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La Civilisation mycénienne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 115 (p. 624-641).

I. LES FOUILLES ET LES DECOUVERTES DE SCHLIEMANN.

Les hommes de mon âge ont eu d’étranges surprises. Ils sont montés dans les premiers wagons qui aient couru sur les rails des chemins de fer ; ils ont envoyé les premières dépêches télégraphiques qui aient volé le long des fils de métal ; les premiers, et je les plains, ils ont entendu retentir dans leur cabinet l’odieuse sonnette du téléphone. C’est pour eux que l’anesthésie, en supprimant la douleur, et les méthodes antiseptiques, en prévenant l’infection des plaies, ont permis à la chirurgie de tenter des opérations auxquelles n’auraient pas osé songer, même dans leurs rêves les plus ambitieux, les plus hardis maîtres d’autrefois. C’est à eux enfin qu’il a été donné de voir la lumière du soleil se charger d’imprimer lui-même sur la plaque de verre ou sur la feuille de papier le contour et le modelé des objets, en attendant, ce qui ne saurait tarder, qu’il y dépose jusqu’aux nuances les plus fines de la couleur. Si toutes ces découvertes, dont nous n’avons rappelé ici que les plus imprévues et les plus mémorables, ont modifié profondément les habitudes des sociétés civilisées et ouvert à la science des espoirs illimités, ceux de nos contemporains qui se sont voués à l’étude de l’histoire et surtout de l’histoire des temps très reculés n’ont pas eu de moindres étonnemens. La conception du passé n’a pas été moins renouvelée que n’a été transformé le présent et préparé l’avenir. Les vieilles écritures de l’Egypte, de la Chaldée et de la Perse, qui n’étaient pour les plus savans de nos pères qu’un grimoire illisible, ont livré leur secret, et des bouches ont parlé que l’on croyait fermées à tout jamais. Ce que ne disaient pas les textes gravés sur la pierre, le bronze et l’argile ou tracés par le calame sur le papyrus et sur le bois, on l’a demandé à des documens d’un autre genre, aux armes et aux outils des peuples disparus, aux bijoux dont ils se paraient, aux ruines et aux plus faibles vestiges de leurs constructions, aux images qu’ils ont façonnées avec plus ou moins d’adresse, quand ils ont voulu prêter un corps aux dieux qu’ils adoraient ou se représenter eux-mêmes, dans la variété des scènes de leur vie publique et privée. Partout les fouilles se sont succédé, conduites avec une méthode et un soin jusqu’alors inconnus ; notre curiosité leur a dû de véritables révélations.

Concertant ses recherches avec celles de la géologie, l’archéologie dite préhistorique a singulièrement reculé les bornes de notre horizon. Elle a mis hors de doute l’antiquité prodigieuse de l’espèce humaine. Sans nous permettre d’atteindre des origines qui se déroberont toujours à nos prises ni de dresser le compte de ces siècles oubliés, elle nous a permis de nous faire une idée de la longue série des pensées et des efforts par lesquels l’homme s’est dégagé lentement de la barbarie primitive pour s’élever par degrés à la civilisation. C’est en Egypte et en Chaldée que celle-ci, celle dont nous avons recueilli l’héritage, singulièrement accru par la Grèce et par Rome, paraît avoir allumé ses premiers foyers. L’archéologie classique a démontré, bien plus clairement que ne l’avaient donné à entendre les récits des auteurs grecs et latins, combien furent serrés les liens qui rattachèrent entre elles les différentes nations fixées dans le bassin du Nil, dans celui de l’Euphrate et autour des rivages orientaux de la Méditerranée ; elle a fait saisir le sens et le mécanisme des transmissions de procédés industriels et de motifs plastiques qui se sont opérées d’un peuple à l’autre, en telle sorte qu’à partir du moment où ces relations se nouèrent par la guerre et par la conquête ou par le commerce aucune invention utile ne s’est plus perdue. Grâce aux comparaisons qui ont été instituées par une critique minutieuse et pénétrante, on a compris quelle étroite solidarité s’établit entre tous ces groupes, ouvriers intelligens et laborieux dont chacun a bien rempli sa journée, créateurs simultanés ou successifs du patrimoine de théories scientifiques, de pratiques industrielles et de formes d’art que le monde ancien, en mourant, a légué au monde moderne. Celui-ci, surtout depuis la renaissance, s’est sans doute emparé, avec une puissance bien autrement impérieuse, de la direction des forces de la nature ; mais le point de départ des progrès récemment accomplis n’en est pas moins dans le travail et dans l’œuvre collective de ces ancêtres lointains dont les titres à notre reconnaissance n’avaient pas été, jusqu’à ces derniers temps, proclamés avec une assez pieuse gratitude.

Ce qui a le plus frappé la foule, dans les travaux des fouilleurs et des érudits contemporains, c’est ce que l’on peut appeler la découverte de l’Orient. Les esprits cultivés ont éprouvé comme une sorte d’éblouissement lorsque les Champollion et les Mariette, les Rougé et les Maspero, pour l’Egypte, les Botta et les Layard, les Rawlinson, les Oppert et les Sarzec, pour la Chaldée et l’Assyrie, leur ont rendu, en quelques années, de quarante à cinquante siècles d’histoire documentée, d’une histoire qui se laisse restituer, en partie tout au moins, avec des textes contemporains des princes dont les actions y sont racontées. Quant à la Grèce et aux fouilles qui s’y exécutaient, il ne semblait pas qu’il y eût rien de pareil à en attendre. Les premières trouvailles qui s’y étaient faites, depuis le rapt de lord Elgin jusqu’au déblaiement du mausolée d’Halicarnasse, avaient beaucoup ajouté à ce que l’on savait de l’art grec et de la variété infinie de ses types, des caractères qu’il a présentés dans les principales phases de son développement et de la marche qu’il a suivie depuis ses premiers essais jusqu’au moment où il atteignit la perfection. Les monumens qu’elles ont mis au jour auraient émerveillé Winckelmann, auquel il ne fut pas donné de connaître les types les plus nobles et les plus purs qu’ait créés la sculpture hellénique, dont il saluait le chef-d’œuvre dans l’Apollon du Belvédère ; ils auraient beaucoup appris à Ottfried Müller lui-même, qui publia son Manuel de l’archéologie de l’art, ce livre qui rend encore aujourd’hui tant de services, soixante-six ans après qu’avait paru l’œuvre capitale dont les archéologues allemands se remémorent l’importance en célébrant, chaque année, le 9 décembre, la fête de Winckelmann [1]. Cependant, si ces acquisitions nouvelles avaient permis de changer la distribution des chapitres de cette histoire et d’y introduire nombre de monumens d’une haute valeur, l’ensemble du cadre, jusqu’en 1876, ne s’était pas sensiblement élargi. On ne remontait pas au-delà de l’épopée homérique ; c’était avec celle-ci que l’on faisait commencer, chez la race grecque, en même temps que la poésie, le premier éveil de la faculté plastique. On cherchait, on rapprochait patiemment les quelques indications éparses que fournissaient l’Iliade et l’Odyssée sur ce qu’avaient pu être les rudimens de l’industrie et de l’art chez les tribus dont les mœurs et la vie se réfléchissaient dans le clair miroir du récit épique. C’était à cette même période, derrière laquelle on n’apercevait, on ne soupçonnait même rien, que l’on inclinait à attribuer les plus anciens monumens que l’on connût sur le sol de la Grèce, ceux de Tirynthe et de Mycènes.

L’été de 1876 vit Schliemann faire à Mycènes des fouilles dont le succès fut un coup de théâtre. Celles qu’il exécuta ensuite à Tirynthe, à Orchomène et à Troie ont achevé de faire ressortir la portée des résultats obtenus dans cette première campagne. L’ensemble de ces travaux a tiré de la nuit, dont les voiles s’étaient refermés sur elle, une Grèce antérieure à l’histoire et même à la légende. Les découvertes de Schliemann, de son éminent collaborateur, l’architecte allemand Doerpfeld, et de ses continuateurs, les éphores grecs Stamatakis et Tsoundas, ont ainsi donné à l’épopée comme une toile de fond et un arrière-plan. Celui-ci nous laisse entrevoir, vers ses dernières limites, les humbles débuts d’une civilisation vraiment primitive, débuts qui nous reportent à bien des siècles en arrière du temps où les aèdes commencèrent à chanter les exploits d’Achille et les aventures d’Ulysse errant sur les mers. Moins loin, mais bien au-delà encore du temps où l’imagination grecque a ouvert ses ailes toutes grandes, nous distinguons des sociétés chez lesquelles l’artisan possède déjà une rare habileté de main, mais qui sont d’ailleurs en rapport avec l’Asie antérieure et avec l’Egypte, où elles exportent les produits de leur industrie et d’où elles tirent des matières premières et des modèles ; aux ruines imposantes de leurs bâtimens et à tout l’or, à tout l’argent, à tout l’ivoire que livrent les sépultures, nous devinons des royaumes puissans, dont les chefs employaient à la construction de citadelles imprenables les bras de tout un peuple de sujets ou d’esclaves et, pendant leur vie comma après leur mort, s’entouraient d’un luxe étonnant d’étoffes somptueuses, de parures et de bijoux, d’armes et de meubles précieux. Bien des détails échappent encore, et bien des parties du tableau restent dans l’ombre. Cependant, grâce au grand nombre des monumens de cet âge que la bêche des ouvriers de Schliemann a déterrés, grâce aussi à la pénétration des érudits qui se sont appliqués à étudier tous ces objets, on peut dès maintenant se hasarder, sans présomption, à donner une idée de ce que fut, dans ses grandes lignes, la civilisation mycénienne.

Les mots civilisation mycénienne, style mycénien, art mycénien, étaient encore inconnus quand, jeune membre de l’École française d’Athènes, en 1856, je gravis pour la première fois les pentes du coteau de Tirynthe et de la montagne de Mycènes. Si quelque archéologue s’était avisé alors de les employer, ils n’auraient pas présenté de sens nettement défini, tandis qu’aujourd’hui, pour tous ceux qui sont initiés à nos études, ils éveillent aussitôt la pensée d’une période bien déterminée et d’un ensemble de formes très particulières, qui en caractérisent l’architecture, la sculpture et la peinture, ainsi que toute l’industrie. La raison de ce changement est facile à saisir. De toutes les découvertes par lesquelles Schliemann s’est illustré, les plus importantes sont celles qu’il a faites à Mycènes même et elles ont confirmé la tradition antique : c’est bien Mycènes qui a été la capitale de l’État le plus puissant qui se soit constitué, avant l’invasion dorienne, dans la Grèce continentale. Malgré la diversité des points sur lesquels ont été retrouvées les traces de cette couche préhistorique, on a donc été fondé à introduire dans la langue de l’archéologie, pour désigner tout ce qui se rapporte à ce premier âge, des termes dérivés du nom de la cité où régnaient les Atrides.

Les fouilles de Mycènes ont d’ailleurs été les premières qui aient mis les archéologues en présence de monumens qui ne rentraient dans aucune des catégories établies par les maîtres de la science. Nous ne saurions retracer ici toute la suite de ces découvertes, campagne par campagne ; mais il convient d’indiquer tout au moins dans quelles conditions s’est produite la trouvaille inattendue qui a donné le signal de tout un mouvement de recherches que, malgré la mort de celui qui a donné l’impulsion initiale, continue à poursuivre tout un groupe d’explorateurs ardens et sagaces.

On sait que Mycènes se dressait sur une haute colline qui, comprise entre deux profonds ravins, domine de loin la plaine d’Argos. Le site de cette ville est un des premiers qu’aient identifié les voyageurs antiquaires qui, vers le commencement de ce siècle, ont commencé de visiter la Grèce. On sait aussi que, d’après Homère, elle était la capitale d’un royaume dont le souverain commandait l’armée grecque, devant Troie. Déchue de bonne heure, elle fut détruite, en 468 avant notre ère, par les Argiens, qui ne pouvaient lui pardonner son ancienne gloire et surtout le parti qu’elle avait pris d’envoyer un contingent de quatre-vingts hommes à l’armée grecque, dans la guerre médique, pendant qu’Argos s’enfermait dans une neutralité suspecte.

L’attention s’était portée tout d’abord sur le mamelon dans lequel on avait reconnu la citadelle de Mycènes. L’enceinte qui l’enveloppe n’est pas faite de blocs aussi énormes que celle de Tirynthe ; mais, à cette différence près, on y retrouve les mêmes procédés de facture ; on y sent le bras et l’outil des mêmes ouvriers. Ce qui avait piqué davantage encore la curiosité, c’était le groupe étrange des deux lionnes affrontées qui se dressent, au-dessus du linteau de la porte principale, comme une menace adressée à l’ennemi, vers lequel étaient tournées leurs têtes aujourd’hui brisées, ce groupe qui était seul à représenter la forme vivante, dans la nudité sévère de cette rude et grandiose architecture. On s’était aussi fort intéressé à ces chambres rondes que l’on rencontrait, parmi des débris de maisons, dans ce qui paraissait avoir été la ville basse, et on en avait étudié le mode de construction, qui joue la voûte par la superposition d’anneaux circulaires de plus en plus étroits, d’assises posées à plat, en encorbellement, les unes au-dessus des autres. Gell, Dodwell et Abel Blouet avaient dessiné la muraille, la porte aux lions et le prétendu trésor d’Atrée ; mais, depuis l’expédition de Morée, en 1829, la connaissance de ce genre d’antiquités n’avait pas fait un pas. La science, qui avait été de l’avant, si vite et si sûrement, dans d’autres directions, en était restée, pour tout ce qui concernait cette période, à ses constatations et à ses conjectures premières. Si, tout d’un coup, elle se remit en marche, pour regagner, avec une rapidité étonnante, tout le temps perdu, ce fut grâce à une sorte d’intuition de Schliemann, de cet homme singulier qui a mis au service d’une passion ardente, avec toutes les ressources d’une fortune très considérable, la volonté tenace, le sens pratique et le goût de l’action qu’avaient développé chez lui des commencemens difficiles et le maniement des grandes affaires hardiment menées.

Sa biographie, Schliemann l’a écrite lui-même avec un curieux mélange de franchise et de calcul ; on la trouvera en tête de l’ouvrage où il a résumé toutes ses recherches sur Troie [2]. On y verra par quelles lointaines et profondes impressions d’enfance et d’adolescence s’explique cette passion de l’antiquité qui n’a pu trouver à se satisfaire qu’à l’âge où d’ordinaire l’homme ne recommence point sa vie, vers la cinquantaine, et quels obstacles a dû surmonter cette vocation impérieuse, comment le garçon épicier d’une petite ville du Mecklembourg, le garçon de bureau d’Amsterdam, le négociant qui a gagné des millions en Russie, dans le commerce de l’indigo et du thé, est devenu le docteur Schliemann, membre correspondant de plusieurs Académies, pourquoi enfin la science, qui attendait encore beaucoup de lui et de son infatigable esprit d’entreprise, a déploré sincèrement le coup qui l’a frappé à Naples, en décembre 1890 ? Il allait avoir soixante-neuf ans, et pourtant sa mort a paru prématurée à tous ses amis, tant ils le voyaient encore actif et curieux, malgré les premières atteintes de la vieillesse et de la maladie, tant ils le savaient encore plein de projets qu’il était décidé, coûte que coûte, à réaliser.

Nourri, presque dès le berceau, de contes de fées, Schliemann n’avait fait qu’entrevoir à peine l’antiquité, dans une première éducation qui fut interrompue par la misère. Lorsqu’il put enfin, après fortune faite, contenter le désir qu’il nourrissait, depuis bien des années, d’apprendre le grec, il s’en rendit maître, par l’effort continu d’une volonté de fer et par des procédés mnémotechniques qui lui étaient familiers. C’était même de toutes les langues dont il faisait usage, celle, à ce qu’il m’a semblé, qu’il parlait et qu’il écrivait le mieux. Il lut Homère et il le sut bientôt par cœur ; comme un rapsode d’autrefois, il aurait pu en réciter des chants presque entiers. Ces beaux récits enchantèrent son imagination qui, au milieu des âpres soucis du gain, n’avait pas trouvé où s’attacher et se distraire ; elle avait gardé toute sa fraîcheur. Schliemann n’avait pas reçu cet enseignement des universités qui habitue ses disciples à suspendre leur jugement, et, dans bien des cas, à s’abstenir même d’une conjecture. Tout ce que racontait Homère lui paraissait aussi réel que ce que racontèrent plus tard Hérodote et Thucydide ; la différence de la poésie et de l’histoire n’existait pas pour lui ; il croyait à Homère comme un puritain à la Bible. Cette foi aveugle en la véracité du témoignage que rendent les auteurs anciens allait plus loin encore ; il en étendait le bénéfice même à des écrivains d’un ordre très inférieur, tels que Pausanias ; ce n’est pas lui qui se serait permis, comme on l’a fait récemment, de révoquer en doute une assertion quelconque de ce précieux et médiocre compilateur, le Joanne ou le Bædeker des contemporains d’Hadrien.

Quand Schliemann publia ses premiers écrits, on s’amusa fort de la confiance ingénue qu’il accordait ainsi, en bloc, à tout l’ensemble des traditions et des faits que nous ont transmis les lettres grecques ; mais, grâce à sa persévérance acharnée et aux ressources dont il disposait, cette confiance l’a merveilleusement servi, lorsqu’il a commencé de remuer, jusque dans ses dernières profondeurs, le sol des cités primitives, de creuser ces tranchées d’où il prétendait exhumer les héros d’Homère ou tout au moins leur dépouille mortelle. Là où se serait arrêté l’esprit critique, qui sait que l’on trouve presque toujours autre chose que ce qu’on cherche, il s’est entêté ; le plus souvent, l’événement lui a donné raison. Il n’a jamais distingué nettement le possible de l’impossible, le probable de l’invraisemblable, et cette foi a non pas transporté, mais transpercé les montagnes, celles qui sont faites des ruines des vieux édifices et de la poussière des générations d’autrefois.

Ce fut en 1868 que Schliemann visita, pour la première fois, son Homère et son Pausanias à la main, la Grèce et la Troade. L’année suivante, dans un volume intitulé : Ithaque, le Péloponnèse et Troie, il exprimait, au sujet de Mycènes et de Troie, des idées dont la justesse a été démontrée par ses fouilles ultérieures. Dès lors, s’écartant de l’opinion la plus accréditée, il avait deviné que l’on faisait fausse route en s’obstinant à placer Troie au-dessus de Bounarbachi, sur le Balidagh, loin de la mer, et que si, comme il en était convaincu d’avance, les murs en subsistaient, ces murs autour desquels Achille avait poursuivi Hector, on devait les chercher bien plus près du rivage, sur l’emplacement de la ville qui portait le nom d’ilion sous les successeurs d’Alexandre et sous les empereurs romains. Pour ce qui était de Mycènes, il n’était pas arrivé, du premier coup, à une conclusion moins importante. N’apercevant pas de tombes apparentes dans la citadelle, les explorateurs qui avaient étudié le site de Mycènes inclinaient à croire que la citadelle ne renfermait rien de pareil ; si, pensaient-ils, Mycènes possédait autrefois, comme l’affirme Pausanias, les tombes d’Atrée, d’Agamemnon et des autres victimes d’Égisthe, c’est dans les chambres voûtées de la ville basse qu’il faut reconnaître ces tombes. Schliemann fut le premier à déclarer que le texte de Pausanias ne permettait pas cette interprétation ; pour lui, les tombes mentionnées par Pausanias n’ont pu exister ailleurs que dans l’enceinte même de l’Acropole. Un autre se serait peut-être dit que les exégétes de l’antiquité valaient les ciceroni de nos jours ; il se serait remémoré bien des exemples, anciens et modernes, de tombes qui n’ont aucun droit au respect dont les entoure la crédulité des voyageurs, exploitée par les hâbleurs qui en vivent. Schliemann n’hésita pas ; du moment où l’on montrait jadis ces sépultures dans la citadelle mycénienne, c’est qu’elles y étaient ; pour les y retrouver, on n’avait qu’à les chercher. Ce ne fut pas là pourtant qu’il donna son premier coup de pioche. Troie l’attirait plus encore que Mycènes, Troie où s’étaient livrés ces grands combats dont les moindres épisodes lui étaient familiers, tandis que Mycènes n’avait vu se jouer qu’une seule scène du drame, la dernière, celle du meurtre d’Agamemnon. De 1870 aux premiers mois de 1876, Schliemann se consacra tout entier aux fouilles qu’il entreprit, interrompit et recommença en diverses fois à Hissarlik ; on appelait ainsi la colline sur laquelle se trouvaient les ruines de l’Ilion gréco-romain. Dès lors, il avait découvert le véritable emplacement de Troie ; mais les relations qu’il publiait de ses travaux étaient si confuses, si entachées d’exagération et si mal illustrées que la plupart des savans n’avaient prêté à ses dires qu’une oreille indifférente ; on ne le prenait pas au sérieux. Il allait en être autrement, après la campagne des touilles de Mycènes, qui s’ouvrit en juillet 1876 et dura jusque vers la fin de l’année.


II

Les fouilles de 1876 firent retrouver, en arrière de la Porte-aux-Lions, à l’entrée de la forteresse, parmi des dalles dressées de champ qui délimitaient un enclos circulaire, à une profondeur de 8 mètres environ au-dessous du sol actuel, cinq tombes auxquelles vint plus tard s’en ajouter une sixième, découverte par Stamatakis, qui continua les recherches pour la Société archéologique d’Athènes. Ces tombes étaient des fosses creusées dans le tuf et murées ; comme l’a prouvé M. Dœrpfeld, elles étaient jadis recouvertes d’un plafond de bois. Dans le plus grand et le mieux conservé des corps qui y reposaient, Schliemann reconnut tout d’abord Agamemnon, à ses trente-deux dents et à sa taille qui avait dû être plus imposante que celle d’aucun des autres morts ensevelis dans ce cimetière.

Sans discuter cette question d’identité, nous énumérerons les principales catégories d’objets qui ont été recueillis dans ces tombes, objets qui sont aujourd’hui réunis au musée central d’Athènes où je les ai vus et examinés en 1890. Pour les détails, nous renverrons à l’ouvrage où Schliemann a raconté la plus brillante de ses campagnes et surtout à celui où M. Carl Schuchardt a récemment exposé, avec une méthode et une clarté que Schliemann n’a jamais su mettre dans ses livres, l’ensemble des résultats qui ont été acquis à la science par les travaux du grand révélateur et par les fouilles qui sont venues continuer et compléter celles dont il avait pris l’initiative [3].

Ce qui a le plus surpris dans le contenu de ces tombes, c’est leur prodigieuse richesse en or. Vendus au poids, les objets d’or et d’argent qui y ont été recueillis vaudraient environ 125,000 francs. Cet or se trouve dans les tombes sous toutes les formes, en masques appliqués sur la figure des morts, en plastrons, en plaques travaillées au repoussé, en boutons et en bractées ou feuilles estampées, que l’on a ramassées par centaines. Il y a aussi des bijoux proprement dits, diadèmes, colliers, bracelets, boucles d’oreilles, broches, qui servaient à attacher les habits et les cheveux ; il y a, outre des bassins de bronze, des vases d’or et d’argent, bassins, coupes à une anse, gobelets.

La sculpture est surtout représentée par des stèles en pierre, trouvées au-dessus des tombes, à deux ou trois mètres de profondeur, où sont figurées en bas-relief des scènes de chasse ; elle l’est par de grossières idoles en terre cuite, un peu moins informes que celles qui avaient été recueillies à Hissarlik ; les unes ont une tête humaine avec les attributs de la femme et les autres une tête de vache. Dans ces dernières, ainsi que dans une belle pièce d’orfèvrerie qui est l’un des morceaux les plus précieux de la collection, Schliemann a voulu reconnaître la grande divinité locale, Héra aux yeux de génisse, la Βοῶπις Ἥρα (Boôpis Hêra) d’Homère. Ce qui donne une certaine vraisemblance à l’hypothèse d’un caractère symbolique qu’il conviendrait d’attribuer à cette série de figurines, c’est le fait que l’un des mythes les plus populaires de l’Argolide était celui d’Io, déesse lunaire au front armé de cornes.

Les vases et les fragmens de poterie sont en très grand nombre. Les formes que l’on a restituées, en rapprochant tous ces débris, sont bien plus élégantes et plus variées que celles qui s’étaient rencontrées à Hissarlik ; les ornemens sont tracés au pinceau. Ce qui joue le plus grand rôle dans la décoration, c’est ce que l’on appelle l’ornement géométrique. Les motifs qui reviennent le plus souvent, là et sur les bijoux et autres objets en métal, c’est la rondeur de bosses qu’entourent des cercles concentriques, c’est une singulière profusion de spirales et d’enroulemens compliqués. On commence d’ailleurs à voir apparaître ici non-seulement des élémens fournis par le règne végétal, comme maintes espèces de feuilles et de fleurs, mais encore des formes empruntées au monde de la vie animale. Orfèvres et céramistes se sont parfois essayés à reproduire la silhouette de l’homme et des animaux supérieurs, tels que le lion, le taureau et le cerf ; mais ce qui revient le plus fréquemment, c’est la figuration des animaux inférieurs, insectes et mollusques, tels que le papillon et la libellule, le poulpe, l’argonaute, le murex, l’huître, la moule et d’autres coquillages qu’il n’est pas toujours aisé de déterminer. Les poissons non plus ne sont pas rares. Le décorateur mycénien paraît avoir pris un plaisir très marqué à la représentation de ces animaux marins. L’ornementation a ici un aspect très étrange, là où elle reste purement linéaire, par l’arrangement de ces courbes qu’elle replie sur elles-mêmes, qu’elle entrecroise en tous sens, qu’elle redouble à satiété, comme, là où elle a de plus hautes ambitions, par le choix des types qu’elle préfère, types dont plusieurs, les plus curieux, ne seront pas repris par l’art grec de l’âge classique. Enfin, si dans toute la collection ainsi formée du mobilier des tombes de l’Acropole, les métaux précieux et l’ivoire abondent, on n’y trouve pas le fer, le 1er- qui était déjà connu, quoique encore assez rare, du temps d’Homère.

Malgré les rires que provoquèrent certaines des dépêches, vraies réclames à l’américaine, que Schliemann fit insérer dans les journaux anglais et allemands pour y annoncer ses trouvailles, les archéologues, ceux mêmes qui étaient le moins bien disposés à son égard, ne pouvaient se refuser à admettre l’importance de la découverte et l’intérêt du problème qu’elle soulevait, surtout quand Schliemann fut venu en Europe montrer aux académies et autres sociétés savantes les plans et les coupes de ces tombes, les dessins et les photographies des objets qu’il en avait tirés, quand enfin il eut publié son livre, qui en donnait des reproductions assez fidèles. La question se posait de savoir à quelle époque appartenaient ces monumens, dont la singularité déconcertait tous les connaisseurs. Pour Schliemann lui-même il n’y avait pas de difficulté. De même qu’il avait cru retrouver à Troie le Trésor de Priam et les joyaux d’Andromaque, ces armes et ces bijoux que lui rendaient les sépultures mycéniennes, c’était l’ouvrage des artisans qu’employaient Atrée, Agamemnon et Égisthe, des fournisseurs ordinaires de Clytemnestre et d’Electre. La question n’était pas aussi simple pour ceux qui n’avaient pas, comme lui, une foi d’enfant en la réalité des faits racontés par l’épopée et qui, d’ailleurs, s’apercevaient, à bien des indices, que l’état de civilisation révélé par ces monumens était loin de correspondre en tout point à celui qui est décrit par l’épopée.
III

Pendant l’année qui suivit les trouvailles de l’acropole mycénienne, il était amusant d’observer les attitudes que prenaient, lorsqu’on les consultait sur la nouveauté du jour, les archéologues les plus autorisés ; elles variaient suivant les caractères. Ces trouvailles avaient vivement piqué ma curiosité ; mais je n’avais pas vu les objets ; nous n’en possédions que des descriptions très incomplètes. Je cherchais donc, de toute manière, à me renseigner. J’écrivais à Athènes pour savoir quelle avait été l’impression des quelques privilégiés auxquels avaient été montrées les pièces principales du trésor, qui étaient déposées à la Banque, en attendant que les vitrines fussent prêtes au musée, des vitrines où ces trésors fussent protégés contre les convoitises des voleurs par des verres épais et par de fortes serrures. Je dévorais tous les articles qui paraissaient dans les gazettes que Schliemann honorait de ses confidences, et j’étais arrêté à chaque instant par les contradictions que j’y relevais. Je m’adressais à tous ceux qui me semblaient mieux placés que moi pour saisir le mot de l’énigme, soit qu’ils habitassent la Grèce ou qu’ils en revinssent, soit qu’ils eussent cette longue pratique des monumens qui suggère des rapprochemens imprévus ; mais j’avais affaire surtout au groupe des prudens, de ceux qui, désorientés par la physionomie bizarre de toute cette orfèvrerie et de toute cette céramique mycénienne, redoutaient de se compromettre en donnant les premiers leur avis. Le directeur de l’École française d’Athènes, Albert Dumont, était de cette humeur. Presque par chaque courrier, je l’accablais, je le fatiguais de mes interrogations ; il me répondait en m’envoyant, sur quelques-uns des morceaux de la collection, des détails précis qui m’intéressaient fort ; mais il ne me disait rien de l’âge probable des objets et du caractère de cet art, des affinités qui pouvaient le rattacher à tel ou tel autre art déjà connu et classé.

Cette réserve n’avait rien que de très naturel chez Albert Dumont, alors jeune encore, presque un débutant ; on avait plus de peine à s’y résigner quand on la rencontrait chez les maîtres de la science. Je me souviens d’une séance de l’Académie des inscriptions, en juillet 1877, où Schliemann était venu nous entretenir, avec pièces à l’appui, du résultat de ses fouilles. Quand il eut terminé, je demandai à Longpérier ce qu’il pensait de tout cela. Il me répondit à mi-voix, me signalant les analogies qui le frappaient entre l’ornementation de Mycènes et celle des objets que certains cimetières de l’âge du bronze, dans le bassin du Danube, avaient livrés depuis quelques années. « Si, me disait-il, on m’avait présenté ces photographies des disques et autres produits de l’orfèvrerie mycénienne sans me donner aucune indication de provenance, j’aurais déclaré que tout cela avait dû être trouvé en Hongrie, non loin de Buda-Pesth. » La remarque était juste, et l’on aurait aimé à entendre un aussi fin connaisseur développer cette comparaison ; mais Longpérier se déroba, avec cette malice souriante que n’ont pas oubliée tous ses anciens confrères, à toutes les tentatives qui furent faites pour l’amener à prendre la parole. Il n’y voyait pas encore clair, et, jaloux de sa réputation d’oracle infaillible, il ne se souciait pas d’avoir à désavouer plus tard une opinion trop vite exprimée ; il aimait mieux laisser d’autres savans, plus hardis, courir ce risque, et, comme l’on dit, essuyer les plâtres.

Si tous les archéologues s’étaient renfermés dans cette abstention discrète, la question n’aurait pas avancé d’un pas. Il y a toujours, par bonheur, dans nos rangs, des esprits aventureux et affirmatifs qui, sans beaucoup craindre de se tromper, se plaisent à aller de l’avant. Quelquefois ils font d’heureuses rencontres ; d’ailleurs, par les contradictions qu’elles provoquent, leurs méprises mêmes servent la science. Tel était jadis, en France, Saulcy, qui a soutenu intrépidement tant d’hérésies, mais qui a ouvert tant de voies à l’étude ; tel est aujourd’hui, en Angleterre, Henry Sayce. Avec plus de mesure, l’illustre doyen des archéologues allemands, Ernest Curtius, a aussi quelque chose de ce tempérament ; il n’a jamais eu peur des hypothèses. Il fut donc l’un des premiers à donner son avis ; il opina qu’un certain nombre de ces objets, loin d’appartenir à une haute antiquité, ne dataient peut-être que de l’époque byzantine. Un peu plus tard, M. Murray, aujourd’hui conservateur des antiquités grecques et romaines au Musée britannique, se demandait si Ton n’avait pas là, dans le mobilier des tombes, des ouvrages dus aux artisans d’une tribu germanique qui se serait établie dans l’acropole de Mycènes [4] ; elle y aurait vécu pendant quelque temps, et y aurait enterré, avec les corps de ses rois, des objets dont les similaires ne se retrouvent qu’en Scandinavie et dans le bassin du Danube, à Hallstadt. Il est inutile d’insister sur l’invraisemblance de cette hypothèse. C’est, à ce qu’il semble, dans la période antérieure à notre ère que M. Murray voulait placer les pérégrinations de ces barbares, leur entrée dans le Péloponnèse, leur établissement en Argolide ; mais comment ces Germains auraient-ils traversé la Grèce et franchi l’isthme de Corinthe, comment se seraient-ils ensuite évanouis sans que l’histoire eût gardé le moindre souvenir et de leur passage et du séjour qu’ils auraient fait à Mycènes ?

Un des archéologues les plus renommés de l’Europe, Stephani, auquel était confiée la garde du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, reprit la théorie de M. Murray, mais en essayant de lui donner plus de précision. Pour lui, ces tombes seraient du temps où, vers les IIIe et IVe siècles de notre ère, les barbares du nord commencèrent d’envahir l’empire romain. Il est question, chez les historiens, de bandes d’Hérules qui ravagèrent le Péloponnèse en 267. En 399, les Goths, avec Alaric, le parcoururent en tous sens et y passèrent plusieurs années. Ce seraient ces barbares, Hérules ou Goths, qui, au cours de leurs migrations, auraient campé derrière les remparts du vieux fort des Atrides ; ils y auraient enseveli, avec leurs trésors, leurs chefs tombés dans quelque combat. Toute cette orfèvrerie, que Schliemann croyait contemporaine d’Homère, le serait de celle qui est connue des antiquaires français sous le nom de mérovingienne [5].

Exposée en ces termes, avec ces indications de temps et ces noms de peuples connus, l’hypothèse devenait plus facile encore à combattre que lorsqu’elle se dérobait dans la vague pénombre d’une époque indéterminée et d’agens mystérieux. Ce soin, M. Percy Gardner s’en acquitta, de main de maître, dans le premier volume d’un recueil périodique que les hellénistes anglais commencèrent de publier, en 1879, sur le modèle de l’Annuaire que faisait paraître, déjà depuis plusieurs années, l’Association pour l’encouragement des études grecques en France [6]. Après la lecture de ces quelques pages, aucun doute ne pouvait subsister. Stephani admet que ces barbares ont dû enfouir, avec les objets fabriqués par eux-mêmes, dans le goût et le style qui leur sont propres, des objets plus anciens, qu’ils auraient ramassés en mettant la Grèce au pillage ; mais alors, comment se fait-il que l’on n’ait pas trouvé là une seule monnaie grecque ou romaine ? Comment, au IIIe siècle de notre ère, toutes les armes déposées près de la dépouille de ces guerriers sont-elles de pierre ou de bronze ? Comment ne rencontre-t-on pas là une parcelle de fer ? Ce que Percy Gardner ajouterait aujourd’hui, si le débat n’était pas clos depuis longtemps, c’est que ces bijoux, dans lesquels on a voulu reconnaître la parure de rois hérules ou goths, on les a rencontrés bien des fois, depuis 1876, à Mycènes même, aussi bien dans les tombes de la ville basse, creusées à même le tut calcaire, que parmi les décombres des maisons de la citadelle, et, hors de Mycènes, dans toute une série de sépultures, toutes disposées sur un même plan, qui ont été ouvertes en d’autres points de l’Argolide, en Laconie, en Attique et jusqu’en Thessalie. Pour être tenté d’admettre la théorie de Stephani, il faudrait donc supposer que la Grèce a été comme pavée des tombes de ces chefs des bandes germaniques, qui n’y ont lait qu’une si courte et si fugitive apparition. Sans pousser ainsi jusqu’à l’absurde l’hypothèse qu’il combattait, M. Percy Gardner l’avait, dès lors, réfutée par des raisons solides ; il avait très bien montré que la critique était tenue de chercher une autre explication.

Cette explication, celle qui a prévalu, c’est sir Henri Newton qui a eu l’honneur d’être le premier à la proposer. Ce que nos études doivent à M. Newton, personne ne l’ignore. On a entendu parler des fouilles mémorables qu’il a exécutées à Boudroum, l’ancienne Halicarnasse ; si l’on a visité le Musée britannique, on se souvient de la salle qui renferme, outre les deux fières statues de Mausole et d’Artémise, tant de fragmens curieux du célèbre mausolée. On n’a pas laissé de s’arrêter aussi devant la noble et mélancolique figure de la Déméter de Cnide, autre conquête de M. Newton, et l’on a pu apprécier les services qu’il a rendus au département qu’il a dirigé pendant vingt-cinq ans, de 1861 à 1886, avec une activité merveilleuse et toute la sûreté du goût le plus fin ; mais ce que l’on savait moins, hors de l’Angleterre, jusqu’au jour où il a réuni, sous le titre d’Essays on archœology and art, quelques-unes des études qu’il avait données, de loin en loin, à divers recueils périodiques, c’est combien il était capable de passer, sans embarras, de la pratique à la théorie. Aussitôt après la première annonce des découvertes de Schliemann, M. Newton courut en Grèce et, à son retour, au mois de mai 1877, dans une séance de la Society of antiquaries, il affirmait que les monumens sortis de ces tombes mystérieuses appartenaient à une période préhomérique, comme il l’appelait, de la vie du peuple grec, idée qu’il développait bientôt après dans un article de l’Edinburgh Review [7]. Pour justifier cette opinion, il se servait surtout des indices que lui fournissait une collection qui provenait de tombes fouillées par Salzmann à Ialysos, dans l’île de Rhodes. Ces objets, pâtes de verre, folioles, plaques et boutons de métal estampés, n’étaient pas encore exposés dans les galeries. En les mettant alors sous les yeux du public, M. Newton montra que l’on y retrouvait, dans des exemplaires plus simples et de moindre dimension, les procédés et les types qui l’avaient frappé dans les bijoux recueillis à Mycènes.

L’année suivante, François Lenormant, toujours en quête des nouveautés qui pouvaient élargir l’horizon de la science, adoptait les idées de M. Newton et les exposait aux lecteurs français [8]. Familier, comme pas un, avec les monumens antiques, qu’il avait appris à connaître, par manière de jeu, presque dès l’enfance, il fut en mesure, là comme partout, grâce à sa mémoire prodigieuse, de beaucoup ajouter à la doctrine dont il s’était déclaré le défenseur ; il la fit sienne par les observations ingénieuses et neuves qu’elle lui suggéra. Je fus, pour ma part, l’un des premiers convertis. Ce n’était pas des origines de l’art grec que je m’occupais alors dans la chaire d’archéologie de la faculté des lettres ; mais, dès ce moment, quand l’occasion s’offrit à moi de toucher à cette question, je m’empressai de montrer quelle importance j’attachais aux découvertes de Schliemann ; si je n’acceptais pas toutes les conclusions que celui-ci prétendait en tirer, celles qu’avaient présentées à ce propos MM. Newton et Lenormant me paraissaient offrir la plus haute vraisemblance [9]. Leur thèse, celle d’une période préhomérique à laquelle appartiennent tous ces monumens, aussi bien les remparts dits cyclopéens des citadelles de l’Argolide que les vases et les bijoux trouvés dans les tombes à fosse de l’acropole mycénienne et dans les tombes à coupole semées en Grèce un peu partout, cette thèse qui n’a pas laissé d’abord d’étonner les esprits timides, n’est plus aujourd’hui en discussion. Malgré quelques contradicteurs isolés qui se sont tus l’un après l’autre, elle a fini par s’imposer. C’est qu’elle a subi, sans fléchir, l’épreuve décisive ; tous les faits que sont venues révéler des fouilles nouvelles, elle les explique d’une manière satisfaisante, et elle est seule à les expliquer ainsi. Toute autre théorie, et on en a essayé plusieurs, se heurte à des difficultés qui forcent bientôt à l’abandonner.
IV

A y bien réfléchir, on aurait déjà pu soupçonner que la société où est né le chant épique avait derrière elle un long passé, un passé très rempli. Il faut du temps, beaucoup de temps, pour que les personnages prennent dans l’imagination populaire cette grandeur surhumaine que leur attribue la poésie ; ce n’étaient pas leurs contemporains que les aèdes célébraient sous les noms d’Agamemnon et de Ménélas, d’Achille et de Diomède, d’Ajax et d’Ulysse. Dans le récit de cette guerre qui jette contre les remparts d’une puissante cité de l’Asie toutes les forces de la Grèce continentale et insulaire, dans celui de ces courses qui conduisent les héros d’île en île jusque sur les côtes de l’Egypte, il devait y avoir, plus ou moins altéré par les incertitudes et les caprices de la tradition orale, le souvenir de lointaines expéditions militaires, des mouvemens et des aventures de bandes armées qui auraient jadis promené leur humeur inquiète sur tous les rivages de la Méditerranée. C’est là, dans ces migrations et ces campagnes, dont quelques épisodes seuls avaient échappé à l’oubli, que les héros achéens, fils des dieux, ont conquis cette renommée dont les derniers échos viennent retentir dans les vers d’Homère. La plus ancienne Grèce que connaisse l’histoire, la Grèce du IXe et du VIIIe siècle, n’est plus en relation avec l’Egypte ; l’Egypte restera en dehors de son horizon, jusqu’au moment où, dans le cours du VIIe siècle, les Ioniens entreront au service des Pharaons de la XXVIe dynastie, qui règnent dans la Basse-Egypte ; mais Thèbes, la capitale des Toutmès et des Ramsès, est mentionnée dans l’Iliade ; mais l’Odyssée conduit Ménélas et Ulysse sur les plages du Delta ; mais d’autres traditions, aussi anciennes que celles qui ont été recueillies dans l’épopée, témoignent de rapports fréquens entre le Péloponnèse et l’Egypte.

Homère vante la richesse d’Orchomène et de Mycènes ; n’était-ce pas le cas de se demander d’où provenaient ces trésors dont l’éclat semble éblouir l’esprit du poète ? La guerre sans doute et le pillage en étaient une des sources. C’étaient de vrais rois de mer que les chefs de ces Minyens qui avaient les premiers franchi l’Hellespont à la poursuite de la Toison d’or, que ces Pélopides qui, originaires de l’Asie, avaient étendu leur domination sur tout le Péloponnèse et les îles voisines. Mais la guerre et le pillage ne suffisent pas à fonder une prospérité durable ; on était fondé à supposer qu’Orchomène avait dû la sienne surtout au dessèchement du lac Copaïs et à la mise en valeur des plaines de la Béotie. Il en est de même pour l’Argolide. Les plus vieux mythes s’accordaient à la présenter comme la région de la Grèce qui avait été la première visitée par les navires des marins de l’Orient, et, par suite, la première initiée aux usages de la vie policée ; avant même que la bêche des ouvriers de Schliemann eût fait scintiller l’or enfoui dans les tombes, on pouvait tenir pour certain que là, dans les campagnes qui entourent cette rade spacieuse, aux eaux tranquilles, dont l’ouverture est tournée vers le soleil levant, il s’était produit, de très bonne heure, tout un développement d’activité agricole, industrielle et commerciale. Seule une population très dense, pressée dans la plaine et dans les vallées latérales qui y aboutissaient, a pu fournir aux princes de ce pays les milliers de bras dont ils eurent besoin pour tailler et monter les matériaux des remparts énormes de leurs châteaux-forts, Larissa, Mycènes, Tirynthe, où la légende faisait naître Hercule. A mesurer l’épaisseur de ces murailles et à constater l’habileté professionnelle dont la preuve est faite par des constructions telles que le prétendu Trésor d’Atrée, l’historien, s’il n’avait pas été élevé dans un parti-pris de scepticisme, aurait accordé plus de créance aux mythes argiens ; ils lui auraient révélé une civilisation contemporaine de ces dynasties des Perséides et des Pélopides dont la puissance et la gloire ont été célébrées par les aèdes, prédécesseurs d’Homère.

Tout ce que l’on entrevoyait de cette civilisation, c’étaient ses bâtimens. Les lions de Mycènes étaient le seul échantillon que l’on possédât de sa sculpture. Il ne semblait pas que l’on pût jamais définir les caractères de son industrie et de ses arts. Les descriptions de l’épopée se rapportaient à une autre période de l’évolution du génie grec, et d’ailleurs, comme toutes les descriptions que l’on ne peut pas confronter avec les objets eux-mêmes, elles laissaient place à bien des incertitudes ; on n’espérait pas retrouver des ouvrages de la plastique qui datassent du temps d’Homère. Aujourd’hui, nous remontons, par les monumens, bien au-delà de ce qui paraissait devoir être la limite que l’on n’atteindrait pas. Les fouilles ont livré tout le matériel d’une civilisation qui a devancé de très loin celle de cette Ionie où a fleuri la merveille de l’épopée, d’un art qui avait achevé de parcourir sa carrière avant l’invasion dorienne.


GEORGE PERROT.

  1. Geschichte der Kunst des Alterthums, 1764.
  2. Ilios, ville et pays des Troyens, traduit de l’anglais par Mme Emile Egger, grand in-8° ; Firmin-Didot, 1885.
  3. H. Schliemann, Mycènes. Récit des recherches et découvertes faites à Mycènes et à Tirynthe ; Hachette, 1879, in-8°. — Carl Schuchardt, Schliemann’s Ausgrabungen in Troja, Tiryns, Mykenœ, Orchomenos, Ithaka, im Licht der heutigen Wissenschaft dargestellt, 1 vol. in-8°, avec 2 portraits, 7 cartes et plans, 321 figures, 2e édition ; Leipzig, Brockhaus, 1891.
  4. Academy, 15 décembre 1877. M. Murray est revenu sur son idée et l’a encore maintenue dans un article de la Revue appelée Nineteenth century, en 1879. Il a fini par y renoncer, après les fouilles de Tirynthe ; mais maintenant même il n’est pas tout à fait d’accord avec la plupart des savans qui s’occupent de ces questions ; il incline à rajeunir la civilisation mycénienne, à la beaucoup rapprocher de l’époque d’Homère.
  5. C’est dans le Compte-rendu de la commission impériale archéologique de Saint-Pétersbourg, 1877, p. 31 et suivantes, que Stephani a exposé son hypothèse hérule.
  6. Journal of Hellenic studies, t. I, p. 94 : On the tombs of Mykenœ.
  7. Edinburgh Review, janvier 1878 : Dr Schliemann’s discoveries at Mycenœ (Essays, p. 217-302).
  8. Fr. Lenormant, les Antiquités de la Troade et l’histoire primitive des contrées grecques, 1 vol. in-8° ; Paris, Maisonneuve, 1880. Les articles dont se compose la seconde partie du volume avaient paru, en 1879, dans la Gazette des Beaux-Arts.
  9. Les Découvertes archéologiques du docteur Schliemann (Revue politique et littéraire du 9 avril 1881).