La Commune de 1871/Son nom

La Commune de 1871Bureau d’édition (p. 6-10).


La Commune. — Son nom.


Pas plus que le successeur de M. Thiers, M, de Mac-Mahon, nous n’ignorons pas que dans toutes les dépêches officielles qui, du 18 mars au 81 mai 1871, se sont étalées sur tous les murs des 36.000 communes de France, les communalistes de Paris ont été systématiquement qualifiés de communistes. Pour notre part, le terme de communiste n’a rien en lui-même qui nous effraie. Communiste était Platon dans sa « République », qui vaut bien celle d’aujourd’hui. Communistes, les premières églises chrétiennes, dont le catholicisme qui prétend les continuer n’est que l’exploitation. Communistes, Campanella dans sa Cité du soleil ; Thomas Morus dans son Utopie ; Babeuf et ses « complices » dans le Manifeste et la conjuration des Égaux ; Blanqui dans ses héroïques prises d’armes, et Cabot dans ses généreuses et folles tentatives de rénovation sociale aux déserts transatlantiques. On ne saurait, d’autre part, indiquer aucune société, si individualiste soit-elle, qui ne renferme une certaine somme de communisme, ne fût-ce que les routes, les promenades publiques, les phares, etc.

Mais la vérité est qu’il ne s’agissait pas, en 1871, de communisme, mais de commune — ce qui est bien différent ; et que, linguistiquement parlant, la commune affranchie, libre, maîtresse de ses écoles, de sa police, de son budget, de son armée et de son administration, ne fait, ne peut faire de ses défenseurs — défenseurs à coups de fusil et à coups de bulletin — que des communalistes.

Libertés communales, franchises communales, administration communale, autant de précédents terminologiques qui ne laissent planer aucun doute sur la validité et la portée de la rectification que nous devons tout d’abord faire au lapsus calami conscient et voulu de cet académicien qu’était M. Thiers.

Autant, en effet, le mot de communisme épouvante à bon droit notre bourgeoisie qui monopolise les avantages sociaux et n’entend « mettre en commun » que les charges sociales — impôts de sang et d’argent, que la noblesse d’avant 89 acquittait seule, au moins sous la forme de sang — autant le mot de « commune » n’éveille ou ne devrait éveiller chez elle que d’heureux et grands souvenirs.

N’est-ce pas comme commune que, dans tout le moyen Age, où elle n’était rien, elle s’est affirmée contre les seigneurs de la terre et de l’épée ? La commune, affranchie des redevances féodales, mise, insurrectionnellement ou par charte royale, à l’abri des brigandages seigneuriaux, a été, du xiie au xve siècle, à la fois le refuge du tiers état et de son moyen d’action le plus puissant pour préparer son émancipation politique, qui devait être consommée, couronnée et consacrée par les derniers États généraux transformés révolutionnairement en Assemblée nationale constituante.

Il est vrai qu’entre les communes du moyen âge et la Commune de 1871, une autre Commune s’est produite, la Commune de Paris, de 1791, 92 et 93, et qu’à cette Commune intérimaire on est convenu d’attacher — depuis qu’elle a fait son œuvre et sauvé la Révolution — « les plus mauvais souvenirs de notre histoire ».

Mais ces souvenirs — qui pourrait le contester ? — sont surtout, pour ne pas dire exclusivement, mauvais pour les ordres privilégiés auxquels s’est substitué le tiers ; pour les émigrés de l’intérieur, dont l’énergie de cette Commune purgeait les Tuileries au 10 Août ; pour les émigrés de l’extérieur, soutenus par les armées de la coalition, qu’elle terrorisait aux journées de Septembre, en attendant de les écraser sur le champ de bataille par son Bouchotte, le véritable « organisateur de la victoire » ; et pour les Vendéens et autres chouans, qui rentraient sous terre devant son « armée révolutionnaire ».

La grande Commune de Paris, qui a été l’âme, le moteur, la chaudière — si je puis m’exprimer ainsi — de la grande Convention admirée de Berryer lui-même, a été, de l’aveu de M. Thiers, le plus puissant instrument de salut de la Révolution qui a fait de la bourgeoisie la classe possédante, dirigeante et maîtresse d’aujourd’hui. Et, en admettant que ce fut à elle plus qu’aux communes des xiie, xiiie, xive et xve siècles que la Commune du 18 mars eût pris son nom, nos bourgeois-gouvernants de l’heure présente seraient les derniers à pouvoir lui faire « un crime » de ce nom.

Il n’en est d’ailleurs pas ainsi, et s’il s’est rencontré dans les élus du 28 mars 1871 des néo-jacobins et des néo-hébertistes, le plus grand nombre se rattachaient à la commune bourgeoise de l’ancien régime, qui, se présentant dans l’histoire comme l’instrument de l’affranchissement politique du tiers état, leur paraissait pouvoir et devoir devenir l’instrument de l’affranchissement économique du quatrième état ou prolétariat.

De là l’immobilité des bataillons fédérés le lendemain de leur victoire du 18 mars — ce que, parmi les vaincus, on a appelé plus tard « la grande faute du Comité central ». De là la proclamation du 6 avril aux départements, dans laquelle on lisait :

On vous trompe en vous disant que Paris veut gouverner la France et exercer une dictature qui serait la négation de la souveraineté nationale… Paris n’aspire qu’à conquérir ses franchises communales… Si la Commune de Paris est sortie du cercle de ses attributions, c’est à son grand regret, c’est pour répondre à l’état de guerre provoqué par le gouvernement de Versailles… Paris n’aspire qu’a se renfermer dans son autonomie, plein de respect pour les droits égaux des autres communes de France.


Toujours trompés et dupés par une représentation nationale centrale placée en dehors, non seulement de leur action, mais de leur contrôle par l’interdiction du mandat impératif et par la fiction constitutionnelle qu’une fois nommé le mandataire n’appartenait plus à ses mandants, mais à la France entière, les travailleurs s’étaient dit que c’était seulement dans la commune, dans le milieu particulier où ils vivaient, que devait être transporté le siège de leur représentation, pour que cette représentation devint aussi sérieuse et aussi effective qu’elle avait été dérisoire jusqu’alors. Paris, ensuite, essentiellement industriel, dont l’émancipation politique et philosophique était faite, se présentait avec d’autres besoins, d’autres intérêts, une autre manière de voir sur quantité de questions que nombre de départements restés agricoles, en proie à l’ignorance et à la superstition ; et ce que voulaient les communalistes, ce qu’ils attendaient de leur commune maîtresse d’elle-même, c’était la satisfaction de ces intérêts, de ces besoins spéciaux.

De là le nom de « Commune », qui se trouva un moment dans toutes les bouches, que personne n’eût la peine ou le mérite d’inventer, qui fut l’expression spontanée des revendications de ce Monsieur-Tout-le-Monde, qui a plus d’esprit que Voltaire, de l’avis de Voltaire lui-même.

S’il constitue « un crime », « le plus grand des crimes », pour M. Le Royer et autres ministres de la République autoritaire et monarchique de 1879, il faut avouer que les auteurs de notre code pénal ont commis le plus impardonnable des oublis en ne le faisant pas figurer entre l’assassinat et le parricide.

Et il était permis d’espérer que, consommé insciemment — puisqu’il n’était prévu et puni par aucun article de nos lois — un pareil « crime » serait jugé suffisamment réprimé par les vingt-cinq mille exécutions sans jugement, les trente-huit mille empontonnements et les dix mille condamnations contradictoires ou par défaut qui constituent depuis huit ans « le châtiment au nom des lois et par les lois », déclaré par le petit Thiers seul digne « d’honnêtes gens ».