les mères de famille à qui l’école, où tous les enfans sont envoyés sans exception, laisse de longues heures de liberté ; cependant il n’est point absent chez les jeunes filles. Je voudrais que les nôtres pussent voir tout ce qui remplit la vie de leurs sœurs d’Amérique, en plus du fameux flirt, et très souvent à son exclusion. D’abord, bien entendu, elles appartiennent presque toutes à plusieurs clubs, — on ne serait rien sans cela ; — et les travaux d’un club ne laissent pas que d’être absorbans. Ils sont à la fois d’un ordre intellectuel et charitable ; les membres d’un de ces clubs de jeunes filles n’ont-ils pas joué naguère une tragédie de Sophocle ? L’exemple vient de Harvard, où les étudians, vers la fin du séjour que je fis à Boston, jouaient Térence en latin avec toutes les recherches d’un savant archaïsme : ces demoiselles se sont tenues modestement, et je m’en étonne, aux traductions du grec. La plus belle des actrices sans contredit, — celle dont le pinceau de Mrs Whitman a fixé l’attitude de statue, les bras et les yeux levés au ciel, — une jeune Diane qui pourrait se contenter du rôle de déesse, passe de son plein gré, par unique désir de se rendre utile, la meilleure partie de ses journées comme professeur libre dans une école, et cela sans bruit, sans même en parler. Une autre, qui aurait le droit aussi d’être fière de sa beauté, puisque le fameux sculpteur Saint-Gaudens lui a demandé de poser pour une figure d’ange, est toute aux hôpitaux d’enfans et a écrit des conseils d’hygiène dont profite le premier âge. D’autres encore, et en grand nombre, s’intéressent aux college settlements. Elles ont goûté ces paroles d’un philanthrope anglais : « Nos chagrins délicats, impalpables, nos chères émotions si aiguës, si douloureuses, combien tout cela semble-t-il étrange, presque irréel, auprès de la grande masse de misère ignoble qui embourbe la vie des grandes villes ! »

Par la bouche de M. Robert Woods, une éloquente protestation est partie d’Andover House, ce foyer de la charité à Boston, contre la science égoïste et sans cœur. On souhaiterait de la faire arriver aux oreilles de tous les orgueilleux qui croient que le travail intellectuel les dispense d’aimer l’humanité, de se dévouer à elle. En voici le résumé : la société moderne a de grandes ressources jusqu’ici mal appliquées à des besoins multiples, il faut équilibrer les ressources et les besoins, mobiliser les forces de la civilisation, c’est la meilleure de toutes les politiques. Mais la société ne sera pas sauvée par des moyens, elle le sera par des personnes ; il faut l’influence individuelle, l’intimité continue, l’intérêt pris aux affaires humaines par ceux qui ont bu aux sources de la science, qui ont acquis la largeur philosophique et historique nécessaire pour bien aimer son prochain. La science acquise, loin de détourner de l’exercice de la philanthropie, n’ajoutera qu’un stimulant de plus à la pitié naturelle. Chacun de nous, sans exception, doit être apôtre.

Je voudrais pouvoir citer tout ce que M. Woods a écrit d’excellent sur l’idée du settlement universitaire ; on y trouverait beaucoup de ressemblance avec le settlement social tel que l’a compris miss Addams [5]. Le but est toujours de rendre le travail des pauvres attrayant, la vie des pauvres agréable. Il importe que l’homme commence à visiter partout d’autres hommes ses frères, que chaque visiteur soit un ange de force montrant à son frère plus faible l’ignominie d’une vie basse, et lui donnant par son propre exemple la vision d’une vie meilleure. M. Woods voudrait deux établissemens de ce genre dans chaque quartier populeux, un d’hommes et un de femmes. Il en existe plusieurs à Boston. Le premier que j’ai visité était tout petit par la dimension de la maison, mais aussi grand qu’aucun autre, si l’on considère le zèle qu’apportaient dans leur tâche les résidentes, car, bien entendu, des visiteuses ne suffiraient pas ; la maison doit être habitée par des personnes qui lui donnent tout leur temps, prêtes à communiquer du matin au soir avec les voisins de conditions diverses. Certains résidens, certaines résidentes qui ont des ressources personnelles, se passent de salaire, d’autres sont soutenus par les membres des Universités et par les gens charitables de la ville. J’arrive, à l’heure qu’on appelle entre chien et loup, dans le settlement qui sera toujours pour moi celui de la petite aveugle. Cette fillette de six ou sept ans était blottie sur les genoux d’une jeune femme qui lui racontait des histoires, tout en se berçant avec elle dans son rocking chair. A notre approche elle se leva d’un bond, avec la liberté d’un enfant heureux, courut vers nous, ses pauvres mains étendues comme les antennes d’un insecte pour tâter les obstacles. En une minute, elle nous eut comptées, elle eut placé ses sympathies, nous demandant de nous déganter pour sentir nos mains, et babillant sur une foule de choses qu’elle semblait avoir vues. « C’est la joie de la maison, nous dit une des résidentes. Ses parens nous la donnent, ayant beaucoup de garçons qui faisaient de leur sœur une petite martyre. »

D’autres enfans vont et viennent, du dehors où il neige dans le petit salon bien chaud. Quelques-uns apportent un sou d’épargne pour la caisse où fructifient leurs économies. Ce sera peut-être là le commencement d’une vertu dont on n’a eu longtemps aucune idée en Amérique, ce pays par excellence du gaspillage insouciant. Les visiteuses aussi se succèdent, jeunes femmes de condition moyenne, qui, pâles, fatiguées, cherchent encore à rendre service, après une journée laborieuse : celle-ci donne des leçons, celle-là est employée dans une administration, mais, étant du quartier, elle veut en passant, avant de rentrer chez elle, prendre des nouvelles de la grande famille. Une graduée d’université prouvera de même que quatre années d’études supérieures ne l’ont pas séparée du commun des mortelles.

Le second settlement où j’ai été reçue renfermait plusieurs jolies chambres, dont chacune avait été meublée aux frais d’un des collèges de femmes du Massachusetts. La directrice de rétablissement nous dit qu’elle laisse à ses aides toute l’initiative possible, qu’il ne faut pas de règle étroite, mais simplement opposer les forces organisées du bien aux forces organisées du mal, sans avoir peur de se salir les mains en s’attaquant aux misères morales, qui ne sont souvent que les résultats presque inévitables de l’extrême pauvreté. Elle et ses compagnes se sont livrées pour commencer à une étude approfondie des conditions sociales du quartier, puis, une fois au courant des habitudes, des travaux de leurs voisins, tout a été facile ; elles n’ont eu qu’à entrer en communication avec les œuvres de charité déjà existantes aux alentours, avec les trade unions, les clubs d’ouvriers, les sociétés de tempérance, à visiter les malades, à causer, à prêter des livres, à suggérer des amusemens sains. Dans la pièce voisine, nous entendons un babillage confus ; eh bien, cette chambre est pleine de petits enfans ; ils occupent leur après-midi d’une façon puérile en apparence, mais qui a cependant son côté sérieux. Une de ces dames leur apprend à faire un drapeau, à tailler le bois, à coudre l’étoffe en disposant les couleurs comme il faut ; celui qui aura réussi dans ses efforts emportera le drapeau, et, tout en le fabriquant, il en aura entendu l’histoire, c’est-à-dire les principaux faits de l’histoire d’Amérique.

A chaque instant la porte claque ; les mères de famille viennent demander des recettes de ménage, des renseignemens, des conseils de toute sorte On fait de la musique certains soirs. Ce sont des réceptions très simples sans doute, mais que l’on rend aussi agréables que possible. Les fleurs, les recherches décoratives abondent, et rien de tout cela ne rend les invités envieux, puisqu’ils en jouissent. Dans les settlements d’hommes, le capitaliste, le savant et l’ouvrier se rencontrent d’aventure sur un terrain neutre, d’égal à égal, et les résultats de ce rapprochement peuvent être considérables pour l’avenir.

Il ne faut pas croire que les jeunes filles américaines s’en tiennent à la philanthropie scientifique et raisonnée. Elles pratiquent, tout comme les nôtres, la charité mondaine. J’ai fréquenté des ventes au profit des pauvres, aussi brillantes que celles qui ont lieu à Paris, l’une d’elles en particulier, dont tous les produits étaient japonais et vendus par les plus charmantes bostoniennes déguisées en Japonaises ; la décoration des boutiques et la disposition générale du marché étaient d’une scrupuleuse rigueur ethnographique et d’un effet très pittoresque. Ni les bonnes œuvres, ni le goût passionné de l’étude ne détournent des occasions de plaisirs ; il faut voir comme la société se précipite pour entendre pendant ses tournées le grand comique américain Jefferson, pour applaudir les acteurs célèbres que la France envoie ! Le vaste hall, où chaque semaine est donnée de la musique d’orchestre excellente, est toujours comble. Le recueillement général ne laisse aucun doute sur la sincérité de l’intérêt pris par l’auditoire à ces concerts qui ne durent qu’une heure et demie environ, — mesure qu’il serait fort sage d’adopter partout.

Beaucoup de jeunes filles sont bonnes musiciennes ; elles s’empressent, aussitôt qu’elles le peuvent, de partir pour Munich et Bayreuth. Celles qui dessinent vont étudier la peinture en France, en Italie, prétexte à voyager. Au retour elles travaillent d’arrache-pied, rivalisant d’ardeur et de persévérance avec les artistes de profession. Rien à demi semble être la devise de toutes ces intelligentes, tenaces et ambitieuses personnes.

Une question que je devine sur les lèvres de mes lectrices est celle-ci : — Comment la faiblesse des femmes, si herculéenne qu’elle puisse être, résiste-t-elle à une pareille dépense d’activité, à ces existences doubles, triples, quadruples, menées de front et à la vapeur ? — Tenons compte de l’influence excitante, exhilarante d’un climat sec qui vous met du vif-argent dans les veines. Quelquefois cependant, très souvent même, la force nerveuse qu’on y puise cède tout à coup, les ailes qui vous portaient se brisent, et on tombe épuisée. Combien sont communs les signes de l’étisie, la rougeur hectique plaquée aux pommettes, les figures hâves, les joues creuses, les lèvres pâles, les yeux cernés ! La maladie nerveuse est partout, et voilà pourquoi les « leçons de repos » données par miss Payson Call ont tant de vogue. L’Amérique est probablement le seul pays du monde où l’on ait soumis à des principes d’hygiène l’art de se laisser aller.

J’ai sous les yeux le livre curieux de miss Call : Power through repose. Elle y raconte, — ce que je n’ai pas de peine à croire, — qu’un médecin allemand, s’étant établi en Amérique, fut absolument déconcerté par le nombre et la variété des désordres nerveux qu’on venait lui soumettre. A la fin il annonça la découverte d’un nouveau mal qu’il décora du nom d’americanitis. — Contre l’americanitis la Faculté s’évertue en vain, des maisons de santé spéciales se multiplient, on ordonne des cures de repos comme ailleurs des cures d’eau froide. Très judicieusement miss Call fait observer que les infirmités produites par un long oubli des lois de la nature ne peuvent être guéries que par un retour à ces lois dédaignées. Il faut donc apprendre, — et son enseignement roule là-dessus, — à s’abandonner dans le sommeil, à éviter toute contraction nerveuse en voiture ou à cheval, à penser tranquillement sans collaboration de forces superflues, à écouter et à regarder sans tension inutile, à causer sans caqueter à outrance, à diriger sa voix d’après les principes d’une saine physiologie, à ne pas coudre avec sa nuque, à ne point provoquer la crampe en écrivant, etc. Le chapitre le plus instructif, pour nous autres Françaises, du degré de surexcitation où peut arriver une Américaine est celui qui traite des fausses émotions : passion des élèves pour leur institutrice ; attachemens morbides des jeunes filles entre elles ; amours artificielles qui ne sont que l’amour de l’émotion, non pas celui de la personne ; bref, pour tout traduire en un mot expressif qui résume le summum de la surexcitation nerveuse et la perte de tout empire sur soi-même : l’ivresse sèche. — En lisant ces pages on sent avec plaisir que la France est le pays du naturel et on se met à apprécier cette créature de bon sens, Henriette, qui nous avait toujours paru terre à terre à l’excès avant la traversée de l’Atlantique. Exagérer le devoir jusqu’au pédantisme et le sentiment de soi-même jusqu’à l’obsession, voilà des défauts auxquels Molière n’avait jamais pensé ! Nous ne possédons pas d’expression équivalente à self-conscionsness, qui peint un état d’âme sorti du puritanisme. L’incessant examen de conscience nous est étranger, la religion catholique habitue celles qui la pratiquent à se laisser conduire ; il en résulte, morale à part, une certaine grâce timide et une aimable méfiance de soi.

Miss Gall soigne l’âme et le corps, car elle nous dit qu’une dame vint la consulter pour guérir un excès de susceptibilité ; elle lui recommanda, toutes les fois qu’un mot la blesserait, de se figurer que ses jambes étaient lourdes, ce qui devait produire un relâchement des muscles, un dégagement des nerfs, et soulager la tension causée par sa trop grande impressionnabilité. Il paraît que l’ordonnance fit merveille, ce procédé tout extérieur aidant l’esprit de la malade à s’élever vers une plus haute philosophie. Nous comprenons mieux les conseils suivans : « — Ne résistez jamais à un ennui ; il est grossi par l’effort que vous faites pour le surmonter. — Le corps doit être dressé à obéir à l’esprit, l’esprit doit être dressé à donner au corps des ordres qui méritent d’être suivis. — Evitez la trop grande préoccupation de vous-même, la folie n’étant peut-être que de l’égoïsme monté en graine. — Plus vous employez le mot je, plus augmente en vous la maladie nerveuse. — Prenons tranquillement tout ce que la nature est constamment prête à nous donner et usons-en pour l’objet qu’elle nous propose qui est toujours le plus vrai et le meilleur ; nous vivrons ainsi comme vit un petit enfant, avec la sagesse en plus. »

La « sérénité du petit enfant » est l’idéal offert par miss Call à ses élèves. L’une d’elles me raconta qu’en lui enseignant le repos, le parfait abandon de ses membres, son professeur l’avait mise en état de rouler du haut en bas d’un escalier sans se faire aucun mal ; elle m’offrit d’assister aux exercices et j’y consentis volontiers. J’allai avec elle chez miss Call. Je vis une jeune femme d’apparence calme et distinguée qui, en deux mots et sans aucun charlatanisme, m’exposa ce qu’elle ne veut pas appeler sa méthode, n’y voyant aucune idée nouvelle, rien que le retour à la nature. — Le rétablissement de l’équilibre physique et moral amené par l’art de ne rien faire pourra sauver la vie à beaucoup d’Américaines surmenées ; il doit être importé aussi en France assez prochainement. Peut-être les plus coquettes d’entre les Parisiennes se laisseront-elles tenter par le costume que miss Call endossa ce jour-là : un simple maillot recouvert d’une tunique de soie légère qui laisse libres les jambes et les bras. Cet accoutrement à la grecque n’est pas de rigueur : la blouse et le pantalon de gymnastique suffisent ; mais nous étions priées de suivre attentivement le jeu des muscles qui eût disparu sous l’étoffe. Miss Call étendue sur le plancher, ou debout dans des attitudes d’une grâce parfaite, nous donna vraiment l’impression reposante de l’abandon de tout effort et de toute volonté. Les yeux fermés, elle s’imagine être lourde comme du plomb, puis exécute avec lenteur des mouvemens dont chacun de ses membres s’acquitte comme s’il faisait partie, dit-elle, d’un sac d’os rattachés entre eux par des liens très lâches. Il en résulte beaucoup de souplesse. Elle s’est approprié, en l’élargissant, le système Delsarte très répandu en Amérique, mais Delsarte ne pratiquait que la lettre, elle se pique d’avoir découvert l’esprit. Certainement l’art peut profiter de ses expériences ; elle croit qu’au théâtre une école de sincérité, opposée à l’hystérie dramatique trop répandue, en résultera. Liberté, rythme, équilibre, voilà les qualités qu’elle se propose de faire acquérir par un exercice normal qui, en même temps qu’il fortifie le corps, stimule le cerveau. Je n’ai pu juger que de la partie plastique et je dois convenir qu’elle était sans reproche. Il y a peut-être plus de rapports que l’on n’en distingue au premier aspect entre les cures par le repos de miss Call et les préceptes de cette nouvelle Science chrétienne qui implique également une espèce de quiétisme, réaction nécessaire contre l’infatigable vouloir puritain.

La Science chrétienne, que Mrs Coolidge [6], une de ses adeptes, nous présente comme l'expression moderne de la plus ancienne philosophie, la Science chrétienne, si critiquée qu'elle soit par quelques-uns, est en train de faire concurrence à la médecine dans certains cercles de New- York et de Boston. Elle est surtout en faveur à Boston, si fortement imbu de Transcendantalisme et qui se souvient toujours de l'enseignement d'Emerson : « Attelez votre charrette à une étoile. » C'est à Boston aussi que le grand prédicateur, l'évêque vénéré, Phillips Brooks, a prononcé ces belles paroles : « Il n'y a qu'une vie, la vie éternelle. » Tout ceci est parfaitement d'accord avec la science nouvelle ou renouvelée : il n'y a pas un principe pour les choses spirituelles et un autre pour les choses naturelles ; le même principe agit à travers le monde ; la matière est animée de vie divine comme l'esprit lui-même ; produits de la pensée créatrice, nous partageons sa vitalité sans bornes ; notre santé, tant morale que physique, dépend de ce courant établi. La guérison des maux physiques est secondaire ; la santé du corps s'ensuivra quand nous aurons l'âme saine. Salomon ne croyait pas non plus que Dieu eût fait la mort, entrée en ce monde par l'envie du diable et menaçante seulement pour qui se tient avec lui.

Je vais trouver une des dispensatrices de la science chrétienne dans son cabinet :

— Est-il vrai, madame, qu'à Boston et ailleurs plus d'une jeune femme se passe des secours du médecin dans la crise de la maternité, sous prétexte que nous devons vivre comme les lis des champs ?

— C'est un fait. Les femmes qui se dirigent d'après les préceptes de la science chrétienne oublient en cette circonstance, comme dans toutes les autres, qu'elles ont un corps. Elles se dispensent des précautions d'usage : on est étonné de les voir se lever, sortir, faire ce que le vulgaire appelle des imprudences et ne pas s'en porter plus mal.

— Mais enfin une jambe cassée demande à être remise. Que dois- je faire si je me casse la jambe ?

— Vous devez vous dire qu'elle n'est pas cassée, que le mal est illusion, et votre jambe guérira. Un accident brutal est beaucoup moins difficile à guérir que ces maux chroniques qui sont une mauvaise habitude de l'esprit. Je me suis blessée au bras dernièrement. J'ai continué d'agir en refusant de croire à mon mal et en me disant que tout était bien avec l'aide de Dieu. Deux jours après il n'y paraissait plus. Il y a des années que j'ai reconquis ainsi ma santé perdue au dire des médecins. Je l'ai reconquise pour mon enfant, pour beaucoup d'autres… — Pourrais-je être de ces privilégiés ?

— Tout dépend de l’état de votre âme. Je vais commencer une série de leçons ces jours-ci : veuillez y assister.

— Ainsi vous conseillez d’abord à ceux qui souffrent de se persuader que cette souffrance n’existe pas, et vous les pénétrez de ce qui est votre conviction jusqu’à ce que le soulagement s’ensuive ? Vous les magnétisez…

— Il n’y a pas de magnétisme là dedans, ou bien c’est un magnétisme involontaire, celui que chacun de nous exerce sur ses frères et qui représente le pouvoir croissant de recevoir et de rendre la vie. Nous n’employons ni l’hypnotisme ni la suggestion. Nous traitons le corps par l’âme.

— La religion ordonne de se résigner aux épreuves ; c’est le moyen de souffrir moins, je vous l’accorde, en s’épargnant les angoisses de l’impatience et de la révolte. Il me semble que la religion suffit, mais je crois que j’ajouterais à la force qu’elle donne une opération chirurgicale si par malheur j’en avais besoin.

Cette doctoresse d’un nouveau genre sourit avec une indulgente pitié pour mon aveuglement :

— Nous ne pouvons discuter avant que vous ayez suivi mon cours et que vous ne vous soyez prêtée à un petit examen…

— De conscience ? Vous ausculterez mon âme ?

— D’une façon sommaire et avec discrétion, uniquement afin de savoir si vous êtes dans les dispositions nécessaires pour guérir et afin de vous aider à y atteindre.

Elle a un air d’honnêteté profonde, des yeux de médium, vagues et bistrés, le teint maladif, quoiqu’elle prétende être parfaitement bien portante depuis qu’elle a trouvé la vérité.

Je dépose sur sa cheminée le prix de la consultation, et je me retire, en pensant à une amie qui, convertie à ce genre de cure spirituelle, a laissé grandir en elle une maladie intérieure dont elle serait morte sans des secours terrestres tardivement réclamés.

— C’est que sa foi était faible I diront quelques-uns.

D’autres se borneront à sourire, d’un sourire obstiné, comme cette belle jeune femme qui, peu de jours après la naissance de son enfant, me reconduisait, la tête découverte, le cou nu, sur le perron de sa demeure, et se tenait là par une glaciale journée de mars, en défiant les refroidissemens.

Ces exemples aideront à découvrir ce qui est à Boston le revers de la médaille, une médaille si intéressante d’ailleurs, frappée de tant d’énergies et de délicatesses à la fois. L’engouement y règne, c’est chose proverbiale : toute l’Amérique vous parlera des fads bostoniens. J’en ai constaté deux ou trois pendant mon séjour et, si je n’en ai pas relevé davantage, c’est probablement faute d’attention. Le plus curieux m’a paru être celui dont Mozoomdar, le réformateur hindou, était l’objet. Certes le Congrès des religions à Chicago fut une grande chose ; il y eut dans cette rencontre volontaire des ministres de tous les cultes existans et dans rechange amical d’idées qui se produisit entre eux un témoignage superbe de la tolérance des temps et de l’esprit de sincérité qui prévaut de plus en plus ; peut-être marquera-t-il l’ère d’une sorte d’unité spirituelle ; mais que cette unité de si fraîche date autorise des sermons bouddhistes prononcés dans une chaire chrétienne, voilà qui semble plus difficile à admettre. Cependant, je suis moins choquée des rapprochemens faits à Unity Church, (Chicago), par Dharmupala, de Ceylan, entre le Christ et le Bouddha, j’en suis moins choquée, dis-je, que de la pieuse attention accordée par les dames de Boston à la révélation d’un nouveau christianisme, christianisme oriental opposant sa gloire ensoleillée aux formes vieillies du nôtre.

L’engouement pour Mozoomdar est un exemple de fad pour les personnes ; l’engouement pour l’Intruse et les Aveugles, un exemple de fad pour les livres. L’abus des clubs aussi est un fad à Boston. J’ai montré, je crois, leurs bons côtés ; mais, en se multipliant, ils multiplient aussi les coteries. N’y a-t-il pas, d’après les statistiques, deux clubs de femmes légistes : le Portia et le Pentagon ? C’est assurément sans proportion avec le très petit nombre d’avocates ou d’étudiantes en droit. Les personnes d’une même profession risquent, en formant ainsi à l’écart une catégorie spéciale, de tomber dans la pose. Il est bon d’oublier quelquefois ce qu’on sait et ce qu’on est. La spontanéité, le parfait naturel sont des dons trop précieux pour qu’une femme risque de les perdre par excès de méthode et d’exclusivisme. Quand nous voulons goûter un livre, nous autres Françaises, nous le lisons au coin du feu, sans autre but que notre propre plaisir, sans éprouver le besoin de répéter à tout venant le fameux : « Avez-vous lu Baruch ? » en manière de propagande. A Boston les lectrices s’associeront pour commenter et discuter ce livre : voilà un nouveau club formé au nom de tel ou tel auteur. Il s’ensuit que, malgré tout le bien que j’ai dit de la conversation, celle-ci emprunte à l’habitude des clubs presque autant de défauts que de qualités ; le laisser aller, la légèreté lui manquent un peu ; on évite plutôt qu’on ne provoque ce passage rapide d’un sujet à un autre d’où jaillit le trait imprévu. La parole est un art porté très haut par quelques-uns, hommes et femmes, mais plutôt sous forme de monologue. D’ailleurs l’extrême politesse qui a cours défend dans la causerie, même intime, tout ce qui de près ou de loin ressemble à une interruption ; pour ne pas couper la parole au voisin, on laisse parfois refroidir la riposte, et les formules Pardon ! Excusez-moi ! reviennent plus souvent que nous ne le jugerions nécessaire. Il s’ensuit un peu de formalisme et d’apprêt. De même les mots heureux prononcés à la ronde sont recueillis, répétés, « mis sous verre, » surtout lorsqu’ils émanent de beaux esprits officiellement reconnus. Ceux-ci ne pouvaient être plus choyés à l’hôtel de Rambouillet qu’ils ne le sont par les précieuses de Boston. Nous supplions les dames américaines qui n’ont connaissance de ce mot qu’avec l’accompagnement d’une épithète injurieuse de vouloir bien oublier leur grand favori Coquelin en Mascarille, de se souvenir qu’avant d’être rendues ridicules par Molière, les précieuses furent illustres au gré de Corneille. La pruderie, l’affectation, le pédantisme qu’on a reprochés aux imitatrices dégénérées du premier rond dont Voiture était l’âme ne fut que l’exagération bourgeoise des raffinemens et des délicatesses fort louables opposés par de grandes dames, qui étaient aussi des femmes de bien, aux dérèglemens communs des mœurs et du langage. Comme Boston, l’hôtel de Rambouillet représenta un foyer de culture intellectuelle, et, en s’y reportant, on retrouverait dans l’un presque tout ce qui a cours aujourd’hui dans l’autre : le respect d’une vertueuse contrainte ; le culte de l’amitié ; le mépris des choses grossières ou même trop sensibles ; l’oubli volontaire des nécessités du corps et des conditions de la vieillesse ; les subtilités d’une langue de convention décernant de jolis surnoms aux initiés, etc. De même que la cour et la ville jalousaient l’hôtel de Rambouillet, de même les grandes villes rivales lancent à l’Athènes de l’Amérique les flèches de l’envie ; ce qui n’empêche pas que ce soit de Boston en particulier, et de la Nouvelle-Angleterre en général, que part la généreuse et noble impulsion qui chez nous autrefois, vers le commencement du XVIIe siècle, se communiquant du palais d’Arthénice à la France entière, y produisit le savoir-vivre, la politesse et l’esprit du monde, — dont les noms même étaient presque inconnus jusque-là.


TH. BENTZON.

  1. Voyez la Revue du 1er juillet.
  2. Under the Olive, 1 vol. ; Boston.
  3. Autocrat of the Breakfast table, 1 vol. — The Professor at the Breakfast table, l vol. — The Poet al the Breakfast table, 1 vol. ; Boston.
  4. Marjorie Daw. Revue du 1er juin 1873. — Prudence Palfrey, Revue des 15 juin et 1er juillet 1874. — La Reine de Saba, Revue des 1er et 15 avril 1878.
  5. Voyez la Revue du 1er juillet 1894 : La condition de la femme aux États-Unis. Hall House.
  6. The modem expression of the oldest philosophy, by Katharine Coolidge. Boston.