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Imprimerie A. Lanier (p. 1-19).

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L’ENTENTE CORDIALE

L’année 1903 pourrait s’appeler, en ce qui concerne la France, l’année des révérences. Jamais le peuple français n’avait reçu et rendu autant de coups de chapeau, écouté et proféré autant de compliments, échangé avec autrui autant de paroles sucrées. Pour trouver, dans l’histoire contemporaine, quelque chose d’équivalent, il faudrait remonter à cette année 1867 qui vit tant de têtes couronnées affluer aux Tuileries, autour de Napoléon iii, alors à l’apogée de sa puissance apparente sinon de sa force réelle. Mais les révérences de 1867 n’eurent qu’une importance politique secondaire ; celles de 1903, au contraire, recouvrent, consacrent ou préparent une série d’événements dont les conséquences influeront sur les destinées de l’Europe entière. La première — et certes la plus inattendue — fut exécutée par le roi d’Angleterre.

L’impuissance des anglophobes.

Édouard vii s’était mis en route au début du printemps avec des desseins arrêtés mais inconnus du public ; il se dirigea vers Lisbonne, puis vers Rome et revint par la France. C’est au cours de son voyage que cette troisième étape fit l’objet d’une communication officielle à la presse. On s’attendait bien à ce que le roi cherchât l’occasion d’une entrevue avec le président de la République ; mais il s’était si souvent, comme prince de Galles, attardé sur le littoral méditerranéen, que les regards se fixaient de préférence sur cette portion du territoire français ; et d’autant mieux que, vers la même époque, M. Loubet devait accomplir le voyage en Algérie et en Tunisie dont nous parlerons plus loin et qui l’amènerait à passer par Marseille, à l’aller et au retour. Lorsqu’on apprit qu’Édouard vii viendrait à Paris et que le président n’aurait que le temps d’y rentrer lui-même pour le recevoir, il y eut un instant de surprise. Les Parisiens avaient toujours passé pour volontiers anglophobes ; c’est au cri, d’ailleurs absurde, de « À bas Fachoda ! » que s’étaient faites plusieurs des élections nationalistes qui avaient naguère modifié la physionomie politique du conseil municipal. Comment les choses allaient-elles tourner ? Un peu d’inquiétude succéda à l’étonnement du début.

En effet, les anglophobes entrèrent aussitôt en scène. On put croire au tapage qu’ils menèrent, que leur nombre était considérable, et que leur abstention, lors de la réception du président Krûger, n’avait été due qu’à un sentiment de dignité nationale et à une respectueuse commisération pour une noble infortune. Mais il apparut bientôt qu’ils n’étaient qu’une poignée et que le pays se prononcerait contre eux. Quelques journaux de second ou de troisième ordre s’employèrent en vain à surexciter l’opinion. L’un d’eux édita journellement des billets indignés qui lui arrivaient, disait-il, de « tous les coins de la province ». Par malheur, ces billets ne portaient, pour la plupart, en manière de signatures, que des initiales ou bien encore ces indications peu précises : un lecteur assidu — un patriote averti — un Français qui se souvient…, etc… Déroulède, dont ces anonymes protestataires se réclamaient souvent, n’hésita pas à les désavouer ; il le fit en termes excellents, flétrissant des manœuvres qui tendaient à faire insulter par la lie de la populace le chef d’un État voisin, venu rendre visite à la France. Il rappela fort à propos le scandaleux accueil fait à Alphonse xii lorsque, sous la présidence de Jules Grévy, ce souverain entra dans Paris. Encore pouvait-on prétexter, en ce temps là, que le roi d’Espagne arrivait directement de Berlin avec le grade de colonel honoraire du régiment de uhlans tenant garnison ; Strasbourg ; quel prétexte analogue eût-on invoqué contre Édouard vii ?… Bien avant son arrivée, les anglophobes de la capitale, réduits au silence et muselés par la désapprobation générale, étaient rentrés dans la coulisse, et nul ne craignait plus qu’il y eut, sur le passage du cortège, de protestations désobligeantes.

Le séjour du roi dura quatre jours ; les fêtes données en son honneur furent de tous points réussies. Il sembla tout naturel aux Français qu’un prince intelligent et patriote, récemment élevé au trône, eût à cœur d’effacer les mauvaises impressions que la guerre du Transvaal avait pu laisser en Europe ; ils furent reconnaissants que Paris eût été inscrit au premier rang des visites à rendre et voulurent y voir la persistance des sympathies témoignées autrefois par le prince de Galles à leur pays et à ses habitants. Personne, même parmi ceux qui spéculaient sur les avantages politiques susceptibles de découler d’un rapprochement franco-anglais, ne songeait encore à restaurer la fameuse « entente cordiale » — Et dès que l’on sut la présence certaine du président de la République à Londres pour le milieu de l’été, il parut même que le gouvernement se pressait un peu trop de rendre la politesse qu’on venait de lui faire. Un chef d’État républicain, disait-on, ne doit pas se déplacer avec cette hâte et cette facilité.

« Good old Loubet ».

Les Français ne s’attendaient donc point à l’explosion d’enthousiasme qui accueillit leur premier magistrat dès qu’il eût mis le pied sur le sol anglais. Impossible de nier la spontanéité charmante des hommages qui furent prodigués au président. « Good old Loubet », dont la simplicité et le fin sourire plurent tout de suite aux Anglais, devint là-bas le personnage le plus populaire de l’année. Sa réception par le lord-maire marqua l’apogée de son triomphal séjour et le bruit des acclamations suivit sur mer le navire qui le ramenait en France. À partir de ce moment, l’entente cordiale fut à l’ordre du jour. La présence d’Édouard vii à Paris avait permis de constater combien peu de véritable anglophobie se dissimulait sous les traditionnels épigrammes que le parisien décoche aux « English » chaque fois qu’il en a l’occasion. Le voyage du président à Londres servit à mesurer la solidité et l’intensité des vieilles sympathies héréditaires que la France compte au-delà du détroit. Elles cherchaient, depuis longtemps, l’occasion de se manifester. « Si le président Carnot venait à Londres, disait-on dans la Cité, il y a douze ans, il y serait reçu mieux que n’importe quel souverain. » Et l’événement est d’autant plus caractéristique que, dans l’intervalle, s’étaient produits les épisodes irritants de Fachoda et du Transvaal, aggravés par la malencontreuse éloquence de M. Chamberlain.

La part du francophilisme.

C’est en Angleterre que sont les meilleurs amis de la France — non pas dans les rangs du pouvoir qui demeure égoïste et changeant, ni dans ceux de l’aristocratie que gouverne trop souvent un snobisme corrompu, mais parmi les classes laborieuses, parmi les classes moyennes, cette épine dorsale de la old England. Là, on a toujours aimé la France d’une affection sincère faite d’éléments très divers. La magie de son histoire y est certes pour beaucoup : l’esprit anglais se plaît aux contes merveilleux, aux épopées grandioses ; et quoi de plus merveilleux que les aventures d’une Jeanne d’Arc, ou de plus épique que celles d’un Napoléon ? Il est curieux d’ailleurs que l’Angleterre ait été mêlée intimement à ces aventures ; c’est elle qui brûla Jeanne d’Arc et fit périr Napoléon. Pour elle, le prince impérial a été tué au Zoulouland. Des analogies poignantes émaillent ses annales et les nôtres ; le procès et la mort de Louis xvi lui rappellent le sort qu’elle a fait subir à Charles ier et l’exil de Charles x à Holyrood, celui de Jacques ii à Saint-Germain.

Après les motifs historiques viennent les souvenirs des luttes géantes, de cette guerre de cent ans qui conduisit Henri v à Notre-Dame de Paris et, plus récemment, de ce blocus continental par lequel Bonaparte faillit étrangler son ennemie. L’Inde anglaise a sous les yeux la statue du grand Dupleix ; Montcalm et Wolfe, partagent à Québec le même monument. Enroulés dans les plis de l’Union Jack et du drapeau tricolore, nombre de valeureux soldats dorment côte à côte dans les cimetières de Sébastopol. Partout, dans l’espace et dans le temps, les noms sont accouplés, les lauriers s’entrecroisent, le sang s’est confondu. Et, en dernier lieu, il y a la loi des contrastes. L’Anglais tenace, massif, morose, adore le chant de l’alouette française ; ce chant l’égaye et, inconsciemment, il tend l’oreille pour le recueillir. Tous ces sentiments confondus et confus expliquent la poussée d’enthousiasme dont bénéficia le président Loubet. Mais le motif déterminant, ce fut, sans contredit, la haine de l’Allemagne.

La part du germanophobisme.

Il faudrait ne connaître qu’imparfaitement le caractère britannique pour s’imaginer que de tels sentiments, si vifs et si sincères soient-ils, puissent faire taire la voix de l’intérêt national ; et, un moment, l’intérêt national avait semblé faire pencher la balance du côté d’une entente avec l’Allemagne. Chamberlain la désirait et surtout Guillaume ii. L’empereur avec cette justesse et cette netteté de coup d’œil qui donnent tant de force à ses actes avait compris, dès longtemps, l’avantage capital que présentait pour l’Allemagne inachevée et condamnée à lutter bientôt pour son achèvement, l’alliance de l’Angleterre. Habitué à remonter les courants d’une opinion souvent inapte à le comprendre et à le seconder, il avait multiplié envers les hommes d’états et le peuple britannique les avances habiles. Son attitude, au moment de la mort de la reine Victoria, lui avait gagné beaucoup de cœurs. En somme l’Angleterre pouvait trouver certains griefs à faire valoir contre l’Allemagne ; des griefs commerciaux dont les statistiques ont indiqué la mesure et des griefs sentimentaux tels que les mauvais traitements infligés à la noble impératrice Frédéric, à celle que Bismark et la foule, après lui, appelaient d’un ton méprisant « l’Anglaise ». Mais on chercherait en vain les griefs de l’Allemagne contre l’Angleterre. Si c’est au nom du droit des peuples de disposer librement d’eux-mêmes que les Allemands protestèrent avec tant de violence contre la guerre du Transvaal, la prétention est légèrement bouffonne. La nation cimentée à l’aide de la fameuse maxime « la force prime le droit » n’a plus qualité pour défendre le droit contre la force. Les injures fort grossières prodiguées à l’armée anglaise s’aggravaient de ce chef. De la part de la France, au contraire elles s’allégeaient du fait qu’il est de tradition chez nous de défendre les vaincus et les opprimés. Et, après tout, notre traditionnelle amitié pour les Polonais nous empêche-t-elle d’être les fidèles alliés des Russes et nos sympathies bruyamment manifestées pour l’Espagne, au cours de la dernière guerre, se sont-elles opposées à ce que, la paix conclue, nos relations avec les Américains reprissent sur un pied d’intimité plus marqué qu’auparavant ? Chez nous les Anglais sentirent une colère passagère ; chez les Allemands, une haine durable.

Malgré tout, les gouvernements se témoignaient une confiance et une sympathie réciproques. Ce n’est un secret pour personne que le roi Édouard, au début de son règne, se montrait fort sensible aux prévenances de son impérial neveu et inclinait visiblement vers l’Allemagne. Il le prouva d’ailleurs en se laissant entraîner à la suite de celui-ci dans l’affaire vénézuélienne. Cet incident malheureux fit déborder le vase. Les Anglais, qui supportaient impatiemment une coopération contraire à leurs vœux et dont la maladroite et obstinée anglophobie germanique attisait sans cesse les rancunes s’insurgèrent tout de bon lorsqu’ils virent la tournure que prenaient les choses. Risquer, pour les beaux yeux de l’Allemagne, de se brouiller avec les États-Unis c’était vraiment trop. Le roi comprit le danger de se mettre en opposition avec un courant d’opinion aussi formel et, très habilement, sans le laisser d’abord paraître, il se retourna vers la France. La satisfaction de ses sujets fut d’autant plus complète et d’autant plus vive que leur inquiétude et leur mécontentement avaient duré davantage. C’est ainsi que les « gaffes » de nos voisins de l’est engendrèrent en Angleterre une germanophobie dont nous fûmes les premiers à profiter. Par goût les Anglais se portaient vers nous ; leur intérêt acheva de les y pousser.

Visites et poignées de mains.

Après les chefs d’État, ce furent les parlements qui voulurent se visiter. Sous la conduite du baron d’Estournelles, président du groupe français de l’arbitrage, un certain nombre de députés se rendirent en Angleterre et, quelques mois après, les membres de la chambre des Communes, — plus d’une centaine, — vinrent à Paris ; il y eut, dans l’un et l’autre cas, abondance de banquets, de toasts et de divertissements ; l’éloquence ministérielle ne fit point défaut à ces agapes ; le roi par un message, le président par une réception s’associèrent aux fêtes. Dans l’intervalle un traité d’arbitrage avait été signé à Londres entre lord Lansdowne et M. Paul Cambon, ambassadeur de la République. Les termes en étaient savamment calculés pour l’effet ; mais autant les stipulations afiîrmativcs apparaissaient à l’examen vagues et imprécises, autant les préoccupations restrictives se montraient nettes et prévoyantes. Quand on exclut par avance d’un traité de ce genre toutes les questions qui toucheraient à l’honneur ou aux intérêts vitaux des deux nations, que reste-t-il, sinon ces conflits d’ordre secondaire pour lesquels l’opinion ne se passionne point et qu’un arbitrage terminerait tout naturellement sans qu’il y eût besoin de le dire d’avance et d’entretenir dans ce but le coûteux appareil d’une juridiction permanente. En toutes ces occasions — uniques dans l’histoire, car des visites interparlementaires de cette sorte n’avaient jamais eu lieu auparavant — il ne fut pas prononcé une seule parole « sérieuse ». Tout se passa en attendrissements et en poignées de mains. Cela ne doit ni surprendre ni inquiéter. Le plaisir d’abord est nouveau entre Anglais et Français. Nous avons indiqué tout à l’heure combien, au fond, la France était peu anglophobe et combien l’Angleterre, par contre, était francophile ; n’empêche que les habitudes d’esprit des deux peuples ne les portaient point jusqu’ici à se dire des aménités et c’est là ce qui a pu si longtemps donner le change sur leurs véritables sentiments. La première « entente cordiale » n’arrêta ni le sarcasme sur les lèvres parisiennes ni les expressions de vertueuse indignation sur les lèvres britanniques ; notre frivolité était un thème usuel là-bas, tout comme chez nous, la gaucherie raide du « milord à carreaux » demeurait l’objet favori des plaisanteries faciles. Cette première entente, du reste, eut un caractère dynastique trop marqué pour qu’elle ait jamais pu devenir populaire. La popularité constitue, cette fois, un fait nouveau. Qu’on s’en soit un peu grisé de part et d’autre, cela n’est pas difficile à comprendre. Puis enfin… qu’aurait-on pu faire hormis cela ?

Le rôle de l’entente.

L’entente cordiale, en effet, doit être envisagée à trois points de vue quant à ses effets ; ils peuvent être politiques, économiques, sentimentaux. Ils seraient politiques si, par son rapprochement avec la France, l’Angleterre se trouvait incitée à entrer avec nous dans quelque combinaison continentale où bien à se lier à nous par un traité d’alliance offensive ou défensive visant soit la généralité des circonstances, soit une circonstance déterminée. Tel ne paraît point être son intérêt et il n’a été question entre les deux cabinets de rien de pareil. On pourrait considérer comme ayant un caractère politique le traité établissant l’arbitrage pour toutes les questions présentes et à venir qui divisent ou diviseront les deux pays. Mais du moment qu’un traité d’arbitrage limite de façon aussi restrictive que l’a fait le traité franco-anglais le caractère des questions qui devront être réglées de cette façon, il est impossible de le considérer comme un pacte politique. La question d’Égypte, la question de Terre-Neuve sont toujours pendantes entre la France et l’Angleterre : ni la France ni l’Angleterre ne sont pourtant disposées à les soumettre à l’arbitrage. L’entente cordiale, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne comporte donc point de résultats politiques proprement dits.

Au point de vue économique elle n’a pas beaucoup à innover ; un Français l’a écrit : « l’Angleterre est notre meilleure colonie » et, sous sa forme amusante et paradoxale, l’idée a ceci d’exact que les échanges commerciaux entre nous et nos voisins se sont développés au point de représenter un des chapitres les plus importants, sinon le plus important, de notre commerce général. Or, en ce moment même, se poursuit en Angleterre, sous l’impulsion de M. Chamberlain, un effort gigantesque et dont il est impossible de prévoir l’aboutissement, en faveur d’un zollverein impérial qui rendrait la métropole et ses colonies tributaires les unes des autres au détriment de l’étranger. Si ce régime s’établissait, la France en supporterait les conséquences plus durement qu’aucun autre pays ; cela n’a pas empêché du reste M. Chamberlain de prendre part à la réception des députés français et de leur souhaiter la bienvenue. Mais on a droit d’en conclure que l’avenir économique de l’entente cordiale n’est pas exempt de nuages ; en mettant les choses au mieux, elle ne peut guère qu’améliorer une situation déjà favorable ; en mettant les choses au pire, on doit craindre qu’elle ne puisse résister à l’élévation d’une barrière protectionniste formidable enserrant tout l’empire britannique.

Reste le côté sentimental. Ce serait une grande erreur de le dédaigner. Il n’est pas du tout indifférent que les questions anglo-françaises — il en existe tout autour du globe et il ne peut manquer d’en naître de nouvelles avant même que celles-ci aient reçu des solutions — soient abordées dans un esprit de chicane ou dans un esprit bienveillant. Que de fois, dans le passé, les événements eussent tourné d’une façon plus heureuse pour chacun si les instincts sympathiques avaient existé de part et d’autre. Mais, avant même de rien examiner, on se mettait en garde les poings tendus pour, ensuite, commencer à discuter.

Rivalités anglo-russes.

Le cabinet de Paris ne pourrait-il servir d’intermédiaire entre les cabinets de Londres et de Pétersbourg et favoriser la création d’un lien permanent d’entente, sinon d’alliance, entre les deux puissances ? Il y a quelques Russes qui y songent et beaucoup d’Anglais qui le désirent.

Les Français ne s’y sont jamais intéressé. Cecil Rhodes avait fait à cet égard à M. Hanotaux, alors ministre des affaires étrangères, des ouvertures que celui-ci ne releva pas. Le génial aventurier se montrait anxieux de travailler à cette œuvre grandiose ; il estimait à juste titre qu’un tel rapprochement serait avantageux pour tout le monde. Plus le temps marchera et plus l’on s’apercevra qu’un tournant de l’histoire fut franchi à ce moment là. Que de maux auraient pu être évités si Cecil Rhodes n’avait pas été éconduit par le gouvernement français ! L’erreur commise alors paraît difficilement réparable. En Extrême-Orient se dessine une situation qui n’aboutira pas nécessairement à une guerre anglo-russe mais qui exclue toute possibilité d’une collaboration amicale des deux pays. Par son alliance avec le Japon, l’Angleterre a reconquis très habilement la place prépondérante qu’elle occupait dans cette partie du monde avant ses déboires au Transvaal. Ce n’est pas l’expédition du Thibet, entreprise énorme et dont les conséquences seront indéfinies, qui facilitera les relation de bon voisinage. Pourvue de la Mandchourie et ayant un accès large et direct vers l’océan Pacifique, la Russie n’a certainement rien à faire au Thibet, tandis que pour l’Angleterre ce « toit du monde » est le seul passage commercial qui se puisse établir entre l’Inde et la Chine. Il n’en va pas moins que la puissance européenne qui, la première, établira son protectorat sur la très sainte cité de Lhassa, dominera moralement l’Asie. De là l’importance énorme de l’initiative récemment prise par les Anglais.

Envisagée à ce point de vue spécial des rapports anglo-russes, comme aux autres points de vue généraux, l’entente cordiale reste donc vouée à un rôle modeste et secondaire. Bien vite, on la détruirait en voulant tirer d’elle plus qu’elle ne peut fournir. Elle a une valeur et une portée réelles mais limitées ; son rôle est de maintenir la bonne humeur entre les deux grandes nations de l’ouest européen, entre les deux foyers du libéralisme universel ; il ne faudrait pas lui en demander davantage.