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La Civilisation mycénienne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 115 (p. 860-906).

II. LA GRÈGE PRÉHOMÉRIQUE, SES MONUMENS ET SON HISTOIRE. [1]


I

Le premier trait qui attire l’attention de l’historien, lorsqu’il essaie de définir la civilisation préhomérique, c’est qu’elle est étrangère à l’usage de l’écriture. Elle ne connaît ni ces signes idéographiques que possédaient l’Egypte et la Chaldée, ni l’alphabet proprement dit, celui que la Grèce devait emprunter plus tard à la Phénicie. On a bien cru trouver à Troie quelques inscriptions, gravées sur des fusaïoles ; les caractères en seraient les mêmes que ceux du syllabaire cypriote ; mais, sur maintes de ces lentilles où l’on a cru déchiffrer des textes que l’on a lus couramment, il n’y a que des dessins informes, jeux de la pointe qui s’amusait à égratigner l’argile humide, et, d’autre part, les quelques pièces où il semble permis de reconnaître tels ou tels des signes de ce syllabaire paraissent provenir plutôt des couches supérieures de décombres, qui représentent une bourgade très postérieure à cette ville brûlée qui serait la Troie d’Homère. Si l’on avait su écrire à Troie, le secret du procédé se serait répandu, de proche en proche, dans tout le bassin oriental de la Méditerranée, et l’on aurait tiré un bien autre parti de cette invention en Argolide, en Laconie et en Béotie que sur les plages de l’Hellespont ; or, nulle part, ni dans le Péloponnèse, ni dans la Grèce centrale, pas plus sur les édifices que sur ces mille objets d’usage domestique et de luxe qui sont sortis des tombes, on n’a rien découvert qui ressemble à une écriture quelconque.

Cette civilisation est donc une civilisation muette ; la voix des hommes qui l’ont créée n’arrivera jamais directement jusqu’à notre oreille. Les collections formées par Schliemann et par ses émules ne répondent pas à la première question qui se pose à propos de tous ces monumens : quelle langue parlaient les tribus qui ont bâti les murs de Tirynthe et de Mycènes ? Est-ce, comme on l’a supposé, des Phéniciens qui ont entassé ces blocs énormes, des Phrygiens qui ont caché sous une épaisse couche de terre la rondeur de ces hautes coupoles ? Faut-il voir dans cette architecture et dans cette industrie la main de ces Cariens dont Thucydide croyait reconnaître, dans l’île de Délos, aux armes qui y étaient déposées, les antiques sépultures ? Ou bien, sans nier le rôle qu’ont pu jouer, dans le mouvement et le progrès de cette civilisation, des groupes de colons venus de l’Asie-Mineure, de la Syrie et même de l’Egypte, ne convient-il pas de chercher, dans les constructeurs de ces édifices et dans les auteurs de tous les ouvrages que nous ont rendus les tombes, des Pélasges, des Éoliens, des Ioniens et des Achéens, pour tout dire en un mot, les propres ancêtres des Grecs de l’épopée et de l’histoire ?

Pour résoudre ce problème, il ne faut pas non plus compter sur la plastique et sur son témoignage. Sans doute, sur les monumens de Mycènes et sur ceux qui, quoique trouvés ailleurs, relèvent du même art, il en est où se montre, à côté de la figure des animaux supérieurs, celle de l’homme, et il semble, au premier moment, que nous devrions trouver la réponse à nos doutes ; mais, lorsqu’on étudie les monumens à ce point de vue, on s’aperçoit bien vite qu’il faut renoncer à cette espérance. Sur les stèles qui surmontaient à Mycènes les tombes de l’Acropole, il n’y a, dans l’intérieur du contour, l’indication d’aucun détail. Quant aux masques, les ouvriers qui les ont exécutés ont certainement voulu faire des portraits ; ils ont indiqué jusqu’aux poils des sourcils et des cils ; mais ces masques diffèrent trop entre eux et l’imitation des traits de la face y est trop sommaire pour que l’on puisse en rien conclure. Ce qu’ils nous apprennent, c’est que l’on portait alors toute la barbe. Sur les intailles, les images sont si petites que l’on n’y distingue pas la coupe du visage. Les idoles de pierre et de terre cuite sont d’une rudesse que l’on a peine à imaginer. Si l’on a chance de trouver quelque part des données utiles, c’est dans des monumens qui paraissent représenter l’état le plus avancé de l’art mycénien, dans les peintures murales, dans certains tessons de vases, surtout dans les plaques d’ivoire et les coupes de métal. Quelques têtes prêtent à dos observations curieuses. On y voit que, vers la fin de la période mycénienne, le rasoir abattait autour des lèvres la barbe qui se portait en collier ; sous le menton elle s’allongeait en pointe. Ce qui est plus digne encore d’attention, c’est que, dans ces têtes, on retrouve ce que nous appelons le profil grec. Le front et le nez dessinent une ligne presque droite, où une courbure à peine sensible marque la naissance du nez. Nous n’avons aucune raison de croire que le sculpteur n’ait pas copié fidèlement ce qu’il avait sous les yeux. Les monumens de la plastique, sans trancher la question, seraient donc plutôt favorables à l’hypothèse d’après laquelle les Grecs de l’âge classique descendraient en droite ligne des créateurs de la civilisation mycénienne.

Cette hypothèse prend une bien autre vraisemblance lorsqu’on étudie les poèmes homériques à la lumière des découvertes récentes. L’Iliade est une de ces épopées que l’on appelle historiques, parce que, comme la Chanson de Roland, elles enveloppent un noyau d’histoire caché sous le riche et merveilleux tissu ourdi par l’imagination du poète. Ces données positives forment comme la trame du canevas sur lequel la fantaisie a jeté le luxe de ses étincelantes et capricieuses broderies. Or entre les données de cette espèce que renferment l’Iliade et l’Odyssée, d’une part, et, de l’autre, les résultats des dernières fouilles, il y a pleine concordance. Le passé qui projette son reflet sur les tableaux de l’épopée se caractérise par des traits que nous retrouvons dans ce monde préhomérique, qui, réveillé par la voix de Schliemann, s’est levé de la tombe où il dormait.

Voici d’abord une rencontre vraiment curieuse : les villes qui figurent au premier plan sur la scène de l’épopée sont justement celles dont le site offrait à l’œil du voyageur les plus beaux restes de cette architecture à laquelle les Grecs eux-mêmes attribuaient une antiquité très reculée, celles aussi dont le sous-sol a fourni les assortimens les plus variés des objets qui ont révélé une industrie et un style jusqu’alors inconnus. Sur le point de la côte nord-ouest de l’Asie-Mineure auquel se rapportent le mieux les indications topographiques contenues dans l’Iliade, on a déterré, enfouis sous les ruines d’une ville gréco-romaine, les murs épais d’une bourgade fortifiée, les fondemens de ses maisons, les outils et les armes de ses habitans. Cette bourgade, malgré la petitesse de son enceinte, a dû avoir, aussitôt bâtie, une grande importance, en vertu de la position qu’elle occupait au-dessus d’une plaine fertile et à l’entrée de l’Hellespont. On y devine le siège d’un marché très fréquenté, le chef-lieu d’une tribu enrichie à la fois par l’agriculture, par le commerce et par la piraterie, la citadelle où résidaient ses chefs héréditaires, où ils mettaient leur butin en sûreté, où ils défiaient l’ennemi dont ils avaient provoqué les représailles. Il y a toute raison d’y reconnaître la Troie d’Homère.

D’après Homère, le commandant suprême de l’armée qui a pris Troie, c’est Agamemnon, souverain de Mycènes, chef d’une famille puissante, les Pélopides, qui, avec Ménélas, règne aussi sur la Laconie. Or c’est la capitale d’Agamemnon, Mycènes et sa proche voisine Tirynthe, qui possèdent les plus grandioses de ces édifices que les Grecs disaient avoir été élevés par les Cyclopes, ces maçons légendaires. C’est là aussi qu’ont été retrouvés, en plus grand nombre que partout ailleurs, ces produits des différentes industries locales à propos desquelles ont été créés les termes de civilisation mycénienne et d’art mycénien. L’archéologie est donc d’accord avec le mythe ; cette prééminence que l’épopée assigne à Mycènes, la science la lui a accordée dans sa nomenclature. Homère appelle Mycènes la ville « où l’or abonde, » la πολύχρυσος Μυϰήνη (poluchrusos Mukênê). D’autres terrains ont donné des objets formés de ce métal ; mais celui-ci s’est rencontré à Mycènes en bien plus grande quantité que nulle part ailleurs ; on peut dire sans exagération que là les ouvriers de Schliemann l’ont remué à la pelle.

Il est une autre ville dont l’opulence n’avait pas laissé des souvenirs moins persistans, Orchomène. Répondant aux ambassadeurs des Grecs, Achille s’écrie qu’il ne renoncerait pas à sa vengeance, quand même Agamemnon « lui donnerait tous les trésors d’Orchomène et de la Thèbes d’Egypte, ces villes où il y a beaucoup de richesses dans les maisons. » L’or, à Orchomène, n’a pas encore jeté d’éclairs sous le fer de la bêche ; mais, à lui seul, le tombeau que Pausanias proclame aussi digne d’admiration que les pyramides d’Egypte justifie les hyperboles de l’épopée. Les dimensions en sont presque les mêmes que celles du plus grand des dômes de Mycènes, et, tout ruiné qu’il est, il a conservé de très beaux restes de son ancienne décoration. La coupole de la grande salle s’est écroulée ; mais les portes sont encore debout, et, tout autour, la pierre était cachée sous un revêtement de métal. Dans le caveau où reposait le mort, sur les dalles de schiste verdâtre qui en formaient le plafond, un habile ciseau avait imité le dessin d’un somptueux tapis, où des bordures de rosaces enveloppaient un motif d’une rare élégance, des fleurs au long pistil semées parmi les enroulemens de ces spirales compliquées qui sont chères à l’art mycénien. Avec ses couleurs brillantes et variées, le tissu qui a servi là de modèle à l’ornemaniste devait être un de ces objets de prix dont regorgeaient les demeures des habitans d’Orchomène.

L’épopée nous montre, établi dans « la creuse Lacédémone, » un autre prince du sang des Pélopides, Ménélas ; or plusieurs tombes à coupole, semblables à celles de l’Argolide et de la Béotie, ont été reconnues dans les vallées du Taygète et dans la plaine de Sparte. L’une d’elles, celle de Vafio, tout près de ces vieilles villes achéennes, Pharis et Amyclées, où devait résider Ménélas, vient de livrer ces admirables gobelets d’or où la sculpture mycénienne semble avoir dit son dernier mot. Ces mêmes sépultures se rencontrent, avec leur mobilier ordinaire, en Thessalie, autour de ces golfes Pagasétique et Maliaque, d’où partaient en course les navires des Minyens et que bordait le royaume d’Achille. On en a exhumé aussi plusieurs, des plus intéressantes et des mieux garnies, dans l’Attique, où la tradition nous montre, fixés dès les temps les plus anciens, les Pélasges et les Ioniens. Au sixième chant de l’Iliade, Pallas quitte les champs de bataille troyens pour la « forte maison d’Érechthée, » ce roi pieux que mettaient en relation avec la déesse des mythes dont les poètes et les artistes ont tiré, plus tard, la matière de plus d’un drame et de plus d’un tableau ; or on a retrouvé, dans l’acropole d’Athènes, les fondations d’un édifice, qui, placé sur le point le plus élevé du roc, paraît avoir été le château des premiers souverains de l’Attique.

Si ces forteresses, Mycènes, Tirynthe, Orchomène, avaient été les repaires de conquérans étrangers, si les aèdes n’avaient pas été fondés, par une tradition ininterrompue, à honorer, dans ces « fils des Achéens » dont ils célébraient la prouesse, les héros glorieux de leur peuple, l’épopée grecque, où l’on sent partout palpiter l’orgueil de la race, aurait-elle mené si grand bruit autour des aventures des passagers du navire Argo et des vainqueurs de Troie ? Si les auditeurs de ces poètes n’étaient jamais fatigués d’écouter ces récits, n’est-ce pas qu’ils avaient conscience du lien qui rattachait le présent à ce passé qui, dans un temps où l’histoire, fille de l’écriture, n’était pas encore née, se survivait seulement dans les quelques images que de fortes impressions avaient gravées dans la mémoire des hommes ?

Combien s’est-il écoulé d’années entre le moment où florissait cette civilisation qui ne se révèle que par son œuvre plastique, et celui où, chez les Grecs d’Asie, la poésie épique a pris sa forme la plus achevée ? Il est difficile de le dire ; mais ce qui est certain, c’est qu’entre ces deux instans de la durée il y a place pour bien des générations successives. Quelques faits, entre nombre d’autres que l’on pourrait alléguer, permettront, sinon de mesurer exactement cet intervalle, tout au moins de comprendre qu’il a certainement été très long.

Les tribus de l’âge mycénien inhument leurs morts ; les contemporains d’Homère ne pratiquent plus qu’un mode de sépulture, l’incinération. Or le passage de l’un à l’autre de ces rites implique un changement notable des croyances qui ont trait à la vie posthume de l’être humain. Tant que celle-ci n’est conçue que comme la prolongation plus ou moins imparfaite et précaire de la vie que l’homme mène sous le soleil, le premier devoir qui s’impose à la piété des survivans, c’est de ne point toucher au cadavre, mais de le défendre contre les chances de destruction qui le menacent. Ce cadavre, on n’a pu songer à le livrer aux flammes que le jour où, à cette conception qui persiste encore, tout au fond de l’âme populaire, est venue sinon se substituer, tout au moins se superposer une autre hypothèse, celle d’un je ne sais quoi mal défini, qui se détache du corps au moment où s’exhale des lèvres le dernier soupir. Cette image εἴδωλον (eidôlon), comme dit Homère, cette ombre (umbra), comme l’appelaient les Latins, va poursuivre quelque part, dans une région obscure et lointaine, une existence décolorée et sans joie. Cette hypothèse, la pensée grecque ne cessera pas de travailler à la développer ; dans son effort pour trouver à la loi morale une sanction suprême, elle en tirera l’idée des peines qui attendent les méchans et des récompenses qui sont réservées aux bons dans un autre monde où la justice est enfin satisfaite. On n’en était pas encore là lorsque fut composé ce onzième chant de l’Odyssée qui renferme le récit d’un voyage à l’Hadès, au pays des morts ; à peine y devine-t-on, à quelques traits, ces conséquences futures de la croyance nouvelle ; mais c’est déjà celle-ci qui domine dans l’épopée et, même sous cette forme élémentaire, elle témoigne d’une bien autre puissance de réflexion que la croyance antérieure, tout enfantine et naïve. Il a fallu des siècles pour que cette seconde explication de l’éternel mystère vint se présenter à l’esprit et s’y implantât de manière à frapper de désuétude l’ancien rite funéraire.

De tous les changemens qui se produisent au sein des sociétés, les plus lents sont ceux que subissent les dogmes religieux. Quoique plus rapide, le progrès industriel, lui aussi, ne s’accomplit pas en un jour. C’est surtout à ses débuts qu’il demande beaucoup de temps, quand l’homme n’use encore que d’un petit nombre de matières, auxquelles il applique des procédés très simples. L’industrie mycénienne ignore l’usage du fer. Ce métal n’apparaît que tout à la fin de cette période, et encore, alors même, ne se montre-t-il que rarement et en très faible quantité. Au contraire, chez le peuple dont la vie se peint dans l’épopée, si le 1er n’est pas encore aussi commun que le bronze, il commence déjà à lui faire concurrence.

A Tirynthe et à Mycènes, il n’y a que de très légères traces de la broche, ou, comme on dit aujourd’hui, de la fibule, tandis qu’elle est souvent mentionnée dans Homère. C’est que, dans ces villes, on portait des habits cousus, au lieu que, chez les contemporains du poète, l’usage s’introduisait déjà de relier seulement par des agrafes les bords des pièces d’étoffes, mode qui, lorsqu’elle aura achevé de prévaloir, distinguera le vêtement grec de celui des Asiatiques et autres barbares. A Tirynthe et à Mycènes, on fait couler la libation et le sang des victimes dans des puisards, creusés au milieu de la cour des habitations princières. Cette fosse à offrandes, on l’a retrouvée, à Samothrace, dans le sanctuaire des Cabires, où le culte a gardé, jusqu’aux derniers jours du paganisme, une physionomie archaïque qui en augmentait le prestige ; mais, partout ailleurs, cette disposition avait été abandonnée. Déjà, chez Homère, c’est sur des tertres de gazon ou sur des blocs de pierre que les rois offrent le sacrifice, sur ce que nous appelons l’autel ϐωμός (bômos).

Ces exemples suffisent à montrer qu’un certain laps de temps sépare le poète et ses auditeurs de l’âge où ont vécu ses héros. Sur l’évaluation de cet intervalle, les avis peuvent se partager ; mais ce que nous croyons avoir prouvé, c’est que les poèmes supposent la connaissance d’un état antérieur de ce monde dont le centre est la mer Egée, connaissance qui, bien que réduite à un petit nombre de faits, est exacte dans l’ensemble ; c’est qu’ils évoquent le souvenir de cités royales qui ont été exhumées dans les endroits mêmes que semblait nous indiquer le doigt levé du poète. La conclusion s’impose : entre ces deux sociétés, celle qui ne nous a transmis que l’œuvre de ses mains et celle qui nous a légué les deux poèmes immortels, il n’y a pas solution de continuité. Tout ce qu’il y a dans ces personnages et dans leurs aventures de substance historique, le poète l’a emprunté aux traditions qui conservaient, chez leurs descendans, la mémoire de ces princes de Tirynthe et de Mycènes, d’Amyclées, de Cnosse, d’Orchomène et d’Iolcos dont nous déterrons aujourd’hui les palais et les tombes. Ces princes et leurs sujets étaient déjà des Grecs ; ils parlaient le grec, un grec dont nous ne connaîtrons jamais les particularités dialectales et que les plus habiles hellénistes auraient peut-être, au premier moment, quelque peine à comprendre.

L’épopée a donc ses racines dans une poésie populaire très ancienne, qui fut importée d’Europe en Asie quand, chassés de leurs demeures par l’invasion dorienne, les Éoliens et les Ioniens, conduits par les fils des grandes familles achéennes, refluèrent vers les rivages orientaux de la mer Egée. On s’explique ainsi que les héros de ces poèmes appartiennent tous à la Grèce européenne et aux îles qui en dépendent, telles qu’Égine et Ithaque, Salamine et la Crète. On comprend aussi, quand on lait remonter jusqu’à la Grèce mycénienne les origines du chant épique, que l’Iliade et l’Odyssée puissent renfermer des élémens de date très différente, ce qu’il importe de ne pas oublier quand on cherche à trouver dans les poèmes homériques des indications qui jettent quelque jour sur l’état et les habitudes des sociétés antérieures. Pour ne prendre ici qu’un exemple, la maison et ses dispositions principales, on rencontrera dans Homère, sur ce sujet, tout à la fois des données qui se rapportent aux types que nous ont fait connaître les fouilles de Tirynthe ou de Mycènes et d’autres qui s’en écartent sensiblement ; les premières appartiendraient au plus ancien fonds de cette poésie, à ce que les grands poètes du Xe ou du IXe siècle ont gardé des matériaux qu’ils ont mis en œuvre.


II

Si c’est sur le territoire de la Grèce européenne et particulièrement en Argolide que la civilisation préhomérique paraît s’être élevée au plus haut degré de richesse et d’habileté technique, ce n’est point là que les monumens permettent de remonter le plus haut dans ce passé. Sans doute on a ramassé, sur le sol delà Grèce, des outils de pierre, haches, couteaux et flèches, qui nous reportent à ce que l’on nomme en Occident l’époque néolithique et qui éveillent l’idée d’une vie analogue à celle des peuplades que nous appelons les sauvages ; mais ces instrumens ne se sont pas rencontrés en assez grand nombre sur un même point, comme les gisemens de nos cavernes ou de nos palafittes, pour que l’on puisse se représenter avec quelque vraisemblance, d’après ces données, les habitudes des hommes auxquels ils ont appartenu et l’aspect des demeures qu’ils habitaient.

On aurait peut-être trouvé en. Argolide, sur le roc de Tirynthe, les élémens de la restitution d’un de ces ensembles, si là d’autres bâtimens n’étaient venus les recouvrir. Vers l’angle nord-est de la citadelle, à trois mètres au-dessous du dallage du palais, on a relevé les vestiges d’un très ancien établissement, murs en petits moellons reliés par de la boue, tessons de poterie, instrumens de pierre ; mais la fouille n’a misa découvert cette couche inférieure de débris que sur une très faible surface. C’est en Asie, sous les décombres de Troie, que l’on rencontre ce qui permet de définir, d’après des échantillons beaucoup plus nombreux, les procédés d’une industrie assez voisine de son point de départ.

Là, tout au fond de l’énorme tranchée que Schliemann a creusée dans ses fouilles de 1872, au travers de la butte d’Hissarlik, à 16 mètres au-dessous du sol actuel, on a mis au jour, sur une longueur de 45 mètres et une largeur de 15, les restes du premier village qui se soit bâti sur cet éperon de la montagne. Les murs, murs de défense et murs de maisons, offrent le même appareil grossier qu’à Tirynthe. Les armes et les outils sont presque tous en pierre ; à peine aperçoit-on quelques faibles traces d’un métal, le cuivre pur. La poterie, mal cuite, et faite d’une terre pleine de menus cailloux, est monochrome, quelquefois jaune, rouge ou brune, le plus souvent noire ; ce noir, très foncé, aurait été obtenu au moyen d’une pâte de résine appliquée sur l’argile avant la mise au feu. Les vases sont de formes lourdes et à parois très épaisses ; ils n’ont pas d’anses ; ce qui en tient lieu, c’est deux renflemens de la panse, sortes de grosses oreilles en saillie dont chacune est traversée par un double trou vertical et tubulaire ; on y passait une corde qui servait à suspendre la jarre. Aucun décor peint, mais des lignes incisées dont le creux est rempli d’une craie blanche. Il y a des chevrons, des barres parallèles, des semis de points ; c’est l’ornement géométrique à l’état naissant. Quelques fragmens révèlent, chez l’ouvrier, l’intention de représenter ou plutôt de rappeler le visage humain ; les yeux, avec leur prunelle, sont indiqués, et parfois le nez.

Ce qui, avec la pierre et l’os, fait le fond du matériel dont disposait cette peuplade, c’est la terre cuite. Elle a fourni aussi des disques lenticulaires, percés au centre d’un trou, que l’on a appelés fusaïoles. On leur a donné ce nom parce que l’on y a vu tout d’abord des pesons de fuseau ; mais ils se sont rencontrés en telles quantités, sur le site des villes préhistoriques, que cette destination ne peut pas avoir été la seule qui leur ait été assignée. Rien qu’à Hissarlik, en 1882, Schliemann en a ramassé plus de quatre mille. On a aussi parlé des filets de pêche ; ces disques auraient été employés, comme nos boules de plomb, pour les contraindre à s’enfoncer dans l’eau. Ils ont pu être utilisés de cette manière ; mais ceci ne suffirait pas non plus à en expliquer le nombre prodigieux, et d’ailleurs ils sont ornés, pour la plupart, de dessins exécutés comme ceux des vases et dans le même goût ; aurait-on pris cette peine s’ils n’avaient été affectés qu’à de tels usages ? Rien de plus naturel au contraire que cette préoccupation du décor si les fusaïoles étaient des objets de toilette. Ces lentilles d’argile rendaient le service que l’on demandera plus tard aux perles d’ambre et de verre ; on en faisait des pendans d’oreilles, des bracelets et des colliers ; elles étaient d’autant plus recherchées que la pointe y avait multiplié davantage des dessins dont quelques-uns, ceux qui représentent des astres ou d’autres images dont le sens est parfois difficile à saisir, donnaient peut-être à certaines de ces pièces la valeur d’amulettes ou de fétiches. Les voyageurs ont constaté, de notre temps, chez certaines tribus de l’Afrique, ce même emploi de la terre cuite en vue de la parure.

Tout cet outillage peut paraître bien primitif, et cependant on est déjà loin ici de la vie du sauvage. C’est une population sédentaire, par conséquent agricole, qui a laissé là sa trace. Elle possède un instrument dont l’usage est toujours resté inconnu, en Occident, aux peuplades qui ont habité nos grottes et nos villages lacustres, le tour du potier. Si la plupart des vases n’ont été que façonnés à la main, quelques-uns offrent cette régularité de la forme que peut seule donner la rotation du plateau sur lequel est posé le gâteau d’argile. Le commerce existe ; il procure à la tribu les matières que ne lui fournit point son propre territoire, le cuivre par exemple, qui ne se rencontre pas à l’état natif dans ce district de l’Anatolie, le cuivre qui vient peut-être de Cypre, dont les mines ont valu à ce métal le nom qu’il porte encore dans notre langue. Ce qui surprend davantage, c’est que plusieurs des couteaux sont en jade ; or les seuls gisemens connus de cette roche ne se trouvent, en Europe, que dans la Silésie, la Suisse et la Styrie, ou, en Asie, que dans le Turkestan et la Chine. Il y aurait donc eu dès lors, entre les tribus établies dans ce canton et leurs voisines, qui elles-mêmes étaient en relation avec d’autres plus lointaines, un trafic assez actif pour que certaines substances accomplissent, avant d’arriver à destination, de très, très longs voyages à travers la vaste étendue des continens. Ce qui suggère cette conclusion, ce n’est pas seulement la présence du cuivre et du jade dans le premier village de Troie ; parmi les débris de la bourgade plus importante qui lui a succédé, nous trouverons les métaux précieux, l’or et l’argent, que ne produit pas la Troade, l’ambre de la Baltique, l’ivoire qui ne peut venir que de l’Inde ou, par l’Egypte, du Soudan africain, et enfin le bronze, dans lequel l’étain s’allie au cuivre, l’étain que les anciens n’ont guère pu tirer que des profondeurs reculées de la Haute-Asie, avant que les Phéniciens fussent allés exploiter les mines de l’Espagne et des Iles britanniques.

Pendant un temps que l’on n’a aucun moyen d’évaluer, la vie s’interrompit sur cette colline ; cinquante centimètres de terre vierge recouvraient les restes que nous avons décrits. Au-dessus, à l’aide de remblais dont l’épaisseur varie, suivant la pente que présentait le terrain, de trois à cinq mètres, de nouveaux habitans sont venus dresser une esplanade qu’ils ont entourée d’un puissant rempart, et celui-ci, deux fois élargi, a fini par embrasser une aire d’environ 11,000 mètres carrés. Ce rempart est formé d’un soubassement, incliné en talus sous un angle de 45 degrés, que couronnait un mur vertical, dont il ne subsiste que les assises inférieures. Le soubassement est en blocs de tut calcaire. Le mur est fait de grandes briques crues. De longues poutres y constituaient un chaînage par lequel on avait cru rendre la construction plus solide. Une galerie de bois devait surmonter cette haute muraille ; c’est par elle surtout que se sera propagé l’incendie qui semble avoir tout dévoré dans cette forteresse. La flamme a pénétré jusque dans l’intérieur du rempart de terre ; la place des poutres qui s’y entre-croisaient est aujourd’hui représentée par des vides où ma main, quand je l’y ai plongée, a remué des cendres et des charbons. Tout autour de ces trous, l’argile est vitrifiée par le feu, et, au-delà, jusqu’à une certaine distance, noircie par la fumée.

En même temps que l’enceinte, les portes qui y étaient ménagées ont subi des remaniemens. La plus ancienne était un long couloir en pente par lequel on s’élevait de la plaine à l’esplanade du château ; ce couloir était percé dans un épais massif de maçonnerie, dans une tour énorme qui faisait une forte saillie sur la courtine. Des deux côtés de ce corridor, on a retrouvé l’empreinte et les débris carbonisés de madriers qui supportaient un plafond. Il y avait ainsi, au-dessus de la tour, une large plate-forme, dont une partie recouvrait le passage montant. On n’a pas pu ne pas se rappeler à ce propos le vers de l’Iliade qui montre les vieillards troyens assis sur les portes scées, où Hélène vient les retrouver, pour assister au combat qui va se livrer, devant le rempart, entre Paris et Ménélas. L’indication est d’autant plus curieuse à relever chez le poète que ce trait n’a pas dû lui être fourni par l’observation directe. Ni en Grèce, ni en Asie-Mineure, on ne bâtissait plus rien de son temps qui ressemblât à ces puissantes enceintes où se retranchaient les princes de l’âge héroïque. Dans la Grèce d’Europe, Sparte restera, jusqu’aux derniers jours de l’antiquité, le type de ces villes ouvertes qui ne voulaient, comme dit Alcman, « d’autres remparts que des hommes braves, » et, même sur la côte d’Asie, on paraît s’être d’abord passé de ces détenses. Ce fut sous la menace de la conquête lydienne, puis sous celle, plus redoutable encore, de la conquête perse que les cités grecques recommencèrent à s’entourer de murailles et de tours. En tout cas, si Homère avait sous les yeux des enceintes fortifiées, il n’y voyait rien de pareil à la première porte de Troie. Sans doute, il se sert là d’une de ces formules, comme il y en a tant chez lui, qui remontent aux débuts mêmes du chant épique. Bien avant la catastrophe qui détruisit la ville, cette entrée avait été bouchée et remplacée par deux autres portes, construites sur un plan tout différent. Celles-ci sont trop larges pour avoir jamais été recouvertes par un plafond ; on y accédait par des rampes extérieures, soigneusement dallées, et elles s’ouvraient non plus à travers le corps d’une tour massive, mais dans la courtine. Ce qui les constitue, c’est une chambre comprise entre deux vestibules ; il y avait double clôture ; un solide vantail fermait chacune des deux baies pratiquées, l’une dans le mur antérieur et l’autre dans le mur postérieur de la pièce. Cette disposition, c’est celle que l’on retrouvera, plus tard, dans les portes des enceintes de l’âge classique, par exemple, dans les murs célèbres de Messène, et même, avec les colonnes en plus, dans les Propylées de l’Acropole d’Athènes. Ici, comme dans ces types plus récens de l’architecture militaire, ce n’est plus au-dessus de la porte même, c’est auprès d’elle, des deux côtés et à une certaine distance, que font saillie les tours qui en battent les abords.

Sur le terre-plein qu’enferme ce rempart, il y a les restes d’assez nombreux bâtimens, dont l’appareil est, avec une moindre épaisseur de mur, le même que celui de l’enceinte. Ces bâtimens ne datent pas tous du même temps ; c’est sur les ruines de maisons plus anciennes que sont construits ceux qui paraissent avoir eu le plus d’importance, les seuls dont le plan permette une conjecture sur leur destination. Le principal de ces édifices faisait face à la porte du sud-est. On y a reconnu la première ébauche d’un type que nous étudierons de préférence à Mycènes et à Tirynthe, où il est bien plus développé ; c’est celui de la maison princière, du palais. Il n’y a d’ailleurs, dans l’enchevêtrement de ces murs qui se coupent en tous sens et qui se superposent les uns aux autres, rien qui ne s’accorde avec l’hypothèse que suggèrent les réfections qui ont agrandi à deux reprises le périmètre du rempart. Ces retouches, ces reconstructions successives de l’enceinte et des maisons, tout cela est l’œuvre d’une seule et même population qui a vécu sur cette colline pendant d’assez longs siècles pour que finissent par céder à l’usure les murs de ses premières demeures, pour que le jour vînt où les dimensions du château de ses rois ne seraient plus en rapport avec les besoins nouveaux que taisait naître chez elle le progrès de l’aisance. Cette conjecture est pleinement confirmée par l’étude des nombreux objets recueillis au cours des fouilles. L’industrie dont ils attestent l’activité n’est pas restée stationnaire ; elle a perfectionné ses méthodes ; mais il est pourtant certaines limites qu’elle n’a point franchies ; ses produits sont très homogènes ; elle a son unité.

Cette industrie est la prolongation de celle du premier village. C’est encore la pierre et la terre cuite qui y jouent le rôle principal. La poterie est toujours monochrome ; l’artisan ne cesse pas de répéter les types qu’il avait créés tout d’abord ; mais il les allège et il les diversifie. S’il ne sait pas donner à ses ouvrages l’agrément de la couleur, il a de plus en plus souci de les embellir et comme de les animer par l’introduction d’élémens empruntés à la forme vivante. Quand il s’essaie à copier le visage de l’homme, la traduction qu’il en propose est déjà beaucoup moins maladroite et surtout moins abréviative. Outre les yeux et le nez, il commence à marquer la bouche ; il s’enhardit à tenter une vague ébauche du corps et des membres, à modeler les seins, le nombril et jusqu’à l’amorce des bras. Ceux-ci même, dans un vase qui reste unique en son genre, se développent assez pour tenir les anses d’un second vase plus petit. L’exécution est d’une gaucherie très naïve ; mais l’idée est ingénieuse. Le potier a voulu figurer une femme qui porte une écuelle sur la tête et qui présente une coupe de ses deux mains levées. Ce n’est pas seulement de l’homme qu’il s’inspire ; parmi les animaux dont il a prétendu reproduire l’image, on a cru reconnaître la truie, la taupe et l’hippopotame. Enfin, à côté de ces répliques perfectionnées des types originaires, on voit paraître des formes nouvelles, dont quelques-unes ne se retrouvent guère ailleurs que dans les plus anciennes nécropoles de Cypre. Il y a aussi un cornet profond, à large embouchure, dans lequel Schliemann a reconnu cette coupe du festin ; ce δέπας ἀμφιϰύπελλον (depas amphikupellon) d’Homère que les commentateurs anciens ne savaient déjà plus définir. Ce cornet a un fond étroit et arrondi. On ne saurait le poser plein ni sur la table ni à terre ; mais il circulait aisément de main en main, grâce à ses deux anses ; par l’une d’elles, le convive qui avait bu le tendait à son voisin, qui le prenait par l’autre. On n’a pas cessé de fabriquer les lourdes jarres, à renflement latéral et à trous de suspension ; mais pour d’autres pièces, celles qui servaient au repas, le potier sait façonner les anses et les bien attacher au col et à la panse du vase.

Même progrès pour le métal. Si, dans le village primitif, l’emploi n’en était encore que très exceptionnel, dans la seconde ville, surtout vers la fin, il est devenu bien plus commun. Les petites gens qui vivaient dans des cabanes au pied de la citadelle n’en faisaient peut-être pas encore grand usage ; mais les chefs de la tribu, les habitans du château, le possédaient en quantités déjà considérables. On peut en juger par le trésor, comme on dit, que Schliemann découvrit, en 1873, dans un enfoncement du mur, près de la porte du sud-ouest. C’était tout un groupe d’objets que leur propriétaire avait enfermés dans une caisse de bois dont il ne subsiste plus que la poignée de bronze. Les plus volumineux étaient des vases d’argent dont l’un se trouva contenir ce qu’il y avait de plus précieux dans le trésor, ces bijoux que Schliemann a pris pour ceux d’Andromaque ou d’Hélène. Un souple ruban d’or, fait de plusieurs morceaux soudés ensemble, a pu servir de diadème. Le même métal a fourni la matière de bracelets et de pendans d’oreilles, ainsi que de deux riches parures. Il suffira de décrire la plus riche des deux, l’autre, quoique plus simple, offrant les mêmes élémens. A un bandeau assez long pour faire le tour de la tête sont attachées nombre de chaînettes formées de feuilles ovales reliées par un mince fil d’or ; ces feuilles tiennent ici la place des olives d’ambre ou de pierre dure qui couvrent, en Egypte, le cou et la poitrine des momies. Au bout de chaque chaînette pend une petite plaque où l’on propose de reconnaître une réduction conventionnelle d’un simulacre de la divinité, d’un type d’idole dont les exemplaires se rencontrent par centaines à Hissarlik, exécutés en pierre ou en terre cuite. Quoi qu’il en soit de cette conjecture, je croirais volontiers, avec Schliemann, que c’étaient là des coiffures analogues à ces calottes de sequins que les femmes albanaises et les femmes grecques portent encore dans certains cantons de la Roumélie et de l’Anatolie. Des deux côtés de la partie centrale, qui s’appliquait sur les cheveux et sur le front, il y a un faisceau de chaînes beaucoup plus longues et terminées par le même appendice. Celles-ci encadraient le visage, tombaient à droite et à gauche du cou et descendaient jusque sur la poitrine. Pour juger de l’effet, on n’a qu’à jeter les yeux sur certains portraits de Mme Schliemann, pour lesquels elle a posé avec ces bijoux qu’elle avait aidé à retirer de leur cachette [2]. Je ne sais rien qui y ressemble ni dans les bijoux trouvés à Mycènes, ni dans ceux qui relèvent de l’art classique ; dans les dispositions de ce somptueux joyau, il y a de l’élégance, mais une élégance étrange, où l’on sent je ne sais quel arrière-goût de barbarie.

Parmi les vases d’argent, il en est sans anses, dont le galbe rappelle celui des plus vieilles poteries ; on les suspendait par des anneaux soudés à la panse. La forme a plus de liberté dans certaines coupes allongées, à deux becs. Des barres d’argent, dont le poids varie entre 171 et 174 grammes, peuvent avoir été, comme les talens d’Homère, une valeur d’échange, la monnaie de ce temps-là.

Avec les bijoux il y avait des armes ; celles-ci sont faites de bronze, mais d’un bronze qui est encore très pauvre en étain. Cet alliage est pourtant déjà supérieur au cuivre pur, et c’est ce qui explique que ces armes aient été, elles aussi, serrées dans la caisse ; les chefs étaient peut-être alors seuls à se servir d’armes de bronze ; aussi ces lames plus tranchantes recevaient-elles des montures de luxe ; tel un manche de couteau en ivoire qui représente un animal au repos. Les pointes de flèche en obsidienne et en silex sont très nombreuses ; mais on rencontre aussi des tiges minces de cuivre, aiguisées à l’un des bouts, qui ont dû remplir cette même fonction. Il n’a pas été trouvé d’épées.

Tous ces métaux étaient mis en œuvre sur place, d’où que vînt le minerai. Par leur forme, quelques-uns des vases d’argent font penser aux canopes égyptiens ; mais ils offrent en même temps des particularités qui les rattachent à la poterie locale. Il en est de même des bijoux ; le goût n’en est celui d’aucun autre des peuples de l’antiquité ; il y entre des pièces dont le modèle paraît fourni par la pierre et la terre cuite. Enfin, cette même couche de débris a livré, en assez grand nombre, les moules en schiste micacé où se coulaient les couteaux et les têtes de lances. Ce qui témoigne de la dextérité qu’avaient acquise dès lors les artisans qui travaillaient le métal, c’est l’aisance avec laquelle ils pratiquaient l’opération toujours délicate de la soudure, or sur or ; c’est la finesse de leur fil ; c’est la légèreté des ‘folioles et des plaquettes, des bâtonnets, des prismes, des cubes et des perles d’or dont ils ont composé leurs parures. Avec les pièces principales du trésor, Schliemann a recueilli des milliers de ces menus ornemens ; il n’a eu, pour en refaire des colliers, qu’à y passer un brin de soie.

On ne saurait pourtant dire que cette industrie, — on n’oserait prononcer le mot d’art, — ait déjà, tout avancée qu’elle soit à certains égards, un style qui lui appartienne en propre. L’ornement géométrique est ici dans l’enfance ; il n’aboutit pas encore à des partis-pris, à des combinaisons de lignes qui aient leur originalité. La plante, dont les tiges, les feuilles et les fleurs fourniront à l’ornemaniste, chez tous les peuples, un répertoire si varié de motifs charmans, on ne semble pas même, ici, l’avoir regardée. Quant à l’homme et à l’animal, si l’on a eu parfois l’ambition d’en imiter les formes, on ne l’a tenté qu’en les simplifiant au point de les rendre presque méconnaissables. Schliemann, qui s’était juré de retrouver, à Troie, l’Athéné Glaucopis d’Homère, a pu, sans trop d’invraisemblance, voir la face d’une chouette sur ces vases où nous nous refusons à chercher autre chose qu’une interprétation singulièrement naïve des traits du visage de l’homme. Des décombres de la seconde ville, on n’a tiré qu’une seule figure où le corps humain soit représenté presque en entier. C’est une petite statuette de plomb, une femme nue, à longues boucles de cheveux tombant des deux côtés du cou, que ceignent plusieurs rangs de colliers. Les bras sont croisés sur la poitrine. La croix gammée, un symbole très antique, mais dont le sens n’a pas encore été sûrement pénétré, est gravée sur un triangle qui indique les parties sexuelles. C’est ainsi que les religions syriennes représentaient leur déesse mère ; ou la figurine a été importée du dehors, ou plutôt, comme on inclinerait à le croire d’après la grossièreté de l’exécution, c’est un pastiche local d’un type divin alors révéré dans toute l’Asie antérieure.

Les bâtimens dans les ruines desquels ont été faites ces trouvailles paraissent avoir été détruits tous à la fois, par un de ces incendies à qui rien n’échappe, parce que la rage du vainqueur qui l’alluma en attise la flamme. On a rencontré quelques squelettes, celui d’une jeune fille, celui de deux hommes, auprès desquels il y avait des armes, non pas étendus dans des tombes, mais gisant sous des murs écroulés. Il n’y a donc là, dans l’état des lieux, rien qui ne s’accorde avec le souvenir que la poésie avait gardé d’une cité qui, reine de la Troade pendant plusieurs siècles, aurait péri sous les coups d’un ennemi venu d’outre-mer pour la châtier de ses pirateries. Sur ses décombres, au bout d’un certain temps, une nouvelle bourgade se forma, derrière l’abri de l’ancien rempart ; mais elle n’eut jamais l’importance de sa devancière, et ce n’est pas là, dans les restes insignifians de ce qui ne fut guère qu’un village, c’est dans la Grèce d’Europe et surtout en Argolide qu’il convient d’étudier la seconde période de la civilisation préhomérique ; c’est à Tirynthe et à Mycènes, où des monumens nombreux et variés permettent de suivre le développement des industries que nous avons vues naître en Troade.

Lorsqu’on s’en tient aux résultats généraux, on ne saurait distinguer entre l’apport de ces deux villes, Tirynthe et Mycènes. Les mythes argiens attribuaient à Tirynthe une antiquité plus haute encore qu’à Mycènes, et les monumens ne les démentent point. Le rempart de Tirynthe est bâti en blocs plus énormes que celui de Mycènes et qui portent moins la marque du travail de l’outil ; mais c’est là toute la différence ; les ouvriers appliquaient dans les deux villes voisines les mêmes procédés. Tirynthe a moins donné de bijoux et de vases, parce que l’on n’y a pas ouvert de tombes ; mais c’est là que l’on étudie le mieux un des types les plus originaux qu’ait créés l’art mycénien, celui du palais.

Du rempart des deux citadelles royales, peu de chose à dire, sinon que les matériaux y sont d’un bien plus fort échantillon qu’à Troie et que, par suite, l’appareil y a plus grand air. Il n’y a pas ici de talus ; le mur, grâce aux dimensions des pierres qui le composent, offre de hautes faces verticales et semble destiné à une éternelle durée. Ses pans droits et la fermeté de ses lignes font sur l’esprit du voyageur une toute autre impression que la masse mousse et confuse de l’enceinte de Troie. C’est, à cela près, le même mode de construction. Lorsque entre les pierres il y a une liaison, celle-ci n’est que de la terre argileuse qui a été gâchée avec de l’eau. Du rempart, il ne reste que le corps, bâti en blocs de tuf ; mais la brique crue et les galeries de bois devaient en former, ici aussi, le couronnement. On retrouve les carreaux d’argile séchés au soleil dans les murailles du palais, et des poutres transversales y ont laissé leur empreinte et leurs cendres. Ces chaînages de poutres étaient si bien dans les habitudes du maçon, que celui-ci les a employés, à Mycènes, dans un mur tout en moellons. L’art de la fortification a d’ailleurs fait certains progrès. Le principe du flanquement paraît, il est vrai, avoir été moins bien compris à Tirynthe et à Mycènes qu’à Troie, où, sur tout le front méridional, il y a des tours séparées par des intervalles égaux. Dans les citadelles de l’Argolide, les saillans sont en très petit nombre et très irrégulièrement distribués. En revanche, on voit déjà adoptée ici une disposition que les ingénieurs grecs garderont toujours dans leurs tracés : les portes sont agencées de telle sorte que l’ennemi qui s’avance pour les forcer soit contraint de présenter aux défenseurs du rempart son flanc droit, celui que ne protège pas le bouclier. Un autre perfectionnement, ce sont, à Tirynthe, ces galeries ménagées dans la masse de la muraille, sur lesquelles ouvrent des chambres qui servaient de magasins ; ce sont, à Tirynthe comme à Mycènes, des citernes qui mettent la garnison à l’abri de la soif ; c’est, dans cette dernière forteresse, le passage couvert qui donne accès au canal souterrain où coule, en dehors de l’enceinte, l’eau de la source Perséia.

Si l’architecte a fait un tel effort pour aménager le rempart de manière à lui permettre de braver toutes les attaques, s’il lui a donné une épaisseur qui, à Tirynthe, dépasse par endroits dix-sept mètres, c’est que ce rempart est l’enveloppe et la sauvegarde de l’habitation royale ; en effet, c’est bien celle-ci que l’on ne saurait hésiter à reconnaître dans l’édifice qui, à Tirynthe et à Mycènes, occupe le point culminant du terrain clos de murailles. Par la largeur de l’espace qu’il couvre, par l’ampleur de ses dispositions et par la richesse de sa décoration, cet édifice répond bien à l’idée que nous donnent les poèmes homériques de la hauteur à laquelle se tiennent, au-dessus de la foule sans nom, ses princes, les chefs héréditaires des clans achéens, « les rois porteurs de sceptre, fils de Zeus et pasteurs de peuples. » Ces rois sont des héros supérieurs au reste des hommes ; ils sont bien plus vaillans et bien plus forts que leurs soldats ; leurs armes et les chevaux qui traînent leur char sont des présens des dieux ; on ne saurait donc s’étonner que leurs demeures aient eu de tout autres dimensions que celles de leurs sujets et qu’il y ait été déployé un bien autre luxe, que les artisans les plus habiles, parfois peut-être aidés par des ouvriers appelés du dehors, aient épuisé leur adresse à bâtir, à décorer et à meubler le palais. À Mycènes, un temple dorique, de date postérieure, en se superposant au palais, a effacé toute trace d’une partie de ses arrangemens intérieurs ; à Tirynthe, toute la surface sur laquelle il se développait a été dégagée. Les murs qui séparaient Tes différentes pièces s’élèvent encore, par places, jusqu’à un mètre, et presque partout, il en subsiste quelques vestiges ; on a dressé, de l’ensemble, un plan qui ne présente guère de lacunes et d’après lequel un savant crayon a pu tenter de restituer le caractère et l’aspect de cet édifice [3].

Ce qui frappe au premier moment, quand on jette les yeux sur ce plan, c’est le nombre des pièces, petites et grandes, qui remplissent toute la partie haute de la forteresse, plus des trois quarts de l’enclos ; on arrive ensuite à distinguer des parties secondaires les parties principales, qui sont, d’ailleurs, les mieux conservées ; en raison même de leur importance, elles étaient limitées par des murs plus épais. Ce sont des avenues, des cours et des salles dont les dimensions indiquent que beaucoup de personnes s’y tenaient d’ordinaire réunies ; on y reconnaît la partie ouverte et publique de la maison, ce que l’on appelle aujourd’hui, en Turquie, le sélamlik.

Les abords de cette demeure avaient leur noblesse. On y pénétrait par un de ces propylées que nous avons rencontrés à Troie et qui se composent de deux chambres séparées par un mur percé d’une porte ; mais ici la colonne paraît, la colonne qui manquait là-bas. Elle était de bois ; elle a donc disparu ; mais ce qui en marque la place, c’est la base de pierre, sur laquelle le pied du fût a laissé son empreinte. Dans le propylée, entre chaque paire d’antes, il y a deux colonnes, et des traces de portique se laissent apercevoir sur deux des faces d’une vaste avant-cour. Un second propylée, plus petit, conduisait dans une seconde cour, un rectangle de 15 mètres sur 20, où un portique continu régnait sur trois des côtés. Au milieu du quatrième, c’était entre deux colonnes que l’on pénétrait dans le premier des deux vestibules qui précédaient une grande salle dont la longueur est de 12 mètres et la largeur de 10. Cette salle, c’est le mégaron ou la « grande chambre, » dont il est si souvent question dans l’Odyssée. C’est là que Nestor et Ménélas reçoivent Télémaque et Alcinoos Ulysse ; c’est là que, dans Ithaque, les prétendans passent leurs journées à dévorer l’héritage de l’absent et que se joue la scène de vengeance et de meurtre.

Les aèdes avaient certainement sous les yeux un type d’habitation royale dont les traits originaux concordent avec ceux qui caractérisent les palais mycéniens. On a signalé quelques différences de détail entre le plan de la maison d’Ulysse, tel qu’on a tenté de le restituer d’après l’Odyssée, et celui de l’édifice tirynthien ; mais toutes ces demeures royales ne pouvaient être exactement pareilles ; dans l’ensemble, la ressemblance subsiste. Ces cours entourées d’auvens supportés par des colonnes, ce sont celles qu’Homère appelle « les cours aux beaux portiques ; » Ulysse et Eumée dorment sous ces abris. Homère mentionne un autel de Zeus dans la cour du palais d’Ulysse ; or, à Tirynthe, dans la cour qui précède le mégaron et juste en lace de l’entrée, on a retrouvé une de ces fosses à offrandes qui paraissent avoir été le type le plus ancien de l’autel. Au centre du mégaron, à Troie, à Tirynthe et à Mycènes, on reconnaît le foyer dans un massif d’argile, de forme circulaire, qui s’élevait de 0m, 15 à 0m,20 au-dessus du sol de l’appartement, le loyer dont la flamme chauffait et éclairait la large pièce. A Tirynthe et à Mycènes, il était compris entre quatre colonnes qui soutenaient les poutres du plafond, dans lequel devait être pratiquée, au-dessus de l’âtre, une sorte de lanterne à claire-voie par où s’échappait la fumée. Lorsqu’on voit les quatre bases ainsi groupées, est-il possible de ne pas se souvenir des paroles que Nausicaa adresse à Ulysse, quand, au moment de le quitter, elle lui indique comment il devra s’y prendre pour arriver jusqu’à sa mère Arété ? — « Elle est assise, lui dit-elle, près du feu étincelant du foyer, faisant tourner, merveille à voir, la quenouille chargée de laine pourpre ; elle est appuyée contre la colonne et ses servantes se tiennent derrière elle. Là aussi se dresse, près de la flamme, le siège sur lequel mon père reste assis, buvant du vin comme un immortel. » — C’est aussi contre une de ces colonnes que l’on fait asseoir le poète aveugle Démodocos, pour qu’il soit bien au milieu du cercle de ses auditeurs quand il entonne ce chant où il raconte la prise de Troie, ce chant qui remplit de larmes les yeux d’Ulysse.

Nous ne saurions ici pousser plus loin ces rapprochemens ; il suffira de faire observer que, même dans les parties accessoires de l’édifice, on signale encore plus d’une disposition qui s’explique par les habitudes que supposent les récits du poète. Le palais, à Tirynthe, avait sa chambre de bains. Partout ailleurs, le sol est fait d’une sorte de béton, à la surface duquel, dans les cours, de petits cailloux forment comme une mosaïque grossière, tandis que, dans les pièces couvertes, un enduit de chaux était appliqué sur l’aire ainsi préparée, enduit qui a même été décoré, par endroits, de dessins coloriés qui lui donnaient l’aspect d’un tapis. Dans cette chambre, le parti-pris a été tout différent. L’humidité aurait eu bientôt imprégné le béton ; à la place de celui-ci, il n’y a là qu’une large dalle de calcaire, inclinée de façon que toute l’eau jetée à terre s’écoulât vers l’issue qui lui avait été ménagée dans la paroi. Il n’est pas jusqu’à la baignoire, une épaisse cuve d’argile, dont les morceaux n’aient été retrouvés. D’après l’Odyssée, lorsque l’étranger arrive le soir, fatigué d’une longue course, son hôte commence par lui offrir un bain qui le nettoie et qui le délasse.

Quant à l’appartement des femmes, il paraît, à Tirynthe, avoir été au rez-de-chaussée, tandis que, dans la maison d’Ulysse, Pénélope habite, avec ses femmes, l’étage supérieur ; mais, à Mycènes, on distingue les premières marches d’un escalier conduisant à des chambres hautes, qui, situées au-dessus de réduits obscurs, ont dû avoir cette destination. Par ce qui en reste à Tirynthe, on voit que l’habitation privée n’était pas moins soignée que l’appartement de réception. Il y a là une pièce où l’on reconnaît, simplifié par la diminution de l’échelle, le plan du grand mégaron ; le foyer n’y est pas flanqué de colonnes ; ce devait être une sorte de salon, où les femmes se réunissaient pour filer, tisser et coudre. Ici, comme dans l’autre portion du bâtiment, les murs étaient couverts d’un crépi qui dissimulait la grossièreté de l’appareil, et, dans les intérieurs, le pinceau avait couvert de peintures décoratives la couche de chaux fraîche. Ici, ces enduits peints adhéraient encore au mur ; dans le reste de l’édifice, ils s’en étaient détachés, et c’est à terre que l’on en ramasse les morceaux.

Exécutées avec cinq couleurs, le bleu, le jaune, le blanc, le noir et le rouge, la plupart de ces peintures ne présentaient que des combinaisons de lignes, surtout de lignes courbes, des enroulemens analogues à ceux qui ornent les bijoux et les vases. Sur quelques autres panneaux, il y avait des figures, figures d’hommes et d’animaux, figures d’êtres factices, du genre de celles qui foisonnent dans les monumens de l’art oriental. C’est à des images de cette sorte qu’ont dû appartenir les grandes ailes dont les longues plumes se voient, à Tirynthe, sur les débris de l’une des fresques. A Mycènes, on a trouvé quelque chose de plus complet, trois personnages, qui, sur des corps humains, ont des têtes d’âne ; ils portent sur leurs épaules une perche à laquelle, comme le donne à penser une pierre gravée du même style, était probablement suspendue quelque bête tuée à la chasse. On s’accorde à reconnaître là les premières esquisses de ces types qui, comme les satyres, comme les fleuves personnifiés, garderont toujours, même dans l’art de l’âge classique, quelques traits de l’animal, les pieds, la queue et les cornes du bouc ou les cornes du taureau. Le Minotaure de Crète ressemble davantage encore à ces formes composites et bizarres dont plus d’une variante se rencontre dans la série des intailles. D’autres tableaux appartenaient à ce que nous appellerions la peinture de genre. C’est, à Tirynthe, la poursuite du taureau sauvage, auprès duquel court un chasseur ; ce sont, à Mycènes, des scènes militaires, des guerriers debout près de leurs chevaux.

Le décor d’une riche coloration qui, dans ces appartemens, habillait toutes les surfaces n’était d’ailleurs pas dû au seul travail du pinceau ; la diversité des matières employées venait aussi concourir à l’effet. Le bois qui, débité en madriers et en planches, garnissait certaines parois, offrait, avec ses veines, des nuances foncées qui ressortaient sur les teintes claires delà peinture ; mais, pour varier les effets, on avait eu recours aussi à des roches choisies pour la beauté de leur ton naturel, aux métaux et à certains produits artificiels. A Tirynthe et à Mycènes, on a ramassé des fragmens d’une brèche verte et d’un porphyre rouge qui ont fait partie soit de l’encadrement d’une porte, soit d’un entablement ; mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est une frise d’albâtre où sont ciselés les motifs chers à l’art mycénien. Insérés dans des trous faits à leur mesure, de petits morceaux d’une pâte de verre bleu tranchaient sur le ton laiteux de la pierre ; des disques de ce verre formaient l’œil des spirales et le cœur des rosaces ; des cubes de la même substance composaient les bordures. Dans les tombes, on a recueilli, en grande quantité, des plaques de ce même verre opaque dont les unes, munies d’appendices tubulaires, ont pu être cousues sur les vêtemens, tandis que les plus grandes auraient été appliquées sur des cercueils ou sur des meubles. Il est question, dans l’Odyssée, d’une bande de kyanos qui régnait tout autour de la pièce principale du palais d’Alcinoos. C’était l’acier, l’acier bleuâtre que les commentateurs avaient voulu voir dans le kyanos ; ils avaient négligé de tenir compte d’un texte de Théophraste qui donnait le vrai sens de ce mot. Le doute n’est plus permis aujourd’hui ; c’est bien l’azur de cet émail qui brillait, à côté des métaux précieux, dans la demeure royale que l’imagination du poète s’était complu à doter de la parure la plus somptueuse. Le métal offrait plus de ressources encore que cette matière fragile. Battu au marteau, en feuilles minces, qui se laissaient aisément plier et découper, le métal donnait des revêtemens et des pièces d’applique qui avaient à la fois le mérite de l’éclat et celui d’une extrême solidité. On ne l’a pas rencontré dans les ruines des palais ; c’est qu’il ne reste guère de ces édifices que des murs en moellons et en briques crues, matériaux qui, pour dissimuler leur insuffisance, appellent plutôt l’emploi du crépi. Pour mesurer l’importance des services que l’architecte demandait au métal, il faut s’adresser aux tombes à coupole, qui sont bâties en grand appareil ; là, autour des portes et dans l’intérieur du dôme, on voit encore la trace des clous, au moyen desquels des rosaces et d’autres ornemens étaient attachés à la pierre. Dans la maison, le bois seul se prêtait à l’apposition du métal ; aux portes, celui-ci garnissait la poutre du seuil et celle du linteau, les madriers qui formaient les pieds-droits, les planches épaisses des vantaux ; les lambris des salles pouvaient être couverts de même façon. Dans ce concert, chaque métal donnait sa note, sombre ou gaie, et de ces contrastes il se dégageait une harmonie dont Homère sent tout le charme, quand il décrit ainsi le palais du roi des Phéaciens :

C’étaient comme les rayons du soleil ou ceux de la lune qui brillaient
Dans la haute maison du magnanime Alcinoos.
Des murs de bronze avaient été menés de l’un et de l’autre côté,
Depuis le seuil jusqu’au fond de l’appartement ; une frise de verre bleu régnait tout autour de la salle.
Des portes d’or fermaient la maison bien close ;
Des jambages d’argent se dressaient sur le seuil de bronze ;
Le linteau était d’argent, et d’or l’anneau qui tirait le battant.

Sans doute, comme l’indiquent certains traits du tableau de la vie des Phéaciens, on est ici en pleine féerie ; mais cependant c’est à la réalité que le poète empruntait les élémens qu’il a réunis dans l’image qu’il présente des splendeurs de ce palais enchanté. Il est encore question, ailleurs, dans les deux poèmes, de « palais de bronze » ou « d’or, » c’est-à-dire de palais dont les murs sont habillés d’une enveloppe faite de l’un ou de l’autre métal, et Télémaque admire chez Ménélas, « dans la maison sonore, les éclairs du bronze, de l’or, de l’électrum, de l’argent et de l’ivoire. » Il n’y a pas une de ces indications que les fouilles ne confirment. Comme la voûte du firmament est constellée d’astres, celle du tombeau que l’on appelle le Trésor d’Atrée était tout entière, jusqu’à son sommet, plaquée de rosaces d’airain, et, à en juger par ce qui reste du prétendu Trésor de Minyas, le métal n’y jouait pas un moindre rôle. Nous ne savons si, dans l’un et l’autre de ces édifices, une partie du revêtement métallique n’était pas en or, en argent ou en électrum, c’est-à-dire en un alliage d’or et d’argent ; ces métaux précieux étaient assez abondans à Mycènes et dans les autres centres principaux du monde mycénien pour que l’on ait pu les y affecter aussi à cet usage. Quant à l’ivoire, les tombes en ont livré nombre de plaques ciselées qui paraissent avoir servi à décorer des cassettes, des armes et des ustensiles divers ; on est fondé à supposer que, comme les pâtes de verre, il a été utilisé pour l’ornementation des lambris, des frises et des plafonds.

La tombe, au moins sous la dernière forme qu’elle a reçue, était digne du palais. Le luxe que l’on y déployait pour les morts ne le cédait en rien à celui dont s’entouraient les vivans. Ce qu’était la sépulture à Troie, on l’ignore jusqu’à présent ; les fouilles d’Hissarlik n’ont pas découvert de tombes. Quant aux tombes de l’acropole mycénienne, ce qui en a fait surtout l’intérêt, c’est ce mobilier funéraire qui a tant étonné les archéologues par sa richesse et son étrangeté ; la tombe même n’est qu’une fosse creusée dans le roc et à parois maçonnées ; mais avec ces tombes de la ville basse qui sont connues sous le nom de trésors, on est en présence d’ouvrages qui font grand honneur à l’architecte et à ses ouvriers. Grâce au choix et à la disposition des matériaux, grâce aussi à la terre et aux pierrailles que l’on avait répandues, comme une sorte de bourre compacte, autour de la coque du dôme, tel de ces édifices était encore, vers le commencement de ce siècle, presque intact, et, aujourd’hui même, le voyageur qui en franchit le seuil ne voit pas sans émotion s’arrondir au-dessus de sa tête et se perdre dans l’ombre le berceau de la coupole sous laquelle les chefs achéens de Mycènes ont dû se réunir pour célébrer les funérailles et pour honorer la mémoire de leurs princes, des rois fils de Pélops. Dans deux de ces édifices, dont l’un est à Mycènes et l’autre à Orchomène, auprès de la salle ronde qui servait de chapelle, il y avait un caveau où dormait le mort, caveau dont la décoration n’était pas moins soignée que celle des autres parties du bâtiment. La chapelle et le caveau subsistent ; ce qui a presque complètement disparu, c’est la façade, qui était faite d’un placage exécuté en roches multicolores ; des crampons d’airain rattachaient à la muraille les dalles et les bandes qui le composaient. Lorsqu’on essaie de restituer cette devanture, à l’aide des traces qu’elle a laissées sur la paroi et des fragmens qui en restent, épars dans les musées de l’Europe, on devine que le bronze y mêlait ses luisans aux teintes vertes et rouges des brèches et des porphyres où le ciseau a prodigué les chevrons, les rinceaux et les palmettes : peut-être aussi la peinture y avait-elle été chargée d’orner certaines surfaces lisses. A droite et à gauche de la porte, qu’encadre une double moulure, se dressaient deux hautes colonnes, qui offrent déjà, surtout dans leur chapiteau, quelques-uns des élémens de l’ordre dorique. L’ensemble différait très sensiblement des types auxquels nos yeux ont été habitués par ceux de l’architecture classique ; mais il n’en devait pas moins avoir un beau caractère et offrir un aspect très imposant.

L’architecture est celui de tous les arts que cette civilisation paraît avoir poussé le plus loin ; mais pourtant le sculpteur mycénéen, lui aussi, a produit des ouvrages dans les meilleurs desquels s’annoncent déjà les qualités par lesquelles se distinguera la statuaire grecque. Toutes les matières que ses successeurs mettront en œuvre, il les a travaillées ; c’est le bois, c’est la terre, c’est le métal et l’ivoire, c’est la roche tendre sur laquelle mord le ciseau, c’est la pierre dure qui ne se laisse entamer que par le touret ou par une pointe couverte de poudre d’émeri. De la sculpture sur bois, tout a péri ; seul le sable tiède et sec de l’Egypte a su conserver le bois. La terre cuite ne semble guère avoir été employée qu’à la fabrication des idoles. Le sentiment religieux ne demande point aux simulacres qui lui sont chers d’être beaux ; il lui suffit que ces images ne s’écartent point du type traditionnel, qui est censé avoir par lui-même une vertu magique. On a taillé des bas-reliefs dans le tuf calcaire ; mais ceux des stèles sont la barbarie même, et le groupe de la Porte aux lions, d’une facture bien autrement libre et ferme, reste unique en son genre. C’est en travaillant par les procédés de l’intaille le jaspe et la cornaline, c’est en ciselant l’ivoire, c’est en repoussant le métal que l’artiste mycénien a le mieux montré ce qu’il avait déjà sinon de science, tout au moins d’aptitude naturelle à saisir la beauté de la forme et le caractère expressif du mouvement.

Pour traduire leurs idées et parer les objets à leur usage, les hommes de ce temps ne se sont pas moins servis du pinceau que du ciseau ; ils ont couvert de peintures les murs de leurs maisons et ces vases d’argile qui les suivaient dans la tombe. Jamais aucune fouille n’a fait retrouver le moindre vestige des fresques que les peintres les plus célèbres de la Grèce ont exécutées sur les parois des édifices d’Athènes, de Delphes et d’Olympie ; ici, contre toute attente, ces enduits colorés se sont conservés, en partie tout au moins, ensevelis qu’ils étaient sous une couche de décombres qui n’a jamais été remuée depuis que furent renversés les palais des Atrides. Il est tel éclat de crépi d’après lequel on peut deviner le sujet des tableaux sur lesquels se sont promenés les regards de ces rois. Quant aux vases, sur le site des établissemens primitifs comme parmi les ruines des cités moins anciennes, ils ont survécu, parfois presque intacts dans la tombe, ailleurs réduits en des milliers de tessons, que le passant a longtemps foulés d’un pied indifférent, mais que maintenant la curiosité des érudits recueille avec une application minutieuse. Or ces vases, à Tirynthe et à Mycènes, offrent un tout autre aspect qu’à Troie. Ils ont reçu une glaçure au sable ; dans les plus anciens, celle-ci garde une teinte mate et terne ; mais, dans d’autres, cette glaçure a pris un ton brillant que désormais le potier grec lui conservera toujours. Sur ce fond, la brosse du peintre céramiste a dessiné des motifs variés, dont les uns appartiennent au système du décor géométrique, tandis que d’autres sont empruntés au règne végétal et au règne animal ; il est quelques fragmens où l’on voit apparaître déjà la figure de l’homme.

Si cette figure n’a laissé sur les vases que des traces très faibles et très rares, elle tient au contraire une grande place dans de très curieux monumens que Schliemann n’a point connus, quoique ce soit lui qui les ait découverts ; nous voulons parler de ces poignards de bronze dont la lame est ornée d’images polychromes que forment des lamelles très minces d’or, d’argent, d’étain et d’émail, incrustées dans l’airain. C’est par les soins de M. Koumanoudis que ces images, cachées, au moment de la fouille, sous une gangue de terre et d’oxyde, ont été rendues au jour ; il a eu la patience de passer des mois à les dégager de cette enveloppe, en la détachant avec assez de précaution pour l’enlever sans endommager le décor. Ce genre de travail, qui suppose chez l’ouvrier une dextérité singulière, relève à la fois de la sculpture et de la peinture ; il tient de celle-là par la solidité des contours comme par la saillie d’un très léger relief, et de celle-ci par la diversité des couleurs ; c’est une sorte de mosaïque. Jusqu’à présent, on avait peine à comprendre ce que veut dire Homère quand il parle, dans sa description du bouclier d’Achille, d’une vigne d’or, avec des raisins noirs, une palissade d’argent, un fossé en kyanos, une haie d’étain. Le procédé qu’il avait en vue, celui que Héphaistos emploie pour embellir les armes destinées au fils de Thétis, nous en connaissons maintenant les applications par ces poignards de Mycènes. L’un d’eux représente une chasse au lion ; sur les autres, on aperçoit des lions en course, des lions qui poursuivent des fauves dans la plaine.

Si l’on essaie de juger et de définir l’art mycénien, tel que nous le montrent, parvenu à son apogée, les découvertes faites en Argolide et sur plusieurs autres points du bassin de la mer Egée, voici les résultats auxquels on arrive. Chez tous les peuples, c’est l’ornement linéaire qui est la première expression du besoin que l’homme éprouve partout et toujours de décorer les ustensiles dont il se sert. Ici cet ornement n’a plus la gauche et sèche simplicité des premiers essais ; il ne s’en tient plus à ces dessins si pauvres que la pointe a tracés sur la poterie monochrome de Troie et des plus anciennes nécropoles cypriotes. A Mycènes, sur les vases comme sur les bijoux, ce n’est que triangles sphériques, cercles concentriques, volutes plus ou moins compliquées, spirales, enroulemens qui évoluent autour d’une espèce d’œil ; à côté de motifs qui passeront de mode ou qui ne reparaîtront que dans un milieu très différent, on en rencontre d’autres, tels que les postes et que la rosace, qui resteront employés par l’art classique. On se trouve donc en présence d’un système d’ornementation déjà très savant, qui se caractérise par le parti que le décorateur tire, avec une ingénieuse et inventive liberté, de la ligne courbe et des combinaisons très variées auxquelles prête cet élément.

Quand l’artiste, sortant du domaine de l’abstraction, s’élevait jusqu’au monde de la vie, l’originalité de son goût se faisait encore mieux sentir, aussi bien dans le choix même que dans l’interprétation des types. Il n’a pas débuté par ces représentations raides et toutes schématiques de la figure humaine que les potiers de la période suivante répandront sur les vases dits du Dipylon ; ce qu’il s’est, en premier lieu, essayé à reproduire, ce sont les formes organiques les plus simples, les feuilles et les fleurs que ses yeux étaient accoutumés à rencontrer dans la campagne, les papillons qu’il voyait voltiger autour des lis et des roses, les algues et les coraux qui tapissaient le fond de sa mer transparente, les mollusques qui vivaient attachés aux roches de la côte, ceux qui flottaient à la surface des eaux et ceux que la vague, en déferlant, jetait sur le sable des grèves, les poissons qui se jouaient dans les golfes dont il habitait les plages, les oiseaux qui se levaient devant lui quand il se promenait au bord des marais. Certaines espèces, telles que l’argonaute, la seiche et le poulpe, l’ont particulièrement intéressé par l’étrangeté des traits qui les distinguent, bras de l’argonaute dressés et tendus comme voiles au vent, bras des poulpes rabattus et plongeant dans la masse liquide comme autant de rames. Tout, dans ces types singuliers, est rendu avec beaucoup de précision, le corps de l’argonaute, en forme de carène, le sac qui enveloppe celui du poulpe, les ventouses grâce auxquelles ces organes de locomotion deviennent des organes puissans de préhension. L’image ne reproduit pas moins exactement le nombre des tentacules, tel que le donne la nature. Il y a là un sens de la réalité qui est vraiment remarquable. Ces motifs d’un caractère si particulier, ce n’est ni l’Egypte ni la Chaldée qui les a mis à la mode ; leur plastique est née dans l’intérieur des terres. Rien de pareil non plus chez les Phéniciens ; leur art n’a guère été qu’un mélange éclectique de formes empruntées à des modèles étrangers ; leur attention ne parait pas avoir été attirée par les êtres qui pullulaient dans cette mer dont le flot venait battre le pied des murs de leurs ateliers. L’ouvrier mycénien n’a pas été aussi indifférent, et ce qui peut-être explique quelques-uns de ses choix, c’est que les bras de l’argonaute et du poulpe dessinent des courbes qui se mariaient heureusement à celles où se complaisait le décor géométrique, tel qu’il était pratiqué à Mycènes.

A prendre ainsi leçon de la nature, l’artiste avait acquis des qualités qui ne l’abandonnèrent pas quand, enhardi par degrés, il osa s’attaquer à des modèles plus compliqués, tels que le lion et le taureau. Il est souvent arrivé à en saisir, avec une rare justesse, les allures et le mouvement. Sur les poignards incrustés d’or, il a très bien marqué l’extension des corps qui s’allongent dans la course éperdue qui emporte, à travers la plaine, les lions et les cerfs. Il y a, sur des intailles, tel lion qui est modelé de main de maître. Il en est de même pour le taureau. La chasse et la capture des taureaux sauvages paraissent avoir été un des plaisirs favoris des chefs achéens. Le corps de l’homme et celui de l’animal s’y montraient dans des attitudes dont la variété pittoresque trouvait dès lors des appréciateurs capables d’en fixer l’image. Le peintre avait traité ce sujet dans une des salles du palais de Tirynthe, et, en 1889, on l’a rencontré, à Vafio, ciselé sur deux gobelets d’or.

Du tableau de Tirynthe, il ne reste que deux figures, et encore ne sont-elles pas complètes, un taureau et le chasseur qui court après lui ; mais ce fragment suffit à faire deviner quelle fière tournure l’artiste avait donnée à la bête puissante, qui détale en un furieux galop, l’œil dilaté par la terreur et fouettant l’air de sa queue. Les vases de Vafio sont d’une conservation merveilleuse. Là, le drame de cette bataille engagée entre l’homme et l’animal est divisé en deux scènes qui se font pendant. Sur l’un des deux gobelets, l’orfèvre a montré les chasseurs aux prises avec les farouches habitans de la brousse. Les différens épisodes du combat sont figurés par trois taureaux. L’un d’eux, qui va réussira s’échapper, bondit, lancé à toute volée, par-dessus les rochers et les buissons. Un second aura peut-être même chance. Deux ennemis ont voulu lui barrer le passage ; mais, d’un coup de sa corne gauche, il en a fait sauter un en l’air, qui retombe en ce moment sur le dos ; puis il s’est retourné contre l’autre assaillant ; il lui a percé la poitrine, et il le balance suspendu à sa corne droite et la tête en bas. On n’a fait qu’un prisonnier, le taureau qui, effrayé par les cris des rabatteurs, est allé se jeter dans un filet tendu entre deux arbres. Tous ses efforts sont impuissans à rompre le treillis de corde. Roulé sur lui-même, il se débat en vain, et sa tête, seule libre, se redresse avec un effort plein d’une douloureuse angoisse. L’autre vase représente ce captif et ceux de ses frères qui ont subi le même sort. Ils sont là quatre, dont un seul, retenu par un lien, semble protester encore par le mouvement de sa tête, relevée pour mieux lancer le beuglement d’appel et de plainte qui ne l’empêchera pas d’obéir. Les trois autres sont libres ; mais, à leurs poses tranquilles, on sent que la captivité a déjà produit sur eux son effet et qu’ils sont prêts à tendre le front au joug. Entre les deux gobelets, le contraste n’est donc pas seulement dans la donnée ; il est aussi dans le caractère expressif du dessin. Ici, c’est la force qui se déploie avec passion, la force violente et déchaînée ; là, c’est la force au repos. Le sculpteur sait composer ; c’est dans le feu de l’action qu’il a étudié ses modèles, les formes et les mouvemens qui les définissent. Malgré quelques incorrections, les taureaux sont d’une ampleur admirable et d’une vérité saisissante. Contre sept taureaux, il n’y a, dans cet ensemble, que trois hommes ; c’est que l’artiste mycénien ne se sent jamais très à l’aise quand il est aux prises avec la figure humaine. Chez l’homme, le corps est en partie caché sous le vêtement et il offre d’ailleurs des poses moins simples et moins constantes que le corps de l’animal. La représentation qu’en donne cet artiste reste donc toujours fort imparfaite. Le dessin de la tête et des membres est exact ; il a de l’accent ; mais le torse est trop grêle et trop fuselé ; l’amincissement qu’il présente, sur nature, au-dessus des hanches, est beaucoup trop marqué. L’artiste a été frappé de ce rétrécissement du buste, qui coupe par moitié la silhouette de la figure ; il a tenu à montrer qu’il en comprenait l’importance ; mais, encore inexpérimenté, il n’a pas su mesurer son effet.

Là même, malgré ces défauts, on retrouve les qualités que nous avions signalées dans la représentation des animaux. Chez les chasseurs de l’un des poignards et chez ceux des vases de Vafio, chez les acteurs d’une scène de bataille qui décorait un vase d’argent dont il ne reste qu’un petit fragment, comme chez les guerriers dont l’image orne des chatons de bague en or ou des pierres gravées, on sent encore, à travers toutes les altérations de la forme, le même esprit qui se manifeste, le même réalisme intelligent, le même regard vif et curieux jeté sur la nature. Ce qui distingue l’art mycénien, c’est, comme l’a très bien dit un connaisseur délicat, M. Heuzey, « le débordement de la vie et la passion du mouvement. »


III

Dans cet inventaire que nous avons entrepris de dresser des monumens principaux de la période préhomérique, nous avons insisté particulièrement sur ceux de Tirynthe, de Mycènes et d’Amyclées ; c’est qu’ils représentent l’âge adulte de l’art mycénien, le moment où cet art dispose de tous ses moyens d’expression. La préférence que l’historien accorde ainsi à un petit nombre d’ouvrages presque tous originaires d’un étroit district de l’Hellade n’implique nullement que l’aire sur laquelle cette civilisation s’est étendue ait eu pour limites celles du Péloponnèse ou même de la Grèce continentale. Nous ne saurions dire en quel endroit s’est produit le premier éveil des esprits, chez les tribus mères des Grecs ; mais nous n’oublions pas que les produits de leur industrie naissante ont été exhumés aussi bien sur la côte nord-ouest de l’Asie-Mineure que dans les îles de l’Archipel et en Europe ; aussi a-t-on proposé d’appeler égéenne l’industrie que nous avons nommée mycénienne ; on se trouverait indiquer ainsi d’un seul mot la situation et les frontières de son domaine. L’avantage est réel ; si pourtant nous nous en sommes tenu au second de ces termes, c’est qu’il était déjà consacré par l’usage, et que, de plus, il a le mérite d’évoquer le souvenir des monumens de cet art qui donnent la plus haute idée de sa puissance.

Que l’on qualifie cette civilisation d’égéenne ou de mycénienne, peu importe ; ce qui demeure établi, c’est qu’elle représente un état général du monde grec, état dont nous ne saurions dire quand il a commencé, mais qui s’est prolongé pendant plusieurs siècles. Le monde grec a eu dès lors, dans une certaine mesure, son unité, le seul genre d’unité qu’il dût jamais réaliser, l’unité de l’esprit et celle, du goût. Bien avant que l’épopée homérique devînt le bien commun de tous les hommes qui en comprenaient la langue, l’industrie appliquait déjà partout, avec plus ou moins d’adresse et de succès, des procédés à peu près les mêmes ; partout elle répétait les mêmes motifs de décoration.

Les gisemens d’antiquités qui correspondent aux principaux théâtres de cette activité créatrice ne fournissent pas uniformément les mêmes objets et les mêmes types. Il est tel champ de fouilles où l’on constate l’emploi d’une technique dont il n’y a pas trace ailleurs, où l’on voit apparaître des ornemens et des figures qui manquent dans d’autres sites. Cependant, s’il y a des différences, les ressemblances sont encore plus sensibles. Dans la série chronologique que l’on est conduit à former, chaque groupe de monumens se rattache à celui qui le précède par des traits qui établissent entre les deux une liaison étroite, et tous ces groupes, ceux mêmes qui semblent les plus éloignés les uns des autres, possèdent en commun certains caractères qui les distinguent à la fois de ceux qui sont marqués au cachet de l’art oriental et de ceux où l’art classique a mis son empreinte.

La première idée des savans qui ont essayé de classer par ordre de date les monumens de cette civilisation a été de mettre en tête de leur liste ces maisons de Théra, aujourd’hui Santorin, qui ont été ensevelies, avec les ustensiles qu’elles renfermaient, sous une couche épaisse de cendres et de pierres ponces, au cours de la catastrophe où, sous l’action des feux souterrains, la plus grande partie de l’île, dès lors très peuplée, s’abîma dans la mer. Les Grecs, faisait-on remarquer, avaient, sur la colonisation laconienne et sur la colonisation phénicienne à Théra, des renseignemens à l’aide desquels, d’après Hérodote, ils remontaient, pour cette île, jusque vers le XVe siècle avant notre ère ; en même temps, ils n’avaient conservé aucun souvenir de ce prodigieux désastre, qui dut faire tant de victimes. N’était-il pas naturel d’en conclure que l’on avait là, dans les constructions exhumées par MM. Nomicos, Fouqué et Gorceix, les plus antiques restes du travail de l’homme qu’il y eût chance de rencontrer dans cette région ?

Les fouilles ont pourtant démontré que, si l’on veut atteindre le plus ancien état de l’industrie égéenne, il faut aller le chercher ailleurs qu’à Théra, dans ce que Schliemann appelle la première et la seconde ville de Troie. L’industrie de Théra est, à certains égards, sensiblement plus avancée que celle de Troie. De part et d’autre, l’appareil des bâtimens est grossier ; mais, à Troie, le crépi qui les recouvre n’est que de l’argile, une argile un peu plus fine que celle qui sert de mortier, tandis qu’à Théra nous rencontrons des enduits faits d’une chaux sur laquelle ont été tracés des ornemens en couleur. On paraît, à Troie, n’avoir pas su manier le pinceau. La poterie y est toute monochrome, ainsi que dans le plus ancien village de Tirynthe. A Théra, au contraire, auprès des vases d’un seul ton, qui sont les plus nombreux, on en a recueilli quelques-uns, exécutés en brun, en rouge ou même en bleu, que parent des figures de plantes ou d’animaux. Dès lors, le génie grec a créé le vase peint, qui sera l’une des originalités et des gloires de cet art. L’avenir n’aura plus qu’à tirer de cette invention les partis brillans et divers qu’elle comporte.

Si l’industrie de Théra est en avance sur celle de Troie, elle retarde sur celle de Mycènes et de Tirynthe. Le métal, si commun à Mycènes, est encore rare à Théra ; comme à Troie, on s’y sert presque uniquement d’outils de pierre. Il y a bien, dans les formes et dans les motifs, une certaine affinité entre la céramique de Mycènes et celle de Théra ; mais celle-ci est, à tous égards, bien moins développée et moins variée. L’industrie de Théra tient donc le milieu entre celle de Troie et celle de Mycènes.

Dans plusieurs autres îles de l’archipel, en Crète, à Rhodes, à Carpathos, à Amorgos, à Oliaros, à Mélos et ailleurs encore, on a recueilli des figurines, des vases, des ustensiles et des bijoux qui portent l’empreinte du style mycénien, mais ce style y a moins de richesse et de diversité que dans les objets qui proviennent de la terre ferme d’Europe. On est ainsi amené à se demander si ce n’est pas dans ce monde insulaire que ce style est né, qu’il a pris le goût de certaines formes et ébauché ses types favoris. Ce qui fait la vraisemblance de cette hypothèse, c’est l’insistance avec laquelle il cherche des modèles dans la flore et dans la faune marine. Cette idée n’a pu venir, ce semble, qu’à des hommes qui vivaient au bord même de la mer, les yeux fixés sur le déroulement éternel de ses vagues, sur les végétaux et les animaux qui en peuplent les profondeurs. Or, sans être très éloignée de la mer, Mycènes ne saurait passer pour une cité maritime, et il semble peu vraisemblable que les ouvriers qui y résidaient aient été les premiers à employer les motifs en question, ceux de tous par lesquels se singularise le plus l’art mycénien. On serait plutôt tenté de penser qu’ils les auraient trouvés dans une sorte de répertoire qui leur aurait été transmis par les insulaires. Sur plus d’un de ces objets, ces types offrent je ne sais quel aspect conventionnel où l’on devine le travail successif de plusieurs générations d’artisans qui se seraient appliquées l’une après l’autre à développer et à embellir le thème originaire.

Inventeurs et créateurs, les artisans de Mycènes ne le seraient donc pas autant que l’on avait pu le croire tout d’abord ; ils ne le seraient pas de leur système d’ornementation, système qui se serait constitué dans un milieu antérieur, surtout peut-être dans cette Crète à laquelle les plus vieilles traditions assignent le rôle de reine des îles. C’est de là que les élémens ainsi groupés auraient passé dans ces royaumes de la Grèce continentale que gouvernaient les grands chefs achéens et minyens. Ces chefs livraient à l’ouvrier plus de métaux précieux et de belles matières que jamais on n’en avait, jusqu’alors, possédé en Grèce ; ils réclamaient son concours pour l’érection et la décoration d’édifices plus vastes et plus somptueux que tout ce qui les avait précédés en ce genre ; par les relations qu’ils entretenaient avec l’étranger, ils lui permettaient d’exporter ses produits.

Il est vraisemblable que le beau moment de cette industrie correspond au temps où régnaient en Grèce les dynasties des Pélopides, des Æacides et des Néléides. Si l’épopée met hors rang un petit-fils de Pélops, qu’elle appelle Agamemnon, c’est que le souvenir de ce prince et de sa famille était lié à celui des heures les plus brillantes de la vie du royaume mycénien. Pausanias ne se trompait qu’à demi quand il voyait dans les dômes à encorbellement de Mycènes « les constructions souterraines d’Atrée et de ses fils, les trésors où ils gardaient leurs richesses. » S’il avait dit « les tombes où ils ont été ensevelis, » on n’aurait à faire aucune objection. C’est donc à la période représentée par les noms de ces princes qu’il convient d’attribuer ces coupoles funéraires qui sont, de tous les édifices mycéniens, ceux où l’architecte et le maçon se montrent le plus habiles. Les palais, celui de Tirynthe et celui de Mycènes, dateraient de la même époque, ainsi que certaines parties du rempart de cette dernière ville, telle que la porte aux Lions et les murs qui l’encadrent. Il en serait de même pour ceux des vases de métal et pour celles des intailles où le dessin a le plus de franchise et de vérité. Si l’on ne craignait d’emprunter à Schliemann les formules qui lui Ont valu tant de railleries, on serait presque tenté de dire que Ménélas et Hélène ont peut-être trempé leurs lèvres dans les gobelets d’Amyclées.

Quant aux murs de Tirynthe et à la portion la plus rustique des murs de l’acropole mycénienne, ils doivent être un peu plus anciens, ainsi que les tombes comprises dans le cercle de dalles. Pour rester dans la donnée traditionnelle, on peut considérer ce groupe de monumens comme contemporain de la dynastie des Perséides qui, d’après les mythographes grecs, aurait précédé celle des Pélopides. La fosse, creusée dans le roc et ensuite recouverte de terre, est antérieure à la rotonde munie d’une porte qui se rouvre à volonté, pour l’introduction d’autres corps ou pour la célébration des fêtes commémoratives ; elle a un caractère plus primitif. Il en est de même pour les vases extraits de la nécropole du château ; le style en est de tout point celui que nous avons essayé de définir. Au contraire, chez ceux dont les débris ont été ramassés dans la ville basse, autour des tombes à coupole et à l’intérieur des caveaux taillés dans le tuf, on voit se montrer des motifs qui annoncent l’apparition prochaine d’un nouveau style. Ces changemens du goût n’ont pu se produire que très lentement là où, comme chez les tribus répandues autour de la mer Egée, les influences étrangères ne se sont fait sentir que dans une trop faible mesure pour qu’elles aient pu sensiblement accélérer l’évolution spontanée de la faculté plastique. L’état mycénien a eu certainement plusieurs siècles de vie intense et de prospérité féconde. Des luttes qu’il a subies et des conquêtes qu’il a faites pendant ce laps de temps, nous ne savons rien, sinon par l’épopée, qui exagère l’importance des événemens et des personnages dont elle s’empare et qui voue tous les autres à l’oubli ; mais les édifices qu’il a bâtis nous laissent deviner quelles ressources il possédait, combien il était peuplé, que de bras nombreux et exercés il mettait aux ordres de ses princes pour l’exécution de leurs entreprises. Dès lors, les ouvriers maniaient avec une aisance surprenante des poids considérables. S’il y a, dans le mur de Tirynthe, des pierres dont l’énormité émerveillait Pausanias, ces mêmes ouvriers ont donné, à Mycènes, des marques plus surprenantes encore de leur vigueur et de leur adresse. Certaines pierres taillées, qu’ils ont fait entrer dans leurs constructions les plus soignées, sont plus colossales que les plus gros quartiers de roc de la plus vieille citadelle. Le linteau de la porte aux Lions a 5 mètres de long, 2m,50 d’épaisseur, et, au milieu, plus de 1 mètre de haut ; on en a évalué le volume à 12,5 mètres cubes qui, étant donnée la densité de la roche, pèseraient environ 30,000 kilogrammes ; mais la plus grande pièce que l’architecte ait jamais employée en Grèce, c’est l’une des deux gigantesques poutres de pierre qui couvrent le passage par lequel on accède à la salle ronde du prétendu trésor d’Atrée, la poutre qui est placée dans l’intérieur de la bâtisse. Elle a près de 9 mètres de long, 5 mètres d’épaisseur et 1 mètre de hauteur. C’est 45 mètres cubes de conglomérat calcaire, qui représentent un poids approximatif de 120,000 kilogrammes. Les sujets d’Agamemnon ne connaissaient assurément ni le cric ni la poulie ; ils n’usaient que de la plus élémentaire de toutes les machines, du levier. Comme en Egypte et en Assyrie, c’est à force de bras et de cordes que l’on a dû traîner ce bloc prodigieux depuis la carrière jusqu’à pied d’œuvre, pour l’élever ensuite en le faisant monter, à l’aide de rouleaux, sur un de ces plans inclinés dont la trace a été retrouvée dans certains édifices de la vallée du Nil.

Si nous en étions réduits au seul témoignage des monumens, il ne nous échapperait pas qu’il vint un moment où l’art mycénien céda la place à un autre art, celui qui est connu sous le nom d’art grec archaïque. Dans l’intérieur des enceintes cyclopéennes, on ramasse, à une faible profondeur au-dessous du sol actuel, les tessons de vases qui datent du VIIIe ou du VIIe siècle, et, sur les décombres des palais de Mycènes et de Tirynthe, on a trouvé les ruines de deux temples d’ordre dorique. Sans doute on eût été fondé à induire de cette succession des styles qu’entre l’instant où le premier avait pris fin et où le second avait commencé de dominer, il s’était passé des événemens tels que des suppressions d’états et de dynasties ; mais ce n’aurait été là qu’une hypothèse. Par bonheur, il se trouve que la tradition, si flottante pour tout le premier âge du monde grec, prend presque la consistance de l’histoire pour le début même de la période suivante, qui s’ouvre par la chute des antiques royautés achéennes et par des conflits à la suite desquels une partie de la population abandonne la Grèce d’Europe pour l’Asie et pour les îles voisines. Les récits qui ont trait à ces luttes et à ces départs sont encore mêlés de fables ; mais la suite des faits y est bien établie. Il n’y a pas à douter que le bouleversement et le mouvement d’émigration qui en fut la conséquence n’aient été provoqués par ce que les anciens appelaient le retour des Héraclides, par ce que nous nommons l’invasion dorienne.

Les Doriens étaient une tribu apparentée, par la race et par la langue, aux groupes de Pélasges, d’Ioniens et d’Achéens qui, depuis des siècles, habitaient les plaines et les vallées méridionales de la péninsule hellénique ; mais, tandis que ceux-ci s’adonnaient à la navigation, au commerce et à l’industrie, les Doriens n’avaient pas cessé d’être des montagnards ; ils avaient vécu surtout parmi les forêts de l’Olympe et de l’Ossa, de l’Œta, du Pinde et du Parnasse. Ce n’étaient pas des barbares, puisque le culte d’Apollon était chez eux en honneur ; mais ils avaient conservé, sous un climat plus dur que celui des plages tièdes de l’Argolide et de la Laconie, une énergie native et une humeur belliqueuse qui en faisaient des soldats redoutables. Sans prendre ces comparaisons au pied de la lettre, on peut dire que les Doriens étaient aux Grecs policés du monde mycénien à peu près ce que les Albanais d’aujourd’hui sont aux sujets du roi George ; on s’explique le caractère et les suites de l’invasion dorienne par ce que l’on sait de ces invasions d’Albanais qui, plusieurs fois pendant le cours des trois derniers siècles, ont promené le fer et la flamme à travers la Grèce centrale et la Morée, y ont livré les meilleures terres à des bandes de Guègues et de Toskes, puis ont fini par y fonder ces villages où, comme à Eleusis et à Menidi, tout près d’Athènes, on parle maintenant encore la langue des Skypétars.

D’après les chronographes grecs, ce serait dans les dernières années du XIIe siècle avant notre ère que les Doriens, conduits par les petits-fils d’Héraclès, après avoir inutilement essayé de forcer les défilés de l’isthme, auraient franchi, sur des radeaux, près de Naupacte, le golfe de Corinthe et pris pied dans le Péloponnèse. Ils s’engagèrent ensuite dans l’intérieur du pays, pour marcher d’abord contre cette Argolide qui était la patrie du héros dont leurs chefs se portaient les héritiers ; mais on ne sait rien ou presque rien des péripéties de la lutte que les anciens maîtres du sol soutinrent contre les envahisseurs. Dans certains endroits, les Achéens composèrent avec l’ennemi et lui cédèrent sans combat une partie des terres ; c’est ce qu’on nous apprend de Phlionte ; ailleurs, ils se défendirent de leur mieux. Plusieurs de leurs forteresses, celles de Tirynthe, de Mycènes et d’Argos, étaient assez fortes pour arrêter un agresseur qui n’avait pas l’habitude des sièges ; ceux-ci durent souvent tourner en blocus. La persistance obstinée des Doriens finit cependant par leur assurer une situation prépondérante sur toute la côte est et sud du Péloponnèse, depuis la Mégaride jusqu’à la Messénie. Ceux des Achéens qui n’acceptèrent pas la suprématie des vainqueurs se replièrent sur la côte septentrionale, qui avait été jusqu’alors habitée par des Ioniens. Ceux-ci durent céder la place et se réfugièrent en Attique.

A la distance où nous sommes d’événemens sur lesquels ne nous renseigne aucun témoignage contemporain, comment évaluer les effets de cette invasion, des violences et des destructions que ne manqua pas d’entraîner une poussée si forte et si longtemps prolongée ? En tout cas, on ne saurait douter que toutes ces collisions et expulsions n’aient eu pour résultat un arrêt momentané ou plutôt un recul de la civilisation. Quand les Doriens parcoururent le Péloponnèse, coupant les arbres fruitiers, prenant d’assaut les citadelles ou en réduisant les défenseurs à la famine, il y eut interruption forcée des rapports directs ou indirects qu’entretenaient avec la Phrygie, la Carie et la Lycie, avec la Phénicie et l’Egypte, des villes qui se targuaient d’avoir été fondées par des héros venus des plages orientales. La suppression ou, tout au moins, le ralentissement du commerce maritime privait brusquement de modèles et de maintes matières premières une industrie qui était en train de s’élever jusqu’à l’art, qui y touchait déjà dans certains de ses produits. Loin de poursuivre ses progrès, elle dut languir partout et, sur plus d’un point, tomber très bas. C’étaient les princes achéens qui lui fournissaient, pour les transformer en armes richement ornées, en vases et en bijoux, les métaux précieux qu’ils gardaient dans les trésors de leurs citadelles ; mais, dès que ces princes se sentirent menacés, il leur fallut consacrer toutes leurs ressources à repousser cet ennemi qui devenait d’année en année plus redoutable ; puis, après avoir consommé leurs réserves, ils finirent par prendre le chemin de l’exil ; avec eux se dispersèrent les maîtres ouvriers qui s’étaient formés à leur service.

Ce fut là pour la Grèce le commencement d’une période qui n’est pas sans analogie avec notre moyen âge. Comme lui, elle est comprise entre une série de siècles où le progrès avait été constant et une renaissance où l’industrie et les arts, après avoir paru stationnaires, reprennent leur marche ascendante. L’âge mycénien est à cette période ce que l’antiquité classique est au moyen âge chrétien. Ce qui correspondrait, pour la Grèce, à ce que nous appelons, pour l’Europe occidentale, les temps modernes, ce serait l’époque qui s’ouvre, vers le IXe siècle, par l’apparition des grands poèmes épiques et qui se continue, à bref intervalle, par le rapide et brillant développement de la plastique. Dans la Grèce des premières olympiades comme dans la France et l’Italie du XVe siècle après Jésus-Christ, des modèles de provenance étrangère ont beaucoup contribué à réveiller les esprits et à leur imprimer une secousse qui leur rendit la liberté de leurs mouvemens et l’élan de l’invention féconde ; mais, les deux fois, l’activité qui reprenait son cours utilisa, pour le nouveau travail de création où elle s’engageait, certains des élémens de la civilisation antérieure.
IV

Si l’on regarde en arrière, du point où nous sommes arrivés, on embrasse d’un seul coup d’œil l’ensemble du chemin que le génie grec a parcouru pendant les premières phases de son évolution, chemin que nous avons vu sortir de cette ombre profonde où se dérobent toutes les origines, puis blanchir et s’éclairer faiblement lorsque s’est levée l’aube de la poésie ; au moment où nos yeux s’en détournent, il va se dérouler en pleine lumière, sous le jour grandissant de l’histoire. Ces phases, nous les avons définies et distinguées, d’après le caractère des monumens qui les représentent ; mais, quand il s’agit d’assigner à chacune d’elles une date probable, la difficulté devient beaucoup plus grande, en l’absence de tout document écrit et de toute donnée chronologique.

Dans le vaste espace indéterminé qui se creuse en arrière de ce XIIe siècle où les chronographes grecs plaçaient à la fois la guerre de Troie et, vers la fin, l’invasion dorienne, il y a un premier point de repère, la catastrophe de Théra. En se fondant sur la seule étude des terrains, les géologues inclinent à la placer vers le XXe siècle, et, d’autre part, il est certain que les Grecs n’en avaient gardé aucune mémoire, eux qui croyaient savoir que les Phéniciens s’étaient établis dans cette île vers l’an 1500. Jetée à l’extrême sud de l’Archipel, Théra est très isolée ; il est cependant difficile d’admettre que l’engloutissement d’une partie de cette île, que la fuite ou l’anéantissement de tous ses habitans n’aient pas eu de retentissement dans la Grèce insulaire. C’est bien peu de ne compter qu’un siècle pour que le silence et l’oubli se soient faits sur ce désastre, pour que tous les symptômes de l’activité des feux souterrains aient disparu, pour que l’air et la pluie aient changé en terre végétale la couche superficielle des scories, conditions qui devaient être réalisées avant que l’homme songeât à reprendre pied sur ce sol. On se trouve ainsi conduit à remonter jusqu’au XVIIe ou au XVIIIe siècle, et l’on est bien près de se rencontrer avec les géologues. D’autre part, l’industrie des villages ensevelis sous la cendre à Théra est plus avancée que celle de la seconde ville troyenne et du premier village de Tirynthe. Il n’y a donc aucune exagération à reporter jusque vers l’an 2000 la formation des premiers groupes qui se soient fixés sur les collines de la Troade et de l’Argolide pour y mener une vie sédentaire.

En présence de monumens comme ceux de Tirynthe, de Mycènes et d’Orchomène, on se sent pris du désir d’arriver à une détermination plus précise ; mais là aussi, malgré la supériorité de la technique et les progrès de l’art, aucune inscription, et, dans la tradition, rien qui puisse servir de base à un calcul quelconque. Il faut donc chercher ailleurs, se demander s’il n’y a pas eu de relations entre le monde mycénien et quelque peuple voisin, qui aurait possédé dès lors une histoire écrite, de laquelle la critique se sente en mesure de tirer les élémens d’une chronologie approximative. De peuple qui réponde aux conditions du problème, je n’en sais qu’un, le peuple égyptien. Pour ce que les égyptologues appellent le nouvel empire, la suite des règnes et des faits principaux est maintenant établie de telle sorte que les plus réservés des historiens de l’Egypte croient pouvoir remonter, sans rencontrer de lacune qui fausse leurs calculs, des princes saïtes, dont la date est donnée par les annalistes grecs, aux grands conquérans de la XVIIIe et de la XIXe dynastie.

Les riverains de la mer Egée n’étaient séparés de l’Egypte que par une mer qui, dans la belle saison, est facile à traverser. Si, partant de la Crète, une barque fait voile vers le sud, elle est déjà bien près des plages basses du Delta, lorsque son pilote cesse d’apercevoir à l’horizon les cimes neigeuses des Monts Blancs et de l’Ida. Quant à Cypre, elle n’est séparée que par un détroit de cette Phénicie, qui a été très longtemps comme une province de l’empire des Pharaons. Il y avait donc bien des chances pour que des relations s’établissent entre l’Egypte et la Phénicie, d’une part, et de l’autre, la civilisation égéenne. Ceci posé, il ne reste qu’une question de fait à résoudre : avons-nous la preuve que ces relations aient existé dès les temps mycéniens ?

La réponse, c’est à l’Egypte qu’il convient de la demander, à cause du caractère authentique des documens qu’elle nous a transmis ; or, ceux-ci ne laissent guère place au doute. Sous Toutmès III, entre 1550 et 1500, plusieurs textes officiels s’accordent à compter, parmi les pays qui relèvent du souverain de l’Egypte, les iles de la Grande- Verte, les îles qui sont au milieu de la mer, parmi lesquelles la stèle de Toutmès mentionne nommément Asi, c’est-à-dire l’île de Cypre. Des formules toutes pareilles se rencontrent dans les inscriptions d’Aménophis III et d’Aménophis IV ; on les voit encore reparaître, vers 1350, sous Ramsès II. Les Grecs racontaient que Sésostris avait occupé les Cyclades.

Cette suzeraineté de l’Egypte sur les îles était-elle effective, ou n’y avait-il là que quelques marques de déférence données, sous forme de présens annuels, aux maîtres redoutés d’un empire dont la puissance défiait alors toute comparaison ? Il est difficile de le dire et peu nous importe. Ce que nous tenions à démontrer, c’est que l’Egypte des dynasties thébaines et les tribus éparses soit dans les îles, soit sur les côtes de la mer Egée, ne formaient pas deux mondes séparés.

Ces tribus inquiètes de la région égéenne se prêtaient, lorsque l’Egypte était forte, à s’incliner devant sa suprématie ; mais, dès qu’elles la voyaient menacée par ses ennemis du dehors ou ébranlée par des discordes intestines, elles épiaient, elles saisissaient l’occasion de se ruer sur cette riche proie. C’est ainsi que, vers le milieu du XIVe siècle, plusieurs d’entre elles se joignirent à la ligue qui s’était formée contre Ramsès II. Les Dardana, les Iliouna, les Masa, les Pédasa et les Léka, c’est-à-dire les Dardaniens, les Iliens, les Mysiens, les Pédasiens et les Lyciens des auteurs classiques figurent dans la liste des auxiliaires du roi des Khétas, parmi ceux qui livrent, autour de Kadech, ces batailles que représentent les bas-reliefs des pylônes de Louqsor et de Karnak. L’antiquité signale l’humeur aventureuse des Pélasges ou Tyrsènes, « la plus vagabonde des races, » dit Hérodote ; or la conformité des habitudes et la ressemblance du nom ne sont-elles pas assez frappantes pour que l’on identifie les Tyrsènes avec ces Toursha qui, sous Ramsès II, s’allient aux Libyens pour attaquer l’Egypte ? Peut-on hésiter à reconnaître les Achéens dans les Aquaïousha qui, la cinquième année du règne de Méneptah Ier, cherchent à forcer la frontière occidentale de l’Egypte, mêlés à des bandes de Toursha, de Léka, de Shardana et de Sakalousha ?

On croit retrouver comme un souvenir de ces incursions dans le récit qu’Ulysse fait à Eumée, au quatorzième chant de l’Odyssée. Le héros s’y donne comme un Crétois qui est allé, avec une troupe de forbans, entreprendre une descente en Egypte. Cinq jours ont suffi pour atteindre le rivage africain, et les neuf barques se sont cachées, dans une des bouches du fleuve, parmi les tiges des roseaux. On s’est répandu dans la plaine, on a commencé à dévaliser les maisons, et à entraîner femmes et enfans vers les navires ; mais on s’est trop attardé au pillage ; des renforts sont arrivés de la ville voisine, et les pirates ont été mis en fuite, laissant leur capitaine entre les mains des vainqueurs. Celui-ci a d’ailleurs obtenu la vie sauve et, pendant les sept ans qu’il a passés en Egypte, il a trouvé moyen de s’y enrichir.

Les fouilles faites en Egypte rendent aujourd’hui témoignage du commerce que n’ont pas cessé d’entretenir avec elle, à travers tous ces intermèdes de guerre et de rapine, Pélasges et Achéens. Depuis qu’ont été bien établis les caractères distinctifs des produits de la céramique mycénienne, on a constaté, non d’abord sans quelque surprise, qu’il n’était pas rare de les rencontrer parmi les objets recueillis dans les tombes de la vallée du Nil. M. Flinders Pétrie a découvert la poterie qu’il appelle égéenne dans des nécropoles contemporaines de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Plusieurs musées possèdent des vases achetés en Egypte, qui sont très nettement marqués au cachet du goût mycénien, ce qui suppose que les Égyptiens, vers ce temps, appréciaient, pour la beauté de sa glaçure et l’étrangeté de son ornementation, cette poterie, fort différente de celle qu’ils fabriquaient.

L’Egypte ne pouvait payer ces importations qu’en produits de son sol et de son industrie ; on ne connaissait pas alors la monnaie, et le commerce était soumis au régime du troc. Il y avait donc lieu de s’attendre à trouver des marchandises égyptiennes chez le peuple qui façonnait et exportait ces vases. Cette prévision s’est réalisée. Nous avons signalé ces pâtes de verre, employées pour le costume et la parure, qui ont été utilisées, à Tirynthe, dans la décoration du palais ; on sait que l’industrie du verre a eu son berceau en Egypte, où les Phéniciens en ont appris les procédés. Le verre a, dans la frise de Tirynthe, cette belle couleur bleue que les Égyptiens savaient donner à ce qu’ils appellent le khesbet ou lapis-lazuli artificiel. Les fouilles de Mycènes ont livré des plaques de faïence revêtues de ce même émail bleu ; ces faïences ont été particulièrement à la mode sous les Ramessides. Ce sont encore, à Ialysos et à Mycènes, des scarabées avec inscriptions hiéroglyphiques ; ce sont, à Mycènes, sur des lames de poignards, des scènes de chasse inspirées de modèles égyptiens ; on y voit fuir les fauves et s’envoler les oiseaux aquatiques parmi des bouquets de papyrus. Le type factice du sphinx est né sur les bords du Nil ; tout en le modifiant légèrement, l’ornemaniste mycénien en a fait un fréquent usage. Un de ses ouvrages les plus soignés est le décor du plafond d’Orchomène ; or, avec ses bordures de rosaces et les enroulemens de ses spirales qui embrassent des fleurs de lotus, il ressemble singulièrement à des plafonds que Prisse d’Avennes a copiés dans des tombes thébaines.

C’est l’Egypte de la XVIIIe et de la XIXe dynastie qui a été en contact avec la Grèce mycénienne ; quelques-uns des monumens que nous avons énumérés permettent de l’établir. Sur un scarabée recueilli à Mycènes, on a lu le nom de la reine Ti, et celui de son époux Aménophis III sur un scarabée de la nécropole d’Ialysos. Le cartouche du même roi s’est encore rencontré à Mycènes sur le fragment d’un vase en faïence égyptienne, et l’on croit aussi le retrouver sur deux plaques de terre émaillée. Il n’est pas démontré, pourrait-on dire, que les tombeaux d’où ces objets ont été tirés soient contemporains de Ti et d’Aménophis. Des scarabées marqués à ces noms peuvent avoir été portés à l’étranger, par le commerce, bien après le règne d’Aménophis, et, d’autre part, dans les ateliers où l’on travaillait pour l’exportation, on ne se faisait aucun scrupule de graver, sur ces pièces, les cartouches de Pharaons illustres, morts depuis des siècles. Il n’est pas impossible que ces scarabées et ces vases aient été ainsi antidatés par un caprice de l’ouvrier ; mais cette hypothèse ne perd-elle pas beaucoup de sa vraisemblance, quand on constate que, jusqu’ici, on n’a pas trouvé, à Ialysos et à Mycènes, d’autres cartouches royaux que ceux des princes et princesses de la XVIIIe dynastie ? Si l’on était en présence de légendes de fantaisie, celles-ci n’offriraient-elles pas une bien autre variété ?

C’est vers 1450 que l’on place l’avènement d’Aménophis III, qui a régné quarante ans. Les tombes et les maisons où ont été ramassés ces articles égyptiens ne peuvent pas être antérieures au milieu du XVe siècle, et il est bien peu probable qu’elles soient plus récentes. On ne risque donc guère de se tromper en affirmant que la civilisation mycénienne battait son plein vers le milieu de ce siècle ; mais ces scarabées et ces tessons de faïence proviennent de monumens qui paraissent moins anciens que les tombes du cimetière royal de l’acropole, et l’on a donc à s’enfoncer plus loin dans ce passé, jusqu’aux environs peut-être de l’an 1600, pour atteindre le temps où se sont soudées au roc les premières assises de la formidable enceinte.

Si c’est vraiment vers l’an 1100 que les Doriens ont envahi le Péloponnèse, la civilisation mycénienne aurait eu, en Grèce même, de quatre à cinq siècles de durée, et ce serait vers le XVe et le XIVe siècle qu’elle aurait atteint son apogée, plutôt peut-être que dans l’âge qui précède de très près la chute des royautés achéennes. Ceux qui ont étudié sur le terrain les restes des édifices de Tirynthe et de Mycènes ont cru s’apercevoir que, là où il y avait trace de réparations et de réfections successives, les dernières trahissaient presque toujours une certaine négligence ; le travail s’y montrait plus grossier. Avant même d’être ébranlée par les attaques des tribus du nord, cette Grèce primitive allait déjà s’affaiblissant. Son art avait épuisé tous les partis qu’il pouvait tirer d’un répertoire de motifs assez limité ; il avait vieilli ; il tournait à la convention et à la manière.

S’il y a eu certainement, au cours de cette période, des relations directes entre la Grèce et l’Egypte, on ne saurait supposer que Pélasges et Achéens aient été chercher eux-mêmes sur les rives du Nil tout l’ivoire, toutes les verroteries et toutes les faïences que renferment les tombes. C’est à cette époque que les Phéniciens, vassaux de l’Egypte et ses courtiers privilégiés, ont commencé de s’établir à Cypre, à Rhodes et à Théra, puis à visiter les autres îles et tous les rivages de la mer Egée, offrant aux indigènes, en échange des produits de leur pays, les matières brutes ou les objets ouvrés qu’ils tiraient de l’Egypte et de l’Asie antérieure ou qu’ils avaient eux-mêmes fabriqués. Parmi les objets de physionomie exotique qui ont été trouvés à Mycènes, il y en a qui n’ont pas le caractère égyptien, qui sembleraient plutôt se rattacher à des types créés ou tout au moins popularisés par l’industrie phénicienne. Tels sont ces petits simulacres en or où l’on reconnaît Astarté autour de laquelle voltigent ses colombes et ceux qui figurent le temple même de la déesse.

On s’est demandé si, parmi les influences que Mycènes a subies, il ne fallait pas compter aussi celle des Hétéens ou Syro-Cappadociens. Sans doute, entre ceux-ci et les tribus qui habitaient les rivages asiatiques de la mer Egée, il a pu y avoir plus d’un point de contact ; mais l’art mycénien, avec son sentiment très intense de la vie, est très supérieur à celui de la Haute-Syrie et de la Cappadoce, qui reste toujours pauvre d’invention et très conventionnel. On a cherché du côté de la Phrygie ; les lions affrontés et séparés par une colonne ou par un vase se retrouvent sur la façade de plusieurs des tombes voisines de Seïd-el-Ghazi ; le pur ornement offre aussi, de part et d’autre, certaines analogies ; mais ce qui indique que les deux séries de monumens ne sont pas contemporaines, c’est qu’il y a des inscriptions sur celles des tombes de la nécropole phrygienne qui ont l’aspect le plus archaïque ; l’alphabet y offre des formes de lettres déjà plus éloignées du prototype phénicien que dans certaines variétés de l’alphabet grec. C’est que les règnes des princes dont les noms se lisent au front de ces sépultures se placent entre le IXe et le VIIe siècle. Dans le cas où l’on n’expliquerait pas cette concordance des thèmes du décor par l’imitation d’un modèle commun, emprunté aux arts de l’Orient, il faut regarder ce style phrygien comme une prolongation et, qu’on nous passe l’expression, comme une queue de l’art mycénien.

Si Mycènes a tiré quelque chose de la Phrygie, ce n’est pas de cette Phrygie du Sangarios, qui est presque moderne, c’est d’un royaume phrygien très antérieur, dont le souvenir ne s’est conservé que dans le mythe, de celui qui paraît avoir eu son centre dans la basse vallée de l’Hermos, au pied du mont Sipyle ; là aurait régné Tantale, le père de Pélops, et, sur le versant méridional de la montagne, il existe encore une vieille nécropole où, du temps de Pausanias, on montrait le tombeau de Tantale. On y voit les restes d’une quarantaine de tumulus, des cônes en maçonnerie à base cylindrique ; ils renferment une chambre qui offre l’apparence d’une voûte en forme de dôme. C’est, en plus petit, le type des tombes à coupole de Mycènes. Ce type du tumulus semble avoir dû naître plutôt dans un pays de plaine que là où, comme en Anatolie, la roche à fleur de terre se prête à recevoir le dépôt des corps pour lesquels la piété des survivans cherche un sûr abri. Si, comme toute l’antiquité l’affirme, les Phrygiens sont originaires de la Thrace, ils auraient apporté avec eux, en Asie-Mineure, ce mode de sépulture, et ils y seraient restés fidèles, quand une dynastie phrygienne alla s’établir dans la Grèce d’Europe ; là le type se serait développé, aux mains d’ouvriers plus habiles, et de Mycènes il se serait répandu dans toute l’Hellade. La conjecture est spécieuse ; elle explique l’apparition dans le Péloponnèse d’un mode de sépulture dont le principe n’a guère pu être suggéré aux habitans de ce pays par la nature du terrain.

Une autre hypothèse qui a fait quelque bruit, c’est ce que l’on appelle l’hypothèse carienne ; elle met au compte des Cariens la construction des acropoles de l’Argolide, ainsi que la création du style auquel nous avons donné le nom de mycénien. Les anciens, dit-on, connaissaient les Cariens comme un peuple de soldats et de marins qui, avec les Lélèges, que la tradition leur associe toujours, auraient occupé la plupart des îles et plus d’un point du littoral de la péninsule hellénique. Selon Hérodote, il n’y avait pas de peuple, au temps de Minos, qui les égalât en importance et en réputation. N’est-on pas autorisé, par là même, à les présenter comme les inventeurs de ce style dont les motifs les plus originaux sont empruntés au monde de la mer ? Sans doute, dans ce que nous savons de leurs habitudes, il n’y a rien qui répugne à cette supposition ; mais les Minyens et les Pélasges, les Ioniens et les Achéens n’ont-ils pas, comme les Cariens, vécu sur les rives des golfes et des détroits ? Ont-ils moins navigué ? Quand les Cariens, refoulés vers l’Orient par la pression de ces tribus, se furent concentrés dans le pays auquel ils donnèrent leur nom, ils n’y eurent ni une architecture ni une sculpture qui leur appartînt en propre. Ainsi ce peuple, lorsqu’il était comme de passage sur la côte d’Europe, y aurait créé un art incomplet sans doute et inégal, mais sincère et puissant ; lorsque ensuite il se serait fixé dans une riche contrée où tout favorisait l’essor de son génie, il aurait été atteint d’une irrémédiable stérilité ! Ne serait-ce pas là un bien étrange et bien inexplicable phénomène ? Ce que l’on entrevoit, c’est que les Cariens ont fait partie du mobile essaim de ces peuplades, plus ou moins parentes les unes des autres, qui, pendant plusieurs siècles, emportées dans une sorte de tourbillon, évoluèrent autour de la mer Egée, tantôt se heurtant entre elles, tantôt se réunissant par groupes pour fondre de concert sur la Troade, la Syrie ou l’Egypte. Par la guerre et par le commerce, ces tribus se touchaient et se mêlaient assez étroitement pour que leur industrie usât à peu près partout des mêmes procédés et du même système de décor. On n’a aucune raison sérieuse de croire que les Cariens aient pris une part prépondérante à l’invention de ces procédés et à l’élaboration de ces formes ; mais il est très probable que, parmi les objets qui nous sont parvenus, marqués au sceau du goût de cette période, il y en a qui proviennent d’établissemens cariens. On a signalé en Carie des enceintes fortifiées et des tombes à coupole que nous avons décrites ailleurs [4]. Ces constructions ne paraissent pas remonter à une très haute antiquité ; mais, dans l’appareil des murs et dans les dispositions de la tombe comme dans l’ornementation des plaques d’argile et des vases qui y ont été recueillis, on devine l’influence persistante et comme la survivance du style mycénien.

Si les Cariens et les Phrygiens sont ainsi restés, en matière d’art, au point où les avait laissés la dissociation des élémens ethniques avec lesquels ils étaient confondus avant que se formât le corps de la nation grecque, ce n’est pas une raison pour qu’on leur attribue un rôle d’initiative qui ne serait guère en rapport avec la médiocrité de leur génie, tel qu’il s’est manifesté dans la partie de leur existence qui appartient à l’histoire. Quant aux tribus dans les rangs de qui les Hellènes cherchaient ces héros dont les aventures enchantaient leur imagination, quant aux Éoliens, aux Achéens et aux Ioniens, ils ont, avec l’adjonction des Doriens, les tard-venus, fait preuve, dans leur développement ultérieur, d’un trop beau génie pour que l’on ne se sente pas en droit de mettre à leur compte la meilleure part du travail accompli pendant la période primitive. Ce génie a sans doute été aidé, dans ses premiers efforts, par les modèles que lui envoyaient l’Egypte et la Phénicie ; mais, si ces suggestions ont facilité ses progrès, c’est bien de son propre fonds qu’il a tiré un art qui, malgré l’apparente étrangeté de ses formes et le caractère un peu barbare du luxe qu’il déploie, peut être considéré comme le premier chapitre ou plutôt comme la préface de l’art grec classique.

Cet art offre, suivant qu’on l’étudie dans la céramique ou dans l’orfèvrerie, deux aspects assez différens. Avec leurs images de plantes et d’animaux marins, les vases représentent plus particulièrement l’art populaire, celui qui, après avoir épuisé la série des combinaisons du décor géométrique, s’amuse à copier naïvement la nature locale. Vrais produits industriels, ces vases paraissent avoir fourni la matière d’un actif commerce ; on les trouve dans toute la Grèce européenne, en Asie-Mineure et en Egypte. On s’est demandé si tous les vases mycéniens, aujourd’hui connus, ne proviendraient pas des ateliers de l’Argolide ; on ne saisit pas, entre ces vases, les différences marquées qui permettent d’affirmer l’existence de plusieurs fabriques, dont chacune a ses procédés et ses motifs préférés. La raison est spécieuse, et il y a des chances pour que la plupart de ces poteries aient été façonnées par les artisans de la ville qui paraît avoir été le plus important des centres de cette civilisation ; mais nous avons dit pourquoi il nous semble que le style qui caractérise cette céramique avait dû prendre naissance dans les îles plutôt qu’à Mycènes, et quelle difficulté y a-t-il d’ailleurs à admettre que des potiers formés en Argolide aient été s’établir ensuite à Sparte, à Athènes ou à Iolcos ? Plus tard, sans doute, on a vu Corinthe, puis Athènes, fournir, à elles seules, presque tous les vases peints qui se débitaient sur les marchés de la Grèce propre, du Bosphore cimmérien et de l’Etrurie ; mais est-il vraisemblable que, dans ces temps reculés, la capitale des Atrides ait été assez bien outillée et que les courans commerciaux aient été assez bien établis pour qu’une cité unique soit ainsi devenue comme une sorte d’usine centrale, investie d’un véritable monopole ? Nous posons la question sans la résoudre : seule l’analyse microscopique de l’argile, telle que M. Fouqué l’a pratiquée pour les vases de Santorin, trancherait le débat.

A côté de cet art spontané, qui produit par milliers des ouvrages destinés à la consommation courante, il y a ce que l’on peut appeler l’art royal, celui que nous connaissons par les grandes pièces d’orfèvrerie. C’est là que se fait le plus sentir l’influence des modèles orientaux ; mais, là même, bien que plus d’un motif paraisse d’origine exotique, la facture a des défauts et surtout des qualités qui donnent à penser que ces objets rares et de haute valeur ont été, eux aussi, exécutés sur place, par des artistes indigènes. Parmi toutes ces sculptures sur métal qui, du trésor des Perséides et des Atrides, ont passé dans les vitrines du musée central d’Athènes, il en est plusieurs devant lesquelles, à première vue, on ne peut s’empêcher d’évoquer le souvenir de l’Egypte et de la Phénicie ; mais, quand on y regarde de près, on reste convaincu que ce n’est pas un ouvrier égyptien ou phénicien qui a ciselé ces figures d’un mouvement si hardi et d’un réalisme si franc. Le nombre est bien petit des pièces que l’on peut, en toute assurance, désigner comme des articles d’importation, et elles sont de minime importance en comparaison de celles où l’artiste mycénien, j’allais dire l’artiste grec, a mis sa marque.


V

Arrivé au terme de cette étude, nous nous demandons si nous aurons réussi, sans le secours de ces images qui auraient été plus éloquentes que toutes nos descriptions, à faire partager au lecteur l’impression que nous avons éprouvée quand nous avons jadis entrepris de comprendre et d’apprécier les découvertes de Schliemann, impression qui est devenue bien plus forte encore lorsqu’il nous a été donné de visiter avec lui les divers théâtres de ses fouilles, puis de manier et de contempler longuement son butin, tous ces objets qui nous avaient paru si singuliers que nous étions presque tenté de douter qu’ils existassent, alors même que nous en avions les photographies sous les yeux. Là, occupé à suivre, avec M. Doerpfeld, sur le roc de Tirynthe et sur celui de Mycènes, la trace partout encore visible des dispositions qu’il a relevées avec tant de soin, et, quelques jours après, penché curieusement sur les tranchées de Troie, je sentais tous ces noms des vieilles cités et des héros qui passaient pour les avoir bâties ou détruites prendre pour moi un sens et comme une solidité que rien ne m’avait préparé jusqu’alors à leur prêter. Il me semblait que je reconquérais sur l’oubli, au nom de cette Grèce que l’on a beaucoup trop rajeunie, huit siècles, dix siècles peut-être, pendant lesquels son enfance préludait déjà, par un lent et laborieux apprentissage, aux œuvres qui devaient illustrer sa jeunesse et sa maturité, huit ou dix siècles qui ont presque leur histoire, puisque, s’ils ne nous ont pas laissé de documens écrits qui nous en racontent les événemens, ils nous ont transmis les monumens d’un art qui est déjà assez avancé pour que l’on y devine comment l’âme des fils de cette race d’élite était affectée dès lors par le spectacle de la nature et quelle idée elle se faisait de la beauté.

A recueillir ainsi les témoignages que rendent, dès qu’on sait les interroger, tous ces objets où la main de l’homme a apposé l’empreinte d’une pensée et d’une volonté, mon oreille se faisait plus fine ; dans les récits du chanteur épique et dans le murmure confus de tous ces contes par lesquels les tribus et les cités grecques se sont expliqué le mystère de leurs origines, je croyais distinguer, au timbre du son, maints échos fidèles des bruits de ce très lointain passé. Surpris d’avoir à reconnaître que les trouvailles récentes confirmaient, à bien des égards, les données qui avaient paru, jusqu’à présent, les plus suspectes, j’en venais à me demander si, lorsqu’ils acceptaient et répétaient les traditions qui avaient cours au sujet du premier âge de la Grèce, un Hérodote, un Diodore, un Pausanias, n’étaient pas moins éloignés de la vérité que ne le furent les historiens sceptiques qui ne voyaient partout là que des tables, qui trouvaient dans l’Iliade des mythes solaires, et qui auraient souri de pitié si on leur avait dit qu’il convenait peut-être de chercher, dans les mythes d’Io, de Danaos et de Cécrops, la trace de très anciennes relations établies entre le Péloponnèse et le grand empire de la vallée du Nil.

On a dit qu’un peu de science écarte de la foi aux vérités de la religion révélée, et que beaucoup de science y ramène. Je ne sais si la maxime est aussi vraie qu’affectent de le croire les prédicateurs, qui aiment à la citer ; mais ce que l’on peut affirmer avec pleine assurance, c’est que les plus récens progrès de la recherche scientifique ont eu pour résultat de nous rendre moins incrédules à l’endroit de l’histoire traditionnelle, telle que nous l’ont léguée les Grecs et les Romains ; ils nous ont appris à ne pas écarter tout d’abord, par une fin de non-recevoir absolue, toutes les données qui nous causent quelque étonneraient. La critique, sans doute, conserve ses droits ; c’est à elle de fixer, par une patiente analyse, la date des différens élémens que contiennent les traditions qu’elle étudie et d’éliminer ceux qu’y ont introduits l’esprit inventif des poètes de l’âge classique et les combinaisons auxquelles se plaisaient les arrangeurs et commentateurs alexandrins. Quand elle a terminé, de son mieux, cette opération délicate, ce qui reste dans son creuset, c’est la partie vraiment ancienne de ces récits, celle qui représente les souvenirs que l’âme grecque avait gardés des jours de son enfance et de son adolescence. Ramenés ainsi à leur forme la plus simple, ces souvenirs renferment, on commence aujourd’hui à le comprendre, des dessous, qui ont été méconnus jusqu’à présent, de vivante réalité.


GEORGE PERROT.

  1. Voyez la Revue du 1er février.
  2. On trouvera ce portrait dans Ilios, en tête du volume, et aussi, à la fin de la biographie, dans le livre, cité plus haut, de Schuchardt.
  3. Voir, dans l’Histoire de l’art dans l’antiquité, t. VI, les planches dessinées par M. Charles Chipiez.
  4. Perrot et Chipiez, Histoire de l’art dans l’antiquité, t. V, liv. VIII, ch. III.