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Traduction par E.A. Spoll.
Contes étrangesC. Lévy (p. 159-165).



LA COMBE

DES TROIS COLLINES





À cette époque étrange, alors qu’au milieu des circonstances les plus ordinaires de la vie, le fantastique s’accouplait avec la réalité dans un mystérieux hymen, deux personnes se rencontrèrent un jour, à une heure et dans un endroit convenus. L’une d’elles était une femme, jeune et belle, dont la démarche pleine de gràce trahissait cependant une secrète agitation, et qui, dans la fleur de l’âge, semblait renfermer en elle le germe d’un prochain dépérissement. L’autre était vieille, pauvrement vêtue et tellement desséchée, racornie et décrépite qu’il était évident qu’elle avait depuis longtemps dépassé le terme de la vie.

Nul œil humain n’eût pu les surprendre à l’endroit où elles se rejoignirent. Trois petites collines occupant les sommets d’un triangle circonscrivaient presque géométriquement un espace circulaire de deux ou trois cents pieds de diamètre, d’où l’on pouvait à peine apercevoir la cime d’un cèdre élancé qui s’élevait au sommet de l’une d’entre elles. Ces collines étaient couvertes de pins rabougris qui s’étendaient sur le versant intérieur, et le fond du vallon était tapissé d’une herbe jaunie par le soleil d’octobre. Quelques troncs d’arbre à moitié recouverts d’une mousse verdâtre gisaient çà et là, protégeant la croissance de nombreux cryptogames. L’un de ces arbres morts, jadis un chêne robuste, s’étendait auprès d’une mare d’eau croupissante occupant le fond de cette espèce d’entonnoir.

Il paraît, s’il faut en croire la tradition, que ce trou d’un lugubre aspect était jadis hanté par des esprits malfaisants, qui, lorsque minuit sonnait, ou bien encore au crépuscule, tenaient leurs ténébreuses assemblées autour de la mare, troublant ses eaux vaseuses par l’accomplissement de leurs immondes cérémonies.

Les pâles rayons d’un soleil d’automne éclairaient encore le sommet des collines, dont une ombre de plus en plus épaisse enveloppait les flancs jusqu’au fond du vallon.

— Me voici, fidèle au rendez-vous que tu m’as assigné, dit la sorcière ; dis-moi donc vite ce que tu veux de moi, car nous n’avons tout au plus qu’une heure à passer dans ce lieu.

En entendant parler l’horrible vieille, un sourire se dessina vaguement sur le visage de la jeune femme, semblable à la mouvante lueur d’une lampe sépulcrale ; elle tremblait de tous ses membres, et, ses yeux tournés vers le bord de l’abîme, elle hésitait d’accomplir ce qu’elle avait projeté ; mais la fatalité en ordonnait autrement.

— Je suis étrangère, vous le savez, dit-elle en faisant un effort pour parler ; d’où je viens, peu importe, mais j’ai laissé derrière moi ceux auxquels est lié mon destin, et dont je suis pourtant à jamais séparée. Mon cœur est oppressé par un poids affreux, et je suis venue pour m’enquérir de leur sort.

— Qui pourrait en ce lieu désert te donner des nouvelles de ce qui se passe à l’autre extrémité de la terre ? s’écria la vieille en la regardant fixement ; ce ne sont pas des lèvres humaines qui peuvent répondre à ton désir ; cependant, si tu es courageuse, avant que la lumière ait abandonné la crête des collines, tes vœux seront exaucés.

— Dussé-je mourir, je vous obéirai, dit la jeune étrangère avec l’accent du désespoir.

La vieille s’assit alors sur le tronc dépouillé du vieux chêne et, rejetant en arrière son capuchon, laissa flotter au vent les mèches grises et rares de ses cheveux ; puis elle engagea sa compagne à s’approcher d’elle.

— Agenouille-toi, dit-elle, et appuie ton front sur mes genoux.

La jeune femme hésitait, mais, entraînée par une dévorante curiosité, elle obéit, et en s’agenouillant laissant pendre l’extrémité de sa robe dans l’eau stagnante de la mare. Elle appuya son front brûlant sur les genoux de la vieille, et celle-ci la recouvrant d’un pan de son manteau, lui cacha la lumière du jour. Elle entendit alors le murmure d’une étrange invocation et, saisie de frayeur, elle voulut se lever.

— Laissez-moi fuir, dit-elle, fuir et me cacher à leurs yeux.

Mais une pensée terrible la courba de nouveau et, plus pâle qu’une morte, elle se tut.

Il lui semblait, en effet, que des voix qu’elle connaissait depuis l’enfance, voix toujours présentes à sa pensée, au milieu de sa vie errante et dans toutes les vicissitudes de son cœur et de sa fortune, se mêlaient à celle de la sorcière. Bientôt les mots devinrent plus distincts, sans que les voix se fussent rapprochées, mais plutôt semblables aux lignes à demi effacées d’un livre éclairé par une lueur incertaine et vacillante.

Enfin l’invocation se termina, et l’inconnue, toujours agenouillée, entendit alors les voix de deux personnes âgées, un homme et une femme ; ces voix semblaient s’élever, non en plein air, mais dans une chambre, et les murs en renvoyaient l’écho ; on entendait trépider les vitres sous l’effort du vent ; l’oscillation régulière du balancier d’une horloge et le bruit que font les morceaux de coke embrasé, tombant d’eux-mêmes dans le cendrier, donnaient l’apparence de la réalité à cette scène dont le tableau se déroulait à ses yeux. Les deux vieillards étaient assis devant un foyer désolé : l’homme en proie à un muet désespoir, sa femme gémissante et le visage inondé de larmes. Bien tristes étaient les rares paroles qu’ils échangeaient. Il était question d’une fille errant on ne savait où, portant avec elle le poids du déshonneur et qui avait laissé, à la honte et à la douleur, le soin de conduire au tombeau ces deux têtes vénérables. Ils parlaient aussi d’un malheur plus récent ; mais leurs voix se confondit avec le bruit du vent balayant tristement les feuilles desséchées, et lorsque l’étrangère leva la tête, elle était toujours agenouillée dans la combe des trois collines.

— Le vieux couple passe tristement ses derniers jours, remarqua la vieille.

— Les avez-vous entendus ? s’écria la jeune femme avec terreur ?

— Oui ; mais nous avons encore autre chose à écouter, répliqua la vieille femme, recouvre ton visage.

Et de nouveau s’éleva le murmure monotone d’une invocation qui ne s’adressait certes pas au ciel. Bientôt, au milieu d’une pause faite par la sorcière, un bruit étrange s’éleva faiblement et grandit au point de couvrir sa voix chevrotante. On entendit des cris, puis un chant lent et suave psalmodié par des voix de femmes, suivi tout à coup de sauvages éclats de rire qu’interrompirent subitement des gémissements et des sanglots, mélange affreux de terreur, d’affliction et de folle gaieté. Un bruit de chaînes, des voix impérieuses et menaçantes, des fouets aux sifflantes lanières se distinguèrent ensuite, puis un chant d’amour qui se termina sur un rythme funèbre.

La jeune femme frémissait aux éclats de ce courroux qui jaillissait terrible et prompt comme une flamme dévorante, et elle se sentait défaillir aux accents de cette horrible joie, dans ce tourbillon où les passions les plus effrénées semblaient lutter ensemble, lorsqu’un silence mortel régna tout à coup. Une voix d’homme grave, sévère, jadis peut-être puissante et mélodieuse, prononça quelques paroles lentement accentuées, puis on entendit le bruit d’un pas fiévreux et saccadé. Au milieu d’une orgie, cet homme semblait chercher un auditeur complaisant pour en faire le confident de ses douleurs ; il racontait la perfidie d’une femme, d’une épouse, qui avait menti aux serments les plus sacrés ; il parlait d’un cœur brisé, d’une maison désolée ; mais ses plaintes furent couvertes par des cris, des rires et des sanglots, qui s’élevèrent à l’unisson dans un infernal crescendo, pour s’affaiblir insensiblement au point de se confondre avec le vent qui gémissait parmi les pins des trois collines.

En levant les yeux, l’étrangère rencontra ceux de la vieille femme.

— C’est vrai, se dit la dame comme parlant à elle-même, la joie cache la douleur.

— En veux-tu savoir davantage ? lui demanda la vieille.

— Il est une voix surtout que je voudrais encore entendre, répondit-elle.

— Alors place-toi sous ce manteau, car l’heure s’avance.

Le jour éclairait encore le sommet des collines, mais une ombre épaisse couvrait le vallon, s’élevant lentement, comme si c’eût été le séjour d’où les ténèbres allaient sur le monde.

La repoussante vieille recommença pour la troisième fois son incantation. Après un long et solennel silence, le tintement d’une cloche lointaine se fit entendre dans l’air ; bientôt il devint plus distinct et plus triste, c’était un glas funèbre qui semblait sortir de quelque vieille tour au manteau de lierre, portant au loin des nouvelles de mort, à la chaumière comme au château, au voyageur solitaire comme aux joyeuses assemblées, pour que chacun fît un retour sur la destinée qui l’attendait. Puis on entendit un pas lourd et cadencé, s’avançant avec la lenteur de ceux qui portent les cercueils d’enfants. Devant eux marchait le prêtre, récitant les prières d’un ton monotone, tandis que le vent agitait les feuillets de son livre, et, bien que seul, il parlait à haute voix ; on entendait des malédictions et des anathèmes prononcés par des voix d’hommes et de femmes, contre la fille qui qui avait brisé le cœur de ses vieux parents, contre la femme qui avait trahi la confiance et l’amour de son époux, contre la mère dénaturée qui avait laissé mourir son enfant !

Le funèbre cortège s’évanouit comme une vapeur légère, et le vent qui venait d’agiter les draperies blanches de la bière expira sur la cime des pins, la vieille poussa légèrement la femme agenouillée, mais l’étrangère ne releva pas la tête.