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La Commune de Paris au jour le jour/Semaine du 8 au 14 mai

Schleicher frères (p. 255-308).
Lundi, 8 mai.

Notre planète n’a fait qu’une seule révolution autour de son soleil depuis le 8 mai 1870. Aujourd’hui nous avons l’anniversaire du plébiscite. Que de changements en Europe depuis que sept millions, deux cent mille imbéciles ont remis leur blanc seing entre les mains d’un homme, d’un seul homme et lui ont dit : « Tu es le maître absolu. Prends l’argent de la France, prends ses soldats, prends sa fortune, prends même son honneur. Fais en ce que tu voudras.

Cet homme est un criminel, on le savait. Cet homme est un aventurier, on le savait. Muni de tous les pleins pouvoirs, absous d’avance, le criminel a, comme un brigand, assailli une nation voisine. L’aventurier a joué la fortune, l’honneur, l’existence même de la France à pile ou face, et il a perdu. — Avec trois cent cinquante mille hommes disponibles, il en a attaqué douze cent mille — comptant sur l’imprévu de sa tentative d’assassinat, comptant sur la mitrailleuse, comptant sur ce qu’il appelait en langage diplomatique « la Providence et ce que les joueurs ordinaires appellent la « Chance ».

Quand il ne s’agit que d’un incident isolé ou d’incidents insignifiants, et en un petit nombre, le hasard règne en souverain : à la Destinée il est absolument indifférent que le sou tombe pile ou face, que l’oiseau des augures vole à votre droite ou à votre gauche. Mais à mesure que se multiplient les objets, les incidents, les événements, les séries se révèlent, les équilibres s’établissent, les compensations se formulent, ce qu’on appelle la Loi des Grands Nombres apparaît. Quand les nombres sont énormes, quand les événements sont immenses, plus d’incertitude, plus de doute, l’ensemble est soumis à des lois fatales et mathématiques : ce que les joueurs médiocres appellent hasard, ce que les joueurs plus forts appellent Chance, n’est ni hasard ni chance mais la nécessité mathématique, la logique des événements, la raison de l’histoire.

Napoléon est, ou était, un mauvais joueur, en ce sens qu’il corrigeait les écarts de la fortune. En d’autres termes, il trichait et pratiquait la haute escroquerie des coups d’État. Il se jeta donc dans l’entreprise insensée de l’expédition d’Allemagne, comptant sur sa chance étonnante, quasi-miraculeuse jusque-là, comptant sur ses tours de passe-passe et d’escamotage diplomatique. Tricheur, c’est-à-dire fourbe. Napoléon l’était dans l’âme, mais, avant tout, il était joueur, il avait besoin de jouer quand même, besoin de gagner ou de perdre. Napoléon est lâche et couard, mais d’une couardise particulière, il a toujours besoin d’être exposé à quelque danger, de courir quelque risque. Son tempérament est ainsi fait, c’est le tempérament d’un joueur. Il s’est donc lancé dans l’expédition d’Allemagne, comme tel autre de ses compères aurait été porter sa fortune à Ems, à Hombourg, à Baden Baden et l’y perdre.

La fortune de Bonaparte était la fortune de la France, qui a été s’engouffrer dans la débâcle de Sedan. C’était justice. Une personne privée ne confie pas son argent à un joueur, une personne honnête ne confie pas son honneur à un aventurier de la pire espèce.

Après Sedan, que faire ? Confier la régence de l’Empire à l’Impératrice Eugénie, frivole, cruelle, superstitieuse et fanatique, sotte et cagote ? Impossible d’y penser. Donner le gouvernement à Henri V ? Nul en France ne l’aurait osé. Le confier aux Princes d’Orléans ? — Où étaient-ils ? Très heureux d’échapper à la terrible responsabilité, ils se sont blottis, muets, au fond de leur exil. Restait la République : la seule chance que la France eût de se sauver, c’était de se jeter franchement et sincèrement dans les bras de la vraie République, de la République populaire.

Mais quand on a vécu dans le mensonge, il est impossible de rentrer dans la vérité de plain pied et sans transition, et c’est là le châtiment du menteur. — Après avoir pendant vingt années commis adultère avec l’Empire, la France ne pouvait pas soudain être républicaine parce qu’elle avait écrit République sur son enseigne : après avoir semé l’iniquité et avoir savouré ses fruits empoisonnés, elle ne pouvait se mettre immédiatement au régime hygiénique de la Justice.

Du gouvernement d’un parjure, la France retomba fatalement dans le gouvernement d’autres parjures. Bonaparte avait rétabli l’Empire à son profit, après avoir juré fidélité à l’empire. Il fallait une transition — et le 4 septembre, quoi qu’on dise et quoi qu’on eût voulu, il n’y avait de possible au pouvoir que les chefs de l’opposition, que ceux qui s’étaient illustrés pendant vingt ans à tuer et bafouer l’Empire, et finalement à déconseiller la guerre fatale. — Ce gouvernement fut celui des libéraux bourgeois qui, par pudeur, rejeta autant que possible le mot de République et se déguisa autant qu’il put sous le nom de Gouvernement de la Défense Nationale.

Mais on ne défend pas une nation envahie par douze cent mille hommes avec des phrases libérales ou les larmes de M. Favre. On ne constitue pas une République, on ne reconstitue par une nation par le feu de l’ennemi, sans recourir aux moyens nouveaux et largement organiques, c’est-à-dire aux procédés révolutionnaires. Pas de république qui dure, sans une résolution énergique à son début. Et le Gouvernement de la Défense Nationale a prononcé le mot : « N’insistez pas trop sur la défense ! « Comme il était le gouvernement d’une caste et non pas le gouvernement de la nation, il a, comme il est dans la logique de toute caste de le faire, sacrifié les intérêts sacrés de la Nation aux intérêts égoïstes de la caste. Les égoïstes ne comprenaient pas que si la Nation eût été sauvée sous la direction d’une caste, la Nation eût été reconnaissante, trop reconnaissante, même, envers la caste susdite. Mais la caste n’avait pas assez de cœur pour comprendre que la Nation a du cœur ; — ne se sentant pas en danger si les Prussiens triomphaient, mais se croyant en danger si la République, c’est-à-dire si la Révolution triomphait, la caste n’a pas voulu proclamer la Patrie en danger et recourir aux grands moyens qui seuls eussent pu la sauver. — Aujourd’hui tous les gouvernants du 4 septembre, Gambetta seul excepté, l’avouent : « Nous voulions faire patienter le peuple de Paris par une défense convenable, jusqu’à ce qu’il nous fût permis de conclure une paix honorable. — Honorable !

Paris, l’intelligent Paris, a été dupe jusqu’au 31 octobre. — Grâce aux impatiences et maladresses de Blanqui et des blanquistes, il a été dupé jusqu’à la capitulation signée par le gouverneur de Paris qui avait juré, sur sa foi de bon chrétien et son honneur de soldat, que jamais il ne capitulerait. — Après la capitulation de Paris, aux ignobles, dérisoires et traîtresses conditions que l’on sait, il n’y avait plus qu’à signer la paix, coûte que coûte.

Cette paix, coûte que coûte, il y avait deux mois déjà que la province la souhaitait, que la paysannerie la réclamait » Le paysan est devenu lâche, car il est devenu conservateur, et conservateur parce qu’il est enrichi ; néanmoins il est chauvin et même patriote en ses bons moments ; il eût été de bon cœur, peut-être, à une guerre sérieuse, mais dès qu’il comprit comment après avoir été si mal emmanchée, elle était si mal menée, il n’eut plus qu’un cri, qu’une passion : arrêtons les frais. La paix, la paix, coûte que coûte !

Les conservateurs qui voulaient la paix quand même ont soigneusement expliqué aux sept millions et demi de plébiscitaires que les républicains seuls étaient responsables de la prolongation de la guerre. De plus les élections se firent sous une pression manifestement et odieusement antirépublicaine, par le fait des Favre, des Picard et des Simon, agissant eux-mêmes contre Gambetta sous la pression des menaces prussiennes. — Et voilà comment fut élue par le plébiscitaire insensé la Chambre la plus sotte, la plus lâche et la plus cruelle qui ait jamais souillé de son nom les annales parlementaires. Cette Chambre, qui ne représente pas le pays mais la passion d’un moment, un instant de crise, je crois qu’on peut le dire à la décharge de la France, est légitimiste dans sa grande majorité, orléaniste par le tréfonds — elle n’est républicaine — couci-couci — que par le fait des votes de Paris et des grandes villes.

L’Assemblée rurale attendit à peine la signature des préliminaires de paix avec la Prusse pour déclarer la guerre à Paris républicain, foyer de révolutions. Thiers, son complaisant et son complice, manigança le coup d’État du 18 mars ; et, parce qu’il n’a pas réussi, Paris est canonné, bombardé. — Toutes les forces disponibles de la France sont engagées pour écraser Paris ; la France fait un effort plus terrible pour massacrer Paris dans un duel à mort qu’elle n’a fait d’efforts après Sedan pour se défendre contre les Prussiens. C’est parce que les libéraux n’ont pas voulu de l’alliance des républicains pour la guerre à outrance contre l’étranger, qu’alliés à l’étranger, ils font maintenant aux républicains de Paris une guerre à outrance.

Toute la féroce énergie que la France met à se suicider hélas ! elle eût pu l’employer à se défendre ! Du poignard qu’elle n’avait pas osé brandir contre la Prusse, elle se fouille maintenant le ventre et la poitrine… Prusse, que tu avais raison de nous assassiner, puisque nous nous assassinons nous-mêmes !

Et pour en revenir au plébiscite, l’Assemblée n’a qu’à continuer, et sa victoire pourra préparer la restauration bonapartiste. Il n’y a qu’à laisser aller les choses en 1871 comme elles allèrent en 1848-1851. Une chambre odieusement et stupidement réactionnaire provoqua le peuple de Paris puis le massacra dans les journées de Juin — et quand l’Assemblée eut suffisamment déshonoré la République et irrité le peuple, le coup d’État se fit soi-disant contre l’infâme Assemblée jésuitique et cruelle, contre l’Assemblée des bourgeois, mais le coup ne frappa que la République et les Républicains.

Lundi, 8 mai.

Enfin un député de Paris s’est enhardi jusqu’à monter à la Tribune et prononcer le nom de la Commune.

« Je n’ai qu’une simple question à adresser à M. le ministre de la Guerre » fit M. Tolain :

« En ce moment, sur les murs de Paris, une affiche blanche est apposée, rapportant que la Commune faisait une enquête sur le fait suivant :

« Le 25 avril dernier, à la Belle-Epine, près Villejuif, quatre gardes nationaux surpris par deux cents chasseurs ont jeté bas les armes et se sont rendus sans résistance. On les amenait quand est survenu un capitaine qui à coups de revolver les a assas…

On ne le laissa pas terminer. Quatre cents individus vociféraient à la fois des cris d’insulte et de colère. En vain dans un moment d’accalmie, M. Tolain protesta qu’il ne s’était permis d’adresser cette question à M. le Ministre que pour susciter un démenti. Force fut à M. Tolain de descendre de la tribune sans avoir pu terminer son interpellation.

M. le Ministre de la guerre daigna répondre. Il débuta par l’expression d’usage, ironique peut-être dans sa bouche : « Honorable M. Tolain… » Ce fut alors une seconde explosion de fureur plus terrible encore que la première. L’idée qu’on pût appliquer l’épithète d’honorable à un député de Paris, ouvrier, membre de l’Internationale, citant un factum de la Commune, exprimant quelque doute sur l’inhumanité possible d’un de nos bombardeurs, cette idée les suffoquait, le Ministre de la guerre fut hué, hué comme ne l’avait pas été Tolain. Le président, pour faire cesser le vacarme, fut obligé de lever la séance pendant quelque temps et, quand lui-même voulut prendre la parole, il ne l’obtint qu’après avoir menacé la majorité de descendre du fauteuil.

Enfin le vieux Leilô put se faire entendre :

« Je repousse avec indignation ces honteuses calomnies de gens, de malfaiteurs passés maîtres en infamie et en ridicule…

— Qui croire du ministre de la guerre, déniant la possibilité de faits pareils, ou du général marquis de Galliffet, se vantant d’avoir fusillé les quatre prisonniers de Chatou ?

Tolain n’est certes pas le député de Paris le plus considéré et le plus sympathique. L’Internationale lui a signifié son congé parce qu’il a cru devoir, après le bombardement de Paris, continuer à s’asseoir sur les mêmes bancs que les honorables de Versailles ; parce qu’il ferait même le bon enfant avec les dits honorables, leur racontant par le menu dans les bureaux ce qu’est, ce que n’est pas l’Internationale, parce qu’il s’acoquine avec ces grands personnages, marquis, comtes et barons, comme on lui reproche de s’être acoquiné jadis avec Plonpon. Quoi qu’il en soit, Paris se souviendra… Quand les Quinet et les Louis Blanc se taisaient, Tolain a parlé, quand les Langlois, les Schœlcher, les Peyrat et les Brisson n’osaient, Tolain, lui, a osé quelque chose.

Mardi, 9 mai.

L’union des femmes, pour la défense de Paris et les soins aux blessés, vient d’afficher un manifeste. Elle proteste contre une proclamation émanant d’un groupe anonyme de réactionnaires, la dite proclamation portant que les femmes de Paris en appelaient à la générosité de Versailles et demandaient la paix à tout prix.

L’union des femmes est indignée. Elle ne croit pas à la générosité des « assassins de Versailles », à une conciliation possible entre la liberté et le despotisme, entre le peuple et ses bourreaux. Ce n’est pas la paix, c’est la guerre à outrance que réclament les travailleuses de Paris… La Commune, représentante des principes internationaux et révolutionnaires des peuples, porte en elle la Révolution sociale, les femmes de Paris le savent ; elles prouveront à la France et au monde qu’elles aussi sauront, au moment du danger suprême, et aux barricades même, donner leur vie pour le triomphe du peuple. Parmi les signataires, ouvrières pour la plupart, je distingue le nom de guerre d’une jeune dame russe, intelligente et enthousiaste, qui, l’autre hiver, groupait autour d’elle d’ardents admirateurs.

Il est certain que des femmes en grand nombre sont entrées dans le mouvement populaire. En vain l’Eglise les avait bercées sur ses genoux et, d’une voix chevrotante, avait assoupi leurs esprits dans les ténèbres du catéchisme, dans la sainte obsurité des mystères insondables, elles ont été réveillées en sursaut. Versailles canonnait Paris. Elles s’alarmèrent pour leurs foyers menacés, pour leurs maris, leurs fils et leurs frères, la cause qu’ils défendaient leur est devenue sacrée, celle de la Révolution, celle du travail, celle de la libre pensée, car le prêtre leur est aujourd’hui antipathique. Je n’en entends aucune demander l’égalité des sexes devant l’urne électorale, mais elles se réclament avec ardeur du titre de citoyennes, et, ce qui est plus, agissent en citoyennes.

Dès le lendemain de l’attaque de Neuilly, Marie Curton adressait un appel aux femmes de Paris :

« Citoyennes, mes sœurs ! La lutte est commencée entre l’armée de Versailles et nos maris et frères qui défendent la République et la Commune… Des Français contre des Français ! C’est horrible à penser. S’il y a un moyen d’arrêter ces affreux égorgements de citoyens et d’amis, ce moyen est dans nos cœurs et dans nos mains : dans nos cœurs parce qu’ils aiment, dans nos mains parce qu’elles sont faibles. Levons-nous toutes à la fois et renouvelons l’héroïsme de ces immortelles Sabines qui, voyant d’un côté leurs maris et de l’autre leurs pères et frères, se jetèrent avec leurs enfants entre les deux armées, et vainquirent la guerre par l’amour. Allons comme elles, nos enfants dans les bras, nous placer devant la gueule des canons et des fusils, les forcer à se détourner, ou mourir les premières, s’il le faut… Une fois nos maris morts, qu’aurions-nous d’ailleurs à faire avec nos enfants orphelins, condamnés comme nous à la mendicité ou à la faim ?

« Nous pouvons être quinze mille, nous pouvons être cent mille… Est-ce qu’il se trouvera un général français pour commander le feu, un soldat pour obéir à la face du soleil ?… Oui, nos cris vaincront le tumulte de la guerre, car l’amour est plus fort que la mort…

« Donc, citoyennes, mes sœurs, donnons-nous toutes rendez-vous d’un bout à l’autre de Paris, de maison en maison, de rue en rue, de quartier en quartier, et, au premier son du clairon ou du tambour, à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit, bien ou mal vêtues, sortons en foule avec nos enfants et marchons hardiment à côté de nos maris en leur donnant la main.

« Celle qui vous adresse cet appel vous donnera l’exemple. »

À ce cri du cœur, des femmes répondirent, mais non pas cent mille ni cinquante mille, de trois à cinq cents seulement. Je vis leur cortège sortir de la place de l’Hôtel-de-Ville, allant par l’avenue Victoria, des tambours marchaient en tête, elles allaient bras dessus bras dessous, agitant leurs mouchoirs aux cris de : Vive la Paix ! Vive la République ! En les regardant je frémissais d’un civisme religieux et solennel.

Deux heures plus tard, on voyait arriver au pont de Grenelle, du côté de Paris, une autre file de jeunes femmes du peuple, très proprement vêtues, raconte le Rappel, quelques-unes avec chapeau et robes de soie noire, précédées d’un drapeau que tenait d’une main ferme une grande et forte fille, taillée sur le patron d’Auguste Barbier. Plusieurs portaient des branches vertes. Devant elles une troupe de gamins chantaient le Chant du Départ.

« Où allez-vous ainsi ? » a demandé quelqu’un à une de ces vaillantes.

« À Versailles rejoindre nos maris ; ils vont fraterniser avec la troupe et faire sauter l’Assemblée. »

Les avant-postes ne les laissèrent point traverser les lignes et les manifestantes rentrèrent chez elles, harassées sans doute : on a fait à Versailles gorge chaude de ces incidents. Le surlendemain les dames de la capitale rurale, les générales, colonelles, lieutenantes, préfètes et sous-préfètes, les épouses de Messieurs de l’Assemblée insultaient les garde nationaux qu’on faisait défiler devant elles, prisonniers, les mains liées derrière le dos ; de leur éventail mignon, elles les souffletaient, et dans les figures pâles et sanglantes, elle assénaient des coups d’ombrelles.

À mesure que s’échauffe la bataille entre Paris et Versailles plus nombreuses sont les femmes qui prennent part à la lutte. Plusieurs ont ramassé le fusil de leur mari tué, de leur frère ou de leur amant. La plupart des cantinières font le coup de feu à l’occasion. Quelques filles se sont déguisées en hommes et combattent toujours à l’avant-garde. Mais personne n’a songé à reprendre l’idée mise en avant par M. Félix Belly, pendant le premier siège de Paris, la création de bataillons féminins sous le nom d’Amazones de la Seine, avec un brillant costume et des carabines-joujoux. L’idée n’était soutenable, elle n’était même décente, que les femmes se seraient enrôlées dans ces compagnies poussées par le plus pur et le plus ardent patriotisme. Or le patriotisme, monté à ce degré, a fait oublier les faiblesses et les convenances ordinaires du sexe, oublier surtout les oripeaux du costume. Les femmes qui ont combattu derrière les barricades de Neuilly partent avec leurs maris et voisins, dans leur robe de tous les jours avec ou sans coiffure, comme si elles allaient chez le boulanger. Les femmes n’ont le droit d’aller à la bataille que si elles ont la passion du droit et cette passion seule. Une vaillante femme, qui a quitté le repos de sa province pour partager le danger de ses amis, mais qui ne combat encore qu’avec la plume, Madame André Léo, a, l’autre jour, noblement, parlé aux femmes :

Il ne s’agit plus aujourd’hui de la défense nationale. Le champ de bataille s’est agrandi, il s’agit de défense humanitaire, des droits de la Liberté. Maintenant le sort du droit en ce monde est lié au sort de Paris. Maintenant le concours des femmes devient nécessaire. À elles de donner le signal d’un de ces élans sublimes qui emportent toute hésitation et toute résistance. On les voit anxieuses, enthousiastes, ardentes, l’âme attachée aux péripéties du combat, l’œil plus rempli de feu que de larmes, se donner tout entières — les femmes du peuple surtout — à la grande cause de Paris. Qu’elles entrent donc d’action dans la lutte autant qu’elles y sont de cœur. Plusieurs le désirent, plusieurs le peuvent. Louise Michel, Mme Eudes, Mme Rochebrune, bien d’autres ont déjà donné l’exemple. Elles font l’orgueil et l’admiration de leurs frères d’armes dont elles doublent l’ardeur. Quand les filles, les femmes, les mères combattent à côté de leur fils, de leurs maris, de leurs pères, Paris n’aura plus la passion de la liberté, il en aura le délire.

Nombreux sont ceux que, chaque matin, une femme embrasse plus tendrement, car, le soir, il pourra être tué, l’objet de tant de soucis et d’affection. Le caractère se trempe, le moral se transforme sans même qu’on s’en doute. Et nombreuses sont les héroïnes immergées dans le peuple, qui ne se savent pas dignes d’admiration, et qui ne le sauront jamais.

Mardi 9 mai.

Le 30 avril dernier, à la réélection générale des municipalités par toute la France, les mauvais citoyens, les républicains, voulons-nous dire, ont obtenu un étonnant succès. Les élections complémentaires du 7 mai leur ont été encore plus favorables, si possible. Le gouvernement de Versailles avait cassé les élections de Lyon par trop républicaines, Lyon a réélu des républicains radicaux. À Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Limoges, au Havre, à Montpellier, à Clermont, à Lille, à Saint-Étienne — inutile de pousser plus loin la nomenclature — radicaux ou modérés, tous républicains ont passé.

C’est un événement considérable et d’un heureux présage pour l’avenir. Après tant de malheurs, au milieu de toutes nos calamités, un incident favorable nous étonne, une heureuse nouvelle nous déconcerte.

Le succès de la République dans les villes de France a donné une plus forte impulsion à l’idée d’un arbitrage des conseils municipaux intervenant dans notre guerre civile pour y mettre fin. Entre Paris révolutionnaire et la province plébiscitaire, que les grandes villes dans lesquelles domine la République radicale, que les villes moindres vouées à la République modérée, interposent leur arbitrage ! Tôt ou tard, les campagnards emboîtent le pas derrière les gens de leur chef-lieu qui ont eux-mêmes emboîté derrière Paris. Il ne serait donc que raisonnable et sensé de prendre les villes comme centre du mouvement de notre corps politique.

Ce serait une effroyable catastrophe que l’écrasement de Paris par l’armée de l’obéissance passive, à côté de cette immense nécessité de l’arbitrage, toutes autres exigences ne sont qu’insignifiantes. Si les villes ne peuvent plus prendre fait et cause pour Paris, comme la malheureuse Marseille l’avait essayé, comme Toulouse, Limoges et Lyon l’ont essayé, il faut que ces villes et toutes leurs sœurs imposent au moins la paix et la solution pacifique de l’immense problème des franchises communales.

Dès le lendemain de l’attaque par les Versaillais, Lille, la noble cité, avait donné l’exemple du bon sens, de la fraternité et de la justice. Dès le 5 avril, elle signait une délibération solennelle dont elle envoya copie au Président de l’Assemblée Nationale et au Chef du pouvoir exécutif de la République française :

… « S’élevant au-dessus des passions et des haines, si tout le monde consent à écouter la voix du patriotisme et de la raison, l’apaisement peut s’opérer, mais sous certaines conditions essentielles.

« Il faut, sans plus de retard, consacrer les vœux unanimes du pays par une loi municipale qui rende à toutes les communes, petites et grandes, le droit de choisir leur maire et par une loi électorale qui permettra aux villes d’échapper aux majorités rurales, et d’avoir, elles aussi, leur représentation.

« Il faut, en même temps, et par dessus tout, rechercher, au milieu de tous les désaccords, l’affirmation politique qui groupera le plus grand nombre de volontés communes : l’affirmation de la République. Menacer la République ou continuer à laisser planer des doutes sur la durée de son existence, ce serait tout remettre au hasard et jeter dans le pays de nouveaux brandons de discorde. Mais asseoir la République sur des bases inébranlables, c’est entrer dans la voie de concorde et de salut ; c’est assurer à la France, dans le présent comme dans l’avenir, l’ordre et la liberté. »

Ni M. Thiers ni l’Assemblée n’ayant daigné écouter ces paroles si modérées, si justes, si sensées, le Conseil municipal de Lille à sa réélection décida :

« Qu’il y avait lieu de se mettre dès à présent en rapport avec les conseils élus dans les grandes villes de France, afin de provoquer une action pour arrêter l’effusion du sang entre Paris et Versailles et poser entre les belligérants les bases de la pacification.

Cette idée d’action collective des municipalités de France pour la terminaison de la guerre civile couvait déjà dans les esprits, étant d’un bon sens qui s’impose : elle fut aussitôt adoptée, et nous apprenons la naissance du Congrès de la Ligue des Villes dont les délégués sont convoqués à Bordeaux, sous le programme suivant :

« Un congrès des délégués des Villes de France est convoqué dans le but de délibérer sur les mesures les plus propres à terminer la guerre civile, assurer les franchises municipales et constituer la République…

« Chaque ville enverra un délégué par 20 000 habitants… afin de prévenir tout objection à la légalité de ses assemblées, le Congrès conservera le caractère de réunion privée. Nul n’y sera admis que ses membres, les représentants de la presse et autres personnes invitées par le bureau. »

— Qu’en sortira-t-il ?

Mercredi, 10 mai.

Dans sa séance d’hier, la Commune a décidé :

De réclamer la démission des membres actuels du Comité de Salut Public ;

De nommer un délégué civil à la guerre qui sera assisté de la commission militaire actuelle, laquelle se mettra immédiatement en permanence ;

De ne plus se réunir que trois fois par semaine, sauf les cas d’urgence, le Comité de Salut Public restant en permanence à l’Hôtel de Ville. Et de se retirer dans les mairies respectives.

Tous ces changements dans l’intérieur du Gouvernement nous inquiètent : quand le malade s’agite incessamment sur sa couche, c’est que la fièvre augmente en intensité. Nous comprenons que tout est chambardé à la Commune et qu’elle abdique entre les mains d’un nouveau Comité de Salut Public, d’un nouveau Ministre de la Guerre, et tout spécialement entre les mains de l’ancien Comité Central qui reparaît officiellement en scène.

Depuis quelque temps, on entendait dire que le Comité Central n’avait pas réellement abdiqué ses pouvoirs après les élections du 20 mars ; et que, fort de son influence presqu’exclusive sur la garde nationale, il ne s’est pas gêné pour critiquer, et souvent à bon droit, les agissements de la Commune, qu’il a fait ses représentations directes, suivies d’intervention, et aujourd’hui, parait-il, le char de notre pauvre République est traîné par deux attelages et deux cochers, l’un tirant à hue et l’autre à dia. — Rossel, le ministre de la guerre, a donné peut-être sa démission définitive ; il proteste quand il est à bout de forces, tous ses actes étant entravés par le Comité Central.

La confusion est peut-être au comble depuis que ce Comité Central a été installé en plein Gouvernement par une lubie du Comité de Salut Public, qui a profité des terribles pouvoirs à lui confiés pour improviser une grosse modification sans en prévenir ses collègues. Tout d’un coup, le centre de gravité s’est trouvé changé, il n’était plus dans le Comité de Salut Public, ni dans le délégué à la guerre, ni dans la Commune, il était replacé dans le Comité Central, toujours aussi obscur et anonyme que jamais. Le Comité Central était investi soudain de toute la partie administrative de la guerre… Mais toute la partie administrative de la guerre, cela peut fort bien passer actuellement pour la conduite entière et directe de la guerre…

Jourde, le délégué aux finances, raconte qu’il vient d’être sommé en quelque sorte de remettre l’argent des dépenses militaires à des hommes qu’il ne connaît pas.

Avrial, directeur de l’artillerie, dit s’être trouvé tout à coup en présence d’un Comité d’artillerie qu’il ne connaissait pas. « J’ai eu toutes les peines du monde à le mettre à la porte, et aujourd’hui, il va revenir ».

Johannard raconte que ces membres du Comité Central ont tout aussitôt revêtu les insignes de membres de l’Hôtel de Ville, sauf de légères différences, et, quand ils passent, on leur crie : « Vivre la Commune ! » « Les quelques employés que j’avais sous ma direction, m’ont quitté pour un instant, disaient-ils, ils ne sont pas revenus, ils délibèrent avec le Comité Central… »

Varlin communique de son côté que quatre délégués du Comité Central sont arrivés à l’intendance pour lui annoncer qu’ils venaient se partager ses attributions et qu’il eût à leur remettre ses pouvoirs et s’en aller…

Tout cela nous inquiète fort. Nous ne regardons du côté de l’Hôtel de Ville que les sourcils froncés, que le front plissé. Nous craignons que dans cette lutte de maladresses entre les Gouvernements de Paris et de Versailles, ce soit la malheureuse Commune, doublée du Comité Central, qui parachève la plus grosse sottise. Au moins l’Assemblée de Versailles a-t-elle abdiqué tous ses pouvoirs entre les mains de M. Thiers et n’entend les reprendre que le lendemain de sa victoire. — Nos gardes nationaux se battent pour la Commune avec une constance inattendue, avec une bravoure étonnante… Les rues ne furent jamais plus tranquilles, plusieurs services, quelques mairies fonctionnent d’une manière vraiment satisfaisante… Mais c’est la direction qui, après avoir été médiocre dès l’origine, se détraque maintenant tout à fait ; c’est une voie d’eau qui s’ouvre dans le flanc du navire >

Nous autres, simples citoyens, qui ignorons les mystères des coulisses, et ne voyons le spectacle que du parterre, nous ne prenons parti ni pour le Comité Central contre la Commune, ni pour telles et telles individualités contre telles autres. Nous ne récriminons contre personne ; mais nous somme d’avis qu’une Dictature n’a pas la permission d’être maladroite ; dans une crise aussi terrible, quand la patrie, et plus que la patrie, quand l’idée est en danger, il ne devrait plus y avoir aucune mesquine préoccupation. Nous répétons les paroles que ce brave et honnête Delescluze adressait à ses collègues de la Commune : « Déposez aujourd’hui toutes vos haines ; il faut que vous sauviez le pays ! »

Mercredi, 10 mai.

Dans nos écoles, le seul jeu qui soit en faveur, celui qui a supplanté tous les autres sans distinctions, c’est celui de la Guerre civile. On élève et on enlève des barricades montées sur des éminences qu’on appelle Montretout, Châtillon ou le Mont Valérien : on bombarde Paris de coups de pierre ou de mottes de terre.

En passant, nous entendons un Rossel et un Mac-Mahon faire leurs petits arrangements : « Demain, grande bataille après la classe. Tu seras l’Exécutif, et moi je te rosserai. »

Quand on peut s’arracher par extraordinaire aux préoccupations multiples qui encombrent nos esprits dans le tourbillon qui nous emporte, lorsque surgit une vision fugitive du monde et de nous-mêmes, nous regardons avec étonnement les nuages blancs dans les cieux azurés : « Tiens ! les hirondelles sont revenues. Le saviez-vous ? Comme les cytises seraient beaux si on avait le temps ! Et par delà les touffes vertes des marronniers diaprés de blanc et de rose apparaissent des fumées… Sont-ce là les batteries des Hautes-Bruyères ou du Moulin-Saquet ? À travers le babil des moineaux joyeux, on distingue le crépitement des mitrailleuses lointaines et la sourde note des fusillades.

Mercredi, 10 mai.

Le Congrès des villes de France donne aux gens de bien quelque espoir de mettre un terme aux meurtres et aux assassinats… Cela met en rage le vieux catarrheux Baze, qui vient dénoncer la chose à l’indignation de l’Assemblée.

«…Il s’est formé une association sur plusieurs points du territoire, une ligue comme elle s’appelle, rivale de cette assemblée, une fédération dont le but est de lutter contre vous et de vous renverser… La ville de Bordeaux est entrée dans cette voie plus avant que les autres, ses journaux proclament la République comme indiscutable… Contre cette secte, il faut que la Chambre proteste de toutes ses forces… La secte entend que l’armée soit exclue des villes, que la Garde nationale élise tous ses chefs… Le Congrès nommerait des délégués pour se mettre en relation avec la Commune de Paris, en même temps qu’une députation serait envoyée ici pour obtenir de Versailles, c’est ainsi qu’on désigne cette Assemblée, de mettre un terme à la guerre impie. Or, cette guerre, dont on vous impute la responsabilité, c’est à vous et à vous seuls qu’on demande d’y apporter un terme… Ces insultes vous sont adressées, à vous les représentants de la France, hommes éminents dans l’armée et la magistrature, princes de la science, qui ne représenteriez, à en croire ces fâcheux, que des intérêts ruraux, et cela au lendemain du jour où vous avez accordé les libertés municipales à la France aussi bien qu’à Paris… »

M. Baze demande donc au Gouvernement deux choses : tout d’abord de flétrir ces misérables qui osent vouloir arrêter l’effusion du sang français, et ensuite, pour le cas où ledit Congrès passerait de la menace à l’exécution, de réprimer les scélérats par l’éclair et la foudre. Picard, l’intègre et tant libéral ministre Picard, abonde, au nom de son patron, M. Thiers, dans la juste indignation du compère Baze : « Jamais, je le dis bien haut, tentative ne fut plus criminelle… Les prétendus républicains qui s’affilient à je ne sais quelle ligue sont des factieux… C’est en présence des étrangers qui foulent notre sol qu’ils s’attaquent à l’unité nationale… Le jour où les délégués des villes prétendraient se réunir en congrès, ils seraient des usurpateurs. Ils ne doivent donc trouver la moindre indulgence… Le gouvernement usera de tous les moyens en son pouvoir pour arrêter leurs menées, et si ces moyens ne suffisaient pas, vous lui en donneriez d’autres… Ils sont avertis : l’Assemblée les condamne et le Gouvernement veille ! » « Ces gens-là sont fous ! » s’écriait, il y a un mois déjà, le représentant Floquet, en donnant sa démission. Préparer la paix, c’est un attentat ; parler de conciliation, c’est un forfait. Réfléchissez donc à cette effrayante possibilité : Si les infâmes pacificateurs réussissaient !

On croyait la gauche disparue dans le naufrage, coulée au fond de la mer, — mais voici tout d’un coup un député de Paris dont la tête surgit au-dessus des eaux, M. Quinet ; il reparaît même accompagné du citoyen Tolain, une des notabilités de l’Internationale… « Quinet, salut ! Savez-vous ce qu’est devenu notre pauvre ami Louis Blanc ? »

Quinet ne répond pas. Il s’adresse à l’Assemblée avec une politesse exquise. Il lui fait des remontrances avec une modération vraiment excessive. « Les villes, dit-il, ne sont pas représentées. On sait que les villes ont toujours combattu l’Empire. Le gouvernement bonapartiste s’est donc acharné à neutraliser leur influence, pendant vingt années de sa toute-puissance, et il a savamment travaillé. Les quartiers ont été fantasquement découpés en bandes et lanières ; ici, on a fait entrer la campagne dans la ville, là on a rejeté la ville dans la campagne. Cette malhonnête politique fait encore loi aujourdhui. » M. Quinet ne méconnaît pas le droit des campagnes, il demande seulement que leur vote ne submerge pas celui des villes et qu’on rende aux principaux organes de la civilisation française le droit de se produire dans la représentation de tous. M. Quinet, l’historien des Révolutions d’Italie, a savamment constaté que les villes ne sont pas seulement des lieux où sont parqués un certain nombre d’habitants ; elles ont des intérêts particuliers, des traditions, une histoire, elles sont avant tout des personnes civiles, des unités vivantes, formant des éléments spéciaux ; si on les efface de la carte politique, un vide se montre à tous les yeux, le suffrage universel en est profondément altéré. Le respect de la personnalité des villes existe chez tous les peuples qui ont une forte vie municipale, l’Angleterre, le Wurtemberg, la Suède, les États-Unis, l’Espagne. Il demande à l’Assemblée de reconnaître que le suffrage universel était susceptible de progrès et qu’après être resté immobile pendant vingt-trois ans, il était bien temps qu’il fît un pas. MM. Quinet et Tolain proposaient donc qu’on attribuât aux villes un droit de représentation par groupe de 35 000 habitants.

M. Victor Lefranc, un député de la gauche, a répliqué avec hauteur : « La proposition Quinet et Tolain est la consécration d’une politique criminelle. Je ne comprends pas que nous perdions tant de temps sur cette proposition d’améliorer le suffrage universel, quand je vois de quelle façon audacieuse il est attaqué, au nom même de la République, par cette Ligue dont on vous a révélé l’existence… Le pays tourmenté ne sait pas au juste où est le vrai, et c’est un républicain convaincu qui vous parle ainsi, un républicain qui ne veut de la République que lorsqu’elle aura été acceptée tant par les campagnes que par les villes… Bravos, applaudissements ! 509 voix contre 23 ont donné raison à M. Lefranc contre M. Quinet.

M. Thiers a félicité ce républicain convaincu qui ne veut de la République qu’après la conversion des derniers plébiscitaires. Les habiles qui voient se lever le vent disaient en allumant leurs cigares : « M. Victor Lefranc a prononcé son Discours-Ministre. »

Vendredi, 10 mai.

Le Gaulois de Versailles constate que, dans les cinq dernières semaines, Paris a perdu une moyenne de trois mille hommes tous les huit jours, de trois cent cinquante à quatre cents par vingt-quatre heures. En tout les fédérés auraient vu leurs rangs se dégarnir de huit mille prisonniers et d’environ six mille tués et blessés.

Admettons que Le Gaulois dise vrai. Cela veut dire que le Gouvernement de Versailles est responsable envers cinq ou six mille familles de tués et blessés, sans compter les autres. Ils sont six cents membres de l’Assemblée à Versailles. Chacun peut se vanter d’avoir en cinq semaines tué ou gâté dix hommes dans la force de l’âge, dix habitants de la cité la plus intelligente et la plus industrieuse du monde.

— « Bah ! répondait à la députation des Francs-Maçons, M. Thiers, en se caressant la mâchoire du pouce et de l’index de la main gauche, et en lançant son bras droit dans l’espace : Bah ! pour quelques hommes qui seront tués ! »

11 mai.

Je me rappelle fort bien qu’il y a une dizaine d’années, il s’éleva dans le peuple un long et persistant murmure, un de ces murmures que la police n’étouffe qu’à grand’peine. On se racontait qu’un homme s’était endormi dans une des chapelles de l’église Saint-Laurent, qu’au soir, il y avait été enfermé par mégarde, et que, la nuit, il entendit avec horreur des trépignements dans les caveaux, des cris de femmes, des gémissements affreux. L’homme affirmait qu’un meurtre avait été commis cette nuit-là… On accusait le curé de Saint-Laurent et un de ses vicaires… Mais on mit en prison les propagateurs de fausses nouvelles, et peu à peu le silence se fît sur l’incident. Cependant il n’avait pas été oublié. Il revient en mémoire à propos de certains scandales qui se seraient produits dans la sacristie de Batignolles. Aujourd’hui le nom de l’église Saint-Laurent est de nouveau dans toutes les bouches. L’histoire est romanesque, donc elle est pour le peuple la vérité vraie. Mais il n’y a pas que le peuple pour y croire, des bourgeois de sens rassis qui ont été voir les caveaux me disent être convaincus de la réalité des crimes. N’étant pas médecin, mon opinion ne pouvant être d’aucun poids, ni pour ni contre, je me suis abstenu de la formuler, même intérieurement, et je me borne à consigner le récit donné, le 10 mai, par le Réveil des Peuples.

« Après les instruments de torture, les séquestrations du couvent de Picpus, voici les caves de l’église Saint-Laurent.

« Aux pieds de la vierge qui tient l’enfant Jésus entre ses bras, sous l’autel privilégié est un souterrain. L’entrée, cachée par un tapis, obstruée par une table mal scellée, a été découverte après le 18 mars. La dalle a été enlevée, on a descendu les quelques marches qui conduisent au souterrain.

« Dans cette cave demi-circulaire, des ossements humains dégagent une odeur putride. On trébuche, on heurte des crânes, des tibias, des os de toute nature.

« Les lampes des hommes qui fouillent et cherchent encore nous permettent de voir les cadavres qu’on a découverts.

« Ils sont là quatorze. Quatorze squelettes de femmes alignés, se touchant. Les cadavres n’ont pas été ensevelis ; aucun cercueil, aucun bois, aucune ferrure.

« Les médecins qui les ont vus font remonter la mort à dix ou quinze ans au plus.

« Ces femmes étaient jeunes : un peigne, une chevelure blonde ont été trouvés. Elles ont toutes la même attitude : les mains sont rapprochées sur le ventre : elles ont du être liées. Les membres inférieurs sont rapprochés comme par un mouvement convulsif, les crânes sont retournés par un effort violent des muscles du cou, les bouches sont ouvertes, grimaçantes de la dernière convulsion de l’agonie.

L’une d’elles, la plus grande, a la bouche pleine de terre : son dernier cri a été étouffé.

« Au centre, un cadavre est tourné différemment : la tête est séparée du tronc.

« Tout n’est pas encore découvert : on creuse. Les fouilles amèneront d’autres découvertes. Nous avons vu des ossements à demi enfouis que l’on dégage et qui vont augmenter le nombre des cadavres trouvés d’abord.

« Étienne Carjat a fait à l’aide de la lumière électrique la reproduction photographiée de ce lieu funèbre : ceux qui n’auront pu voir par eux mêmes les faits que nous racontons pourront ainsi se convaincre que nous n’exagérons rien.

« Le curé de Saint-Laurent et ses vicaires sont en fuite.

« Le crime est là, flagrant. Ces malheureuses ont subi toutes les tortures, victimes de tous les crimes, enterrées vivantes, mortes souillées.

« L’homme de Dieu au-dessus de ce sépulcre bénit les femmes qui viennent se prosterner auprès de la « Dame des Douleurs », console les mères dont les enfants râlent peut-être sous ses pieds.

« Ainsi donc, dans Paris, sous ce voile de la religion, d’un côté on pratiquait des avortements, on séquestrait ; de l’autre, on violait, on tuait.

« Les investigations du peuple ne s’arrêteront pas là. Il veut savoir, il saura ce que devenaient les épouses, les mères, les filles livrées aux prêtres.

Les vierges, les anges, les Jésus cachent des crimes. Le peuple sera le justicier. Il tue le catholicisme en dévoilant ses crimes.

11 mai.

Ce matin notre vieille bonne m’est arrivée, colère et effarée : « Les fournisseurs m’ont dit dans le quartier que ces brigands de la Commune vont vider le Mont-de-Piété, vendre tout ce qu’il y a pour se faire quelque argent, et qu’ils vont voler comme cela et les bons riches qui ont prêté leur argent et les pauvres gens comme moi qui ont emprunté sur gage. J’y ai une montre, un bracelet, un collier de quand j’étais riche, ça vaut trois cents francs au moins, ils vont me les vendre pour trente ! » Madame Catherine a été riche un jour, et, par conséquent se croit obligée de prendre le parti de Versailles contre la Commune. J’ai expliqué à la bonne femme ce qui en était, mais ne l’ai tranquillisée qu’à demi, elle tenait à sa mauvaise humeur contre ces brigands ! C’est chose admirable de voir comment l’ignorance aidant les calomnies, les mesures les plus raisonnables et les mieux intentionnées peuvent être travesties en leur contraire. S’il est un décret auquel la Commune devait attacher le plus d’importance, après toutefois l’arrêté relatif aux loyers, c’est celui par lequel elle prononçait la liquidation ultérieure du Mont-de-Piété et le dégagement gratuit des objets engagés pour une somme non supérieure à vingt francs. Pour indemniser les prêteurs et consacrer au rachat cent mille francs par semaine, quinze mille francs par jour — ce n’est pas une bagatelle — et Catherine est furieuse parce qu’elle n’avait pas compris le premier mot de l’affaire, et malgré toutes mes explications, elle marmotte encore entre ses dents.

Pour montrer combien sont absurdes nos institutions actuelles de charité sociale, une autre génération choisira l’exemple de nos Monts-de-Piété, dénomination grotesque, qui couvre la sottise et l’usure sous le manteau de la religion. De tous les Monts-de-Piété du monde civilisé, il en est peu plus consciencieusement absurdes et fonctionnant plus gauchement, plus maladroitement et plus lourdement. Il lui est interdit de posséder un capital en propre-obligation, par conséquent, d’emprunter pour prêter, et de faire payer au porteur double commission, sans préjudice de la troisième commission qu’il faut en dernier lieu payer aux commissionnaires près le Mont-de-Piété.

À l’instar de tous les usuriers, le Mont-de-Piété n’a pas d’argent à lui, il n’a que l’argent que consentent à lui prêter les caisses d’épargne, l’administration des Hospices, les bureaux de bienfaisance, la Société du Prince Impérial et des rentiers philanthropes. Et les intérêts que perçoit le Mont-de-Piété de ses prêts usuraires, au lieu de les garder pour lui, et de se constituer peu à peu un capital qu’il pourrait prêter ensuite gratis, ou à un taux modéré, il est tenu de les verser à l’administration des hospices. En faisant de l’usure, le Mont-de-Piété appauvrit les pauvres, mais il a une excuse, c’est pour soulager les pauvres. Et il y a ceci de particulier dans sa manière de procéder : c’est que plus le prêt est faible et plus tôt il doit être remboursé, plus est considérable l’intérêt exigé, qui dans les cas extrêmes monte à 14 ou 15 % : en d’autres termes, les conditions sont d’autant plus usuraires que l’emprunteur est plus pauvre, que les besoins sont plus pressants et que les risques sont moindres. Le gage, c’est la raison même de la sacro-sainte institution : sans gages pas de Mont-de-Piété ; les gages du riche dépassant ce qu’on appelle les « Quatre chiffres », soit mille francs : bijoux et fourrures, diamants, obtiennent un prêt des deux tiers environ de leur valeur marchande. Mais les gages du pauvre, linge, matelas, robes, couvertures, instruments de travail, n’obtiennent que le cinquième tout au plus de leur valeur marchande. Ce n’est pas à dire que le Mont-de-Piété gagne gros par ces derniers objets, au contraire. La place précieuse qu’occupent tous ces effets encombrants, les frais de magasinage, d’écriture et de personnel sont tels que l’établissement économiserait plus des trois quarts de ses frais en repoussant systématiquement le gage pour toute valeur inférieure à cent francs, le gage étant avantageusement remplacé par un certificat d’honorabilité et de bonne conduite, délivré à l’emprunteur par la Mairie de son arrondissement. Pour les objets mis en dépôt par des commerçants, pour des sommes supérieures à cent francs — c’est la grande ressource des négociants — il n’y aurait qu’à substituer au Mont-de-Piété les docks prenant livraison des marchandises, contre avance des deux tiers ou trois quarts de leur valeur, et faisant ensuite circuler dans les marchés les warrants, ou bons représentatifs des marchandises, jusqu’à ce qu’elles trouvent preneur. Tout cela est d’une simplicité élémentaire, il y a des vingt et des quarante ans qu’on propose des réformes de ce genre aux diverses administrations de nos Monts-de-Piété, mais elles n’ont jamais voulu rien écouter. Il faut qu’une Commune de Paris surgisse tout-à-coup pour ordonner la réforme radicale et définitive : la liquidation.

Un dernier trait au tableau d’une de nos plus importantes institutions de charité religieuse et officielle, fonctionnant au profit des misérables et nécessiteux de Paris, c’est que les principaux employés jouissent de superbes traitements. Le Directeur ne perçoit pas moins de vingt mille francs par an, un peu moins que son collègue de l’Assistance publique. Après avoir écouté un très bon rapport, signé par la Commission du travail et de l’échange, Léo Franckel, président, ouvrier autrichien élevé dans l’école Lassalle, Malon, Chatrin, Seraillet, Longuet, Theiss, la Commune a consacré deux ou trois séances à cette importante question du Mont-de-Piété. Elle a fini par décider le remboursement de tous les objets engagés au-dessous de vingt francs. Pour les instruments de travail dépassant ce chiffre, il sera pris ultérieurement une résolution. La mesure ne s’applique pas aux objets d’or ou d’argent. Plus de huit cent mille articles devront être rendus à leurs anciens possesseurs. Sur les huit cent mille remerciements qu’on devra à la Commune, il y en aura sans doute quelques-uns de sincères.

11 mai.

Encore une tentative d’apaisement auprès de l’Assemblée qui l’a repoussée avec insulte.

Il s’était formé, entre autres comités analogues, une Commission de conciliation du Commerce, de l’Industrie et du Travail. Cent sept groupes de corporations, de métiers, de chambres syndicales de professions diverses, Unions de crédit et associations coopératives, qui cette fois encore ont affirmé leur rôle pacificateur dans les questions sociales, travaillaient depuis un mois environ à rechercher les moyens de mettre un terme à l’horrible conflit qui ensanglante et déshonore la France. À la suite d’une étude attentive des dispositions manifestées dans l’un et l’autre camp, leurs délégués ont conclu que les causes principales de la querelle se réduisent aux deux suivantes :

1° Défiances suscitées dans Paris touchant le maintien de la République par l’attitude qu’ont prise diverses fractions de l’Assemblée ;

2° Vœu formel exprimé et affirmé par Paris de reconquérir ses franchises municipales, ou même son autonomie communale pleinement indépendante.

Ils pensèrent que, si on le voulait bien de part et d’autre, rien ne serait plus facile que d’arriver à une transaction… Certainement, si on le voulait !

Ils se présentèrent donc devant M. Thiers, eurent une entrevue avec lui qu’ils ont ainsi résumée :

« Paris, séparé de sa banlieue, serait déclaré former non seulement une commune, mais un département spécial. Le conseil communal de Paris se trouverait ainsi converti en Conseil général de département, et ses attributions seraient élargies ;

« La garde nationale demeurerait chargée du service de la cité, la solde serait maintenue jusqu’à la reprise du travail ;

« L’armée régulière n’entrerait pas dans Paris, mais il lui serait fait remise des forts jusqu’à la réorganisation de l’armée sur le principe que la conscription est abolie, et que tout citoyen est soldat ;

« Afin de marquer son désintéressement et sa loyauté, la Commune se dissoudrait. Les nouvelles élections seraient faites sous la direction du comité de conciliation… et conformément à la dernière loi municipale votée par l’Assemblée. »

Ce projet, dont il était question dans les journaux depuis plusieurs jours, ne nous plaisait qu’à demi : il nous semblait trop sacrifier la Commune, et peu pratique parce qu’il n’était pas suffisamment équitable. En définitive il ne disait pas autre chose que ceci : Pour montrer son désintéressement, la Commune va loyalement se suicider, l’Assemblée restera triomphante, et, pour qu’elle n’ait à revenir sur aucune de ses décisions, la géographie et l’organisation administrative de la France seront modifiées.

Selon nous, le plus pratique est ce qu’il y a de plus équitable. La Commune et l’Assemblée sont en guerre. Or, la guerre civile est un crime dont les deux belligérants sont également coupables. Il ne s’agit pas de savoir qui de la Commune ou de l’Assemblée a commencé les hostilités, quel droit est supérieur, celui de la légalité ou celui de la bonne foi, celui de la collectivité nationale ou celui de la municipalité fragmentaire, celui des anciennes ou celui des nouvelles élections… Ces questions, on les traite depuis longtemps à coups de canon. Coupables l’une et l’autre de guerre civile quand il existe un suffrage universel, que l’une et l’autre se dissolvent, et qu’une élection nouvelle juge le différend. Parmi les députés à nommer, tant par Paris que par le reste de la France, une commission arbitrale sera instituée, à laquelle tous pouvoirs seront donnés pour juger souverainement du différend. Puisqu’il y a procès il ne peut appartenir à aucune des parties de se faire justice elle-même, c’est un tiers désintéressé ou plutôt c’est un ami commun qui doit prononcer la sentence et redresser les torts réciproques.

Le syndicat du Commerce, de l’industrie et du Travail avait donc porté à M. Thiers des propositions beaucoup trop défavorables à la Commune, nous semble-t-il. Elle les communiqua au public en exprimant l’espoir que le chef du pouvoir exécutif les accepterait peut-être en tout ou en partie.

Là-dessus, interpellation au Gouvernement par un fougueux de l’Assemblée, M. Mortimer Ternaux, des châles Ternaux, un bourgeois courtaud, rougeaud, qui croit se donner des lettres de noblesse en vilipendant la Révolution qui l’a enrichi. Aux injures qu’il a prodiguées à Robespierre, à son aigreur contre Saint-Just, l’ex-boutiquier se croit digne d’être un Montmorency, un Dreux-Brézé ou un Rohan-Chabot. M. Ternaux n’a pas douté un instant que la conversation qui a eu lieu entre ces messieurs et le Chef du pouvoir exécutif n’ait été indignement tronquée et défigurée par ces Messieurs, mais il désire qu’un démenti formel parte de cette tribune, et montre de quelle manière les gens qui de près ou de loin appartiennent à la Commune prétendent honorer la vérité.

M. Thiers, qui a berné évidemment les délégués du Syndicat, a répondu par un faux-fuyant : « Nous répliquons par des faits. Quand notre armée ouvre la tranchée à 300 mètres de Paris, cela ne signifie pas que nous ne voulons pas y entrer. Ce document ne mérite donc pas d’attirer l’attention de l’Assemblée. »

Mais le marchand de laine est tenace. Par deux fois, il est revenu à la charge, sollicitant qu’un démenti solennel soit donné à ces indignes calomnies, devant la France. Oui, devant la France !

M. Thiers, pris en flagrant délit, n’avait pu nier. Il sétait rejeté sur la tranchée : Puisque nous allons tuer Paris à bout portant, que vous faut-il encore ? Mais l’Assemblée persiste.

Alors se présente Picard, le cynique Picard, affectant un redoublement de frivolité : Qu’importent ces paroles qu’on jette au vent ? Voici des faits, des faits !

« Les faits, s’écrie le Rappel, ce sont les 82 pièces de 30 en batterie à Montretout, les plus effroyables qui aient été jamais mises en position au dire du Times. Les faits ? c’est Neuilly, c’est Passy, ce sont les Ternes et les Champs-Elysées, Issy, Vaugirard, Vanves en feu et en ruines. Les faits ? ce sont les blessés qui emplissent les ambulances, les cadavres dans les fossés. Si ces preuves ne suffisent pas à l’Assemblée, on lui en donnera d’autres ! »

Néanmoins, l’Assemblée a partagé le dépit du bourgeois gentilhomme, elle a montré sa vexation que son Général en chef, que le bourreau de Paris en expectative fût coupable de la faiblesse d’écouter ou de paraître écouter quelques paroles de conciliation et de laisser quelque petite porte entrebâillée à l’espérance.

Les délégués de l’Union des Syndicats protestent :

« Nous savions les risques que l’on court à intervenir entre les furies de la guerre civile… Entre deux forces qui luttent sans même vouloir se connaître, entre l’Assemblée et la Commune qui s’entre-répudient, nous avions pensé que l’intermédiaire naturel, le seul que l’une ni l’autre ne pussent désavouer, c’était la population parisienne… En attendant le jour où la violence fera place à la justice, nous acceptons tristement et fièrement la situation qui nous est faite, laissant l’injure à qui nous accuse, et nous bornant à affirmer sur notre honneur, qui n’a jamais failli, la scrupuleuse exactitude de notre rapport. »

Au moins, si le confortable Mortimer Ternaux, si gros, et de teint si fleuri, s’il allait, volontaire de l’ordre, accompagné de tous les engagés de l’Assemblée, prendre sa part des coups de bayonnette qui, nuit et jour, s’échangent dans les décombres de Neuilly, entre les soldats de la bourgeoisie et les champions du peuple !

L’Officiel de Versailles du 10 mai porte interdiction aux délégués des Conseils municipaux de se réunir à Bordeaux, car le Gouvernement, dit M. Thiers, trahirait l’Assemblée, la France et la civilisation s’il laissait se constituer, à côté du pouvoir régulier, issu du suffrage universel, les assises du Communisme et de la Rébellion !

Cela est écrit, cela est officiel, cela est un décret qui a maintenant force de loi. Celui-là qui veut s’interposer entre les belligérants est un rebelle, celui-là est un communiste, c’est-à-dire un débauché, un brigand, un fainéant, un pillard qui avise au moyen d’empêcher trois cent mille Français de s’entretuer… Et ce Gouvernement qui parle ainsi se dit la personnification de la justice et du bon sens !

« À la bonne heure ! s’écrie le Paris-Journal.

« Que voulaient-ils donc, ces agitateurs tout à la fois effrontés et hypocrites ? Ils voulaient délibérer, juger, et, à la face du monde, dire qui est le factieux ou de Paris en délire ou de la France souveraine… Ces gens, se disant républicains, démocrates avec une impudence qui est de la naïveté ou du cynisme… voulaient l’émeute en permanence… faisant couler, minorité factieuse, le sang français pour la satisfaction inavouable de je ne sais quelles aspirations criminelles et enragées…

« Les villes républicaines… Qu’est-ce que cela, je vous prie ?… En décernant aux villes de France un brevet de civisme républicain, ils mentent à tous les principes sur lesquels ils prétendent appuyer leur foi et nient le suffrage universel…

« Grâce à Dieu, le Gouvernement a vu clair, au 21 octobre ; au 21 janvier, fusillade Ferry, Chaudey-Vinoy… si on avait eu quelque décision et quelque fermeté pour s’acquitter de terribles mais impérieux devoirs, on nous eût épargné nos humiliantes épreuves… Aujourd’hui, le Gouvernement comprend qu’en commettant une nouvelle faiblesse, il commettrait un crime. — C’est bien. »

C’est ainsi que parle la presse gouvernementale à la suite du Gouvernement. Tel est le langage, tels sont les sentiments. Cela s’enregistre à la honte de la France de 1871, façonnée par vingt années de bonapartisme, élevée sur les genoux de l’Eglise. Ce langage d’insulte, de mensonge et de provocation, cette haine basse, entêtée et cruelle, n’oseraient pas ainsi s’étaler au grand jour, si la France, prise dans la majorité de ses habitants, était assez morale ou assez intelligente pour avoir horreur de ces vilenies.

Néanmoins, il existe aussi en France une forte et saine minorité qui n’est pas complice de ces sauvageries, elle existe à Paris et dans les départements. Ce même Paris-Journal pousse un cri d’alarme : « L’état de la province… Encore un motif pour agir vite et vigoureusement… Si d’ici à quinze jours ou trois semaines l’ordre n’était pas rétabli, le Gouvernement se trouverait dans un sérieux embarras !

— « Il faut en finir. » C’est la conclusion générale à Versailles, c’est le Delenda Carthago de tous les discours, de toutes les conversations et de tous les articles. Il faut en finir et cela tout de suite… Autrement notre armée, notre administration, notre Assemblée elle-même pourraient chamberter, et tout cela pourrait finir par une victoire de la Commune — ou, ce qui est terrible à penser, pourrait amener une transaction équitable, l’appel au suffrage universel, et la nomination, par la France et Paris, de représentants nouveaux !

Un représentant de l’Algérie, honnête homme, vivement impressionné par la malice haineuse et entêtée du Chef du pouvoir exécutif, a donné sa démission au lendemain de la séance du 8 mai, « dans la douloureuse conviction que l’apaisement de la guerre civile est devenu impossible, malgré les aspirations des populations vers la conciliation ».

12 mai.

L’alimentation n’est pas la moindre affaire dans une ville assiégée. Nous en savons malheureusement quelque chose, nous qui avons passé naguère par les sinistres douleurs d’une infâme capitulation que nous avait imposée la famine, non moins que les lâches incapacités de Trochu. Cette fois-ci, les circonstances extraordinaires de l’investissement font que nous n’avons pas trop à nous plaindre. L’armée de Versailles fait ce qu’elle peut pour arrêter nos convois, mais heureusement, c’est-à-dire malheureusement, les Prussiens, qui nous investissent de l’autre côté, ont exigé sévèrement de M. Thiers que leurs communications restassent entièrement libres, et nous allons nous approvisionner sur leurs marchés ou plutôt aux mêmes marchés qu’eux. Nous avons eu quelques paniques au début, quand M. Thiers trompetait qu’il affamerait Paris, et déjà Le Gaulois, est-ce Le Gaulois ? et d’autres journaux de même farine racontaient qu’on faisait queue aux portes des boulangers et qu’on se donnait des coups de couteau devant les boucheries ; mais ces alarmes n’ont duré que quelques heures dans quelques quartiers. Aux Halles Centrales, les bancs sont restés approvisionnés de denrées de toute espèce : les verdures et légumes se vendent à des prix raisonnables. Il y a juste un mois, la Commune était en grand souci pour les approvisionnements de blé et déjà le ministre du Commerce, Parisel, annonçait qu’il serait fixé un prix maximum pour la vente des grains, maximum qui serait basé sur les prix cotés au moment de l’investissement. Mais il n’y a pas eu besoin de recourir à cette mesure extrême. — Actuellement nos réserves contiennent en bétail sur pied de quoi assurer l’alimentation de Paris pour quinze grands jours, pendant que de nouveaux arrivages comblent incessamment les vides faits par la consommation. La Commune inspire maintenant une telle confiance dans sa vitalité, et aussi dans sa probité, que les importateurs acceptent ses bons à échéance sans la moindre hésitation et les font circuler avec un très léger escompte.

Pour empêcher le renchérissement des viandes et denrées d’alimentation, la Commune ouvre ça et là des boucheries et boutiques municipales dans lesquelles les marchandises de première nécessité seront vendues avec une légère augmentation, seulement, sur le prix de revient, achat, magasinage, manutention. Le prix de la viande sur pied ne dépasse pas à la ville 1 fr. 90 le kilo ; aux étaux des bouchers, on ne la délivre qu’à 3 francs ou même 3 fr. 60. Il y a de la marge comme on voit. Pour des haricots de fort belle apparence, des pois cassés et autres légumes secs, j’ai constaté une différence d’un bon tiers entre les prix du magasin municipal et ceux de l’épicier à côté. On vend aussi des fromages. La Prairie du Xe s’avise même de vendre du lait condensé chaque matin, de 6 à 10 heures, au prix de 0  fr. 20 le demi-litre et de 0 fr. 40 le litre. Au XVIIe, on inaugure, sur le système dit des Bouillons Duval, un marché populaire, où la classe ouvrière trouvera, à des prix réputés exceptionnels, les objets d’alimentation les plus nécessaires.

Où allons-nous, grands dieux, où allons-nous ? Sur une pente fatale, nous glissons vers la Vie à Bon Marché par les soins et grâce à l’inquiète sollicitude de la Commune. Mais c’est l’abomination de la désolation, telle que l’ont prédits les prophètes de l’Économie politique. Le pire de tout cela, c’est que les nouveaux services fonctionnent immédiatement, facilement et sans tirage, comme si c’était une institution victorieuse. C’est à donner sa démission d’Économiste juré et patenté. Le peuple va de plus en plus nombreux aux nouvelles boutiques, il se borne à dire : « À la bonne heure ! » il ne disait pas toujours ça. Quant aux épiciers : je m’étonnerais bien si chacun d’eux n’ourdissait aujourd’hui son petit plan pour trahir Paris aux Versaillais !

12 mai.

Le fort d’Issy est fatal aux délégués de la guerre, à Rossel comme à Cluseret. À dix jours de distance, le même fait s’est reproduit et a été suivi des mêmes conséquences, une place absolument intenable a été abandonnée sans ordre supérieur, et le général en chef doit résigner ses pouvoirs.

Toute la journée du 8, les batteries versaillaises de Meudon, Brimborion, Fleury et du Moulin de Pierre s’étaient acharnées sur ce qui fut le fort d’Issy. Les artilleurs ne pouvaient tenir à leur poste, à peine si un coup de canon répondait par ci par là du fort ou des redoutes avancées. La garnison aux abois avait dès le matin décidé d’abandonner les lieux : elle profita de l’obscurité du soir pour s’échapper. La résolution ne fut prise cependant qu’après de violentes discussions, il y en eut qui restèrent un certain temps quand les autres étaient déjà partis, on parle aussi d’une panique.

Le mouvement de retraite n’échappa point aux Versaillais qui le guettaient ; et, parmi eux, quelques hommes résolus se sont glissés dans la place et ont arboré le drapeau tricolore au milieu des décombres.

Ce drapeau, le délégué Rossel regardant avec sa longue vue l’aperçoit et, tout aussitôt, emporté par la plus maladroite des colères, il fait placarder à dix mille exemplaires, sans même en avertir la Commune :

« Midi et demi. Le drapeau tricolore flotte sur le fort d’lssy, abandonné hier soir par la garnison ».

Rossel.

Rossel, général versaillais, n’eût pas libellé sa dépêche autrement. Du haut du château de Meudon, Thiers armé de ses jumelles aperçoit, lui aussi, le drapeau tricolore flottant sur Issy et, sans perdre un minute, il télégraphie à tous les préfets et sous-préfets de France que « le 38e de ligne vient d’occuper le fort d’Issy, après huit jours d’attaque seulement ».

Avant d’aller plus loin, M. Thiers nous permettra une petite rectification. Le fort d’Issy n’a pas été occupé après huit, mais après trente-cinq jours d’attaque. Il a été canonné depuis le 4 avril par les Versaillais, il l’avait été trois mois par les Prussiens. Les huit jours d’attaque, M. Thiers ne les fait partir sans doute que du moment où son noble lieutenant Leperche donna à la garnison un quart d’heure, quinze minutes et pas davantage, pour vider le fort, sous peine d’être passée au fil de l’épée.

MM. Thiers et Rossel avaient annoncé tous deux, l’un à la France, l’autre à Paris que le drapeau tricolore flottait sur Issy, quand quelques gardes nationaux se glissèrent à leur tour dans le fort et replantèrent à nouveau le drapeau rouge sur cette motte déserte. Les longues vues braquées n’y comprenaient plus rien et la Commune se hâta de faire annoncer aux mairies : « Il est faux que le drapeau tricolore flotte sur Issy, les Versaillais ne l’occupent pas et ne l’occuperont pas. La Commune vient de prendre les mesures énergiques que comporte la situation. »

C’était s’engager à la légère et promettre une chose qu’on ne peut pas tenir, car le lendemain matin, 10 mai, les Versaillais, rassurés sur les torpilles, occupèrent le fort, qu’on avait, dit Rossel, parlé sottement de faire sauter, « chose plus impossible que de le défendre. » En effet, on ne fait pas sauter un champ de terre. Du reste, voici l’état des lieux tel qu’il a été dressé par Le Français, journal de Versailles.

Nous avons visité aujourd’hui le fort d’Issy. Afin d’y pénétrer, nous sommes obligés de traverser tous les ouvrages, tous les retranchements construits par nos troupes, pour avancer jusqu’au cimetière d’abord, et pour contourner ensuite le fort, dans la direction de Vanves. Rien de ce qui a été dit sur des ravages subis par le fort d’Issy n’est exagéré. Bien avant d’y arriver, et dans la zone d’action de nos batteries, le sol est littéralement labouré par les obus ; quelques-uns n’ont pas éclaté, mais à chaque pas on heurte des fragments. Dans la partie du fort qui regarde nos batteries, les murailles sont hachées par les projectiles, la terre est éboulée, ce qui contraste singulièrement avec les façades tournées contre Paris qui sont presque intactes. Quelques obus trop longs ont seuls écorné la partie supérieure des remparts situés de ce coté. Les casernes n’existent plus ; bien des casemates qui paraissaient à l’abri de nos projectiles se sont éboulées sous le poids et le nombre de nos obus. Des poudrières ont sauté ; on peut encore constater les traces de leur explosion.

Toutes les embrasures de canons sont détruites ; les épaulements ne pouvaient plus abriter les artilleurs. Il fallait que les communeux fissent preuve d’une énergie véritable pour oser s’aventurer encore sur ce sol dégarni de tous abris et lancer contre nous de rares projectiles. À voir les éclats d’obus, les biscaïens, les culasses de boîtes à mitrailles qui jonchent la terre remuée en tous endroits, le nombre des projectiles lancés sur le fort d’Issy est incalculable.

S’il n’y avait eu que la perte du fort d’Issy, démoli pierre à pierre par un mois de bombardement, le malheur pour la Commune n’eût pas été extrême. Mais voici les complications :

Une demi-heure après avoir placardé sa nouvelle, Rossel prend son sabre et taille sa plume pour envoyer sa démission à ses collègues, et sa lettre, il en envoie immédiatement copie aux journaux du soir.

« Je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilité d’un commandement où tout le monde délibère et personne n’obéit… Le Comité central d’artillerie délibère et n’a rien prescrit… La Commune a délibéré et n’a rien résolu… Plus tard, le Comité central de la Fédération des gardes nationales est venu offrir presque impérieusement son concours à l’administration de la guerre… Le Comité délibère et n’a pas su agir…

« Hier, pendant que chacun devait être au travail ou au feu, les chefs de légion délibéraient pour substituer un nouveau système d’organisation à celui que j’avais adopté, afin de suppléer à l’imprévoyance de leur autorité, toujours mobile et mal obéie. Il résulta de leur conciliabule un projet au moment où il fallait des hommes et une déclaration de principes au moment où il fallait des actes… Mon indignation les ramena à d’autres pensées. Ils me promirent pour aujourd’hui une force organisée de 12 000 hommes pour marcher à l’ennemi. Ces hommes devaient être remis à 11 h. et demie. Il est 1 h. et ils ne sont pas prêts. Au lieu d’être 12 000, ils sont environ 7 000. Ce n’est pas du tout la même chose.

« Je ne suis pas homme à reculer devant la répression, et hier, pendant que les chefs de légion discutaient, le peloton d’exécution les attendait dans la cour. Mais je ne veux pas prendre seul l’initiative d’une mesure énergique, endosser seul l’odieux des exécutions qu’il faudrait faire pour tirer de ce chaos l’organisation, l’obéissance et la victoire…

« Encore, si j’étais protégé par la publicité de mes actes et de mon impuissance, je pourrais conserver mon mandat. Mais la Commune n’a pas eu le courage d’affronter la publicité. Deux fois déjà, malgré moi, vous avez voulu avoir le comité secret.

« Mon prédécesseur Cluseret a eu le tort de se débattre au milieu de cette situation absurde. Éclairé par son exemple, j’ai deux lignes à choisir : briser l’obstacle ou me retirer.

« Je ne briserai pas l’obstacle, car l’obstacle, c’est vous et votre faiblesse. Je ne veux pas attenter à la souveraineté.

« Je me retire, et j’ai l’honneur de vous demander une cellule à Mazas. »

Cette cellule, ses collègues se hâtèrent de la lui accorder, en le renvoyant devant une cour martiale. Mais, comme Rossel, se ravisant, ne se hâtait pas de se présenter au guichet de Mazas, le Comité de Salut public l’envoya quérir par son ami Gérardin. Le plaisant de la chose, c’est que Gérardin alla tout aussitôt prendre Rossel à son domicile, et bras dessus bras dessous, profitant de leur laissez-passer, ils s’échappèrent par une porte de Paris, sans laisser de leurs nouvelles.

On a naturellement prononcé le mot de trahison. Rossel et Gérardin se seraient enfuis à Versailles. L’accusation est absurde, il suffît de lire la lettre qui précède pour savoir de science certaine ce que nous ne soupçonnions que trop : le conflit de pouvoirs, les rivalités entre le Comité de Salut public, le Comité central, la majorité et les minorités de la Commune. Dans ce désordre et ce gâchis, pas besoin de trahison, certes, pour que notre Révolution tombe, s’effondre et s’engouffre. Ils sont dix à l’Hôtel-de-Ville qui sauraient, qui voudraient organiser, ils sont soixante-et-dix qui désorganisent tout aussitôt. Si quelque chose s’organise tout de même, c’est malgré les ignorants, les incapables et les médiocres qui lancent leurs ordres à tort et à travers ; l’organisation se fait d’elle-même en quelque sorte, toutes les masses se tassent et se classent, les multitudes se superposent fatalement suivant leurs densités spécifiques et se distribuent autour de leurs centres de gravité. Ah ! si Versailles nous en laissait le temps, ce serait un ordre admirable, certes, qui s’établirait dans cette grande cité… mais quand les astres crèvent sur vos têtes en pluie de mitraille !

Rochefort s’écrie ce matin avec un amer bon sens :

« La défiance, qui a été de tout temps la plaie du parti républicain, y est passée depuis les derniers événements à l’état de fléau. Pour peu qu’un homme ait joui de quelque autorité pendant quarante-huit heures, quinze voix, tout en se défiant les unes des autres, se réunissent pour s’écrier :

« — Arrêtons-le, il doit être vendu aux d’Orléans.

« Ce qui ronge la Commune désagrège le Comité central, énerve la Garde nationale, et finalement dissout la République, ce n’est ni le Prussien installé à nos portes, ni les obus de M. Thiers, ni les lois élaborées par M. Dufaure, ce qui nous tue : c’est la défiance.

« L’Hôtel de Ville se défie du Ministère de la Guerre ; le Ministère de la Guerre se défie de la Marine ; le fort de Vanves se défie du fort de Montrouge, qui se défie du fort de Bicêtre ; Raoul Rigault se défie du colonel Rossel, et Vésinier se défie de moi. »

De violentes discussions s’élèvent maintenant autour du nom de Rossel. Est-ce un grand bonheur, est-ce un grand malheur que cet individu, sur lequel nous n’avons encore que des données fort incomplètes, ne soit plus le capitaine de ce malheureux vaisseau de Paris, battu par tant de tempêtes, ballotté par l’ouragan ?

Rossel n’a pas donné sa mesure. On ignore ce dont il est capable, soit en bien, soit en mal. Avant qu’il fût promu au généralat en chef, on ne le connaissait que par sa rigueur excessive au Conseil de Guerre. On le dit d’une volonté intraitable, d’une personnalité fière et hautaine. Ceux auxquels il a exposé ses plans stratégiques lui croient du génie, mais ceux-là mêmes redoutent que son génie déborde promptement dans quelque sombre et irrémédiable folie, dans quelque horrible extravagance : il ne donne pas de garantie morale, voilà son grand tort ; on aimerait à le croire honnête, mais on n’oserait pas assurer qu’il ne soit plus ambitieux que républicain : on n’est pas sûr qu’il distingue l’honneur de l’orgueil et l’ambition du crime.

Mais ne rééditons pas nous-mêmes les soupçons et les défiances contre lesquels nous protestons. Rossel est certainement excusable, en tant que militaire, de n’avoir pu mieux faire avec les éléments confus que l’on mettait à sa disposition. Sa lettre est à cet égard d’une éloquence navrante ; mais le tort de Rossel est de n’avoir pas fait entrer cette confusion dans ses calculs, son tort est de n’avoir pas su transformer ces éléments. C’est son tort, s’il a la prétention d’être un grand homme, mais s’il ne prétend être qu’un militaire un peu plus militaire que les autres, il n’y a plus rien à lui reprocher.

On a donné au citoyen Allix, membre de la Commune, la cellule à Mazas que Rossel avait d’abord réclamée. Ce pauvre Allix n’a commis aucun crime, il ne s’est rendu coupable d’aucune trahison, mais ses collègues ont acquis la conviction que l’inventeur du système de télégraphie transocéanique par l’emploi d’escargots sympathiques serait mieux à sa place à Charenton, dans l’établissement d’aliénés, qu’à la salle du Conseil à l’Hôtel de Ville. De tous les décrets de la Commune, c’est peut-être le seul qui n’ait soulevé aucune récrimination ; les applaudissements — ironiques hélas ! — ne lui ont même pas fait défaut. Pauvre suffrage universel, que de sottises, que de balourdises !

Par qui remplacer Rossel ?

Les aptitudes militaires ne s’improvisent pas, la Commune en fait la triste expérience. Elle avait espéré voir surgir de jeunes généraux, de nouveaux Hoche et Marceau, mais il faut plus de six semaines pour l’éclosion d’un tacticien ; il faut un homme au-dessus de l’ordinaire pour en imposer à cette multitude de volontés rivales et désordonnées.

La Commune ne sachant plus à quel soldat se vouer, a donné la direction suprême de nos armes à Delescluze. Elle eût pu plus mal choisir. Delescluze impose le respect de tous par son honneur incontesté et incontestable, par son ardente foi républicaine. C’est un de ces hommes rares qu’on a toujours vus au niveau des événements : à mesure que le péril augmente, leur courage, leur sang-froid et leur bon sens augmentent dans la même proportion. Delescluze est un des bons génies de la Commune, elle en a plusieurs de mauvais. Pour être à la hauteur de sa tâche, Delescluze a maîtrisé même son caractère et ses penchants : de violent, de raide, d’autocrate qu’il était, il s’est fait accommodant, malgré ses antipathies antérieures, il ne s’est laissé engager dans aucune querelle avec les blanquistes, avec Pyat, avec Vermorel : « Nous n’avons pas le temps de suffire à tous nos devoirs, dit-il, et nous trouverions celui de nous être désagréables ! » Delescluze fut pendant plus de douze ans le conseil et le confident de Ledru-Rollin, son lieutenant, et, quand son chef, largement distancé par les événements, alla se réfugier dans la solitude de Fontenay-aux-Roses, Delescluze ne se laissa pas décourager. Affranchi de tutelle, il a fait des progrès rapides. Il y a dix ans, comme on eût étonné ce jacobin, cet autoritaire, en lui prédisant qu’un jour, il serait à la tête d’une révolution décentralisatrice, comme on eût étonné cet ennemi du socialisme et du communisme en lui disant qu’un jour, à la Commune de Paris, des socialistes le groupe le plus modéré et en même temps le plus raisonnable de l’Association internationale des travailleurs se réunirait autour de lui !

Si Delescluze n’est pas un militaire, au moins est-il intelligent, ce qui est quelque chose. Mais il est certain que, dans cette effroyable crise, même le plus grand général du monde hésiterait à se charger d’une responsabilité aussi périlleuse. Sans doute, le fort d’Issy n’est pas une grande perte, mais ses voisins de Vanves et Montrouge ne sont aussi qu’un informe amas de décombres ; déjà même Vanves a été lui aussi abandonné par sa garnison pendant quelques heures. Un des premiers actes du nouveau délégué à la Guerre a été de faire réoccuper ce terrier par le général Wrobleski ; les Versaillais, qui s’en croyaient déjà les maîtres, ont été délogés à la baïonnette sans doute, Issy et Vanves peuvent être nivelés au sol, sans trop de dommage. tant que l’enceinte tient bon, mais il ne faut pas perdre de vue que notre bastion du Point du Jour est sérieusement endommagé par un incessant feu d’enfer, et qu’une tranchée s’ouvre déjà en cet endroit. N’oublions pas non plus que M. Thiers a promis que Paris serait pris dans les huit jours. Les huit jours ne sont pas encore écoulés. Des canonnières ont été expédiées sur la Seine, de Toulon, de Brest et de Cherbourg. On attaque Paris par terre et par mer.

Un assaut ! Un assaut ! Ce ne sera pas le premier que nous aurons eu à subir, et néanmoins cette idée de Français se ruant à l’assaut de Paris nous émeut d’horreur !

Le Paris-Journal a l’air d’en tirer vanité :

« Toutes les batteries tireront à la fois. Le nombre des projectiles lancés en 24 heures ne sera pas inférieur à 26 000. Il est probable que les fortifications ne pourront pas tenir plus de deux à trois jours sous un pareil ouragan de fer, et que l’assaut sera donné à la fin de la semaine », écrit-il le 10.

C’est dit. Ce que les Prussiens n’ont pas fait, nous allons le faire. Eux, les ennemis, n’ont pas osé attaquer de front nos remparts ; nous, des Français, nous allons donner l’assaut à ces bastions que les Parisiens s’étaient promis de si bien défendre contre l’étranger.

12 mai.

Il y a quelques jours, un membre de la Commune, Blanchet, fut écroué à Mazas par un motif affligeant. Le dit Blanchet était un faux Blanchet et s’appelle en réalité Panilla, c’est un démocrate prétendu, ex-commissaire de police, un ex-banqueroutier et un ex-capucin.

Inutile de dire que, dans la Commune, Blanchet n’était pas des plus modérés ; il est un de ceux auxquels on doit le Comité de Salut public qui a fait de bonne besogne. Panilla, dit Blanchet, blagueur, bruyant et intrigant, avait réussi à capter la faveur populaire ; car ce brave peuple, comme tous les souverains, aime qu’on le flatte. Pauvre suffrage universel, que de sottises tu as commises, et combien tu en commettras, jusqu’à ce que tu saches lire et écrire !

Cluseret est toujours en prison, où il se plaint de n’être pas interrogé. Assi et Bergeret, sortis de Mazas, sont rentrés à l’Hôtel de Ville, honnêtement, dignement, sans rancune, protestant de leur dévouement à la République et à la Commune.

Samedi 13 mai.

Le Journal Officiel de ce matin contient un décret, peu intéressant en apparence — affaires de fournitures et livraisons, — mais un décret qui sera marqué à l’encre rouge dans l’histoire du Travail et dans l’histoire de la Commune.

Article premier. — La Commission du Travail et d’Échange est autorisée à réviser les marchés conclus jusqu’à ce jour par la Commune.

Art. 2. — La Commission du Travail et d’Échange demande que les marchés soient directement adjugés aux corporations et que la préférence leur soit toujours accordée.

Art. 3. — Les conditions des cahiers des charges et les prix de soumission seront fixés par l’intendance, la Chambre syndicale de la corporation et une délégation de la Commission du Travail et d’Échange, le délégué et la Commission des Finances entendus.

Art. 4. — Les cahiers des charges pour toutes les fournitures à faire à l’administration communale, porteront dans les soumissions des dites fournitures, les prix minimum du travail à la journée ou à la façon accordés aux ouvriers ou ouvrières chargés du travail.

Ce décret avait été précédé par un Rapport dans lequel le ministre du Travail, Léo Frankel, avait détaillé de main de maître comment, dans le mois d’avril écoulé, des entrepreneurs, profitant de l’embarras extrême de la Commune, avaient imposé des conditions manifestement léonines qu’il s’agissait de réviser juridiquement. Les plus grosses des injustices n’étaient point celles des entrepreneurs contre la Commune, mais celles commises contre leurs ouvriers. Forcé de travailler à un prix absolument insuffisant, l’entrepreneur prélève son bénéfice sur les objets nécessaires à l’existence du travailleur qui, condamné à l’indigence, tombe alors à la charge de la charité publique et privée : il va tendre la main dans les bureaux de bienfaisance supportés par l’impôt. L’État n’a point le droit d’être complice dans cette exploitation, il ne faut pas qu’on puisse le soupçonner d’en partager les filouteries, tandis que la réparation lui en incombe, au contraire, depuis qu’il existe des hospices et des maisons de secours. C’est à l’État de donner l’exemple de la moralité publique dans les transactions publiques. La réforme du grand système d’exploitation qui fait loi maintenant n’est point aisée, mais elle n’est pas impossible, elle est bien moins difficile qu’on voudrait le faire accroire. La première grande mesure à prendre est celle de la publicité. Que les prix de main-d’œuvre, condition essentielle du travail, soient aussi une condition essentielle du marché, qu’ils soient sujets à soumission par l’entrepreneur, à acceptation par l’État, et que l’adjudication conclue, que les faits consentis soient publiés, afin que le public se rende compte s’ils ne sont pas inférieurs aux prix courants tels qu’ils sont cotés au marché du travail. Car l’État, représentant et défenseur des droits collectifs, violerait son propre principe en commettant l’injustice, il ferait acte de suicide en favorisant une partie de la communauté aux dépens de l’autre, en favorisant surtout le petit nombre aux dépens du grand nombre.

Inutile de dire que ce pas fait par la Commune vers la suppression des intermédiaires, que la déclaration qu’on s’adresserait tout d’abord aux travailleurs eux-mêmes et qu’à conditions égales on donnerait la préférence aux associations ouvrières, sera déclarée une monstruosité sociale. Il nous semble entendre déjà nos économistes patentés, les journalistes de Versailles et ceux même de Paris, comme La Nation Souveraine, L’Avenir National et Le Siècle, qui, sous couleur de jacobinisme ou de républicanisme bourgeois, font une guerre à la Commune de plus en plus violente, il nous semble les entendre déclarer que la loi primordiale de l’offre et de la demande est mise en péril, qu’il va prendre fantaisie aux crétins de l’Hôtel de Ville de fixer eux-mêmes les prix, les salaires, les loyers de toute chose, les cours de la Bourse : ils diront que la Commune prétend se transformer en Providence du prolétaire, lui distribuer chaque jour sa ration de travail, de pain, de vin, de viande et ses bons de spectacles ou même de lupanars. On dira peut-être que la Commune songe à s’organiser une armée pour terroriser les ateliers et violenter les producteurs, à constituer sa horde des prétoriens du prolétariat. L’armée du travail aura sa garde impériale, on ne manquera pas de l’affirmer, formidable instrument du travail, pouvoir absolu. Dans chaque ville, dans chaque hameau, le Gouvernement enregistrera des salariés privilégiés, attachés à lui par des liens dont il se servira comme de rênes pour les mener voter ou combattre aux jours de crise — et qui sait, même ! pour leur demander peut-être d’autres services.

Si tous ces beaux parleurs et détracteurs de parti-pris voulaient seulement aller rue Turbigo et honnêtement écouter du Gérant des Tailleurs les résultats obtenus par leur association pendant le premier siège et ceux qu’elle obtient en ce moment !

13 mai.

De toutes les séances de la Chambre, même après celles consacrées à insulter Garibaldi, Victor Hugo, à ratifier comme un fait les préliminaires du Traité de paix, une des plus importantes et des plus instructives est assurément celle du 11 mai dernier, continuation immédiate de celle qui avait eu lieu la veille, nouvelle explosion de rage stupide contre toute tentative de pacification.

Cela débute par un vidame de Belcastel interpellant le sieur Dufaure, Garde des Sceaux, ministre de la Justice. De Belcastel se méfie encore du sieur Dufaure, l’auteur pourtant de la fameuse circulaire par laquelle il enjoint aux procureurs généraux de poursuivre avec la dernière rigueur les hypocrites et scélérats, coupables de s’interposer entre les Français qui s’égorgent, coupables de conseiller dans les journaux la cessation de la guerre civile par des concessions réciproques. Tant de zèle ne suffit pas encore à de Belcastel, qui, voyant Paris déjà pris d’assaut, exige du Garde des Sceaux un nouvel engagement comme quoi les exécutions seront terribles. De Belcastel est pieux, de Belcastel est chrétien, il prétend que, par suite de l’arrestation d’un archevêque, d’un évêque et d’un curé, l’exercice du culte catholique à Paris est suspendu, — ce qui n’est point vrai, M. de Belcastel ! — Il serait injurieux de douter, et M. de Belcastel n’en a pas douté un seul instant, que les lois pénales contre ceux qui troublent l’exercice du culte seront appliquées contre les membres de la prétendue Commune, leurs agents ou leurs subordonnés, et tous autres, qui, à un titre quelconque, auront été coupables ou complices pendant toute la durée de l’insurrection. Néanmoins, il faut que M. le ministre de la Justice en renouvelle la déclaration publique, qui, faite à cette tribune, franchira les murs de la capitale, comme l’apparition du glaive de la loi, — Oui, oui ! Très bien ! — consolante pour les uns, vengeresse pour les autres ; elle réveillera le souvenir et la crainte du code pénal chez ceux qui le croient peut-être à demi-noyé dans la tourmente de la guerre civile… Dans un document apporté hier à cette tribune par l’honorable M. Mortimer-Ternaux, la folle espérance n’était-elle pas exprimée qu’après l’insurrection de Paris, personne ne serait inquiété pour les actes qui s’y seraient passés ! »

Cette folle espérance, il faut bien le dire, est l’espérance de ceux qui ont la naïveté de croire vraies les affirmations maintes et maintes fois réitérées de M. Thiers « qui n’a jamais menti à personne ».

Alors Dufaure, le Garde des Sceaux, se leva pâle, frémissant sous l’émotion de tant de vengeances à exécuter, de tant de condamnations à prononcer, la voix haletante, enrouée, le nez enchiffrené : « Lorsque la France sera redevenue maîtresse de Paris, quand l’insurrection aura été vaincue, la justice fera son devoir en recherchant les coupables, tous, tous, quels qu’ils soient, et les punira ! Je n’ai rien de plus à dire. Tout ce que j’ajouterais affaiblirait ma déclaration ! « — Très bien ! très bien ! Longs applaudissements.

L important Mortimer-Ternaux, qui digère silencieusement la notoriété qu’il s’est acquise depuis la veille, succède à l’honorable de Belcastel : « Si j’ai bien fait hier, je fais mieux aujourd’hui. Hier, il ne s’agissait que d’un prétendu syndicat, racontant dans quelque journal une prétendue entrevue avec le Chef du Pouvoir exécutif. Aujourd’hui il ne s’agit rien moins que d’un Conseil municipal, le Conseil municipal de Bordeaux, s’il vous plaît. — Le maire de Bordeaux, ses adjoints sont venus à Paris, ils sont venus à Versailles pour faire de la conciliation, ils ont vu les membres de la Commune, ils prétendent avoir vu M. Thiers, qu’ils font ainsi parler…

— M. Thiers criaille de son fausset le plus aigu : « Laissez M. Thiers parler pour lui-même. »

M. Dufaure, Garde des Sceaux, nasille avec solennité : « M. Mortimer-Ternaux, vous jouez un rôle funeste !… »

M. Jules Simon, ministre de l’Instruction publique, geint de sa voix pleurarde et fêlée : « M. Mortimer-Ternaux, vous pouvez beaucoup nuire à votre pays ! »

M. Mortimer-Ternaux reprend : « Je crois, au contraire, venir en aide au Gouvernement. Le document que j’ai sous les yeux, signé de trois signatures considérables, fait dire à M. Thiers que si les insurgés voulaient cesser les hostilités, on laisserait pendant une semaine les portes de Paris ouvertes, excepté pour les assassins des généraux Lecomte et Clément Thomas. — Mais, en ouvrant les portes à tout le monde, on fait évidemment une promesse qui ne peut pas être exécutée, qui ne doit pas être exécutée… Pendant une semaine, toutes les portes ouvertes !… Est-ce bien possible ? Quoi ! laisser les portes ouvertes à la sédition, à l’assassinat, au crime ! au… »

M. Thiers n’a pas laissé achever M. Mortimer-Ternaux. Il s’est emparé de la parole avec une vivacité et une passion toutes juvéniles.

Il s’est écrié tout d’abord : « Je ne m’attendais pas à rencontrer encore cette tracasserie »…

Le mot a paru blesser au cœur M. Mortimer-Ternaux.

« Je le maintiens ! a insisté M. Thiers avec rage, et, à plusieurs reprises, il a dit : — Je le maintiens ! je le maintiens ! »

Pas un mot d’ailleurs pour se défendre contre l’accusation de M. Mortimer-Ternaux, ou pour démentir le rapport des délégués de Bordeaux.

Mais M. Thiers a ajouté : « Je ne puis pas gouverner dans de telles conditions. Je demande un ordre du jour motivé. Ma démission est prête… »

Une voix inconnue a dit timidement à droite : Remettez-la !

Mais un tollé général s’est élevé contre l’insinuation maladroite et prématurée. Diable ! la droite a encore besoin de son instrument, et elle ne veut pas qu’il lui échappe.

M. Thiers, qui a le toucher parlementaire si subtil et si exercé, a senti admirablement tout ce que dans cette tendresse de la majorité, il y avait pour lui de menace ; et c’est alors que son humeur impétueuse n’a plus connu de mesure. C’est alors qu’il a dit sans ménagement son fait à la droite : « il prévoyait leur ingratitude, il n’en avait aucun doute ! il prévoyait leur manque de capacité et de courage :

Il y a dans l’Assemblée des imprudents qui sont trop pressés : il leur faut huit jours encore ; au bout de ces huit jours il n’y aura plus de danger, et la tâche sera proportionnée à leur courage et à leur capacité ! »

La droite a pris acte, mais n’a soufflé mot.

M. Mortimer-Ternaux a balbutié quelques excuses.

M. Thiers les a durement rejetées : il était fatigué des traitements dont il était l’objet ! Il a demandé à M. Ternaux quels services il avait rendus, lui, à la France. Il l’a raillé, il l’a accusé à son tour, il l’a presque provoqué :

— « Vous m’attaquez, vous m’offensez, adressez-vous à moi !

— « Mais je sollicitais une simple explication… »

— « Je la refuse, »

— « Mais… »

— « Et je veux une compensation à vos indignités. »

M. Audren de Kerdrel a essayé d’intervenir, il a eu le malheur de dire qu’il y avait, peut-être, des vivacités, des torts des deux côtés… M. Thiers s’est récrié avec indignation : il n’admettait pas avoir eu le moindre tort.

Il n’a accepté que cet ordre du jour motivé, le plus absolu de tous ceux qu’on avait proposés :

« L’Assemblée nationale, ayant pleine confiance dans le chef du pouvoir exécutif de la République française, passe à l’ordre du jour. »

Cette compensation a été votée à la presque unanimité, par 490 voix contre 9. Il n’y a eu qu’une trentaine d’abstentions.

Maintenant qu’est-ce que M. Thiers va faire de ce vote de confiance, de cette signature en blanc de l’Assemblée ?

Ah ! s’il était un homme d’initiative, de pensée et de progrès, il en ferait deux grandes choses : la paix et la République.

Il est éclairé aujourd’hui, pleinement éclairé sur ces ingratitudes qui vont désormais se doubler de ces rancunes ; il n’attendrait pas la défection de la majorité, il la préviendrait. Il a refusé de s’expliquer devant l’Assemblée sur ses idées et ses projets pour la pacification ; ils les proclamerait larges et libérales et honorables pour tous, devant le pays, il chercherait son point d’appui, non plus dans la loi étroite, non plus dans cette droite conspiratrice, mais dans l’opinion et dans le droit. Il permettrait, il assurerait aux Congrès des conseils municipaux leur expression et leur expansion. Pour intermédiaire entre Paris et Versailles, il réclamerait, il imposerait la France.

Mais hélas ! M. Thiers… n’est que M. Thiers.

Et pourquoi, le chef du Gouvernement, promet-il d’être clément, tandis que son Dufaure, Ministre de la Justice et des religions, promet d’être inflexible et impitoyable ?

Samedi, 13 mai.

Notre législateur, M. de Gavardie, celui-là même qui met le dogme de l’immortalité de l’âme sous la protection toute spéciale des sergents de ville, vient de déposer un projet de loi pour punir de mort ceux qui pratiquent des mines pour faire sauter des établissements publics et ceux qui feraient sauter par la mine des propriétés particulières.

L’Assemblée à la presqu’unanimité s’est hâtée de déclarer l’urgence. On demande pourquoi ?

C’est pour intimider les gens de la Commune qui pourraient vouloir faire sauter la maison de M. Thiers. Très probablement pour les premiers, nul n’a songé à employer la poudre quand des pioches et des cabestans suffisent. Pour protéger également les nippes de M. Thiers, l’Assemblée a voté une loi toute neuve, punissant de peines particulièrement rigoureuses les vendeurs ou acheteurs d’objets dilapidés dans Paris, la prescription ordinaire ne vaudra plus dans le cas particulier. Cette loi sera sans doute inutile, car tous les livres et objet d’art sortant de l’hôtel Thiers sont envoyés aux musées et le linge et autres effets aux ambulances.

M. le comte Jaubert, qui sait de science certaine qu’avant huit jours la ville de Paris tout entière sera à la discrétion de l’Assemblée, s’inquiète déjà des châtiments qu’il faudra infliger aux coupables et malfaiteurs. Il craint, l’excellent homme, que les punitions ne soient pas assez nombreuses ni assez terribles. Hier, ce vieillard a exhorté l’Assemblée à ne pas manquer l’occasion de faire bonne justice des bandits révolutionnaires, socialistes et autres scélérats, et surtout de ne laisser échapper aucun de ces malfaiteurs étrangers de l’Internationale. Il prend bonne note que la volonté de l’Assemblée est formelle sur ce point : ces gueux de communards ne seront pas jugés par les tribunaux ordinaires, trop lents et trop bénins, mais ils passeront en cour martiale, cette admirable cour martiale, perfectionnée par M. le Ministre de la Justice qui, pour la rendre plus expéditive a supprimé l’instruction préalable ; grâce à cet inestimable M. Dufaure, l’Assemblée sera dotée suivant l’expression du spirituel M. Bozérian, d’une superbe « mitrailleuse juridique » dont le fonctionnement sera confié aux mains expertes des généraux Vinoy, Valentin et de Galliffet. « Nous aurons donc contre les communaux la cour martiale, les conseils de guerre tant que l’Assemblée trouvera opportun d’employer les conseils de guerre, et, après, l’état de siège la Cour d’assises, les tribunaux correctionnels… »

« Enfin, Messieurs, comme disent les jurisconsultes, quid du droit de grâce et du droit d’amnistie ? Ce sont les attributs essentiels de la souveraineté de l’Etat. Messieurs, c’est nous ! De cette souveraineté, il ne faut point nous dessaisir, en attendant le coup final qui va être porté aux théories anarchiques par le Gouvernement, par l’armée et par les bons citoyens qui sont encore restés à Paris… »

« Aujourd’hui un vote solennel accordera une première justice à tant d’outrages faits à la religion, à la morale, à la propriété… Messieurs, cette formule est bien vieille sans doute, mais c’est la bonne ! » Vives marques d’approbation et applaudissements.

Pourquoi l’Assemblée par l’organe de son digne représentant, M. le comte Jaubert, se montre-t-elle si jalouse de la plus belle prérogative du souverain, du droit de grâce ? C’est pour qu’il ne soit pas fait de grâce à ces misérables insurgés. Qui le croirait ? L’Assemblée se défie de la générosité de M. Thiers. Le Chef du pouvoir exécutif a répété qu’après la victoire, il userait d’indulgence envers les malheureux égarés, et ne châtierait que le crime… Il l’a si souvent promis, que l’Assemblée a fini par en croire quelque chose, et s’impatiente déjà, craignant que quelque proie ne soit soustraite à sa rage.

Samedi, 13 mai.

Le décret du Comité de Salut Public, ordonnant que la maison de M. Thiers soit abattue et nivelée au ras le sol, comme le décret ordonnant la démolition de la colonne Vendôme et de la grotesque bâtisse qu’on appelle la Chapelle Expiatoire, cela fournira des armes contre nous et des arguments, dont moi tout le premier, je reconnais le bien fondé. L’Assemblée indemnisera M. Thiers au double et au triple et, si le platras et les quelques moellons composant la bâtisse ont coûté cent cinquante mille francs à être rassemblés, c’est un capital de cent cinquante mille francs perdu. Il est vrai qu’on y aura gagné un square. On dira très justement : La Commune n’exerce pas en cette occasion la justice contre M. Thiers, car son arrêt n’est pas précédé d’un jugement et d’une défense. Non, la Commune n’exerce qu’une vengeance. Et encore, ne pouvant se venger sur la personne, la Commune accepte de se venger sur la maison. Cela est vrai. Cependant, je ne me courrouce pas. L’injustice faite à quelques moellons et plâtras ne me touche guère. Je préférerais que toutes les formalités fussent accomplies, mais on peut se passer de celles qui sont manifestement impossibles. Et puis, il y a des vengeances qui ressemblent singulièrement à des actes de justice. Le talion est une justice inférieure et barbare, mais c’est encore une justice, faute de mieux !

Voilà un Monsieur qui nous démolit Paris avec des obus pesant de cinquante à cent kilogrammes chacun ; chaque jour, il nous tue des centaines d’hommes, depuis des semaines ; il nous a provoqués, il nous a attaqués et aux hommes qui viennent parler conciliation, il répond dédaigneusement : qu’importent les gens tués, qu’importent les maisons trouées !… Et l’on serait scandalisé et navré parce que, pour le punir autant que faire se peut, on démolit sa maison et on emploie son linge à panser les blessés, à enterrer les morts qu’il a faits ?

Voici à ce sujet un paragraphe de l’Avenir National qui ne manque pas de verve. Il est bien entendu que, depuis longtemps, la Commune a aboli la liberté de la presse et confisqué tous les journaux qui lui étaient désagréables :

« La destruction de la maison de M. Thiers continue. Un grand nombre de personnes se tiennent sur la place Saint-Georges et dans les rues avoisinantes. Ces personnes sont attirées là par le bruit que les membres de la Commune qui ont voté et signé le décret de destruction devaient, pendant la durée des opérations, danser en rond autour de la maison, vêtus d’un pagne, armés d’un tomahawk, des plumes autour de la tête et un anneau dans le nez, en chantant leur chant de guerre. Cette nouvelle était absolument erronée, et nous sommes heureux de la démentir de la façon la plus absolue. Les membres de la Commune qui assistent à l’opération continuent de porter le costume des civilisés. »

A. Desonnaz.


Dimanche, 14 mai.

Le peuple est femme, il y a longtemps qu’on l’a dit ; le peuple de Paris est femme plus que tout autre, en un mot, c’est une Parisienne. Je l’aime, je l’admire, je l’ai approché de près, j’ai vécu avec lui, ses défauts, je les lui ai assez souvent reprochés, ne les connaissant que trop bien. Jamais je ne l’ai flatté, jamais je ne lui ai menti pour gagner ses bonnes grâces, je l’aime trop pour cela. Je le tenais en grande et haute estime, certes, mais aujourd’hui je suis heureux de le constater, après une année de terribles épreuves, il a dépassé, et bien au delà, mon attente. Depuis vingt-cinq siècles, l’histoire des deux sièges de Paris est digne de compter parmi les événements les plus cruels, les plus douloureux, les plus importants : la population est restée à la hauteur des événements, et même elle les domine. Prussiens et Bavarois la tiennent enfermée, les soudards germaniques, mâchonnant leurs pipes, repus de notre viande, abreuvés de nos meilleurs vins, contemplent nos désastres, l’œil rond et émerillonné, et accompagnent d’un éclat de rire bruyant et grossier, les coups des soudards versaillais trouant avec leurs boulets maisons et poitrines et, tout de même, malgré les défaites terribles que nous a fait subir l’étranger, malgré les cruelles humiliations qu’il nous inflige, Paris a toujours flottant sur son Hôtel de Ville le drapeau rouge de la Fraternité des peuples, il va toujours au combat aux cris de : « Vive la République Universelle ! » Paris a la conscience qu’il lui faut vaincre et mourir peut-être, pour accomplir la grande rénovation moderne sociale, l’affranchissement du Travail, exploité, rançonné par le Capital. S’il faut mourir, Paris mourra, et sans trop de regrets : car il n’a plus peur de la mort, depuis qu’il a cessé toutes relations avec « le nommé Dieu », depuis qu’il est bien convaincu que quand on est mort, c’est pour longtemps, il est plus généreux de sa courte vie, la seule qu’il aura. En cessant d’être spiritualiste, il est devenu héroïque, semblable au Don Juan de Molière, primesautier, gai, dépensier de sa vie, il abandonne le ciel au valet Sganarelle, lâche, cocu et piétiste. Ses ennemis le disent débauché, ivrogne, fainéant, dissipateur, lui attribuent toutes les infamies de Rome, de Sodome et de Gomorrhe. Mais le peuple des ateliers n’est point celui des Tuileries et du Jockey Club, de la Bourse et de la Maison Dorée. La vérité est qu’il n’est pas de grande ville dont la population prise en masse soit plus intelligente et moralement plus saine, plus sympathique, plus équitable. La ville avec ses 1 500 000 habitants, fuyards non compris, la ville avec ses immenses trésors, publics et privés, appartient absolument à 200 000 voyous, comme on dit, aux crapules de Montmartre et aux charognes de Belleville, pour employer le langage élégant des amis de l’ordre ; jamais ville ne fut plus rangée, plus paisible à l’intérieur. On mange tranquillement la soupe en famille, pendant que les bombes Thiers tombent par ci par là dans le quartier. On va à ses affaires, en longeant les maisons, du bon côté de la rue, crainte des éclats d’obus. Quand son tour est venu, ou qu’on est réveillé soudain par les roulements du tambour peuplant d’alarmes le silence des nuits, le simple garde national, le brave fédéré embrasse encore sa femme, baise une dernière fois le dernier-né et s’en va jouer de la baïonnette à Neuilly, Asnière ou Montrouge ; il serait moins dangereux d’aller à la chasse du tigre dans les jungles de l’Inde. En allant à la bataille, à la mort peut-être ils vont au devoir. On distingue le bataillon de marche du bataillon sédentaire, simplement à son allure plus ferme et plus fière, au reflet de tristesse sur les visages sérieux. Non, jamais je n’ai vu rien d’aussi beau que ces compagnies allant au feu, hommes et vieillards, jeunes gens qui, hier, n’étaient que des garçons, recueillis et résolus, ils suivent la flamme du drapeau rouge, ils se taisent ou parlent peu, mais les cuivres stridents et sonores emplissent les airs du Chant du Départ, hymne sacré :

La République vous appelle !

Ô peuple de Paris, combien je t’aime !

De plus en plus nombreuses, les femmes les accompagnent pour soigner les blessés, étancher les dernières soifs, écouter les derniers messages, ou même pour se servir du fusil qu’abandonnent des mains défaillantes. Rien de théâtral, rien de pittoresque dans ces courages. Il ne s’agit plus des Amazones de la Seine, costumées par M. Félix Belly, avec des pantalons amaranthe et force plumes et rubans et des joujoux tromblons. Quelques bourgeoises vont en robe de laine noire, les femmes du peuple avec leurs vêtements de tous les jours, comme cela se trouve, personne n’y fait attention, et c’est ce qu’il faut.

Des faits comme ceux racontés il y a quelque temps par le Droit, sont maintenant d’occurrence quotidienne :

« Plusieurs femmes ont été tuées ou blessées à l’affaire de Neuilly. On a vu une cantinière qui, frappée à la tête, a fait panser sa blessure et est revenue prendre son poste de combat. Dans les rangs du 61e bataillon combattait une femme énergique. Elle a tué plusieurs gendarmes et sergents de ville.

« Au plateau de Chatillon, une cantinière, restée avec un groupe de gardes nationaux, chargeait son fusil, tirait, rechargeait sans interruption, elle se retira presque la dernière, se retournant à chaque instant pour faire le coup de feu.

«…Parmi les plus intrépides de ces héroïnes, on compte la femme de l’un des généraux de la Commune, la citoyenne Eudes… »

Tous les amis de l’ancien rédacteur de la Libre-Pensée savent le gai bon sens, l’ardente sincérité, le tranquille dévouement, la stoïque résolution de cette femme noble entre toutes. Quand Eudes fut condamné à mort, dans les derniers mois de l’Empire — affaire Blanqui, dite des Pompiers de la Villette — : à travers les barreaux de la cage, le mari et la femme se tendirent la main et se regardèrent dans les yeux. Puis la femme se retira, haute et ferme, sans mot dire, sans un pleur dans les yeux. Car elle aimait son homme d’un amour plus puissant que la mort.

Notre amie, Louise Michel, de la Société pour la revendication des droits de la Femme, est à Neuilly depuis un mois peut-être. C’est une personne simple et douce, d’une modestie, d’une humilité, d’une renonciation à soi-même que pourraient admirer bien des partisans de l’Imitation de Jésus-Christ. Sous sa figure un peu moutonnière, se cache une résolution indomptable, c’est une lionne sous une toison de brebis. Naguère elle vivait d’abstinence, d’études, elle était triste et mélancolique, mais les fatigues la fortifient et, depuis qu’elle partage l’ordinaire du garde national, des haricots, une tranche de bœuf ou de cheval qu’elle fait griller au bout d’une fourchette, à la fumée d’un feu en plein air, depuis qu’elle risque d’être tuée cent fois dans les vingt-quatre heures, elle embellit et devient d’une gaieté charmante ; mais elle reste d’une sincérité absolue et semble toujours incapable de comprendre le mal… Et cependant, elle en est environnée. C’est une âme de vierge, une âme comme celle de Jeanne Darc ou de Garibaldi, une âme de héros, faite de droiture et de simplicité, de force et de bonté. Nous l’avions côtoyée pendant plusieurs mois ayant pour elle une estime vaguement bienveillante, nous l’ignorions comme elle s’ignorait elle-même ; elle surgit maintenant, grande dans les grandes choses.

Si la guerre se prolonge, nous aurons certainement des bataillons entiers de femmes, même les jeunes filles se lèveront en masse, comme le demande déjà Madame André Léo.

Nos poètes romanciers, moralistes et dramaturges qui, en fait de femmes, ne connaissent guère que les cocottes du boulevard, les comtesses consomptives, les marquises à vapeurs, les dames Aubray, Benoiton, Gavaud, Minard, etc., découvriront peut-être maintenant que des rangs du peuple sort une nouvelle génération de femmes, laquelle n’a pas été élevée sur les genoux de l’Eglise. Elles veulent être libres, elles le sont déjà. Avec elles, l’homme devra rivaliser, non plus de dissipation et de frivolité, mais de constance, d’énergie, de travail et d’honnêteté. Il en est que ça gênera.

C’est à l’appui des femmes que Paris doit sa mâle et fière attitude. L’influence occulte, mais si puissante, de la femme soutient les bataillons de la garde nationale. L’oreiller conjugal n’est plus une école de lâcheté au contact de la femme du peuple. Paris ne dit plus aujourd’hui ce que Jésus disait de la Femme malade qui l’avait touché : « Une vertu est sortie de moi. »

Dimanche, 14 mai.

L’influence des femmes du peuple se fait sentir dans le Gouvernement. Dans les quartiers prolétaires, le nombre des mariages est beaucoup plus considérable qu’à la même époque, année moyenne, c’est que les Mairies sont moins rigoureuses pour les formalités et passeports. Par contre, on se marie peu ou point dans les quartiers opulents de Saint-Germain ou de Passy. — Les rues et boulevards sont à peu près nettoyés de leurs prostituées. Il est impossible de le nier. Montesquieu disait vrai quand il affirmait que les Républiques comportent plus de vertu que les monarchies. La Commune tente bravement une réforme que les philanthropes de Louis-Philippe et les Censeurs et Préfets de Police déclaraient absolument impossible, la suppression des maisons de tolérance.

L’éveil a été donné par des femmes. Le Comité de vigilance des citoyennes républicaines du XVIIIe arrondissement, une dame russe parmi, a voté à l’unanimité une motion tendant à faire disparaître de la voie publique la prostitution, et la disparition immédiate des religieuses dans les hospices et prisons.

Les membres de la Commune, délégués au XIe arrondissement viennent d’ordonner :

« Les commissaires de police et gardes nationaux devront arrêter et mettre en détention les femmes de mœurs suspectes exerçant leur honteux métier sur la voie publique. Ils arrêteront aussi les ivrognes, qui, dans leur passion funeste, oublient et le respect d’eux-mêmes et leur devoir de citoyens. »

Et la municipalité du XIe fait afficher un placard par lequel il est interdit de tenir des maisons dites de prostitution. Celles qui existent actuellement seront fermées et mises sous scellés.

Dimanche, 14 mai.

« Pas de représailles ! pas de représailles ! nous écrions-nous du fond de notre cœur. Qu’on ne tue personne ! Mais en même temps, nous ne pouvons nous empêcher de murmurer entre les dents : Que Messieurs les assassins commencent ! … Les récits de fédérés prisonniers que les Versaillais auraient massacrés persistent. Plusieurs de ces bruits sont peut-être controuvés, peut-être exagérés, ils m’émeuvent néanmoins et émeuvent la population : Écoutez : « Lorsque les Versaillais s’emparèrent du parc de Neuilly, le colonel commandant le 39e de ligne fit passer par les armes 18 prisonniers fédérés, jurant qu’il en ferait autant à tous les Parisiens qui lui tomberaient sous la main. »

« On a rapporté d’Asnières le cadavre d’un garde national, fusillé, les mains attachées derrière le dos… »

« Dans une attaque de nuit, à Vanves, 11 mai, à 4 heures du matin, le 22e bataillon, égaré par un guide plus brave qu’expérimenté, est tombé en plein dans les postes Versaillais. Pris entre deux murs et une barricade, il laissa huit blessés sur le terrain. Les blessés ont été achevés par les soldats du 64e de ligne, sauf un seul qui a eu le sang-froid nécessaire pour ne pas donner signe de vie… Une jeune femme, infirmière au bataillon, a été assassinée par ces misérables, tandis qu’elle donnait des soins à un blessé. Sa jeunesse, son dévouement, non plus que la croix de Genève qu’elle portait sur la poitrine, n’ont pu trouver grâce devant ces bandits. Ces faits sont attestés par tous les officiers de marche du 22e bataillon. Paris, le 11/5, signé le chef du 22e, Moron, 8 rue Pelletier. »

« Un citoyen du XIIIe arrondissement, le nommé H… était obligé de se rendre à Versailles pour affaires urgentes. Il était dans sa voiture, accompagné de sa femme. À quelques mètres de Versailles, arrêté et fouillé par des argousins qui le trouvèrent porteurs d’un revolver, il fut fusillé séance tenante. Sa femme est aujourd’hui à moitié folle… »

Mais ce sont là des récits communeux. Voici une note envoyée de Versailles à l’Indépendance Belge… « Quant à l’état des esprits, il est toujours d’une incroyable excitation. Certes nous aurions toutes les violences à craindre du parti de la Commune. Mais nous avons aussi toutes les représailles à redouter du parti de l’Ordre. Je n’entends que gens parlant de fusiller par ci, de déporter par là, de tels ou tels corps d’armée qui ne font pas de prisonniers. Des officiers se vantaient hier d’avoir fait jeter à la Seine des insurgés blessés… »

Relisons :

… « Des officiers se vantaient hier d’avoir fait jeter dans la Seine des insurgés blessés… »