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Imprimerie A. Lanier (p. 227-263).

viii

QUELQUES LIVRES
ET QUELQUES AUTEURS

On ne trouvera pas ici — cette fois du moins — une revue littéraire de l’année, pas même une chronique : simplement une causerie consacrée à celle des œuvres récentes qui ont le plus justement fixé l’attention. Nous avons l’an passé, indiqué les traits principaux de la pensée Française[1] sous ses formes actuelles ; d’aucuns nous ont trouvés sévères. Nous n’avons pas conscience d’avoir été injustes. En tous les cas nul courant naissant n’est venu modifier, croyons-nous, l’esquisse que nous en avions tracée. Il convient donc de ne pas tomber dans les redites en généralisant de nouveau, mais de picorer plutôt, à droite et à gauche, les plus beaux épis de la gerbe intellectuelle de 1901.

Jules Simon et le Père Didon.

Parmi les œuvres posthumes, le premier rang est occupé par les deux volumes de souvenirs de Jules Simon et par les Lettres du Père Didon[2].

Les tombes qui se rouvrent ainsi étaient à peine scellées. C’est hier, semble-t-il, que la fine diction du philosophe chargé d’ans et la fougueuse éloquence du moine dans la force de l’âge charmaient et entraînaient le Paris qui pense et le Paris qui croit. Différents presqu’en tous points, s’opposant même par d’absolus contrastes, les deux hommes se ressemblaient en ceci qu’un robuste amour de la patrie les inspirait l’un et l’autre. Les souvenirs de Jules Simon, recueillis par la piété filiale des siens, nous le rendent tel que la présente génération l’a connu et aimé, vieilli déjà par l’expérience acquise, le savoir amassé, les horizons atteints, les désillusions éprouvées, — toujours jeune par son active conception du devoir, par l’infatigable élan de son travail quotidien, par la sereine obstination de sa croyance au bien. L’accord de ces qualités qui se succèdent plus souvent qu’elles ne se confondent, donnait au langage de Jules Simon un cachet tout particulier. Dans les discours familiers auxquels il excellait, ses auditeurs, quand bien même ils s’y attendaient, étaient toujours surpris de l’aisance avec laquelle il leur faisait atteindre les très hauts sommets. On eut dit au début, un homme lassé, un peu sceptique, se méfiant des envolées, soucieux surtout d’élégante ironie et de joli style ; et sous cette parure raffinée c’étaient les idées les plus généreuses, les ardeurs les plus nobles, les espoirs les plus réconfortants qui se faisaient jour ! Les volumes qui, par les soins de ses fils, viennent de s’ajouter aux œuvres de Jules Simon, sont consacrés à son enfance et à sa vieillesse. C’est au moins ce qu’indiquent les titres ; dans la réalité, les souvenirs évoqués se rejoignent presque de part et d’autre ; ils se prolongent bien au delà des « premières années » de l’illustre philosophe et précèdent de beaucoup « le soir de sa journée ». Mais les titres ne sont pas trompeurs quand même, car les chapitres captivants sont ceux dans lesquels apparaissent le petit breton timide et songeur auquel le curé de son village apprend les premiers éléments du latin et l’orateur septuagénaire qui recueille, à la conférence de Berlin, l’ovation enthousiaste des représentants de toutes les nations. Jules Simon parlait volontiers de son enfance et de son éducation, rendue pénible par des revers de fortune ; mais jamais il n’en avait donné un récit à ce point détaillé et les monographies du village breton de Saint-Jean-Brevelay et du collège de Vannes, tels qu’ils étaient sous la Restauration, ne sont pas seulement des tableaux d’un art admirable par son émouvante simplicité : ce sont encore des documents curieux pour l’historien et le sociologue. Le principal résultat moral de cette publication sera d’auréoler plus brillamment dans la mémoire des hommes la physionomie de l’auteur. La foule ignore ce que la douceur peut receler de force : elle considère volontiers la douceur comme le manteau de la faiblesse. Jules Simon était un doux : ses manières, sous ce rapport, exagéraient le sens de ses actes ; aussi ses ennemis et même les indifférents le taxaient-ils de faiblesse. Il a fallu que sa vie se terminât, pour que déroulée entièrement aux regards de la critique, elle offrit cet aspect rare et précieux d’une vie absolument une, absolument fidèle, d’une vie sans couture, tissée d’un seul morceau ; et des métiers singulièrement puissants sont nécessaires pour en tisser de semblables. Un épisode de la vie de Jules Simon est bien connu : sa protestation de professeur contre le Coup d’État de 1851 : il y perdait avec sa chaire de la Sorbonne, son gagne-pain ; il risquait d’y perdre davantage encore. Pour protester comme il le fit, avec une fermeté modérée, sans esclandre et sans fracas, il faut une autre vaillance que pour se jeter résolument au plus fort d’une mêlée. Ce que défendait alors Jules Simon, ce n’était pas la République, c’était la Liberté. La République a été, pour lui, le culte accessoire ; le culte principal fut pour la Liberté et c’est elle que trente ans plus tard, il devait défendre encore à la tribune du Sénat, cette fois contre ses meilleurs amis. Il blâmait le fameux « Article 7 » de Jules Ferry ; il voulut le dire. Tout l’effort des républicains pesa sur lui pour le détourner d’intervenir : son intérêt l’y conviait également. Il pouvait, à cette époque, espérer redevenir premier ministre. Mais, après cette bataille-là, où trouverait-il une majorité pour le soutenir ? Si sa conscience l’exigeait, il la satisferait en conservant l’indépendance de son vote individuel : qu’avait-il besoin de chercher à entraîner ses collègues ? Ce compromis avec lui-même, chacun le lui suggérait. Attristé mais résolu, il n’écouta que la voix du devoir. Son éloquence gagna : l’article 7 fut repoussé et sa « trahison » fit grand scandale au camp républicain. Huit années passèrent encore et le péril de l’aventure boulangiste le retrouva, à 72 ans, défendant, la plume à la main, sa déesse menacée, avec une énergie et une vigueur inlassables ; et les républicains, reconnaissants, reprirent le chemin de sa demeure. Ainsi les hommes et les choses tournaient autour de lui sans l’ébranler ni le déplacer et quand — bientôt — sur cette Place de la Madeleine, en face de la demeure où s’est écoulée presque toute sa longue existence de Parisien, sa statue va se dresser, il se trouvera que le jugement de la postérité différera complètement de celui des contemporains. Eux l’avaient loué pour son talent aimable et spirituel ; elle le glorifiera pour sa conscience forte et fidèle.

Les lettres du père Didon n’ont causé de surprise qu’à ceux qui ne le connaissaient ni de près ni de loin. Il suffisait d’avoir recueilli le moindre écho de ses appels, d’avoir croisé un de ses regards ou saisi un de ses gestes pour deviner le soldat. Et c’est de lutte, de combat, de victoire qu’en effet il est question, presque à chaque page du volume très intime qui vient d’être inopinément présenté au public. On doit savoir gré à Mlle V… de l’avoir publié ; l’impression générale n’est pas à son avantage. On y voit clairement que le père Didon, trop occupé pour être prodigue de ses épîtres et d’ailleurs peu porté par tempérament aux épanchements de la correspondance, avait fondé sur celle qu’il dénomme à maintes reprises « sa fille unique » les plus hautes espérances, la jugeant capable de mener à bien une œuvre de réforme morale et pédagogique d’une grande portée ; et on voit également que ses espérances ont été trompées. Aussi bien n’est-ce pas la personnalité de Mlle V… qui occupe la première place, mais celle du père Didon. Il se livre là tout entier. Ce qui frappe, c’est la prodigieuse simplicité de cette nature, simplicité qui justement en fait la grandeur. Une seule préoccupation, mais sublime ; un seul levier, mais formidable. La société moderne, très complexe, est peu habituée à voir se lever de pareils hommes. Le père Didon cherchait parfois à se compliquer lui-même en abordant les problèmes scientifiques pour lesquels il était peu fait. L’opinion ignorante prêtait d’autre part à sa personnalité tout un arrière plan de complications psychologiques. En réalité il n’était qu’un soldat, toujours armé, toujours prêt, intarissable à vanter les beautés de la lutte, joyeux d’en enseigner l’art à la jeunesse qui l’écoutait. Se battre résumait tout pour lui. C’était à la fois, le dernier mot de sa philosophie et le premier de son credo. Du soldat il avait au plus haut point, les vertus nécessaires, la persévérance et l’esprit de discipline. La désobéissance lui était aussi étrangère que le découragement. L’amour de la force physique, la loyauté dans le choix des armes, le respect de l’adversaire complétaient cette physionomie de guerrier moral, si étrange et par cela même si utile à l’heure où elle parut. On en chercherait en vain l’image dans les livres que l’illustre dominicain a laissés derrière lui. Le livre qui devait le mieux le refléter, c’est celui auquel il n’avait jamais songé, celui qu’ont formé les billets hâtifs, les fragments de lettres, les conseils rapides envoyés de tous les points de l’horizon et parmi lesquels s’expriment sans cesse, comme pour un ralliement, l’âpre joie de la bataille livrée et l’espoir viril de la bataille prochaine.

Promenades archéologiques.

M. Ch. Diehl s’est signalé depuis longtemps pour sa façon artistique de traiter l’archéologie. Au premier abord, le public crut à de la vulgarisation et ce mot-là est excessivement mal porté auprès des gens à demi-instruits. Ils ne savent pas que pour bien vulgariser, il faut être très savant ; ils s’imaginent donc que la science ainsi préparée est de la science à l’eau, bonne à abreuver un vulgum pecus dont ils ne font point partie. Mais l’archéologie de M. Diehl est d’une espèce particulière et si tout le monde peut la lire et la comprendre, il faut pourtant des connaissances préalables, un esprit cultivé, un jugement déjà exercé pour en extraire tout le charme qu’elle contient. En un précédent volume, l’éminent professeur avait consacré aux sites vénérables de l’ancienne Grèce, exhumés par la science moderne, des notices dont quelques-unes sont de purs chefs-d’œuvre ; Mycènes, Olympie, Épidaure, Dodone revivent sous les yeux du lecteur avec un relief sans pareil. Cette fois[3], M. Diehl étend le cercle de ses investigations et après avoir fait connaître l’état des fouilles de Delphes et les résultats obtenus en Dalmatie par les recherches faites à Salone et à Spalato, il étudie dans les ruines si curieuses de Famagouste, les traces de l’art Français transplanté par la croisade sur les rivages de Chypre. Peut-être pourrait-on regretter quelques hors-d’œuvre qui nuisent à la partie substantielle du livre. Constantinople et Jérusalem ne se décrivent pas et surtout ne s’analysent en brefs chapitres d’un in-18. M. Ch. Diehl n’en mérite pas moins tous les éloges pour avoir véritablement créé un genre nouveau dans lequel il fera certainement école.

Autour de la Révolution et de l’Empire.

Une étude sur le conventionnel Le Bas, une autre sur Garat[4], les deux volumes de Frantz Funck-Brentano sur le procès du collier et la mort de Marie-Antoinette[5], un Journal inédit de Sainte-Hélène par le baron Gourgaud[6], une contribution supplémentaire à l’histoire de l’impératrice Joséphine[7], enfin une belle étude sur Bernadotte et son attitude à la chute de l’empire[8], tel est le bilan des œuvres principales inspirées cette année par le culte persistant des choses de la Révolution et de l’Empire. Dans tout cela, ce qu’il y a de plus nouveau, c’est le plus ancien. Il semblait que la physionomie de Marie-Antoinette et les détails de sa tragique destinée eussent pris dans l’histoire une de ces places définitives qui découragent l’écrivain le plus sûr de lui-même. Entr’autres mérites, M. Funck-Brentano aura eu celui de prouver à ses contemporains qu’il restait beaucoup à dire sur ces terribles sujets et qu’eux-mêmes s’en trouvaient bien moins instruits qu’ils ne l’imaginent. La raison en est simple ; ils ont prêté, ces sujets, à des dissertations indéfinies, à des effets oratoires sans nombre, à des élégies sentimentales, à des déclamations passionnées ; et tout ce bruit précisément a empêché qu’ils ne fussent approfondis comme il convenait, avec l’impartialité historique que le temps peut seul, en pareil cas, faire prédominer sur les passions humaines. Comment l’élite « s’emballe » aussi bien que la foule, en quoi les entraînements de l’une diffèrent de ceux de l’autre, comment ils réagissent et se complètent, et vers quelles conséquences considérables de menus incidents peuvent faire dévier une nation, voilà ce que l’auteur de « l’Affaire du Collier » enseigne subtilement à ses lecteurs ; et la leçon n’est pas seulement agréable de forme, elle est d’un profit immédiat, au moins pour les Français, les Anglais, les Américains..… et même les Chinois. Par malheur, bien que ses précédents ouvrages soient traduits déjà en plusieurs langues, M. Funck-Brentano n’a pas chance d’être apprécié de sitôt par les lettrés du Céleste-Empire.

Comme pour mieux souligner la portée morale de cette leçon, l’éminent écrivain a fait suivre immédiatement le récit du prologue par celui du formidable dénouement. On a souvent rapproché l’affaire du collier et la mort de la Reine ; plus nous allons, plus elles semblent se tenir et découler l’une de l’autre. Et il devient évident désormais que les pamphlets de la fameuse comtesse de La Motte contribuèrent immensément à créer autour de Marie-Antoinette une impopularité qui peut s’expliquer, mais que rien, en somme, ne justifiait. Le terrain historique sur lequel s’est placé M. Funck-Brentano est le vrai ; l’affaire du collier n’a qu’un rapport très lointain avec la Révolution ; elle est en rapport direct avec la mort de la Reine. C’est que la mort de la Reine n’est qu’un épisode de la Révolution, un épisode inutile autant qu’ignoble. L’exécution de Louis xvi peut choquer, elle n’étonne pas. Le souverain absolu, par là même qu’il incarne la gloire et les intérêts de la nation, est exposé à porter devant la colère populaire, le poids des fautes de la dynastie, quand même il est innocent de ces fautes : c’est une loi de l’histoire. Mais les sévices immondes exercés contre une femme et un enfant, quelle loi les excuse ? La Révolution aurait pu être sanguinaire sans devenir odieuse ; le long martyre de Marie-Antoinette et de son fils a marqué le front des hommes qui y ont pris part d’un stigmate indélébile de honte et de lâcheté. Il est bon qu’après Beauchesne, après les Goncourt, un auteur de la jeune génération rappelle ces pages infâmes de leur histoire aux Français trop prompts à les oublier.

Si Marie-Antoinette n’a jamais fini d’épuiser l’intérêt, il est à craindre que Joséphine ne soit déjà trop connue. Le « déshabillage » de la famille impériale auquel se livre, depuis quelques années, M. Frédéric Masson pourrait s’opérer au foyer de bien des gens, et il n’en est pas beaucoup plus intéressant parce que le chef de la famille est un empereur et un homme de génie. Les hommes de génie sont obligés par la nature à accomplir quotidiennement une série d’actes infiniment vulgaires dans lesquels il est tout à fait impossible d’introduire la moindre parcelle de génie. D’où il suit que c’est chose inutile et fastidieuse de les suivre dans l’accomplissement de ces actes. L’inutilité est plus manifeste encore s’il ne s’agit que de la femme d’un homme de génie, recommandable uniquement par sa bonté, son élégance et ses infortunes conjugales ; cela constitue des titres insuffisants à occuper la postérité, quatre-vingt-dix ans plus tard, par un grand nombre de volumes. Imbert de Saint-Amand, en écrivant les Femmes des Tuileries, avait flairé le piège et l’avait soigneusement évité. Tout lui était prétexte à rappeler les grands événements auxquels ses héroïnes furent mêlées ; M. Frédéric Masson appartient à une autre école ; le cabinet de toilette le retient ; il ne cherche pas à pénétrer dans la salle des gardes, et la table à coiffure l’intéresse bien davantage que le guéridon sur lequel s’est signé tel traité qui modifia la face de l’Europe.

C’est là un des côtés un peu puérils de la napoléomanie dont nous n’avons pas d’ailleurs à trop nous excuser puisqu’elle sévit, par instants, chez les autres peuples. Après tout, Napoléon est assez extraordinaire pour que les auteurs s’attachent à lui, simples conteurs d’anecdotes aussi bien qu’historiens ou poètes.… Ils sont moins excusables de vouloir nous introduire dans l’intimité des grands révolutionnaires. Il serait vraiment temps, pour sa réputation, que la France s’habituât à considérer Robespierre comme une simple canaille et à se rendre compte que le piédestal sur lequel elle l’a hissé n’est fait que de sa propre sottise. Par malheur, elle persiste à manifester à son égard une sorte de badauderie historique ; elle est un peu comme cette famille du conventionnel Le Bas chez qui le culte du triste héros tournait au fétichisme : braves gens d’ailleurs qui vénéraient cette mémoire sanguinaire de même que de pieux païens adoraient jadis des bêtes féroces dans l’exercice de leurs fonctions.

La légende du Dix-Huit Brumaire.

Aux ouvrages parus en 1901, nous ajouterons les articles si remarquables donnés à la Revue des Deux Mondes par Albert Vandal, de l’Académie Française, sur le Dix-Huit Brumaire et la Conquête de Paris par Bonaparte. Savait-on que Bonaparte eût dû conquérir sa capitale ? On croyait plutôt qu’elle s’était donnée à lui d’enthousiasme. Mais la légende a singulièrement déformé cette curieuse époque. Il ne reste plus rien de la vision de Bonaparte, chevauchant vers Saint-Cloud, calme et majestueux et d’un geste, souligné par les baïonnettes de ses grenadiers, mettant en déroute les représentants terrifiés d’un pouvoir déjà tombé sous le mépris public. Les choses ont été remises au point par un historien — et par un historien bonapartiste pourtant ! Nous savons désormais combien fut longue et minutieuse la préparation du Dix-huit Brumaire, combien laborieuse et hasardée, l’exécution. Elle dura deux jours. La première journée se passa bien. Convoqué pendant la nuit (on avait volontairement oublié tous les membres dont on prévoyait l’opposition) le Conseil des Anciens s’était assemblé au petit jour et avait docilement accepté de transférer le gouvernement à Saint-Cloud et de confier le commandement des troupes de Paris et de la région à Bonaparte. Lucien Bonaparte qui présidait le Conseil des Cinq-Cents avait habilement escamoté le vote de ses collègues ; le Directoire se trouvait disloqué par l’adhésion de deux de ses membres au coup d’État projeté ; de sorte que la foule élégante qui se rendait à Saint-Cloud le matin du 19 Brumaire, attirée par cette chose inattendue et spirituelle, une révolution à la campagne, estimait volontiers que cette révolution était déjà faite et qu’il ne restait qu’à la consacrer. On l’eut fort étonnée en lui disant qu’elle n’était pas même à demi accomplie et qu’il y avait pas mal de chances pour qu’elle échouât. Ç’eut été cependant l’exacte vérité, on le sent bien en suivant avec Albert Vandal les péripéties de cette seconde journée. Elle se passe presque toute entière en attentes vaines ou en discussions stériles. Retiré dans les appartements du premier étage, tandis qu’en bas les deux Conseils sont assemblés, Bonaparte à Saint-Cloud se montre nerveux, irrésolu, agité. À quatre heures du soir seulement, sentant la partie lui échapper, il se rend au Conseil des Anciens où son attitude est si gauche, ses paroles si maladroites — à la fois plates et violentes — que ses amis s’alarment. Aux Cinq-Cents où il se rend ensuite, l’affaire menace de tourner au tragique. Légendaire encore, la scène que les gravures ont popularisée : des poignards se levant contre Bonaparte impassible. Bonaparte est loin d’être impassible, non certes par manque de bravoure, mais parce qu’il se sent impuissant à commander les événements. Pâle, la vue trouble, à demi évanoui, il est rejeté à coups de poings hors de la salle. Les Jacobins proposent sa mise hors la loi ; ils vont le remplacer par Bernadotte qui est en effet tout disposé à prendre cette redoutable succession. Restent les soldats ; Bonaparte au dehors galope dans leurs rangs comme un énergumène, maniant difficilement son cheval qu’il exaspère et tenant des propos incohérents. Ce sont ses lieutenants, Murat, Leclerc, Sérurier qui réorganisent cette victoire qu’il a compromise. Ils excitent les troupes en répandant de tous côtés le bruit d’une tentative d’assassinat qui n’a jamais eu lieu. La victoire, c’est Lucien Bonaparte qui finalement la remporte. Il vient à cheval, lui, président des Cinq-Cents, haranguer les soldats. Son sang-froid est prodigieux et son audace stupéfiante. Il déclare que des brigands « sans doute soldés par l’Angleterre » font régner la terreur au dedans de la salle et qu’en sa qualité de chef de l’Assemblée, il requiert les grenadiers d’y pénétrer pour « délivrer la majorité » et lui permettre de délibérer en paix. Puis, dirigeant sur la poitrine fraternelle la pointe d’un sabre, il jure de le tuer de ses mains s’il attente jamais à la liberté des Français. Cette grossière pantomime achève de décider la troupe. Ses scrupules s’évanouissent en entendant parler ainsi le président des Cinq-Cents. Les grenadiers alors pénètrent dans la salle et la font évacuer.

Mais pour que Bonaparte se sente le maître, il faut encore qu’une apparence de légalité consacre son pouvoir. À la nouvelle de ce qui vient de se passer, le Conseil des Anciens consent à établir un décret qui débute parce considérant hypocrite : « Vu la retraite des Cinq-Cents » et confère à Bonaparte, à Sièyès et à Roger-Ducos, le consulat provisoire. À peine ce décret est-il voté, on s’avise que d’après la constitution, le Conseil des Anciens n’a point le droit d’en voter un semblable. Alors, dans la nuit, pendant que les parisiens rentrent chez eux, des émissaires sont lancés à travers Saint-Cloud et les environs pour raccoler tous les députés qui s’y trouvent encore ; ils en ramènent moins d’une cinquantaine ; on les pousse à la hâte dans la salle des délibérations d’où les grenadiers les avaient expulsés peu d’heures auparavant et là, à la lueur de quelques chandelles, en présence de spectateurs improvisés parmi lesquels il y a des domestiques, des vagabonds et tout un monde interlope, l’infatigable Lucien reprend son fauteuil présidentiel et l’on procède à un simulacre de séance. Des décrets sont votés, la révolution officiellement consacrée ; à deux heures du matin les trois consuls prêtent serment et la comédie prend fin.

Albert Vandal nous fait ensuite réaliser, combien l’Empire et même le Consulat à vie sont encore loin. Ce que veut la France, ce que veut ce Paris en qui s’incarnent alors toutes les aspirations de la France, c’est la Paix. Bonaparte la donnera-t-il ? On l’espère, mais sans oser encore y trop compter. Pour imposer la paix, ne faudra t-il pas une nouvelle victoire, éclatante et décisive ? Bonaparte le sent bien ; il s’éclipse quelques semaines et revient tenant à la main les lauriers de Marengo. Comme, d’autre part, la force de son gouvernement s’affirme chaque jour, qu’il se montre dur envers la Réaction comme envers le Jacobinisme, libéral à sa manière et très soucieux de faire prospérer le commerce, sa popularité jaillit enfin, immense, irrésistible. Bonaparte, à d’autres époques, a rayonné davantage ; il ne fut jamais plus habile, plus prévoyant, plus humain par conséquent et plus intéressant que pendant cette féconde préface de son règne.

Les Oberlé.

Le grand succès de l’année — en tant que roman — a été pour le livre de René Bazin, Les Oberlé[9]. L’auteur a abordé courageusement la question d’Alsace et l’a traitée de main de maître. Mais y eût-il dépensé moins de talent, que le succès, croyons-nous, fût venu quand même récompenser le choix d’un pareil sujet. Peu auparavant, Paul Bourget publiait le Fantôme, dont les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes avaient eu la primeur. Le Fantôme a médiocrement réussi. Pourquoi ? Jamais, peut-être, Bourget n’a dépensé plus de talent, n’a fait preuve d’une virtuosité plus parfaite ; jamais, non plus, il n’a tant pris de peine pour châtier son style, affiner sa pensée, creuser ses personnages. Mais le sujet, voilà la grande, la capitale erreur ! Elle a beau être aussi dramatique qu’a pu la créer l’imagination de l’auteur, l’intrigue du « Fantôme » n’en a pas moins pour théâtre le cœur d’un petit gringalet parfaitement méprisable et dont la Société n’a que faire ; qu’elle le subisse, il le faut bien ; mais qu’elle s’intéresse à lui, non ! Cela n’est pas possible. Et quand un homme de talent comme Bazin attire son regard vers les cimes des Vosges, au pied desquelles, dans l’ombre, se joue l’un de ces drames silencieux qui tiennent au passé d’une race, en même temps qu’ils bouleversent son existence présente, — de ces drames qui mettent aux prises les sentiments primordiaux qui, dans la vie morale, sont comme les assises éternelles de l’humanité, — de ces drames qui, sortis d’un droit violé ou d’une politique orgueilleuse, n’en ont pas moins, à l’occasion, de douloureuses répercussions sur les jeunes amours,..… alors ! la grandeur de la lutte évoquée rejette soudain dans le néant toutes les lilliputiennes analyses et les mesquines psychologies. Qu’importe la bataille que mènent, dans une mince individualité, des appétits plus ou moins vulgaires habillés de noms élégants, à côté de la tempête qui secoue tout un peuple et ébranle jusqu’aux fondations de son foyer ? L’œuvre de Bazin est le triomphe du « beau sujet », du sujet noble, élevé, vraiment humain, inspirateur de poésie et d’enthousiasme. On peut d’autant mieux l’opposer au « Fantôme », qu’à maintes reprises Bourget a marqué, avec vigueur et persévérance, des préoccupations semblables à celles que nous louons aujourd’hui chez René Bazin. Il faut que les romanciers Français, sous peine de décheoir définitivement, regagnent les sommets désertés et en fassent de nouveau le centre de leur activité littéraire.

« Les Oberlé » mettent en scène, pour ainsi dire, quatre collectivités distinctes, étroitement mêlées les unes aux autres par la profondeur du sentiment ou par la force du fait accompli. Ce sont : d’abord la terre d’Alsace, admirablement dépeinte, incarnée dans le petit village d’Alsheim avec ses métairies, ses riches cultures, ses ruisseaux sonores, ses grandes forêts et ses hauts pâturages ; puis la famille Oberlé irrémédiablement troublée, sous la calme apparence des habitudes quotidiennes, par des oppositions sourdes et terribles — trois générations vivant sous le même toit : l’ancienne intraitable dans son attachement au passé, l’actuelle ralliée plutôt par l’appât du gain que par le prestige de la victoire, la nouvelle incertaine, isolée du passé et regardant vers lui pourtant par dégoût du présent. Ensuite, c’est l’âme Alsacienne, réclamée par la France et par la Germanie et qui, s’ignorant hier, commence à prendre conscience d’elle-même, car elle n’est, en vérité, ni Germaine ni Française, et si elle incline davantage vers les Vosges que vers le Rhin, elle revêt déjà des formes indépendantes qui se développeront infailliblement. Et c’est, enfin, le vainqueur, robuste et fier, grisé par l’éclat de la Puissance Romaine dont il se tient pour l’héritier providentiel, lourd dans sa bonne volonté, souvent inhabile dans ses efforts, stupéfait surtout que la force qu’il déploie et la richesse qu’il étale ne fassent pas sourdre du sol des sympathies qu’il y croyait enfouies dès longtemps par la communauté du langage et l’identité présumée des origines.

On devine tout ce que Bazin a pu tirer de suggestif, de délicat et de poignant de la rencontre de ces éléments divers. Il a bien vu l’Alsace, bien compris le problème, bien dessiné les personnages, bien combiné les circonstances. Un reproche pourtant lui doit être fait ; par quelle inadvertance a-t-il négligé de placer l’Alsace protestante à côté de l’Alsace catholique ? Par quelle maladresse, pourrait-on dire, puisqu’en montrant ces deux Alsaces étroitement unies dans un magnifique accord, il eut donné à son œuvre une force supérieure et répandu sur elle une clarté surabondante ?

Le cas d’Edmond Rostand.

Il est advenu à l’auteur de Cyrano de Bergerac une bien fâcheuse aventure. Convié à l’honneur de faire revivre sur le petit théâtre du Palais de Compiègne, en présence de l’Impératrice de Russie, les à-propos célèbres qui y furent débités sous le règne joyeux de Napoléon iii, Rostand s’en remit à sa muse et lui laissa, comme on dit, la bride sur le cou. Le 20 septembre 1901 donc, Mme Bartet, de la Comédie-Française, couronnée de fougères, s’avança sur la scène restaurée et s’adressant aux hôtes augustes de la France, leur débita, avec sa grâce et son charme accoutumés, les strophes légères d’un poème de quelques trois cents vers, qui, publié le lendemain et commenté par la Presse, fut accueilli de la pire façon. On en critiqua à la fois le sens et l’expression ; on s’exclama sur l’inconvenance du langage et l’audace de la pensée, sur la pauvreté des rimes et le désordre des images ; on enveloppa d’un même blâme la courtisanerie de certains compliments et le sans-gêne de certaines apostrophes, si bien que la France littéraire se désola d’avoir été, ce soir là, mal interprétée ; elle se crut atteinte dans sa double réputation d’urbanité et de bon goût ; il fut entendu que le ministre des Beaux-Arts avait agi sans discernement en choisissant Rostand et que Rostand avait commis une grave imprudence en laissant folâtrer sa muse.

Or, quiconque à l’étranger, possédant bien la langue Française et susceptible d’en goûter toutes les finesses, voudra prendre connaissance du poème de Rostand, demeurera interdit en face, non de l’œuvre, mais de l’accueil qu’elle a reçu ; et laissant glisser la brochure de ses doigts, se demandera rêveur, s’il n’y a point quelque chose de changé en France. — Car, enfin, ces vers honnis, il n’y aurait eu qu’un cri, voici trente ans, pour les célébrer. On en aurait loué la silhouette vaporeuse, l’exquise élégance, les sous-entendus raffinés, les allusions délicates. On eut applaudi l’évocation de l’unité nationale :

… Et nos beaux Sèvres élancés
Vous présentent, entre leurs anses
Des lilas de tous les Passés
Des roses de toutes les Frances.

le discret salut à l’Impératrice Eugénie et à sa beauté :

… Et, Madame, cette Psyché
S’y connaît en impératrices.

le petit cours d’histoire finement introduit :

… C’est ici que, soumis aux charmes
De cette archiduchesse en larmes
Qu’il se fiança par les armes,
Un doux Napoléon premier
Tailla des tilleuls et des charmes ;
Que l’Aigle, un jour, devint ramier…

puis surtout, à propos de la visite à la Cathédrale de Reims, le magnifique rappel de Jeanne d’Arc :

Car c’est Elle — elle en a le droit —
Qui sur son bouclier les trie
Et puis qui les sacre du doigt
Les amis de notre patrie !

et enfin le joli rapprochement de la fin :

… Parmi les mêmes bois,
Dotés de la même lumière —
Sous les mêmes tilleuls épais
Où je voyais marcher naguère

Le Grand Empereur de la Guerre —
Marcher — sur la même bruyère —
Le Grand Empereur de la Paix !

En cette circonstance, les défauts mêmes de Rostand étaient propres à le servir ; l’extrême facilité qui fait que ses vers imitent le murmure d’une source trop pressée, la chevauchée des instincts modernistes sur les réminiscences classiques qui s’opère dans son cerveau et l’amène à associer sans cesse, en d’étincelants mais peu durables contacts, l’actualité la plus immédiate à tout le permanent du cœur humain, les joliesses incorrectes, les spirituelles jongleries, tout ce qui dans l’œuvre du jeune maître, depuis les Romanesques jusqu’à l’Aiglon, présente à la fois le charme et l’imperfection des improvisations géniales, tout cela convenait ici et devait plaire.

Il est manifeste que le goût Français est en train d’évoluer et d’évoluer radicalement. Ce petit incident répand de la lumière sur un grand mouvement. Les Français, on l’a bien vu à divers symptômes, sont portés maintenant à admirer ce qu’ils haïssaient naguère, le poncif, le lourd, le solennel, le pédant, mais ce n’est pas un motif pour répudier ce qui fit leurs délices d’antan et si de comprendre la beauté et le mérite parfois très réels des œuvres régulières et pesantes devait les priver de goûter les choses légères et délicates, ce serait, en vérité, grand dommage… pour eux et pour tout le monde.

George Sand et Berthelot.

L’année 1902 appartiendra à Victor Hugo. « Le siècle avait deux ans… » Son centenaire sera célébré avec une pompe retentissante. Un monument gigantesque sera inauguré à Paris sur la place qui porte le nom du poète, à mi-chemin de la petite maison où il mourut et de l’Arc de Triomphe où son cercueil fut déposé avant d’être conduit aux caveaux du Panthéon. Cette année, la France a célébré la mémoire d’une morte aimée et distribué un commencement d’immortalité à un illustre vivant. Dans le joli recoin du Berri où vécut et mourut George Sand, une fête lui fut consacrée, à la fois campagnarde et parisienne, puisqu’elle assembla les gars Berrichons avec leurs larges chapeaux et leurs cornemuses enrubannées et les artistes de la Comédie-Française qui jouèrent François le Champi sur un théâtre rustique. Les orateurs, en discourant devant la statue de la grande artiste, ont bien été forcés de reconnaître que ses romans ont cessé de s’écouler en éditions pressées. Mais quoi ! N’est-ce pas là le sort commun à tous ceux qui écrivent ? Par contre, ils ont pu louer la persistance rare de l’estime dont on entoure George Sand. Ceux-là mêmes, qui ne l’ont guère lue, savent d’elle quelque chose : la clarté, la souplesse, le coloris de son style, la noblesse de son caractère, sa passion de l’idéal, son large optimisme. Surtout ils savent, qu’avec tant de qualités viriles, elle conserva une âme de femme. Rien n’est mieux fait pour forcer la sympathie.

Nous avons déjà parlé de M. Berthelot, au début de ce volume, à propos de la philosophie dont il est le représentant le plus attitré et qui jouit présentement d’un grand crédit dans certaines sphères éclairées aussi bien que parmi les masses. Mais c’est moins au philosophe qu’au savant que s’adressaient les hommages unanimes dont M. Berthelot fut l’objet le 25 novembre 1901. On célébra ce jour-là son jubilé scientifique, c’est-à-dire le cinquantième anniversaire de sa première découverte. La fête eut lieu dans cet admirable amphithéâtre de la Sorbonne neuf ans plutôt, Pasteur avait reçu des ovations analogues. La présence du Président de la République en rehaussait l’éclat. La participation par leurs délégués ou leurs adresses, des Académies et des Universités étrangères en soulignait le caractère international. Le grand maître de la Synthèse, le créateur de la thermochimie, l’auteur de mille mémoires et de trente-cinq volumes répandus dans le monde entier, le rénovateur de l’agronomie, l’historien des alchimistes furent loués comme il convenait ; et aussi le patriote, car l’un des orateurs rappela fort à propos ce qu’avait fait M. Berthelot en 1870 pour la défense du sol national. Tout cela compose une belle et grande figure de travailleur infatigable. Et si même l’on déplore, par avance, les désillusions auxquelles la foi matérialiste de M. Berthelot pourrait exposer les foules qui la partageraient, combien il paraît naturel qu’une telle foi ait germé en lui. En créant cette matière que ses prédécesseurs se bornaient à désagréger pour en reconnaître la constitution, il a presque créé de la vie ; en regardant au loin, dans le rayonnement du soleil scientifique, il n’a plus vu la frontière qui pourra reculer toujours sans cesser d’exister, cette frontière du domaine humain devant laquelle son collègue et son rival, Pasteur, s’inclinait humblement !…

Incidents de Théâtre.

La « censure » ayant interdit la représentation d’une pièce de M. Breux, les Avariés, beaucoup d’hommes et de femmes de lettres, escortés de pas mal de snobs et de quelques badauds se sont assemblés pour s’indigner en commun et protester éloquemment contre cette institution surannée. De toutes les colères soulevées à ce propos, celle de l’auteur, qu’on l’avoue, était la moins justifiée. La censure ne lui était pas inutile puisqu’elle fit un succès de librairie à une pièce qui n’était rien moins qu’assurée d’un succès scénique. Les Avariés, comme le nom l’indique, sont un drame médical ; déjà l’an passé, avec les Remplaçantes, la question des nourrices avait occupé le théâtre : c’était, cette fois, la thèse de l’intervention de la médecine dans les négociations matrimoniales : sujets un peu ternes et passablement ennuyeux qui ne sauraient tenir longtemps l’affiche.

L’encre des critiques a coulé plus abondamment encore à propos de la réforme du Théâtre Français. Régi par le fameux Décret de Moscou que Napoléon eut la coquetterie de signer là-bas à la lueur du Kremlin incendié, le Théâtre Français avait l’honneur de posséder une constitution vieille de 79 ans. C’était, à tout le moins, la preuve, que la pensée fondamentale de cette constitution n’était pas trop mauvaise. Elle avait consisté à associer les artistes à la direction du théâtre. Les « Sociétaires de la Comédie Française » sortes de sénateurs dramatiques, étaient appelés à se prononcer sur la valeur des pièces proposées. Ils se réunissaient à cet effet en Comité de Lecture, sous la présidence de « l’Administrateur ». Cet administrateur, nommé par le gouvernement, est présentement M. Claretie. Comment cet homme de réputation si aimable et dont les poignées de mains sont légendaires a-t-il réussi à se mettre à dos la presque unanimité de ses administrés ?… Peut-être cette querelle épique excitera-t-elle un jour la verve d’un second Boileau ; en attendant, le ministre a, d’un trait de plume, supprimé le comité qui gênait M. Claretie. Cela n’est pas très intelligent comme tout ce qui est brutal et cela a le défaut de ne rien résoudre du tout. Mais l’Autorité, la Minerve des Français auxquels elle tient lieu de sagesse et de foi, l’Autorité a le dernier mot, résultat capital aux yeux de bien des braves gens.

Le prix Nobel.

L’année Française eut son dénouement à Stockolm et ce dénouement fut l’apothéose d’un de nos plus grands poètes. L’Académie Suédoise chargée de distribuer les fameux prix Nobel, a jugé qu’au point de vue des tendances et des aspirations idéalistes, il était le premier : elle l’a couronné comme le prince de l’idéalisme : double honneur pour la patrie qui lui donna le jour.

Tout a été dit sur les prix Nobel, remarquables par leur valeur inusitée, par la physionomie puissante de leur fondateur et surtout par les motifs qui déterminèrent leur création. Ce sont ces motifs précisément qui désignaient aux suffrages de l’Assemblée Scandinave la belle physionomie du penseur Français. Né en 1839, Sully Prudhomme, bien que membre de l’Académie Française et ayant derrière lui toute une vie de labeur, ne jouissait pas d’une renommée conforme à son talent. Il la possède désormais et, hors de nos frontières, ses œuvres vont faire leur chemin, non plus seulement parmi quelques groupes de délicats, mais parmi tous ceux qui aiment de belles idées exprimées en de beaux vers. Rien d’exubérant, d’éclatant ; pas de heurts splendides ni de vibrations folles, mais le chant de l’âme humaine dans toute sa pureté, la recherche exquise des clartés tranquilles, la douleur calme, l’amour inquiet, la foi victorieuse ; voilà ce que, de l’aveu même du Dr Wirsen, secrétaire perpétuel de l’Académie Suédoise, ses collègues et lui ont apprécié et retenu dans l’œuvre de Sully Prudhomme. Peut-être en rapprochant son nom de celui de leur noble compatriote défunt Alfred Nobel, ont-ils songé, parmi tant de poèmes admirables, à cette simple petite pièce intitulée : Les yeux, dans laquelle Sully Prudhomme a su résumer tout le drame de la souffrance terrestre et tout l’infini des invincibles espoirs.

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux.
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore.
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.

Les nuits, plus douces que les jours,
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d’ombres.
 
Ah ! qu’ils aient perdu le regard.
Non ! non ! cela n’est pas possible.
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’Invisible.
 
Et comme les astres penchants,
Nous quittent, mais au ciel demeurent.
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent.
 
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux.
Ouverts à quelque immense aurore.
De l’autre côté des tombeaux,
Les yeux qu’on ferme voient encore.


  1. Voir la Chronique de 1900, chapitre vii.
  2. « Premières années » et « Le soir de ma journée » par Jules Simon, 2 vol. in-18. Flammarion. Lettres à Mlle Th. V., par le Père Didon, 1 vol. in-18. PIon et Cie.
  3. Ch. Diehl, Excursions archéologiques en Grèce et En Méditerranée. 2 vol. in-18, Paris, Colin et Cie.
  4. Garat par Pierre Lafond et Le Conventionnel Lebas par Stefan, 1 vol. Flammarion, Paris.
  5. L’Affaire du Collier et La mort de la Reine, 2 vol. in-18. Hachette et Cie, Paris.
  6. Journal inédit de Sainte-Hélène par le baron Gourgaud, 2 vol. in-18. Flammarion, Paris.
  7. Joséphine répudiée par F. Masson.
  8. Bernadotte. Napoléon et les Bourbons par Léonce Pingaud, 1 vol. Plon et Cie, Paris.
  9. Les Oberlé, par René Bazin. 1 vol. in-18, Calmann-Lévy.