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Imprimerie A. Lanier (p. 1-14).

I

UNE CRISE D’IDÉES GÉNÉRALES

« L’Idée générale » est le cadeau dangereux qu’une Fée malicieuse a déposé dans le berceau du peuple Français. Un cadeau, certes. Qui pourrait le nier ? La faculté de généraliser est productrice de lumière, d’espace et de gloire. Elle éclaire l’esprit, élargit les horizons et élève l’humanité. Le génie Latin lui doit une bonne part de sa grandeur ; il lui doit aussi quelques-unes de ses plus regrettables lacunes. C’est le revers de la médaille.

Dans les temps modernes, la France a plus bénéficié et plus pâti de cette faculté qu’aucune autre nation. Tout compte fait pourtant il semble que la perte ait surpassé le profit. C’est qu’à de nombreuses reprises, l’idée générale a débordé puissamment du domaine de la pensée sur celui de l’action. Dans les écrits du grand historien anglais, Sir John Robert Seeley, nulle page n’est plus saisissante que celle où se trouvent analysées les causes de la révocation de l’Édit de Nantes. La part qui, dans cette œuvre néfaste, revient à l’initiative despotique de Louis XIV ne doit pas faire perdre de vue l’adhésion sympathique de la grande majorité de ses sujets, fanatisés par la logique bien plus que par la foi et poursuivant, à travers l’unité religieuse, la chimère d’une unité politique absolue. Plus tard, quand se produit une révolution légitimée par tant d’abus à redresser et de besoins à satisfaire, ce sont les idées générales qui l’égarent, la perdent et empêchent que ses bienfaits ne soient prompts et complets. Notez que peu auparavant, les Américains, peuple en enfance et sans renommée, ont accompli une révolution plus considérable encore, puisqu’ils ont su créer leur indépendance nationale en même temps qu’ils réalisaient l’émancipation de l’individu. Pourtant, ils n’ont pas prétendu rénover l’univers. La France, tout de suite se pose en champion de l’humanité ; on proclame, non les droits des Français, mais les droits de l’Homme. On appelle les peuples aux armes contre les gouvernements sans s’inquiéter si les gouvernements répondent ou non aux aspirations actuelles, aux besoins présents des peuples.

Plus tard encore, quand Napoléon Ier prend possession du trône restauré, c’est l’idée générale qui, s’emparant de lui, l’entraîne aux abîmes. Ce grand faiseur d’ordre ne le conçoit que sous une formule unique qu’il veut appliquer partout. L’idée générale pénètre de même la République de 1848, inspire le « Droit au Travail » et autres doctrines impratiques, conduit aux Ateliers Nationaux, aux journées de Juin et à la Dictature ; enfin cette Dictature elle-même s’éprend de la théorie des nationalités dont la France devient par elle la première victime. Combien d’autres exemples pourrait-on citer des funestes effets de la généralisation sur la politique Française ; ils sont légion. Et si l’on met en regard les œuvres de l’esprit Français auxquelles cette même faculté de généraliser a assuré une grandeur et une beauté impérissables, on est bien en droit de dire que notre pays a reçu là un présent à la fois néfaste et fécond.

À deux reprises pourtant, au cours du xixe siècle, la France a réagi victorieusement contre cette tendance inquiétante. Les malheureuses généralisations de la République de 1848 et de Napoléon iii, comme celles de la Convention et de Napoléon ier ne pouvaient manquer de porter leurs fruits. En 1815 comme en 1870, des gouvernements se créèrent qui étaient basés sur le compromis, répudiaient l’absolu et visaient à maintenir l’équilibre entre des éléments divergents. On ne saurait trop insister — nous l’avons déjà fait l’année dernière — sur ce que ces gouvernements ont été bien autrement durables et stables que les régimes à idées générales. La troisième République notamment a rempli d’une manière pacifique et prospère près d’un tiers du siècle. À mesure cependant que s’éloigne le souvenir des utopies généreuses qui conduisirent au césarisme et des imprudentes entreprises qui aboutirent au désastre final, il était naturel que le vieux penchant Français se manifestât à nouveau. C’est ce qui est arrivé.

La Nouvelle Idole.

Le progrès scientifique, par son ampleur et sa rapidité, était de nature à frapper vivement l’imagination Française. De bonne heure en effet, il exalta de nobles esprits et fit naître d’immenses espoirs. On a retrouvé dernièrement dans les papiers d’Ernest Renan[1] le canevas d’une conférence donnée en 1863, au cours d’une tournée électorale dans le département de la Marne. L’éminent candidat se réclamait de la Science et comptait, pour se conquérir des suffrages, sur le tableau de ses bienfaits à venir, éloquemment dressé dans cette langue si pure dont il avait le secret. Que n’en attendait-il pas ? « L’existence des sociétés, dit-il, sera de plus en plus fondée sur la Science ». Elle sera « la rédemption de l’ouvrier ». Par elle, « le travail matériel ira toujours en diminuant, en devenant moins pénible » et l’humanité se trouvera « libre de vaquer à une vie heureuse, morale, intellectuelle ». Renan demeura, jusqu’à sa mort, fidèle au culte de la Science, mais chez lui, l’enthousiasme se tempérait en toutes choses d’une petite pointe de scepticisme et d’ironie. Rien n’atténue, au contraire, l’ardeur de la foi chez M. Berthelot qui lui a succédé dans les fonctions de Grand Prêtre honoraire de la religion scientifique. « La Science, écrivait dernièrement l’illustre chimiste,[2] a produit l’affranchissement des peuples..… la culture des sciences a pour effet de plier l’esprit humain au respect absolu de la vérité..… elle développe à la fois le sens moral et le sens artistique..… c’est une école de sincérité morale et de modestie incomparable ; c’est aussi une école d’affranchissement intellectuel ». M. Berthelot en attend l’établissement de l’égalité et de la paix universelles, car, dit-il, « l’enseignement scientifique étant le même pour tous les citoyens, il est évident qu’il tend d’une façon finale au nivellement général des classes sociales aussi bien que des intelligences ». Ainsi s’établira, avec l’égalité, « la fraternité de tous les hommes rendus solidaires par la sainte loi du travail ».

Si demain la mort mettait fin au pontificat de M. Berthelot, Émile Zola serait tout désigné pour le remplacer. Il y aurait gradation. Lorsque Zola célèbre l’avenir de la Science, il ne le fait pas seulement avec enthousiasme, il le fait avec frénésie et comme en extase. Il conçoit la cité future d’une façon certaine sinon précise. Aux nombreuses descriptions qu’il en a déjà données il vient d’ajouter 700 pages[3] toutes pleines du contraste entre notre monde actuel fait « de misère inique et de richesse empoisonneuse » et cette cité bienfaisante où deviendra possible « l’expansion de l’individu libéré dans une société harmonique ». Tout y sera simple, droit, lumineux ; aucune répression ne sera plus nécessaire car la bonté, l’esprit de justice, toutes les vertus seront engendrées par le culte et la diffusion de la vérité scientifique.

Renan, Berthelot et Zola ne sont point des maîtres ordinaires ; il est naturel qu’ils forment de nombreux disciples et que les doctrines auxquelles ils adhèrent en reçoivent un réel prestige. Ainsi s’est établi peu à peu un état d’esprit singulier, à demi réaliste, à demi mystique, sorte de croyance à un âge d’or nécessaire et définitif fait de paix générale, d’égalité politique, de justice sociale et dans lequel la propriété et la religion, devenues inutiles, mourront tout tranquillement de leur belle mort. Certains faits contemporains vinrent à l’appui de cette conception aussi grandiose qu’attrayante de l’évolution moderne ; telle, par exemple, l’initiative de deux puissants empereurs conviant les représentants de tous les États à discuter à Berlin, l’organisation ouvrière, et à La Haye, l’établissement de l’arbitrage international. Les progrès incessants de la démocratie, les conquêtes successives de la liberté de conscience s’affirmaient d’ailleurs avec évidence.

Pourtant, vers la fin du siècle, une sorte de voile s’est déchiré ; il a bien fallu s’apercevoir que la démocratie s’égarait dans des voies inattendues ; tous les trônes de l’Europe consolidés, l’impérialisme au Nouveau-Monde, une série de guerres implacables, des manifestations éclatantes du sentiment religieux, c’étaient là des symptômes d’un intérêt considérable pour tout esprit exempt de préjugés mais qui dérangeaient gravement dans la quiétude de leur espérance les disciples de l’Âge d’Or. Au lieu d’accepter pour point de départ de spéculations nouvelles, des faits contraires à leurs prévisions, ils ne virent là qu’une résistance dernière du passé, que le suprême effort d’une civilisation agonisante ; et ils s’assemblèrent, armés de pied en cape, pour en triompher.

Le cas unique

L’affaire Dreyfus leur en fournit l’occasion et le moyen. Dans la dernière des Lettres qu’il adressa au Président de la République, à propos de cette affaire (Décembre 1900), Émile Zola a laissé échapper, à cet égard, un aveu bien typique. « Aux jours d’espoir de l’affaire Dreyfus, dit-il, nous avions fait un beau rêve. Ne tenions-nous pas le cas unique, un crime où s’étaient engagées toutes les forces réactionnaires, toutes celles qui font obstacle au libre progrès de l’humanité ? Jamais expérience plus décisive ne s’était présentée, jamais plus haute leçon de choses ne serait donnée au peuple. En quelques mois nous éclairerions sa conscience, nous ferions plus pour l’instruire et le mûrir que n’avait fait un siècle de luttes politiques. Il suffisait de lui montrer à l’œuvre toutes les puissances néfastes..… » Le rêve pouvait être beau, mais il était naïf et la conception du monde moral que révèlent ces quelques ligues est, en vérité, d’une simplicité enfantine ; d’un côté le progrès net, défini et qui s’opérerait de lui-même si, de l’autre côté, il n’y avait la réaction qui l’entrave et l’annihile. Mais rien n’égale, à certains moments, la naïveté et la simplicité des Français. Avec une entière bonne foi, nombre d’entre eux, parmi lesquels on s’étonne de trouver tant d’hommes d’âge mûr et d’esprit rassis, acceptèrent cette formule et en firent leur programme d’action. Les forces réactionnaires, ce sont, à leurs yeux, le césarisme, le capitalisme, le militarisme, le cléricalisme ; ils les dénoncèrent avec fureur.

Rapprochez les uns des autres tous les documents que nous fournit, à cet égard, l’année 1901, depuis les délibérations des loges maçonniques, jusqu’aux comptes rendus du Club des Jacobins, restauré à Paris par quelques fanatiques — depuis les discours prononcés au Congrès radical par un homme d’État de la valeur de M. Léon Bourgeois jusqu’aux harangues tonitruantes adressées par le fougueux agitateur Roldes aux grévistes de Montceau-les-Mines — depuis les motions présentées à la Chambre des Députés par les représentants des groupes réformateurs, jusqu’aux articles parus en tête des journaux avancés, c’est partout la même formule simple, absolue, le même abus de la généralisation : comme si tous les problèmes sociaux se devaient résoudre en une équation du premier degré et que les mesures mathématiques fussent applicables au monde moral. Il va sans dire que dans le camp adverse, des procédés analogues sont en honneur. En face de la ligue des « Droits de l’Homme » se dresse la ligue de la « Patrie Française » ; à la France « victime des Jésuites » on oppose la France « tyrannisée par les Francs-maçons ». Le nationalisme n’a point échappé à la crise et cela ne saurait surprendre que ceux qui n’ont jamais remarqué le traditionnel penchant des Français à la généralisation ; pour les autres, il n’y a là qu’une nouvelle manifestation d’un phénomène psychologique déjà connu.

Au milieu de ce chaos, l’affaire Dreyfus a comme sombré. Les hommes honnêtes et modestes qui en furent les initiateurs avaient cru provoquer la réparation d’une erreur judiciaire ; ils n’avaient certes pas songé au « cas unique » permettant d’écraser d’un seul coup toutes les « forces réactionnaires qui font obstacle au libre progrès de l’humanité ».

Un programme de Gouvernement.

On gouverne comme on peut : ce n’est jamais très facile. En France, actuellement, la tâche est des plus malaisées. Le Cabinet Waldeck-Rousseau crut possible de capter et d’utiliser les énergies qui se faisaient jour autour de lui et de transformer toute cette vapeur intellectuelle en travail mécanique fécond. Il entrevit là le moyen d’opérer des réformes importantes, longtemps retardées, et l’occasion de modifier l’orientation morale du pays dans un sens avantageux pour la République. Cette double tâche s’imposait-elle ? Les spectateurs impartiaux en doutent. L’impatience réformatrice, bruyamment exprimée par quelques leaders, n’a jamais été jusqu’ici partagée par la masse et sa crainte des bouleversements organiques égale probablement son désir de jouir enfin de certaines améliorations désirables. Quant à pétrir à nouveau la pâte nationale, c’est une terrible besogne, et il convient d’y regarder à deux fois avant de l’entreprendre. L’erreur des dirigeants, en cette circonstance fut de croire que cette besogne était grandement facilitée par l’affaire Dreyfus ; ils ne doutaient pas un instant que la secousse qu’ils avaient ressentie ne se fut propagée dans toute la nation et que leurs enthousiasmes ne fussent partagés par le peuple entier. L’agitation de la surface leur dissimulait le calme persistant de la couche inférieure.

Mais le cabinet Waldeck-Rousseau avait vécu au-delà de ses propres prévisions. Formé pour rétablir l’ordre et défendre la République, il y avait très vite réussi, par la raison précisément que l’ordre n’était troublé qu’en apparence et que la République n’avait jamais été sérieusement menacée. Il avait ensuite bénéficié de la trêve de l’Exposition. L’Exposition finie, sa majorité demeurait compacte, captivée surtout par la « manière » du Président du Conseil, par cet imperturbable sang-froid, cette parole lucide, cet air de volonté et de force qui ne l’abandonnent jamais. À quoi employer cette majorité ? Il fallait bien un programme. Les Ministres le forgèrent à l’aide des « idées générales » répandues dans l’air. À Toulouse, à l’automne de 1900, M. Waldeck-Rousseau exposa la politique ministérielle. Il promit de transformer l’armée et de la rendre républicaine ; il promit aussi de détruire l’influence congréganiste et de nourrir les vieux ouvriers avec l’argent des moines.

Présentement, beaucoup de Français croient que la République a reçu de cette politique la plus puissante consolidation qu’elle pût espérer ; beaucoup d’autres estiment qu’il en est résulté pour elle l’ébranlement le plus terrible qui pût la menacer. Entre ces deux certitudes, flotte une opinion imprécise qui n’ose pas encore se prononcer.

Tel est, si on peut le résumer ainsi en quelques lignes, l’aspect général de l’année 1901.

  1. Grande Revue du 1er mai 1901.
  2. Revue de Paris du 1er février.
  3. Travail, par Émile Zola.