La Charité privée à Paris/08

La Charité privée à Paris
Revue des Deux Mondes3e période, tome 63 (p. 80-127).
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LA
CHARITE PRIVEE
A PARIS

VIII. [1]
L’HOSPITALITÉ DE NUIT. — LA SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQUE.


I. — LE DORTOIR DES HOMMES.

Les gens de bien qui ont ouvert à Paris trois asiles où cinq cents personnes peuvent trouver un refuge pendant la nuit n’appartiennent à aucun ordre religieux ; l’œuvre qu’ils ont fondée est exclusivement laïque ; néanmoins elle a été inspirée par la foi en Dieu, par la charité envers le prochain, par l’espérance d’arracher celui-ci à un sort néfaste. On n’y aperçoit ni scapulaire, ni soutane, ni robe de bure, mais on y sent planer l’esprit de miséricorde qui s’ingénie à soulager la souffrance et à ramener dans le bon sentier ceux qu’une circonstance adverse ou le vice en a écartés. Les officiers en retraite, les hommes du monde, les négocians, les anciens notaires qui dirigent cette large association, où la fortune vient au secours de la misère, ne donnent pas seulement leur argent ; ils sacrifient leur temps, délaissent les loisirs de leur existence et s’empressent, comme des volontaires de la bienfaisance, de veiller eux-mêmes à la réception, à l’installation, souvent même au salut de ceux qu’ils ont recueillis. Ce spectacle a sa grandeur, et les résultats sont appréciables. Tel qui est entré dans la maison révolté, farouche et murmurant des blasphèmes, en est sorti apaisé, vivifié par un repos momentané, réconforté par le bon vouloir dont il a été l’objet et résigné à faire acte de courage pour arracher son pain à un métier mal rétribué. En telle matière il faut s’attendre à des déceptions et ne s’en point émouvoir. La conséquence immédiate de la charité est d’être un bienfait pour celui qui l’exerce ; si elle atténue la pauvreté et la douleur d’autrui, elle a touché son but ; si elle ne réussit pas, elle n’en est pas moins un agrandissement moral pour celui qui a tenté l’aventure. C’est pourquoi les hommes qui se consacrent aux bonnes œuvres ignorent le découragement.

Lorsque la première maison de l’Hospitalité de nuit fut ouverte à Paris en 1878, ce fut un applaudissement général ; on compara notre temps aux temps anciens et l’on s’enorgueillit de la marche incessante du progrès. Je l’approuve avec autant d’énergie que quiconque, mais à la condition de ne point mettre en oubli les droits de l’histoire. Je ne voudrais, sous aucun prétexte, être maussade envers les fondateurs de ces irréprochables asiles, mais il m’est impossible de ne pas constater que leur invention est renouvelée des Grecs. Le nom originel l’indique : Ξενοδοχεῖον[2], le lieu où l’on héberge les étrangers ; c’est le Xenodochium de l’église primitive, qui se souvenait du mot de saint Paul aux Romains : « Empressez-vous d’exercer l’hospitalité, » et qui ne ménageait point ses refuges aux pèlerins, aux voyageurs, aux infirmes, aux malades. La plupart des hôpitaux et des hospices n’ont pas d’autre origine ; aussi l’on peut dire que c’est le vieil esprit chrétien qui a inspiré les créateurs de ces nouvelles maisons hospitalières. Au moment où la révolution va bouleverser la vieille société française, deux asiles temporaires, datant tous les deux du XIIe siècle, fonctionnent encore à Paris et relèvent de la même congrégation. Le premier, dont une charte mentionne l’origine dès 1171, est l’hôpital Saint-Anastase et Saint-Gervais, dirigé par les hospitalières de Saint-Augustin, et qui occupait l’emplacement où s’élèvent aujourd’hui les constructions du marché des Blancs-Manteaux. Là on ne recevait que des hommes, qui couchaient un peu pêle-mêle, comme il était d’usage alors dans les hôpitaux ; les salles pouvaient abriter jusqu’à deux cents « passagers, » auxquels on donnait à souper et qui n’avaient droit de séjour que pendant trois nuits. L’Intermédiaire (recueil bimensuel) a publié dans sa livraison du 25 mars dernier l’inscription intaillée sur la façade de la maison, qui existait encore au mois d’août 1813 :

L’HOSPITAL
DE SAINT ANASTAZ DIT SAINTS
GERVAIS OU LES PAUVRES ET
RANGERS EN PASSANT PAR
CET VILLE DE PARIS SONT
RESUS A LOGER ET COUCHER
POUR TROIS NUITS
LES PERSONNES CHARITABLES
POURON Y CONTRIBUER DE
LEURS AUMOSNES POUR AIDER
A Y SUBVENIR


Cet « hospital » était l’ancien hôtel d’O, que les Augustines avaient acheté en 1655 lorsqu’elles quittèrent la rue de la Tixeranderie ; il en reste quelques vestiges qui n’ont point été absorbés par le marché [3]. L’autre asile, situé à l’angle de la rue Saint-Denis et de la rue des Lombards, appartenant également aux religieuses de la règle augustine, était l’hôpital Sainte-Catherine, fondé en 1188, et avait primitivement porté le nom d’hôpital des Pauvres de Sainte-Opportune ; les sœurs étaient tenues, par vœu spécial, de donner la sépulture aux cadavres non réclamés exposés à la morgue du Châtelet, aux détenus morts en prison et d’accorder, pendant l’espace de trois jours, l’hospitalité à des femmes sans domicile, à la disposition desquelles on pouvait mettre soixante-neuf lits ; les « Catherinettes n’avaient qu’une seule et unique manse pour elles et pour les pauvres. » Le 18 ventôse an III, la maison des Catherinettes et celle des hospitalières de Saint-Gervais furent réunies à l’administration centrale des hôpitaux, qui ne rétablit pas « l’Hosptalité de nuit, » parce qu’on ne voulait pas « ouvrir un refuge à la paresse et au vagabondage. »

Les administrateurs du système hospitalier de Paris usaient de leur droit en ne réorganisant pas les asiles transitoires, surtout à un moment où l’état lamentable de nos hôpitaux réclamait tous leurs efforts. Gardiens et responsables du bien des pauvres, singulièrement diminué par la ruine de toutes les fortunes, la rareté du métal, la dépréciation des assignats, les confiscations, les disettes et la guerre, les directeurs de ce que nous nommons aujourd’hui l’assistance publique paraient au plus pressé, c’est-à-dire à la maladie. Ils ne s’occupaient guère de la pauvreté, qui, du reste, à cette époque, était générale ; ils ne se souciaient pas de savoir si elle couchait à la belle étoile et si elle ne deviendrait pas une recrue pour les chauffeurs et les détrousseurs de route. On avait bien autre chose à faire que de continuer l’œuvre des béguines. Aux mendians, aux vagabonds, qui devenaient trop importuns, on livrait les grabats de Bicêtre ou des Madelonnettes, lorsque les aristocrates, les agens de Pitt et Cobourg y laissaient quelque place. La charité administrative pouvait agir ainsi, car, avant tout, elle fait œuvre politique et redoute « d’encourager le vagabondage et la paresse. » La charité privée a le cœur plus large et l’esprit moins scrupuleux ; dans l’infortune elle ne recherche pas la cause, vice ou malheur, elle ne voit que l’infortune ; elle ne punit pas, elle secourt ; elle espère atténuer le vice, elle s’efforce de soulager le malheur. Elle s’offre aux déshérités de la vertu, aux déshérités du sort ; elle ne se réserve pas, car elle sait que sa mission est double : en secourant un malheureux, elle rend service à un homme ; en secourant un être pervers, elle rend service à la société, qu’elle sauve du méfait qui pourrait la menacer. Aussi les hommes bienfaisans qui ont rétabli parmi nous l’antique institution de l’Hospitalité de nuit ne demandent point à celui qu’ils accueillent un certificat de bonne vie et mœurs : il est misérable, il est errant, il a droit à un lit. Si c’est un brave garçon sans ouvrage, tant mieux ! il reprendra des forces pour courir après la bonne occasion ; si c’est un vaurien, tant mieux encore ! pendant qu’il dormira sous un toit, il ne fera point de mauvais coups et les rues de Paris en seront plus tranquilles.

C’est dans le comité catholique, siégeant rue de l’Université, que l’œuvre fut ressuscitée. En 1874, on y lut un rapport sur l’Hospitalité de nuit fondée à Marseille par M. Massabo et qui fonctionne depuis le 25 décembre 1872. On fut frappé des résultats obtenus et l’on se demanda s’il ne serait pas possible de doter Paris, la ville par excellence des chercheurs de condition et des vagabonds, d’un établissement hospitalier analogue à celui, qui chaque soir, démontre son utilité aux environs de la Canebière. L’idée était née ; peu à peu elle se formula, elle mûrit et l’on décida de tout tenter pour la réaliser. Je crois bien que l’initiateur et le plus ardent à l’action fut le comte Amédée Des Cars, un membre du Jockey-Club, dont la race historique n’a manqué ni d’ambassadeurs, ni de chefs d’armée, ni de cardinaux. Son père, qui fut un des mieux méritans de la conquête d’Alger, commandait une division à la journée de Staouéli ; quant à lui, il a consacré sa vie à la bienfaisance ; bon veneur dans la chasse à la misère, lorsqu’il est sur une piste, il ne s’en détourne pas. Autour de lui se groupèrent des hommes pour qui la charité est un besoin : Hector Bouruet, que la mort a saisi trop tôt et dont la bonté fut inépuisable, M. de Bentque, le secrétaire du conseil général de la Banque de France, que je retrouve partout ou l’on fait du bien ; M. Dutfoy, un banquier dont la caisse semble s’ouvrir devant les malheureux ; M. Paul Leturc, qui dépense au service des bonnes œuvres une infatigable activité, d’autres encore entre les mains desquels le projet prit une consistance définitive. Un conseil d’administration fut choisi et la présidence en fut confiée au baron de Livois, qui pendant la guerre franco-allemande porta les épaulettes de colonel. A Paris, la bienfaisance ne s’exerce pas toujours d’emblée ; dans bien des circonstances, il lui faut des autorisations qui ne sont accordées qu’après enquête. On se trouvait en présence d’un cas qui nécessitait l’intervention administrative ; en réalité, on allait ouvrir une maison de logeur : or, gratuite ou rétribuée, la maison d’un logeur, — le garni, — ne peut fonctionner qu’en vertu d’un permis délivré par la préfecture de police. Les formalités à observer sont prescrites par l’ordonnance du 10 juin 1820.

On eut donc à s’adresser à la préfecture de police et l’on se mit en rapport avec le chef de la première division ; on eut la main heureuse ; la bienfaisance avait trouvé son homme. C’était alors M. Lecour ; je l’ai connu, je l’ai vu au labeur ; par son excellent livre, la Charité à Paris (1876), il avait prouvé qu’il avait étudié la question sous toutes les faces et que, nulle bonne œuvre ne le laissait indifférent. Ce n’est pas en vain que, pendant plus de trente années, employé, chef de bureau, chef de division, il avait concouru au fonctionnement de cette énorme machine qui est le maître ressort de la sécurité à Paris. Passionné pour ses fonctions, où il apportait une ampleur de vues, une science de détails, une largeur d’indulgence qui en faisaient un administrateur exceptionnel, il avait imprimé aux multiples services qu’il dirigeait une impulsion dont l’active ponctualité était pour surprendre. Comme les hommes de cœur chevaleresque qui s’attachent d’autant plus à une femme que cette femme est plus injustement calomniée, il aimait la préfecture de police et s’était donné à elle avec un dévoûment que rien n’a jamais ralenti. De tous les fonctionnaires qui en étaient l’honneur et la force, il se retira le premier devant les iniquités municipales ; abreuvé de dégoûts, saturé de vilenies, se sentant devenir impuissant au bien devant une opposition systématique et outrée, il donna sa démission et sortit pour toujours de la maison dont on peut dire qu’il avait été l’âme ; il la quitta en pleine maturité, à l’heure même où son expérience et sa sagesse le rendaient indispensable. Au fond de la retraite où il vit aujourd’hui, il a pu emporter la consolation de n’avoir jamais fait que le bien dans les délicates fonctions qu’il a exercées avec une supériorité dont le souvenir n’est pas près de s’éteindre [4]. Avec un pareil homme on pouvait s’entendre. Le baron de Livois ne l’a pas oublié. Par une étrange coïncidence, ce fut M. Lecour qui renouvela un article du règlement des Catherinettes et des Sœurs de Saint-Gervais ; il engagea le président de l’œuvre à limiter l’hospitalité de façon à n’accorder le droit de séjour que pendant trois nuits. En faisant inscrire cette clause dans les statuts, j’imagine qu’il avait en vue le nombre croissant des provinciaux qui encombrent Paris et qui s’y prolongeraient au détriment de la sécurité publique si on leur ouvrait un refuge permanent, ou même si on les y recevait à des espaces de temps peu éloignés. C’est ainsi que furent déterminées les conditions qui sont la base de l’Hospitalité de nuit : on n’y est reçu que la nuit, on n’y est reçu que pendant trois nuits consécutives, on n’y est reçu de nouveau qu’après un intervalle de deux mois ; pour éviter toute fraude, les maisons échangent chaque jour, entre elles, les feuilles de présence de la veille.

L’autorisation de la préfecture de police était accordée ; la première mise de fonds, — 50,000 francs environ, — avait été versée par les fondateurs ; on était prêt à fonctionner ; il ne manquait que le local, qui n’était point facile à trouver. Après bien des recherches, on le découvrit au milieu de la plaine Monceaux, dans l’ancienne rue d’Asnières qui est aujourd’hui la rue Tocqueville. La plaine Monceaux ! autant parler du chemin de l’égout de Gaillon, qui est la rue de la Chaussée d’Antin, ou du port de La Grenouillère, qui est le quai d’Orsay. On a à peine le temps de vivre une soixantaine d’années que Paris est devenu méconnaissable. Là où j’ai vu des champs couverts de moissons, des jardins maraîchers, s’est élevée une ville dont l’avenue de Villiers est l’artère centrale ; des maisons, des hôtels et même un palais ont pris la place des masures à toits de chaume qui jadis étaient disséminées dans la plaine aux environs du petit village de Monceaux. Je me souviens, lorsque j’étais enfant, d’avoir été conduit dans une ferme où l’on buvait du lait et où l’on mangeait de la galette de paysan. C’était une maison de nourrisseur, qui sentait la vacherie et où l’on achetait des œufs frais. Une large porte charretière s’ouvrait sur une cour où les poules éparpillaient le fumier en cherchant la picorée ; à droite, l’étable abritait les bestiaux ; en face une énorme grange était contiguë aux bâtimens d’habitation ; deux charrues rangées contre la muraille semblaient attendre que les chevaux à forte croupe eussent fini de manger l’avoine ; c’était actif et gras. Les champs que cultivait cette ferme, appelée la ferme de Monceaux, sont à cette heure sillonnés de rues, et la vieille maison est la maison mère de l’Hospitalité de nuit. On l’a louée, on l’a aménagée, on l’a appropriée à sa destination nouvelle ; là où les bœufs ont ruminé, où les fléaux ont battu les blés, les surmenés du sort, les abandonnés d’eux-mêmes et des autres viennent dormir sous le regard de la charité qui leur a préparé un asile.

Il a fallu diviser la grange en deux étages, dresser un escalier de communication, installer des dortoirs, établir des conduites de gaz, transformer l’étable en lavabo, organiser une pouillerie et changer si bien les intérieurs de la ferme que les anciens fermière ne la reconnaîtraient plus. Cela exigea du temps et le premier workhouse parisien ne fut inauguré que le 2 juin 1878. L’assimilation aux workhouses de Londres n’est point rigoureusement exacte. Au début, les workhouses ont été créés en vue de secourir la pauvreté, mais aussi et surtout de réprimer la mendicité ; ce dernier caractère tend à s’effacer aujourd’hui, mais il a été le moteur principal de l’œuvre et il en reste quelque chose. Nul n’est reçu encore à l’heure qu’il est dans les maisons de Saint-Marylebone, de West London, de City of London et de Kensington sans avoir été préalablement fouillé et privé de tout instrument qui peut ressembler à une arme. A l’Hospitalité de nuit, rien de semblable ; les statuts sont explicites : « L’œuvre a pour but : 1° d’offrir un abri gratuit et temporaire, pour la nuit, aux hommes sans asile, sans distinction d’âge, de nationalité ou de religion, à la seule condition qu’ils observeront, sous peine d’expulsion immédiate, les mesures de moralité, d’ordre et d’hygiène prescrites pour le règlement intérieur ; 2° de soulager leurs misères physiques ou morales dans la mesure du possible. » C’est la tradition du moyen âge qui se réveille après un siècle d’assoupissement ; je retrouve là l’esprit qui dominait les Augustines da Saint-Gervais. Écoutez ce qu’en a dit Sauvai : « Leur hospital est établi pour recevoir les pauvres pendant trois jours, afin que, dans cet intervalle, ils puissent trouver de l’emploi ou quelque condition [5]. » Il est impossible de mieux définir le but visé par l’Hospitalité de nuit.

Les débuts furent modestes ; peut-être avait-on trop compté sur les belles nuits d’été qui engagent au sommeil en plein air, car aujourd’hui, comme au temps du neveu de Rameau, « quand le vagabond n’a pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive Quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d’un grand seigneur, qui lui donne un lit sur la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans les cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours ou les Champs-Elysées. » On ouvrit la maison avec vingt lits, qui, selon les prévisions, suffiraient pendant les premiers temps et donneraient le loisir d’outiller de nouveaux dortoirs. On ne tarda pas à être pris au dépourvu. Le 2 juin, jour de l’inauguration, trois pensionnaires se présentent ; le 3, on en reçoit sept, le 4, on en voit arriver dix-huit, et, le 11, on se trouve en présence de trente-sept individus qui demandent asile ; on en couche vingt et les dix-sept autres sont réduits à s’étendre sur le plancher. Il fallait aviser au plus tôt ; un lit de camp semblable à ceux des postes militaires et vingt nouveaux lits sont établis dès le 28 juin. Donc, en vingt-six jours, on s’était vu dans l’obligation de doubler le mobilier primitif. Rapidement le bruit s’était répandu parmi le peuple errant de la misère que, là-bas, dans la ville nouvelle de la plaine Monceaux, on pouvait dormir à l’abri sans redouter les rondes de police et les voleurs « au poivrier. »

La presse périodique avait immédiatement compris l’importance de cette fondation. Elle en avait parlé, l’avait signalée à l’attention publique et ne lui avait pas ménagé les éloges. En France, les compétitions et les rancunes politiques se taisent lorsqu’il est question de charité. Les journaux des nuances les plus opposées, qui, bien souvent, entraînés par l’ardeur des polémiques, ne reculent ni devant l’injustice, ni devant la médisance, sont unanimes dès qu’il s’agit de soulager la misère. On le vit une fois de plus et on reconnut qu’à Paris, la presse quotidienne est l’infatigable pourvoyeuse des offrandes charitables ; à elle aussi, comme à la pécheresse de Magdala, il sera beaucoup pardonné. Grâce à l’empressement des journaux, l’Hospitalité de nuit fut connue et put sans délai atteindre le but qu’elle s’était proposé, non sans redoubler de sacrifices, car quarante nouveaux lits sont montés, et, le 8 octobre, le nombre des pensionnaires est de 105. On peut apprécier l’importance de l’œuvre par ce fait que du 2 juin au 31 décembre 1878, c’est-à-dire dans l’espace de sept mois, elle a reçu 2,874 personnes.

Les bonnes œuvres appellent les bonnes fortunes ; les grands magasins de Paris semblent rivaliser de zèle pour aider l’Hospitalité qui vient de renaître et pour secourir les malheureux. Les magasins du Louvre, du Petit-Saint-Thomas, du Gagne-Petit envoient des couvertures et des objets de literie ; M. Théodore Lelong, directeur de la blanchisserie de Courcelles, — une blanchisserie scientifique et modèle, — se charge de blanchir gratuitement le linge de l’hôtellerie de la rue Tocqueville ; un médecin donne ses soins aux pensionnaires malades ; un pharmacien du quartier fournit, sans rémunération et pour l’amour de Dieu, les médicamens prescrits. Chacun s’empressa ; le bon cœur de Paris s’était ému, et la maison d’asile fut fournie de façon à abriter bien des pauvres qui, depuis longtemps, ne connaissaient plus les matelas. Un homme de caractère original et bienfaisant, M. Beaudenom de Lamaze, fils d’un ancien notaire, habitait à cette époque Amélie-les-Bains, où l’avait conduit une maladie mortelle qui touchait à son dénoûment. Il lut dans un journal le compte-rendu des premières opérations de l’Hospitalité de nuit. Tout de suite il apprécia la grandeur de l’œuvre ; il fit parvenir 15,000 francs au comité directeur par l’entremise d’un abbé de ses amis. Le désir exprimé par M. Beaudenom de Lamaze était que cette somme fût employée à la fondation d’une nouvelle maison d’hospitalité, que l’on établirait, autant que possible, dans la région du Gros-Caillou. Le vœu du donateur ne put être accompli d’une façon absolue. Le quartier du Gros-Caillou, qui renferme le Champ-de-Mars, le Garde-Meubles, la Manufacture des tabacs, l’Hôpital militaire, la pharmacie centrale des hôpitaux militaires, la buanderie de l’hôtel des Invalides, un dépôt de la compagnie des Petites-Voitures et l’hospice Leprince, n’offrait aucun emplacement convenable, car il est en quelque sorte absorbé par ces divers établissemens. On ne voulait pas cependant s’éloigner de la zone indiquée et l’on finit par découvrir au n° 14 du boulevard de Vaugirard un vaste immeuble qui pouvait être aménagé facilement. C’était un immense magasin, loué à la librairie Hachette, qui y avait installé le dépôt de ses volumes « en feuilles » et des ateliers de reliure. Le bail de 6,500 francs n’expirait qu’au bout de quatre années et représentait une somme de 26,000 francs, trop onéreuse pour l’œuvre qui se fondait. On offrit, en échange d’une cession immédiate du droit de location, les 15,000 francs que l’on devait à la libéralité de M. de Lamaze. Les chefs de la grande maison, que l’on nomme en plaisantant la tribu des Béni-Bouquins, se réunirent pour délibérer. La conférence ne fut pas longue, on échangea un coup d’œil, et, en moins de deux minutes, la librairie Hachette consentait un sacrifice de 11,000 francs au profit de l’Hospitalité de nuit, c’est-à-dire de la misère vague. Est-ce cela qu’en langage anarchiste on appelle la tyrannie du capital ? Le 12 juin 1879, un an après l’inauguration de la maison de la rue Tocqueville, l’hôtellerie du boulevard de Vaugirard était ouverte et recevait le nom de maison Lamaze. Ce n’était que justice, car le bienfaiteur, redoublant de bienfaisance, avait donné 100,000 francs afin que l’on pût se rendre acquéreur de l’immeuble. Il ne devait pas s’en tenir là ; lorsqu’après sa mort, survenue le 15 juillet 1881, on ouvrit son testament, on trouva qu’il léguait une somme de 112,000 francs à l’œuvre qu’il avait adoptée. Le peuple de Paris ne devra pas oublier le nom de M. Beaudenom de Lamaze, qu’il n’a sans doute jamais entendu prononcer : c’est celui d’un homme qui lui a voulu du bien et qui lui en a fait.

Au courant de l’été 1879, l’Hospitalité de nuit était donc en possession de deux maisons pouvant abriter ensemble trois cents personnes et ce fut un grand secours pour la population, car on allait avoir à lutter contre les rigueurs d’un hiver exceptionnel. On se rappelle ce mois de décembre implacable, où, à la suite d’un ouragan qui ensevelit nos rues sous la neige, le thermomètre tomba et se maintint pendant vingt-neuf jours à plusieurs degrés au-dessous de zéro [6]. Le froid centuple la misère ; les travaux extérieurs sont suspendus, le sommeil en plein air est meurtrier, les petits enfans n’ont pas encore, les vieillards n’ont plus la force de vivre ; la mort passe et fait ses récoltes. On fut troublé de tant de souffrances. Comme toujours, la presse quotidienne sonna la diane de la charité et réveilla les cœurs. Le Figaro, qui a l’habitude d’arriver « bon premier » dans les courses de bienfaisance, provoqua des souscriptions, les recueillit, ouvrit des chauffoirs publics dans les boutiques en location et, voulant avoir son dortoir à lui, fit organiser et meubler un vaste local au boulevard Voltaire, n° 81. Lorsque l’hiver fut apaisé, les lits et les meubles qui avaient servi à outiller cette hôtellerie transitoire furent donnés par le Figaro à l’œuvre de l’Hospitalité de nuit ; valeur totale : 23,357 fr. 40. C’est à l’aide de ce mobilier et du legs de M. Beaudenom de Lamaze que l’on put installer une troisième maison qui est celle de la rue Laghouat, dans le quartier de la Goutte-d’Or. C’était l’établissement d’un loueur de voitures ; les écuries, les remises, les greniers à fourrages furent divisés en dortoirs, en salle d’attente, badigeonnés, bétonnés, plant chéiés, et cent cinquante nouveaux lits furent occupés chaque soir.

Dans le principe, une société civile s’était formée pour veiller aux intérêts matériels de l’œuvre ; cette société s’est dissoute lorsque l’Hospitalité de nuit fut reconnue établissement d’utilité publique par décret présidentiel, en date du 11 avril 1882. M. Goblet, ministre de l’intérieur, a dit à la chambre des députés : « que l’Hospitalité de nuit est une des œuvres les plus excellentes que connaisse la charité publique à Paris. » Le ministre a eu raison ; mais la langue lui a fourché à son insu, et il a attribué à la charité publique, c’est-à-dire administrative et budgétaire, ce qui est le fait de la charité privée. Erreur n’est pas compte, et il est certain que M. Goblet n’a point cherché à établir une confusion qui ne peut se produire. Il n’existe à Paris qu’une charité, qu’une assistance publique, c’est celle dont le siège central est situé avenue Victoria n° 3, et que la constitution de 1848 a rendue obligatoire pour n’avoir pas à inscrire le droit au travail, que réclamait Proudhon et qu’appuyait l’éloquence de M. Billault, le futur ministre de la parole de Napoléon III, A cette heure, l’Hospitalité de nuit a donc une personnalité civile, elle peut posséder, recevoir des legs, accepter des donations ; elle en profitera.

Il ne suffisait pas d’avoir des dortoirs et des lits, d’y attirer, d’y retenir les noctambules ; il fallait mettre chacune des maisons hospitalières sous la direction d’un homme qui eût de la commisération parce qu’il avait vu la souffrance de près, qui eût l’habitude du commandement parce qu’il avait exercé l’autorité, qui eût la science de la discipline, parce qu’il avait appris à obéir. Ces trois conditions, indispensables en présence d’un public fort mélangé, où la paresse et la misère, le vice et la souffrance se côtoient, n’étaient point faciles à trouver réunies chez le même personnage ; on vit juste, et l’on choisit des capitaines retraités et décorés, auxquels le ruban rouge passé à la boutonnière et le képi à trois galons d’or donnent un prestige réel aux yeux de la tourbe famélique que l’on doit maintenir dans l’observation d’un règlement très paternel, mais assurant la bonne tenue de la maison. Les capitaines, — on les appelle toujours ainsi, — représentent le pouvoir exécutif ; c’est à eux que le comité a délégué l’autorité disciplinaire ; mais il s’est réservé l’autorité morale, qu’il exerce par ses vice-présidens, lesquels sont au nombre de trois et qui ont chacun une hôtellerie dans leurs attributions. La maison de la rue Tocqueville est placée sous la haute main de M. Ch. Garnier, ancien juge au tribunal de commerce, dont un de ses collègues me disait qu’il pousse la bonté jusqu’au paroxysme : il est familier aux actes de charité prolongée. Son gendre, M. Hamelin, que je me souviens d’avoir rencontré à Constantinople, au mois de novembre 1850, avait fondé un orphelinat de jeunes filles dans le quartier de La Glacière ; après la mort de M. Hamelin, M. Garnier a hérité de cette bonne œuvre, et il veille aujourd’hui sur trois cents orphelines qui, depuis la guerre de 1870, ont été transportées, grandissent et travaillent aux Andelys. la maison du boulevard de Vaugirard reçoit le comte Amédée Des Cars, qui semble s’être créé l’obligation d’apporter chaque soir quelques paroles d’encouragement à ceux qu’il appelle volontiers « mes bons amis. » La maison de la rue de Laghouat, qui a été aménagée sous la surveillance de M. Paul Leturc, secrétaire de l’œuvre, dont le dévoûment a été de toutes minutes, relève de M. Th. Sauzier, ancien notaire, à la bienveillance duquel l’esprit ne nuit pas. Le baron de Livois, qui est président du conseil d’administration, va d’une maison à l’autre, dans le jour afin de vérifier les registres, le soir pour assister au coucher des pensionnaires, et s’assurer que rien ne manque au confortable relatif qu’on leur offre. Donc, par les capitaines, qui sont ses employés, par son président et ses vice-présidens, qui sont ses représentans immédiats, l’œuvre de l’Hospitalité de nuit s’efforce de demeurer fidèle à son programme et « de soulager les misères physiques et morales dans la mesure du possible. »

Quoiqu’elles aient eu jadis des destinations différentes, les trois maisons se ressemblent aujourd’hui ; la ferme, le dépôt de librairie, la remise du loueur de voitures sont pareilles. Après avoir franchi la porte d’entrée, on pousse une barrière qui doit rester close pendant la nuit et qui précède la cour, pavée et à ciel ouvert, rue Tocqueville et à Vaugirard, bétonnée et couverte d’un vitrage à Laghouat. Le logement, le bureau du capitaine, occupent une des ailes ; l’autre est réservée à la pouillerie, au vestiaire, au lavabo ; à Vaugirard, une chambre spéciale, munie d’un large lit, forme une infirmerie temporaire où l’on peut garder un malade pendant quelques jours, où l’on héberge une femme ahurie, qui s’est trompée, qui a pris l’Hospitalité de nuit pour la Société philanthropique et qui vient demander asile. Au fond de la cour, faisant face à la grande porte, s’élève le bâtiment de l’Hospitalité proprement dite. Il est vaste, avec quelques apparences de ces constructions où les théâtres mettent leurs décors en réserve. Deux étages : au rez-de-chaussée, le bureau d’inscription, la salle d’attente garnie de bancs, une estrade munie de chaises, un dortoir ; au premier, deux dortoirs ; des poêles de fonte dont les tuyaux rampant au-dessous des plafonds attiédissent les nuits d’hiver ; de distance en distance, des becs de gaz ; sur une table, des bidons pleins d’eau et des gobelets en fer ; au bout de chaque dortoir, une estrade pour le lit du surveillant, qui peut, d’un coup d’œil, apercevoir toutes les couchettes ; à la muraille, le Christ et un rameau de buis. Les lits sont en fer, avec un sommier en treillage, un matelas de varech, un traversin, des draps de toile et deux couvertures qui m’ont paru plus moelleuses que les couvertures du soldat en campagne. A l’extrémité du dortoir du rez-de-chaussée, un lit de camp, divisé en boxes, recueille les retardataires qui ont trouvé les lits occupés, ou est réservé aux « pratiques » trop sales pour être confiées à des draps. Au dessus des lits une pancarte inscrit le nom des donateurs ; j’y vois quelques « anonymes, » des initiales, parfois un pseudonyme : « Patchouna. »

La réception des pensionnaires est fixée par le règlement de sept à neuf heures du soir ; j’ai pu me convaincre que l’horloge du règlement n’hésite jamais à retarder. Les premiers arrivés prennent quelque volume dans la bibliothèque pauvrement approvisionnée, s’assoient sous un bec de gaz et lisent ; d’autres s’installent à une table et écrivent des lettres ; on leur fournit le papier, l’enveloppe, et l’on se charge de l’affranchissement ; de ce seul fait, en 1883, l’œuvre a dépensé 482 fr. 75, représentant 3,218 timbres-poste. On reconnaît tout de suite l’homme qui a traversé les prisons ; il apporte sa lettre ouverte, pensant qu’elle doit être lue et visée comme dans le greffe des pénitenciers. Je n’ai pas besoin de dire qu’on l’engage immédiatement à sceller son enveloppe. Peu à peu, la salle d’attente se remplit ; le bruit que le nouvel arrivé produit en entrant est déjà une indication d’origine ; le soulier ferré du terrassier sonne autrement sur les dalles que la savate du rôdeur ou le sabot du paysan. On est silencieux, ou tout au moins l’on parle à voix basse ; le lieu ne paraît point propice aux confidences, on a l’air de se méfier de son voisin, et l’on ne regarde pas trop fixement le surveillant, qui se promène les mains derrière le dos et le képi galonné sur la tête. Les costumes sont bien disparates : blouses, tricots, vestons délabrés, quelques redingotes qui ne sont plus et s’efforcent d’être encore ; çà et là, sur le dos des domestiques sans place, un habit noir luisant aux coudes, fripé aux manchettes et dont les boutons n’ont que des capsules de métal. Les pantalons sont lamentables ; le linge est au moins douteux, quand il y a du linge. A ce sujet, j’ai entendu une réponse étrange. Un homme allait s’installer au lit de camp ; je me suis approché de lui et j’ai été surpris de son odeur, qui me rappelait celle des vieux ragots à demi forcés, faisant tête aux chiens, à l’instant où l’on va les porter bas d’un coup de carabine. Je lui dis : « Vous n’avez pas de linge ? — Non, monsieur. — Pourquoi ? — Je ne peux pas en porter. — Pourquoi ? — Quand je mets une chemise, ça me donne des maux de tête. »

il est huit heures. Le capitaine est venu rejoindre le secrétaire assis dans un bureau vitré, ouvert d’un vasistas devant lequel chaque pensionnaire doit se présenter successivement, tenant en main ses papiers d’identité, s’il en a. Chacun dit ses noms, son lieu de naissance, son âge, sa profession, que le secrétaire inscrit immédiatement à la suite d’un numéro d’ordre sur « le livre des logeurs, » que les agens du service des garnis visent et relèvent tous les jours. Les papiers d’identité sont des passeports d’indigent, des livrets d’ouvriers, des certificats, ou simplement une adresse de lettre. Parfois, à la demande : « Vos papiers ? » l’homme répond : « Je n’en ai pas ; » on rappelle alors que l’œuvre acquitte les frais de livret et le fait accorder à ceux qui sont en droit d’en avoir. Lorsque l’inscription est faite, on remet à chaque individu une planchette en bois, sur laquelle est timbré le numéro du lit et le nom du dortoir où il doit coucher. Bien souvent, le pensionnaire muni de la planchette, qui représente pour lui un bon de sommeil, s’approche du capitaine et lui dit quelques mots à l’oreille. Le capitaine fouille dans sa poche, en tire un petit carton carré et le remet au pauvre homme, qui lui fait un sourire et un clin d’œil de reconnaissance. Qu’est-ce donc que cette fiche mystérieuse ? C’est un bon de pain, un bon de fourneaux pour le repas de demain. Pendant l’année 1883, les 37,041 individus qui ont défilé devant le bureau des capitaines, qui ont passé 101,482 nuits dans les trois maisons hospitalières, ont reçu 29,485 bons de pain et 18,754 bons de fourneaux. Ces fourneaux économiques fonctionnent d’une façon permanente ; les portions que l’on y distribue sont suffisantes et la qualité de la nourriture est bonne. Ce système est supérieur aux mesures que l’on adoptait jadis pendant les jours de grande disette : « Le 2 juillet 1586, on établit dans vingt-sept rues des marmites, après avoir enjoint à tous les bourgeois d’y apporter, Vers midi, les restes de « leurs potages et viandes, » qui seront distribués aux indigens [7]. »

Lorsque la distribution des numéros de lit est terminée, il n’est pas loin de neuf heures ; c’est en général vers ce moment qu’arrive le vice-président, qui a charge d’une des trois maisons. Avec le capitaine et le secrétaire, il prend place sur l’estrade devant la rangée de bancs où sont assis les pensionnaires. Il lit le règlement et le commente ; il parle de courage, de résignation, du devoir pour tout homme de lutter contre les difficultés de l’existence, de l’espérance, qu’il ne faut jamais répudier, et de la dignité humaine, qui se relève par le travail, quel que soit le travail, quel que soit le salaire. En deux mots, il explique que, si tant d’inconnus se trouvent réunis dans un asile ouvert et subventionné par d’autres inconnus, c’est que ceux-ci obéissent aux suggestions de la charité inspirée par la foi et la croyance à une vie future. Puis il se lève pour réciter la prière, en ayant soin de faire remarquer que nul n’est forcé de s’y associer, car on a les hypocrites en aversion, mais que chacun y doit assister avec décence, tête nue et debout. On dit l’Oraison dominicale et la Salutation angélique. Dans chacune des maisons, j’étais présent à l’instant de la prière ; placé sur l’estrade, je dominais les cent ou cent cinquante pensionnaires. J’ai été très surpris. Le vice-président ou le capitaine, à très haute voix, disait la première partie de la prière ; toute l’assistance répondait en récitant l’autre moitié, non pas en forme de murmure, mais d’une façon distincte, sans fausses simagrées, sans ricanement. Priaient-ils du fond du cœur, je l’ignore et me garderais de l’affirmer ; mais les paroles qu’ils prononçaient parvenaient à mon oreille, ce qui prouve qu’ils les avaient apprises et ne les avaient point oubliées. Echo du souvenir de l’enfance, réveil d’une conscience endormie, acte d’imitation involontaire, désir de se soumettre à une formalité facile qui accompagne un bienfait : je ne sais ; je raconte ce que j’ai vu, et il m’a semblé que ceux pour qui la vie est sans clémence n’étaient pas fâchés de croire qu’il y a des compensations futures.

Lorsque la prière est terminée, on fait l’appel ; chacun répond, gagne son dortoir et se couche. Le coucher est silencieux et d’une extrême décence. Dès qu’un homme est fourré dans son lit, il rassemble ses vêtemens sur lui, comme si deux couvertures ne suffisaient pas à le réchauffer. Tous ne font pas ainsi, car quelques-uns ont été se déshabiller à la pouillerie et en reviennent drapés d’une longue chemise de cretonne, qu’on leur a prêtée pour la nuit ; demain ils reprendront leurs hardes purgées des parasites qui les habitaient et les leur rendaient insupportables. Jour et nuit, la pouillerie chauffe ; le jour au profit de la literie, la nuit au profit des vêtemens des pensionnaires ; on ne ménage point les désinfectans. En 1883, on a dépensé 256 fr. 80 pour le soufre, le chlorure de chaux et l’acide phénique. Mesures excellentes pour les costumes dépenaillés, meilleures pour les hommes, auxquels on les applique régulièrement. Les lavabos sont primitifs, et je reconnais que les cuvettes ne sont que des baquets ; mais l’eau chaude ne manque pas, ni les outils de propreté, voire même les rasoirs, que l’on prête à ceux qui les demandent ; le savon est en pâte liquide comme le savon de Naples, ce qui est de notable avantage dans ces hôtelleries, car on ne peut l’emporter. Le soir, à l’arrivée, le lavage est facultatif ; le matin, avant le départ, il est de rigueur. Parfois un homme vient se faire inscrire, reçoit son numéro de lit et ne répond point à l’appel de son nom. Il sait que son inscription lui donne droit à une station au lavabo ; il s’y est fourbi des pieds à la tête et s’en est allé.

D’où sort le monde qui, chaque soir, se presse dans les salles d’attente ? De tous les coins de l’horizon social. Je ne crois pas que les gens qui viennent là soient tous dignes d’un prix Montyon ; il n’y a pas que des brebis dans le troupeau humain ; mais j’estime que l’on se tromperait si l’on s’imaginait que le plus fort contingent est fourni par le vagabondage et la fainéantise ; Certes j’ai vu là le rôdeur, « le cagou de vergue, » comme dit le langage du méfait, le sacripant à longs cheveux gras et bouclés, baissant les yeux pour cacher l’inquiétude de son regard, vêtu d’une blouse sous laquelle on cache facilement le produit du vol, portant sous le bras un petit paquet bien ficelé qui laisserait peut-être échapper un « monseigneur » si on le déroulait, et tenant en main ce gourdin noueux que les réquisitoires appellent volontiers un instrument contondant ; j’ai vu l’homme sauvage, qui n’a jamais eu de domicile, qui dort avec le bétail, couche sur la litière des chevaux, s’embusque dans les fossés pour détrousser les maraîchers endormis et passe ses journées à flâner du côté d’Asnières ou de la Grand’Jatte, au long de la Seine, très capable d’y jeter un « pante » après l’avoir dépouillé, très capable de repêcher un baigneur qui se noie afin de toucher la prime de sauvetage. J’ai vu le Parisien âgé de seize à vingt ans, le voyou que l’on s’est plu à glorifier, apte aux besognes interlopes, dangereux entre tous, adroit, menteur, fanfaron, sans préjugé, sans scrupule, sachant ne reculer devant rien, ni devant le délit ni devant le crime, pour s’approprier de quoi se vautrer dans les plaisirs crapuleux qui lui sont chers. En revanche, combien ai-je vu d’ouvriers, de courtiers en librairie, d’employés, de commis de magasins, de domestiques brutalisés par la misère, par le chômage, par la malchance, qui viennent demander abri parce que la vie errante leur fait horreur, auxquels on tend la main, auxquels on s’intéresse et que l’on aidera à trouver une condition ou de l’ouvrage !

J’ai successivement causé avec trois pensionnaires qui représentent assez complètement le public de l’Hospitalité de nuit. L’un était un homme de cinquante-huit ans, qui, sur un visage ravagé et bouffi, conservait quelques traces de beauté, les cheveux grisonnans à peine, prétentieusement séparés sur le milieu de la tête, étaient plus longs qu’il ne convient ; l’œil avait de la langueur et la bouche souriait en découvrant des dents douteuses ; les mains étaient sales et portaient trois grosses bagues qui semblaient être en or. J’ai pris les papiers d’identité ; c’était une levée d’écrou de la maison de répression de Saint-Denis : vagabondage et mendicité. La note indiquait que l’homme y était resté sept mois et qu’il en était sorti la veille avec une « masse » de 39 francs. Je l’interrogeai : « Hier matin, vous aviez 39 francs ; combien vous reste-t-il ? — Pas un sou. — A quoi avez-vous dépensé votre argent ? — J’ai fait la noce. Dame ! vous comprenez, après sept mois de fèves et d’eau claire, c’est bien naturel » C’était si naturel que je ne me permis pas une observation. L’autre était presque un enfant ; dix-sept ans, le nez en l’air, la bouche large, l’œil éveillé, reniflant à chaque mot et se dandinant d’un pied sur l’autre, le type même du Parisien. Il avait un livret : garçon marchand de vin, étant resté trois ans dans la même maison. « Pourquoi as-tu quitté ton patron ? — Parce que c’est un chien ; il devait m’augmenter ; il m’avait promis 3 fr. 10 sous ; il n’a voulu me donner que 3 francs : alors j’ai filé. — Si on te propose une place à 50 sous par jour, la prendras-tu ? — Ah ! mais non ! — Pourquoi ? » Il sembla hésiter ; puis, baissant la voix, il répondit : « Et les autres, qu’est-ce qu’ils diraient ? » Sans le soupçonner, ce pauvre enfant venait de prononcer le mot de presque toutes les grèves. « Et les autres ! moi, je voudrais bien ; mais les autres ? » Grève de faim, homme libre, c’est ton droit ; mais si tu acceptes un salaire inférieur à celui que nous fixons, tu seras assommé. Ceci résume à peu près la question économique ; Dieu sait les désastres que produisent la crainte et l’intimidation ! Il n’y a qu’à lire les tables d’importations et d’exportations pour comprendre que la France industrielle va succomber sous le poids des salaires, qui ne lui permettent plus de lutter contre la concurrence extérieure. L’esprit de caste et la haine contre les patrons ont détruit l’idée de patrie et nous vaudront des défaites plus profondes que celles des guerres malheureuses.

Le troisième était un jeune homme de vingt-six ans, blond, très propre, presque soigné, dans des vêtemens faits pour lui, usés, mais brossés avec minutie ; le linge était blanc, bien ajusté aux poignets, à la poitrine et au cou. Les papiers d’identité m’ont ému ; un diplôme équivalent à celui de bachelier ès-lettres, des quittances d’inscription à des cours de philosophie. Ce garçon est né à Luxembourg ; Paris miroitait dans le lointain, il y est accouru, s’imaginant qu’avec la connaissance des langues française, anglaise, hollandaise et allemande, un bagage de savoir assez considérable, une belle écriture et beaucoup de bon vouloir, il serait aisément pourvu et s’ouvrirait quelque carrière où le pain de chaque jour serait facile à ramasser. Malgré une parcimonie excessive, les petites économies furent rapidement épuisées ; nulle porte ne s’entre-bâilla, celle du garni se ferma, quand le dernier sou fut dépensé, et l’Hospitalité de nuit a recueilli ce malheureux qui demande à vivre, qui implore du travail et se désespère de n’en point trouver. On se doute bien que, pour des hommes de cette catégorie, le règlement n’est point léonin, s’élargit de lui-même ; il oublie que l’Hospitalité de trois nuits est un terme de rigueur, et la place au dortoir est réservée pendant un nombre de jours presque illimité. Il en est de même pour les ouvriers qui doivent toucher leur paie ; on les garde sans observation jusqu’à ce que « la caisse » ait été faite. Si l’on est indulgent pour les pauvres garçons qui sont perdus dans Paris et auxquels on ne refuse pas le temps de se retrouver, on est, en revanche, sévère à l’égard des mauvais drôles qui refusent de « donner un coup de main » pour nettoyer les dortoirs, qui ne veulent pas faire leur lit le matin, ou qui parfois font « une bonne farce » en y laissant un témoignage de leur passage.

Du 2 juin 1878 au 31 décembre 1883, l’Hospitalité de nuit a hébergé 146,238 malheureux ; si l’on décomposait en catégories les individus qui sont venus dormir sur les matelas de varech, on serait surpris de la quantité de professeurs, d’instituteurs, d’interprètes, de clercs de notaire et d’avoué, de journalistes, d’artistes dramatiques, de musiciens, de typographes, et même d’anciens secrétaires généraux de préfecture, que les trois maisons ont abrités. On peut affirmer avec certitude qu’il y a un tiers des hospitalisés au moins qui sont dignes du plus sérieux intérêt, dont la vie a été irréprochable et qui ont fait naufrage parce qu’ils ont été assaillis par les vents contraires. N’aurait-elle porté secours qu’à ceux-là, l’Hospitalité doit être encouragée, car elle a fait œuvre de salut. Elle ne se contente pas de les recevoir pendant trois nuits, de leur donner des bons de nourriture, elle les habille quand elle le peut ; à cet effet, chaque maison possède un vestiaire où l’on accumule les défroques et le linge « fatigué » que les personnes charitables envoient et que l’œuvre accepte avec gratitude. Vieux paletots, vieilles redingotes, vieilles vestes, vieux chapeaux, chemises de calicot, bottes ressemelées, souliers rapiécés, tout est réservé à de pauvres gens qui, du moins, auront un costume à peu près convenable pour se présenter chez les patrons et s’offrir au travail. Le faux col a dans ce cas une importance exceptionnelle, il donne un air propret à celui qui le porte et fait croire au linge. Les chaussures ne restent pas longtemps au vestiaire ; ainsi que disent les marchands, « c’est l’article le plus demandé, » car la plupart des pensionnaires arrivent marchant « sur les empeignes » quand il en reste. Il y a là une difficulté réelle ; la plupart des chaussures réparées que l’on doit à l’initiative de la charité sont trop petites ; on ne se doute pas de la dimension des pieds qui chaque soir franchissent le seuil des hôtelleries : il leur faudrait les bottes de sept lieues, qui étaient fées et s’allongeaient à volonté. Les dons ne suffisent pas ; les souliers sont un objet de nécessité première, et, l’an dernier, on a été obligé d’en acheter pour 807 francs [8]. Une fois chaussés, ils peuvent se mettre en course et aller chercher de la besogne. Y vont-ils ? Pas toujours.

C’est le matin, au moment du départ, que l’on reconnaît sans peine ceux qui veulent faire effort pour dompter la mauvaise fortune. Ils vont vite, ne se retournent guère, mâchent un chiffon de pain en marchant et se hâtent vers les emplacemens où l’on embauche les ouvriers. Les autres, de volonté molle et de défaillance chronique, s’arrêtent dans la rue, regardent la couleur du ciel, lavent le bout de leurs souliers dans le ruisseau, réfléchissent et semblent se demander ce qu’ils pourraient bien faire pour ne rien faire. Ils stationnent devant la porte des magasins où l’on distribue des bons de fourneaux ; ils mangeront leur pitance et retomberont en perplexité. S’il pleut, s’il fait froid, ils entreront dans une église, se tiendront le plus près possible d’une bouche de calorifère et tâcheront d’attraper quelque aumône ; quand les offices seront terminés, ils iront s’asseoir dans une des salles de l’hôtel des ventes ; s’il y a quelque part une réunion publique, ils iront y applaudir ou y siffler. S’il fait beau, ils passeront leur journée sur la berge des quais à voir pêcher à la ligne, ou au Jardin des plantes à jeter des cailloux aux lions ennuyés et à crier aux ours de monter à l’arbre. Il y a chaque jour, parmi nous, quelques milliers d’individus qui vivent de la sorte, et l’on doit s’estimer heureux s’ils ne vivent pas autrement.

Comme dans tous les endroits où la charité s’exerce à Paris, c’est la province qui lève la contribution la plus lourde ; sur 1,985 noms que j’ai relevés sur les registres je trouve 319 Parisiens ; tout le reste appartient aux départemens ou à l’étranger. Celui-ci fournit encore un contingent assez considérable, qui, depuis la fondation de l’œuvre, s’est élevé à 20,576 individus, parmi lesquels on compte 3,757 Suisses, 5,195 Allemands et 6,052 Belges. Paris n’y regarde pas de si près ; il donne, il abrite, il nourrit et, sans sourciller, se laisse calomnier par ceux-là même qu’il a secourus. C’est la vraie charité, qui ne s’enquiert que de la souffrance et lui est adjuvante, sans lui demander d’où elle vient ni où elle va. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la vieillesse n’encombre pas les maisons de l’Hospitalité, et le nombre des jeunes gens y dépasse singulièrement celui des vieillards. M. de La Palisse me dira qu’il y a, en général, moins de vieillards que de jeunes gens, je le reconnais ; mais la proportion n’en est pas moins remarquable ; elle semble démontrer qu’à Paris l’homme âgé est occupé, en possession d’un domicile, ou recueilli soit dans sa famille, soit dans un asile, tandis que l’esprit d’aventure, la recherche d’une situation, l’instabilité du caractère, la poursuite de rêves entrevus, l’indépendance poussée parfois jusqu’à la révolte, jettent les jeunes gens sur des routes sans issue au bout desquelles ils sont trop heureux de trouver la porte de l’hôtellerie où l’on dort. Sur une moyenne de 1,835 pensionnaires, j’en trouve 279 de vingt ans et au-dessous, mais seulement 50 de soixante ans et au-dessus ; la grande majorité du public errant qui s’adresse à l’Hospitalité de nuit oscille, donc entre la vingtième et la soixantième année, c’est-à-dire est dans la force de l’âge. C’est à ces hommes-là surtout que l’étape de repos est utile ; les uns y ressaisissent la vigueur qui leur permet de reprendre vaillamment le travail ; les autres sont soustraits aux tentations, et aux occasions de mal faire. N’est-ce donc rien, n’est-ce pas faire acte de sécurité publique, que d’enlever, chaque année, 40,000 individus à bout de voies aux rues de Paris, où le crime nocturne est facile, où le délit est à portée de la main ?

La population parisienne, qui ne pèche pas souvent par excès de gratitude, s’est intéressée à l’Hospitalité de nuit. Les preuves de sympathie adressées aux directeurs de l’œuvre sont multiples et tirent parfois de leur origine même un caractère touchant dont il est difficile de n’être pas ému. Parmi les lettres que l’on garde dans les archives du conseil d’administration, comme des titres de noblesse, il en est deux qu’il convient de citer. « Le 18 mars 1884. Monsieur le directeur, je viens de lire un article sur le Petit Journal au sujet de votre belle institution, l’Hospitalité de nuit. Je la. connaissais depuis longtemps, mais j’ignorais que l’on pût envoyer si peu ; de chose que ce que je vous envoie de bien bon cœur (six timbres-poste). Mon seul regret est de n’être pas plus riche ; pourtant je tâcherai, chaque quinzaine, de vous en envoyer autant, moitié pour les hommes, moitié pour les femmes. Monsieur, je vous remercie, en vous envoyant mes salutations les plus respectueuses. CARTIER, chauffeur mécanicien. » — « 24 mars 1884. Monsieur le président, nous souffrons à la pensée de ne pouvoir soulager ceux qui souffrent. Néanmoins nous vous prions, monsieur le président, de vouloir bien recevoir notre petite obole (dix timbres-poste), pour ceux pour qui vous êtes bon, charitable et dévoué. UNE FAMILLE D’OUVRIERS. Vos bien dévoués serviteurs. Signature illisible. » Non-seulement ces faits ne sont pas rares, mais ils se renouvellent quotidiennement et prouvent combien la vertu vibre encore dans le cœur de la grande ville que la rhétorique des étrangers appelle la Babylone moderne. Qui ne se souvient de l’estampe allemande publiée après la capitulation de Paris : « Tombée ! tombée ! la Babylone orgueilleuse ! » Oui, tombée à son tour sous les armes, comme les autres capitales de l’Europe, mais si haute, si solide par sa charité qu’elle est indestructible. Parfois, dans l’exercice de cette charité, il y a des délicatesses infinies et vraiment exquises : un ouvrier sincèrement attaché à ses devoirs religieux est forcé de travailler le dimanche, ce qui est contraire aux prescriptions de l’église ; sa conscience se trouble, et il la met en repos par un subterfuge admirable ; il porte à l’Hospitalité de nuit le gain de sa journée dominicale : qui travaille au profit du pauvre a travaillé pour Dieu et n’a point péché. Chez les ouvriers, chez les pauvres gens auxquels la vie est la permanence du labeur et de la lutte, le bonheur est une excitation à la bienfaisance. A une noce que l’on célébrait dans un restaurant champêtre, le marié se lève au dessert et quête ; il recueille 4 fr. 80 qui, le lendemain, sont versés à la caisse de l’Hospitalité. Se souvient-on qu’à l’Exposition universelle de 1878 la Société de l’assistance aux mutilés pauvres [9] avait un pavillon particulier où s’ouvrait un tronc destiné à recevoir les offrandes ? Plus de 9,000 francs y tombèrent, dont le tiers au moins, en gros sous, était le produit des visites du dimanche, c’est-à-dire sortait de la poche des ouvriers.

Les malheureux qui, dans des jours de détresse, ont été dormir sur le lit des maisons hospitalières en ont parfois gardé le souvenir. Sauvés par quelques heures de repos, secourus, placés par les directeurs, ils n’ont point répudié la gratitude et reviennent visiter l’asile où ils sont tombés de fatigue et de désespérance. A leur tour et selon leurs ressources, ils veulent concourir à l’œuvre, car, mieux que d’autres, ils l’ont appréciée ; ils apportent quelque argent, ou un pain et de la viande pour ceux qui ont faim. Si jamais ceux-là font fortune, l’Hospitalité de nuit s’en apercevra. De quoi vit-elle, cette hospitalité ? Comment pourvoit-elle aux nécessités permanentes qui l’assaillent, et qui, en 1883, ont exigé une dépense de plus de 132,000 francs ? Comme tant d’œuvres dont j’ai déjà parlé, par la charité. Il faut lire la liste des donateurs, elle est instructive : toutes les classes du monde parisien y sont représentées, tous les chiffres s’y côtoient : ici, 2,500 francs ; là, 1 franc, « par un ex-pensionnaire ; » plus loin, 0 fr. 50, « en souvenir d’un ancien bienfaiteur. » Quelquefois les dons revêtent un caractère de munificence qui rappelle les largesses royales. Le 22 février de cette année, M. Charles Garnier reçut le billet que voici : « Mon vieil ami, peux-tu venir aujourd’hui ? je voudrais causer un peu de l’Hospitalité de nuit, ayant l’intention de lui être agréable. MEISSONIER. » Pour célébrer son jubilé, c’est-à-dire sa cinquantième année de peinture et de gloire, M. Meissonier va exposer tous ceux de ses tableaux qu’il aura pu réunir. Ce sera une fête pour l’intelligence, pour l’art, pour le goût. La foule se portera à cette exhibition des chefs-d’œuvre d’un maître qui se verra entrer vivant dans la postérité. M. Meissonier réserve pour les pauvres de la commune de Poissy, où il a sa maison de campagne, le cinquième du produit des entrées ; il abandonne le reste à l’Hospitalité de nuit. Si, grâce à cette libéralité, que l’empressement du public rendra considérable, une quatrième maison est ouverte dans Paris, je sais bien quel nom je lui donnerais. L’art et la charité vont bien ensemble et grandissent singulièrement celui qui, en les pratiquant, fait servir l’un à l’expansion de l’autre.


II. — LE DORTOIR DES FEMMES ET LE DISPENSAIRE DES ENFANS.

Si l’Hospitalité de nuit représente les Augustines de Saint-Gervais, la Société philanthropique semble avoir recueilli l’héritage des Catherinettes, car c’est aux femmes qu’elle ouvre ses maisons. Je la connais depuis longtemps, cette Société philanthropique ; je l’ai déjà rencontrée sur ma route lorsque j’étudiais l’enseignement exceptionnel à l’aide duquel on neutralise en partie la cécité, car, en 1785, elle accordait une pension mensuelle de 12 livres à chacun des jeunes aveugles qu’elle avait confiés à Valentin Haüy. Elle est née en 1780, à l’heure où « les cœurs sensibles, pénétrés des doctrines de J.-J. Rousseau, tournaient à la maternité universelle. » Animés d’un désir vague et ardent de faire le bien, les membres de la société se bornaient à distribuer en quelque sorte aux premiers arrivans l’argent dont ils disposaient [10]. La société ne tarda pas à reconnaître que la charité diffuse ne produit le plus souvent que des résultats négatifs et elle limita son action à six classes d’indigens : 1° les octogénaires ; 2° les aveugles-nés ; 3° les femmes en couches de leur sixième enfant légitime ; 4° les veuves ou veufs chargés de six enfans légitimes ; 5° les pères et les mères chargés de neuf enfans ; 6° les ouvriers estropiés. Louis XVI avait pris la société sous sa protection et lui accordait une allocation de 500 livres par mois. La révolution emporta le protecteur et sa protégée. Ce fut vers l’an VIII que la Société philanthropique se reconstitua sous l’impulsion des « citoyens » Pastoret et Mathieu de Montmorency. Il s’agissait d’ouvrir dans divers quartiers des fourneaux où l’on confectionnerait et où l’on distribuerait ces fameuses soupes inventées par le chimiste Rumford et que, déjà, l’on appelait des soupes économiques [11]. L’origine des fourneaux, qui rendent de considérables services à la population pauvre de Paris, remonte donc à la Société philanthropique ; c’est à elle, en outre, que l’on doit le développement de l’enseignement primaire, l’organisation de l’assistance judiciaire, la création des sociétés de secours mutuels, des écoles du soir pour les adultes et l’idée première des crèches. Elle semble avoir pris à tâche d’être la tutrice des malheureux et elle persiste à bien mériter de Paris, dont elle est un des plus infatigables instrumens de charité. Veut-on savoir ce que ses seuls fourneaux ont distribué pendant l’année 1883 ? 2,376,168 portions.

Nous avons tous remarqué que certains courans d’idées se produisent en même temps, ayant l’air de s’engendrer les uns les autres et nés cependant de combinaisons individuelles qui n’ont eu aucun point de contact. Pendant que l’Hospitalité de nuit ouvrait, rue Tocqueville, son premier dortoir pour les hommes, la Société philanthropique, sur l’initiative de M. Nast, un de ses membres les plus actifs, cherchait à créer des asiles de nuit pour les femmes. Sans s’être concertées, deux œuvres charitables avaient eu la même pensée et lui donnaient un corps. L’ancienne ferme de Monceaux avait été inaugurée le 2 juin 1878 ; le premier asile de femmes fut inauguré le 20 mai 1879, sous la présidence du comte de Mortemart. La maison n’est pas luxueuse ; elle est située au numéro 253 de la rue Saint-Jacques : porte bâtarde, couloir étroit, jardinet en boyau, murailles en plâtras, toiture à réparer ; c’est une vieille masure. Cela ne me déplaît pas. La charité est ingénieuse et tire parti de tout : les Petites-Sœurs des Pauvres accommodent les rogatons pour nourrir les bons petits vieux et les bonnes petites vieilles ; la Société philanthropique utilise une construction fatiguée de son grand âge pour abriter des femmes éperdues qui, sans elle, risqueraient de dormir à la laide étoile. Cela est bien ; la première vertu de la bienfaisance doit être l’économie, qui lui permet de s’étendre sur un plus grand nombre de malheureux. Avant d’être prise à bail par la société, la maison était une sorte d’école, ou plutôt de garderie d’enfans, si misérables qu’ils ne vivaient que de la charité des voisins. Jamais la directrice, aussi dénuée que ses élèves, n’avait payé son terme ; on ne la tourmentait guère, car l’immeuble appartient au domaine de l’Assistance publique. C’est vraiment le bien des pauvres. Quelque délabrée que soit la maison, elle a de la valeur, le terrain qu’elle occupe est presque vaste, la superposition de quatre étages y crée des logemens assez spacieux ; le jardin donne de l’air et du soleil ; aux enchères elle se vendrait une centaine de mille francs ; un loyer de 4,000 francs n’aurait rien d’excessif. L’Assistance publique se trouvait en présence d’une société qui compte parmi ses adhérens des personnages riches ; elle avait un droit de propriété à maintenir, et elle le maintint, comme une bonne mère de famille qu’elle est, en fixant le taux du bail annuel à la somme de 50 francs. C’est une subvention déguisée, accordée par une administration qui, maniant toutes les misères de Paris, sait mieux que nul autre comment on les soulage et n’ignore pas que, toutes les fois que l’on fait du bien, c’est à elle-même que l’on vient en aide. Les réparations sont baissées au compte de la société ; malheureusement elles sont lourdes, elles sont fréquentes et finiront par coûter plus cher qu’un bail sérieux.

La directrice de l’asile, Mme Horny, pour ne porter ni guimpe, ni béguin, ni rosaire, n’en est pas moins une sorte de sœur de charité ; intelligente, active, elle excelle à confesser ses pensionnaires, à leur rouvrir l’espérance, à les remettre en bonne voie et souvent, très souvent, à les pourvoir d’une bonne condition. Car, là aussi, comme à l’Hospitalité du travail, comme à l’Hospitalité de nuit, on s’efforce de procurer un gagne-pain aux pauvres êtres que la misère a courbatus, et l’on réussit dans de notables proportions que des chiffres feront apprécier. Sur 16,897 femmes qui, depuis le 20 mai 1879 jusqu’au 31 décembre 1883, ont passé dans les asiles de la société, 2,629 ont pu, grâce à l’intervention philanthropique, trouver le gain d’un travail assuré. Ouvrir un asile à la femme, c’est ouvrir un asile à l’enfant ; on ne peut dire à la mère : « Laisse ton fils dans la rue si tu veux dormir sous mon toit. » Aussi le nombre des enfans hospitalisés a-t-il été considérable, et j’en compte 5,580 que la bonne maison a recueillis. On ne s’attendait pas à cela lorsque le refuge de la rue Saint-Jacques fut créé ; on s’était imaginé que là, au sommet de la montagne des écoles, Mons scholarum, comme disait le moyen âge, on serait envahi par des bandes d’étournelles, étudiantes en chômage d’étudians, grisettes en rupture de magasin, ouvrières en chorégraphie naturaliste. Toutes les prévisions furent trompées. La bise eut beau venir, les cigales ne vinrent pas avec elle. On s’aperçut que, si l’on était dans le quartier des mœurs faciles et des bals publics, on était surtout dans le voisinage des hôpitaux ; ce n’est pas l’insouciance prise au dépourvu qui vint frapper à la porte, c’est la souffrance qui succède à une faute dont le résultat pèsera sur toute la vie. L’asile de la rue Saint-Jacques semble être la salle d’attente et la salle de convalescence de l’hospice de la Maternité, qui fut jadis l’abbaye de Port-Royal, qu’un décret du 13 juillet 1795 convertit en hôpital. On se hâta de se mettre en mesure contre cette éventualité à laquelle personne n’avait songé et près des lits on installa des berceaux. pour accueillir ces malheureuses, on ne leur demande point un certificat de mariage ; la Société philanthropique, qui, à ses débuts, spécifiait qu’elle ne s’occupait que des mères ayant des enfans légitimes, rejette aujourd’hui toute restriction de ses asiles. Elle sait qu’en repoussant la fille oublieuse de ses devoirs, elle frapperait l’enfant, qui, à coup sûr, est innocent et irresponsable ; elle prend l’une et l’autre, ne les sépare pas, et leur fait bonne place. Une salle spéciale porte le nom de dortoir des mères de famille. Il n’y a que la vertu sérieusement forgée pour compatir aux défaillances humaines. Ce dortoir est une création particulière ; il est le produit d’une rente perpétuelle fondée par Mme Hottinguer, qui par sa naissance appartenait à cette grande famille Delessert chez laquelle le bienfait est chronique et la charité permanente.

En dehors des pauvres créatures qui viennent de « La Bourbe, » qui vont y entrer, qu’on y a parfois refusées malgré des symptômes trop visibles, l’asile reçoit encore une autre catégorie de femmes dont le sort est digne de compassion. Ce sont celles qui sortent de chez la sage-femme à laquelle l’Assistance publique a donné cinquante francs. Il y a peu de temps, ces malheureuses étaient mises sur le pavé dès le neuvième jour ; actuellement on leur accorde douze jours pleins, encore ne peuvent-elles être congédiées qu’après examen et approbation d’un médecin. Neuf jours, c’était impitoyable ; douze jours, c’est bien peu ; après de telles souffrances et un si profond affaiblissement, regagner sa mansarde ou son grenier, descendre, gravir cinq étages, peut-être plus, pour aller à la provende, pour « monter l’eau ; » être obligée, lorsque l’on part en recherche de travail, d’emporter l’enfant qui est une cause de refus et que l’on ne peut abandonner seul, dans la chambrette, sans allaitement, sans surveillance et sans soins, c’est dur, c’est doubler sa misère et c’est souvent la rendre si implacable que l’on se décourage, que l’on pleure sans garder la force de lutter. Elles savent bien cela, les pauvrettes ; à cette heure, au lieu de rentrer dans leur taudis, elles arrivent dolentes et pâlies, à la maison de la rue Saint-Jacques, elles y restent pendant les trois nuits réglementaires auxquelles on leur permet souvent d’en ajouter quelques autres, et retrouvent par ce repos prolongé assez de vigueur pour faire face à la vie. A côté de ces infortunées, on voit les ouvrières sans ouvrage, les femmes de ménage qui chôment parce que leurs cliens sont partis, les convalescentes sans domicile, qui sortent de l’hospice du Vésinet, les étrangères sans ressources qui ne savent où aller coucher, et parfois une pauvre fille effarée, toute tremblante, qui vient demander un refuge où nul péril ne peut l’atteindre. Une nuit, bien après l’heure de la fermeture, on entendit sonner coup sur coup à la porte ; on alla ouvrir ; une jeune fille, de bonne tenue et jolie, se jeta dans la maison : « Sauvez-moi ! » C’était une institutrice, employée dans un pensionnat des environs de Paris. Pendant une semaine de vacances, la maîtresse, afin de n’avoir pas à la nourrir, lui avait imposé un congé. La malheureuse, qui n’avait d’autre rétribution que la table et le logement, ne sachant où aller, vint à Paris, avec toute sa fortune : 12 francs. Elle descendit dans un petit hôtel du quartier Latin et s’enferma dans un étroit cabinet muni d’un lit de sangle. C’était, je crois, en temps de carnaval ; des étudians un peu trop joyeux l’avaient vue monter et avaient remarqué son jeune visage. On voulut forcer sa porte ; elle put s’échapper et gagner la rue, toujours courant ; un sergent de ville lui montra du doigt la lanterne ronge de l’asile Saint-Jacques et lui dit : Allez là ! Elle y vint et y resta pendant son congé.

Ce n’est pas la seule institutrice qui ait demandé asile à la Société philanthropique ; j’en compte 25 sur les 5,595 femmes qu’elle a abritées en 1883 ; si l’on y ajoute 2 maîtresses de musique, 7 dames de compagnie et 52 demoiselles de magasin, on aura la totalité du groupe aristocratique des pensionnaires ; le reste se compose de domestiques, c’est-à-dire de bonnes à tout faire, 1,532 ; de cuisinières, 487 ; de femmes de chambre, 560 ; de femmes de ménage, 256 ; d’ouvrières, 1,543 ; la réalité du métier des blanchisseuses, 254, et des journalières, 716, ne m’inspire qu’une confiance limitée ; quand on interroge sur sa profession une femme qui n’en a pas, il est rare qu’elle ne réponde pas : journalière ou blanchisseuse. Cependant je trouve 86 pensionnaires indiquées sans profession, je me doute de ce qu’elles peuvent faire et j’admire leur franchise ; celles-là, selon le mot de Diderot, « sont dédommagées de la perte de leur innocence par celle de leurs préjugés. » Comme toujours, la proportion provinciale est excessive, car, sur le chiffre total, le département de la Seine ne figure que pour 913. Les femmes jeunes sont aussi bien plus nombreuses que les vieilles ; j’ai relevé 1,040 inscriptions sur « le livre de logeur ; » j’ai trouvé 51 femmes de soixante ans et au-dessus contre 155 de vingt ans et au-dessous. Cela se comprend sans qu’il soit besoin d’entrer en explication. Il y a peut-être là quelque vieille, décrépite et morose, qui jamais n’aurait eu à réclamer l’entrée du dortoir si les asiles de nuit avaient existé au temps de sa vingtième année ; il suffit parfois d’une main tendue au moment opportun pour sauver une existence entière. Trois nuits seulement, qu’est-ce cela ? pourra-t-on dire. C’est une minute, la tête hors de l’eau, pour l’homme qui se noie, la minute pendant laquelle il reprend haleine et la force de gagner la rive. Si court que soit l’instant du repos pour les surmenés, ils y peuvent trouver le salut. C’est de sept à neuf heures du soir que les pensionnaires arrivent ; avant de se présenter au bureau vitré où se font les inscriptions, elles doivent passée entre les mains des surveillantes auxiliaires, qui, elles aussi, ont été des réfugiées dont la maison utilise les services, parce qu’elles ont fait preuve d’intelligence et de bon vouloir. On les nourrit, on les héberge, on les revêt d’une défroque à leur taille et, en échange, on leur confie quelques besognes, dont la plus délicate est de vérifier, l’état de propreté des nouvelles venues. Cela se fait rapidement, dans un cabinet attenant à la salle d’attente. On entr’ouvre le corsage et au premier coup d’œil on reconnaît si le linge porte trace de ces parasites dont le Petit Mendiant de Murillo cherche à se débarrasser. Les malheureuses qui n’en sont point indemnes reçoivent les numéros de un à vingt, correspondant aux couchettes du lit de camp, lequel, isolé au fond du jardinet, est contenu dans une salle de construction récente. Il ne faut pas prendre l’expression lit de camp au pied de la lettre, car ce n’est pas une simple planche placée dans une boxe, comme à l’Hospitalité de nuit. La Société philanthropique sait qu’elle a affaire à des femmes et elle est plus humaine ; elle leur donne un véritable lit garni d’un matelas, d’un traversin et de deux couvertures que les fumigations de soufre répétées ont rendues un peu rêches.

Une à une, les pensionnaires passent devant le guichet du bureau, car elles sont, soumises aux formalités de l’inscription et doivent fournir, autant que possible, une pièce qui permette de constater leur identité ; on n’est pas très exigeant. Une femme jaunâtre, ridée et clignotant des yeux, s’est présentée ; elle répond difficilement aux questions qui lui sont adressées ; à son accent, on reconnaît sa nationalité, on l’interroge en allemand : elle n’est guère plus explicite. Elle est née à Baden-Baden ; elle parle de Bâle et de Pforzheim. Lorsqu’on lui demande si elle a un passeport et pourquoi elle est à Paris, elle montre un papier sur lequel je lis : « Je certifie que Bertha H. est restée chez nous dix-huit jours. Signé : HELOÏSE. » La surveillante dit : « Elle est très propre ; » on lui remet son numéro d’admission. Celles dont l’état de maternité imminente est apparent, celles qui portent des nourrissons dans les bras sont nombreuses, et le cœur se serre en les voyant. Une d’elles, coiffée d’un bonnet à la paysanne, de face large et d’expression résignée, tapotait le dos de son enfant pour l’empêcher de crier. Je l’interrogeai, : « Est-ce que vous êtes malade ? — Non, monsieur. — Pourquoi êtes-vous si pâle ? — Monsieur je n’ai pas mangé depuis hier. » Tout de suite on donna des ordres : une soupe, du pain, des pommes de terre, des saucisses, du fromage. Elles ont défilé devant moi, les mères de demain et les mères d’il y a quinze jours. Sur leurs papiers d’identité je lis la même qualification : domestique. O maîtres, ’vous n’êtes guère indulgens pour la faute de ces pauvres filles et peut-être pour la vôtre ! J’en ai remarqué une qui montrait quelque élégance au milieu du groupe flétri qui l’entourait. Elle paraît très jeune, elle est presque jolie ; un beau chignon d’or apparaît sous le bavolet de son chapeau en fausses dentelles noires ; elle a écarté son mantelet garni de jais ; son fils boit avec avidité. Les langes éclatans de blancheur apparaissent sous une couverture de laine à carreaux bleus. Elle n’est pas domestique, celle-là, elle est infirmière. On l’a mise à la porte de l’hôpital où elle servait. Elle a reconnu son enfant, dont le père s’est détourné ; la Société philanthropique la gardera jusqu’à ce qu’elle lui ait procuré une condition.

Les inscriptions sont terminées ; toutes les pensionnaires sont réunies dans la salle d’attente, triste salle, nue, garnie de bancs de bois, éclairée par un bec de gaz dont la lumière tremblotante vacille sur les visages maigris. C’est un radeau, il n’y a là que des naufragés. On paraît déprimé comme si on l’était étreint par une insurmontable lassitude. La directrice, Mme Horny, fait quelques recommandations, qui sont écoutées avec recueillement et auxquelles toutes les voix répondent : « Oui, madame. » Un des membres de la Société philanthropique, M. René Fouret, qui est en quelque sorte délégué près de la maison de la rue Saint-Jaques, se lève et lit une courte allocution qui cherche à ranimer l’espérance et fait entrevoir un sort meilleur. A lui aussi on répond par un murmure qui ressemble à un remercîment. On entend alors un cliquetis de cuillers et d’écuelles. Ce sont les soupes que l’on apporte ; chaque pensionnaire reçoit la sienne, et la façon dont elle la mange prouve combien elle en avait besoin. On monte au dortoir, les berceaux sont rapprochés des lits ; quelques femmes s’agenouillent et font leur prière. — Bonne nuit, mes filles ! que vos rêves soient de belle couleur et vous enlèvent à la réalité !

Au matin, après le lever, chaque femme est tenue de prendre un bain ou, pour parler plus exactement, de se soumettre à une aspersion d’eau tiède. La salle de bains est à visiter, elle a été disposée sur les instructions de M. Nast. Pas de baignoire, mais des sortes de niches dont les séparations sont formées par des lés de toile cirée ; les baigneuses sont donc isolées. L’appareil est simple : une chaise à claire-voie, un baquet où les pieds doivent être placés au-dessus de la tête, à un demi-mètre d’élévation environ, une planche trouée qui supporte un seau ouvert dans la partie inférieure d’une pomme d’arrosoir. Il suffit de tirer une ficelle pour déplacer un obturateur ; l’eau tombe en pluie pendant trois minutes et fait office de douche. Une surveillante me disait : « Ça enlève le plus gros. » Soit, mais dans bien des cas, une friction prolongée ne serait pas superflue pour « enlever le plus mince. » Après le bain, la soupe et la sortie. Lorsque toutes les pensionnaires sont parties en recherche de travail ou d’autre chose, la maison ne chôme pas et la lessive commence ; les draps sont lavés tous les jours, car chaque soir les lits sont garnis à nouveau ; mesure coûteuse, mais mesure hygiénique devant laquelle la bienfaisance n’a point reculé.

Les plus dépenaillées parmi ces malheureuses échangent leurs haillons contre un costume convenable ; comme l’Hospitalité de nuit, la Société philanthropique a des vestiaires qui sont fournis par la charité privée. Les objets neufs en laine, jupons, bas, camisoles, y sont en abondance, car les dames patronnesses ou bienfaitrices n’épargnent point les cadeaux de ce genre et savent glisser sous la robe d’indienne le vêtement chaud qui l’empêche d’être mortelle en hiver. Il y a bien des défroques aussi, vieilles jupes et vieux corsages, au milieu desquelles j’aperçois une robe en mousseline bouillonnée, parsemée de pasquilles en clinquant, et des souliers de satin blanc à hauts talons, reste de quelque travestissement qui s’est trémoussé dans les bals masqués. Çà et là des paquets contiennent un habillement complet d’enfant ; une mère qui pleure et qui a vu partir un léger cercueil où son cœur est renfermé a apporté ces reliques et les consacre, comme un ex-voto, à la souffrance des tout petits, en souvenir de celui qu’elle a perdu.

Si vieille que soit la maison, si raides que soient les escaliers, si pauvre que soit son apparence, elle rend d’inappréciables services. Elle ressemble à ces mendiantes déguenillées des contes du bon vieux temps, qui étaient des fées et faisaient des prodiges. Ces prodiges sont tels qu’ils ont été appréciés et favorisés dans des proportions qu’il faut dire. Un homme bienfaisant, M. Emile Thomas, vint un soir visiter l’asile de la rue Saint-Jacques, il en étudia le fonctionnement, regarda avec compassion le troupeau affamé qui se pressait vers la bergerie, et laissa une simple aumône de 20 francs. Peu de mois après, il mourait, et, par son testament, léguait à la Société philanthropique, pour développer l’institution des asiles de femmes, une somme de 200,000 francs <[12]. En reconnaissance de cette largesse, la maison de la rue Saint-Jacques s’appelle la maison Emile Thomas. Un autre don considérable devait bientôt encourager les efforts des gens de bien qui s’appliquent à venir en aide au dénûment des femmes. Une personne qui, sous des dehors modestes, cachait une ardente charité, Mlle Camille Favre, versa d’un geste 120,000 fr. dans la caisse de l’œuvre. Afin de mieux obéir aux vœux des donateurs, on s’empressa d’acheter deux maisons : l’une, rue Labat, près de l’ancienne chaussée de Clignancourt, et l’autre, rue de Crimée, dans le quartier de La Villette. Quoique supérieures par l’aménagement et la construction à l’asile de la rue Saint-Jacques, ces maisons sont relativement peu fréquentées et celle du Mont des écoles reste encore, pour les différentes causes que j’ai dites, le refuge où le plus grand nombre de malheureuses viennent chercher le repos de la nuit [13]. La maison de la rue Labat, qui garde trace de dorures dans un salon servant aujourd’hui de salle d’attente, n’est qu’un dortoir temporaire auquel est annexé un fourneau ; en outre, trois fois par semaine, un médecin y donne des consultations gratuites. Rue de Crimée, la maison qui porte le nom de Camille-Favre est plus importante : elle se compose d’un corps de bâtiment, situé au-delà d’une cour et d’un petit jardin ; deux ailes la complètent et s’appuient à la muraille ouverte sur la rue par une large porte cochère. Bans l’aile de gauche on a installé les dortoirs de l’asile de nuit. Le bâtiment du fond est occupé par une maison de retraite où vingt vieilles femmes peuvent trouver un abri jusqu’à leur dernier jour moyennant une pension annuelle de 500 francs.

L’aile de droite renferme un nouvel établissement créé par la Société philanthropique, qui ne sait qu’imaginer pour faire le bien ; je veux parler d’un dispensaire pour enfans, inauguré le 15 mai 1883, et où déjà plus de 3,000 consultations ont été données. Dans quelques pièces, au rez-de-chaussée, la communauté a pris logement. Je dis bien : la communauté, car, par exception aux directions exclusivement laïques de la société, la maison Camille-Favre a été confiée aux sœurs de Notre-Dame-du-Calvaire, que j’ai déjà rencontrées dans la rue d’Auteuil, à l’Hospitalité du travail. On a bien fait de s’adresser à elles, car, pour soigner des enfans malades, il faut, avant tout, des infirmières, et, — j’en demande pardon à la laïcisation, — en fait d’infirmières, il n’y a encore que celles qui portent le voile noir et la guimpe. Un détail fera comprendre l’influence de l’élément féminin religieux dans de telles maisons, où l’on est en contact perpétuel avec toutes les misères. J’ai fait remarquer que, dans les asiles de nuit, le lit de camp était affecté aux femmes dont la malpropreté n’est point douteuse. Le lit de camp de la rue Saint-Jacques n’a point de draps ; celui de la rue Labat est moins réservé et accorde un drap ; rue de Crimée, la couchette du lit de camp est semblable à celle des dortoirs, complète et munie de deux « linceuls, » comme disaient nos grands-pères, » On en est quitte pour brûler un peu plus de soufre ; mais, du moins, une pauvre femme peut quitter ses vêtemens et dormir dans le contact reposant de la toile.

Ouvriers pour la plupart, gagnant strictement leur vie, éloignés des hôpitaux du premier âge, qui sont situés rue de Sèvres et rue de Charenton, les gens du quartier ont tout de suite apprécié les bienfaits du dispensaire que l’on ouvrait à leurs enfans ; soins gratuits, médicamens gratuits, traitement gratuit, cela compte et vaut aux religieuses, lorsqu’elles passent dans la rue, un : « Bonjour, ma sœur ! » où il y a encore plus de gratitude que de politesse, Trois fois par semaine, les lundi, mercredi et vendredi, un jeune médecin, expert et paternel, le docteur Comby, vient prendre place dans son cabinet de consultations, dont l’antichambre est encombrée, de mères amenant ou portant les enfans malades. On distribue des numéros d’ordre afin d’éviter les altercations, car chacune de ces malheureuses voudrait entrer la première. Dans une salle voisine, deux religieuses sont en permanence, prêtes à faire les pansemens ; la supérieure est debout à côté du médecin, transcrivant « l’observation » et ayant sous la main les médicamens les plus usuels. J’ai assisté à la consultation, qui, commencée à midi et demi, ne s’est terminée que vers trois heures. Je n’étais pas seul ; M. le marquis de Mortemart était venu voir fonctionner ce nouveau mécanisme de son œuvre, auquel il attache, avec raison, une importance exceptionnelle. Je ne serais pas surpris qu’au cours des visites sa bourse se fût ouverte plusieurs fois.

Ce que l’on amène là, c’est l’accident, mais surtout le résultat. Je veux dire, que si les maladies sporadiques des enfans, la coqueluche, le muguet, viennent en quantité appréciable, le plus grand nombre des cas pathologiques soumis au médecin sont représentés par les scrofules et par le rachitisme. Blafards, arqués des jambes, voûtés des épaules, de paupières faibles et de chétive ossature, les êtres débiles que j’ai vus peuvent se retourner vers leurs parens et dire : « C’est votre faute ! » Ils ne ressemblent pas aux embryons noueux que j’ai regardés avec effroi dans l’infirmerie de la rue Lecourbe ; ils sont d’apparence humaine et seront des hommes, grâce aux soins qui les entourent à la maison Camille-Favre et les empêcheront peut-être de tomber dans la difformité. La plupart des êtres frêles et bouffis que j’ai entendus geindre pendant que le médecin les palpait sont les victimes d’une alimentation défectueuse ; on ne se doute guère du nombre d’enfans que le biberon et les soupes prématurées, ont tués, ou rendus rachitiques. Ce n’est jamais sans péril pour ses jours ou pour sa santé future, que le nouveau-né est soustrait à l’allaitement naturel ; le lait de femme, qui se modifie selon l’âge de l’enfant, doit être la nourriture exclusive de celui-ci, tant que la dentition n’a pas démontré qu’il peut s’assimiler des alimens à demi solides. Les mères qui, sous prétexte de fortifier un nourrisson, le bourrent de panades, de jaune d’œuf, de mie de pain imbibée de jus de viande, l’affaiblissent, l’étiolent, le détruisent, car elles imposent, à son estomac des matières qu’il est impuissant à triturer et à digérer. Ce régime est pernicieux. Un chapelet de nodosités placées au point d’intersection des côtes et du sternum est l’indice presque immédiat qui dénonce le danger ; l’amaigrissement des membres inférieurs, le ballonnement du ventre s’accusent de plus en plus ; c’est le début du rachitisme. Il n’y a pour l’enfant qu’un garde-manger, le sein de la nourrice. Le docteur Comby ne s’y trompe pas ; il regarde un des avortons et dit à la mère : « Cet enfant a été élevé au biberon ou au petit pot ? » La réponse est uniforme : « Oui, monsieur. »

Les scrofuleux, si nombreux dans les agglomérations ouvrières, sont le produit d’une ascendance viciée : l’alcoolisme, la débauche, la misère laissent des traces redoutables et forment ces générations souffreteuses, malsaines, incomplètes, où se recrute la légion des incurables. La charité les soigne, les adopte, les garde dans ses asiles ; elle répare le mal autant qu’il est en elle, mais elle ne peut le guérir. Le seul bien que l’on aurait pu faire à ces malheureux est en dehors de la puissance humaine, c’eût été de les empêcher de naître. Une femme large et forte, de très douce expression, est entrée conduisant un enfant de sept ou huit ans, édenté, ayant l’air d’un gnome et boitant très bas. En lui tout est grêle, excepté le genou que gonfle une tumeur blanche ; on essaie de mouvoir le membre pour s’assurer qu’il n’est pas encore saisi par l’ankylose ; le pauvre petit crie : « Non ! non ! » et se met à pleurer. Sa mère se jette sur lui et l’embrasse en pleurant. On lui dit : « Menez votre enfant à l’hôpital. » Elle se tord les bras et répond : « Jamais ! il y mourrait. » On porte l’enfant dans la pièce voisine, où une sœur lui badigeonne le genou avec de la teinture d’iode. Une autre femme vient ; figure longue et terne, menton de galoche, dents démesurées, très simplement, mais proprement vêtue. Un enfant de quelques mois repose dans ses bras, elle le regarde et pleure. Le petit est de couleur terreuse, sa tête vacille,.. on dirait qu’il n’a pas la force de la porter ; il contracte les sourcils, sa pupille est énorme, comme si elle avait été baignée de belladone ; il a une méningite, il est perdu. La pauvre femme a eu neuf enfans, quatre sont morts, le dernier va mourir ; à peine a-t-elle le temps d’accourir au dispensaire, car elle ne peut guère quitter sa chambre, où elle soigne son père paralysé. On lui dit : « Bon courage ! » On ordonne quelques médicamens pour lui laisser de l’espoir plutôt que pour tenter une cure impossible ; elle s’en va en secouant la tête et j’entends le bruit de ses sanglots pendant qu’elle descend l’escalier. Deux heures durant, il en est ainsi. On reconnaît tout de suite les enfans qui ne viennent pas pour la première fois dans le cabinet des consultations ; ils s’approchent de la supérieure, se frôlent à sa robe et tâchent de fourrer la main dans sa poche ; c’est que dans la poche il y a une bonbonnière et qu’ils savent bien que les bonbons sont pour eux.

Trois fois par semaine consultation gratuite et prolongée ; tous les matins, de huit à dix heures, traitement gratuit. Ils viennent, les malingres et les éclopés, on leur verse de l’huile de foie de morue, on leur fait avaler la « prise » de bromure, on les barbouille d’iode, on leur administre les douches prescrites et on les plonge dans des bains d’eau salée qui ressemblent, — d’un peu loin, — à des bains de mer. Le système balnéaire est aussi complet que possible ; il y a des enfans si petits que la baignoire serait périlleuse pour eux et qu’on la remplace par un baquet où, du moins, ils peuvent barboter sans risquer de se noyer. On les rend plus robustes, on en sauve beaucoup ; je ne puis citer des chiffres, car le dispensaire, ne fonctionnant que depuis une année, n’a pas encore rédigé son tableau statistique, mais j’ai parcouru le registre, où le docteur Comby inscrit ses observations et le mot « guéri » a souvent frappé mes regards.

La Société philanthropique, qui possède dans Paris onze dispensaires d’adultes, où, pendant le cours de l’année 1883, 3,595 consultations ont été données à 1,387 malades traités gratuitement sur la recommandation des membres de l’œuvre, n’a encore ouvert qu’un seul dispensaire pour les enfans, celui de la rue de Crimée, que nous venons de voir. C’était une tentative. L’essai a réussi au-delà de l’espérance, il faut le renouveler. Il y a là un instrument de salut de premier ordre, qu’il sera bon de multiplier. L’expérience n’est plus à faire ; on sait aujourd’hui ce que peut produire une telle infirmerie patronnée par des gens de bien, dirigée par un médecin habile et surveillée par des religieuses. Je serais bien surpris si le rêve de la Société philanthropique n’était point d’ouvrir un dispensaire pareil dans chacun des arrondisse-mens de Paris. Sinite parvulos venire ad me, on pourra inscrire cette épigraphe sur la porte. Ce rêve sera réalisé, car il correspond au besoin le plus ardent de la bienfaisance. Rappelez-vous la Charité, d’André del Sarto, « pâle, entourée de ses chers enfans qui pressent sa mamelle. » C’est la parole d’Alfred de Musset. En se penchant vers l’enfant, en l’arrachant au mal physique qui l’appauvrit, au mal moral qui le décompose, en fortifiant son corps, en virilisant son âme, la charité accomplit le grand œuvre entrevu par les hermétiques, elle donne l’élixir de vie, de la vie individuelle et de la vie sociale. On n’a de belles forêts qu’à la condition de ne répudier aucun sacrifice pour fertiliser les pépinières. Le vagissement du nouveau-né est peut-être la première inflexion de la voix d’un grand homme. Il est beau d’adopter les vieillards et de les conduire en paix jusqu’au seuil de l’éternité ; il est bien de soigner les maux incurables et d’en adoucir la souffrance ; mais il est mieux, il est plus utile au groupe humain dans lequel la destinée nous a fait naître de récolter les enfans, car ils gardent en eux un avenir dont on peut se rendre le maître et le bienfaiteur.

Cette glane à travers l’enfance maladive, vagabonde, vicieuse, moralement abandonnée, sera peut-être une moisson opulente. C’est de ce côté qu’il convient surtout de regarder et de diriger les impulsions charitables. Je sais que les âmes généreuses se préoccupent de l’enfance et cherchent à l’enlever aux milieux contaminés où la promiscuité des grandes villes la forcent de vivre et souvent la compromettent à toujours. J’ai raconté les efforts de l’abbé Roussel, que rien ne décourage, qui, à son Orphelinat d’Auteuil, vient d’ajouter une maison pour les petites filles, à Billancourt, et une colonie agricole pour les garçons, au Fleix, dans le département de la Dordogne. Je n’ignore pas les fondations de l’abbé Bayle, qui dépensa toute sa fortune à créer des asiles pour les orphelins de Paris et qui, n’ayant jamais fait que du bien, fut naturellement un des otages de la commune ; je connais l’œuvre que préside la baronne de Saint-Didier et qui, sous l’appellation un peu prétentieuse des Saints-Anges, prend les orphelines dès la deuxième année, les élève, les instruit, leur enseigne un bon métier et ne les quitte qu’à l’âge de vingt et un ans ; là, les besoins sont excessifs, car les subventions accordées autrefois par la préfecture de la Seine, par les ministères de l’intérieur et de l’instruction publique, qui favorisaient le développement d’une institution si particulièrement bienfaisante à l’enfance délaissée, ont été supprimées parce que la maison est sous la main des Sœurs de la Sagesse. En agissant de la sorte, avec une si brutale persévérance, ne s’aperçoit-on pas que c’est aux enfans malheureux que l’on nuit et non pas aux congrégations religieuses ?

Malgré les maisons secourables que je viens de citer, malgré bien d’autres qui s’ouvrent devant les pauvres petits sans mère, sans pain, sans abri, on peut multiplier presque indéfiniment les orphelinats où on les recueille, les dispensaires où on les guérit ; il n’y aura jamais assez de places, assez de secours, assez de maternité pour eux. Il y en a tant qui souffrent, qui vaguent à travers les rues, qui volent, pour vivre dès l’âge de cinq ou six ans, qui, faute d’un peu d’aide « tournent mal, » qui auraient fait de braves gens si on les eût soutenus en temps opportun, que le premier devoir de la charité est de se tourner vers eux, de les défendre contre les tentations mauvaises, de les protéger contre eux-mêmes. Dans cette croisade en faveur de l’enfance près de défaillir, j’estime que des œuvres comme l’Hospitalité de nuit et comme la Société philanthropique peuvent revendiquer la mission de diriger vers une commisération supérieure cette masse charitable qui est à Paris et ne demande qu’à bien faire. Il suffit souvent de lui montrer le but pour qu’elle coure y déposer l’offrande qui amoindrit l’infortune et relève la volonté.

L’Hospitalité de nuit sait le nombre des enfans errans, égarés sinon perdus, qui viennent implorer une couchette dans ses dortoirs ; elle s’en préoccupe, elle cherche où les placer, elle se demande dans quelle maison ils trouveront la moralité et l’apprentissage qui leur sont indispensables, pour devenir des hommes de travail et de probité. Cette maison, pourquoi ne la fonderait-elle pas elle-même ? Trois nuits pour l’homme qui a besoin de repos ; dix ans, quinze ans, s’il le faut, pour l’enfant qui doit apprendre à marcher droit, à travers les coudes du chemin de l’existence. Il ne manque pas de bandes en France ; la Bretagne et le Berry offrent bien des emplacemens que les bruyères couvrent aujourd’hui, qu’il serait facile de convertir, à bas prix, en vastes établissemens que l’enfance vagabonde peuplerait bientôt et où elle recevrait, les enseignemens qui trop souvent lui font défaut dans les grandes villes. De son côté, la Société philanthropique, qui a déjà tant fait pour les tribus de la pauvreté, augmentera le nombre de ses dispensaires, afin de mieux attaquer et de vaincre plus sûrement le mal à son origine même, c’est-à-dire dans l’enfant. Elle sait aujourd’hui à quoi s’en tenir ; la quantité de pauvres petits malades qui se pressent aux consultations de la rue de Crimée lui a prouvé qu’elle avait été bien inspirée ; si elle mesure sa satisfaction aux services qu’elle a rendus par cette nouvelle fondation, elle doit se sentir en joie. La double action, l’action combinée que l’Hospitalité de nuit et la Société philanthropique peuvent exercer en faveur de l’enfance ; aurait un résultat précieux ; on verrait moins de malades dans les hôpitaux, moins de détenus dans les prisons, moins d’ivrognes dans les cabarets. Je sais bien que le vice et la maladie ne sont pas près de chômer, mais on peut en diminuer l’intensité ; ce serait déjà un inappréciable bienfait pour la civilisation. Il y a là de quoi tenter le grand cœur des hommes que j’ai vus à la tête de ces deux œuvres qui se complètent, qui débutent et dont l’urgence même des maux à soulager assurera le développement.


J’arrête ici cette série d’études, car si la charité s’exerce sur différentes sortes d’infortune, elle s’exerce toujours de la même façon et je ne pourrais que me répéter indéfiniment. Pour faire apprécier l’ampleur de la bienfaisance parisienne, j’ai dû limiter mon enquête, regarder surtout vers des œuvres exceptionnelles et mettre en lumière les actes de « ces grands aventuriers de la charité, » comme a dit Edmond Rousse, qui s’en vont droit devant eux, le cœur ouvert à toutes les souffrances, les bras tendus à toutes les misères, les yeux fermés à toutes les fautes, ramassant au hasard les enfans abandonnés et les femmes perdues, recueillant les vieillards, relevant les blessés et les malades, n’ayant pour les nourrir que la quête et l’aumône, les mains vides chaque matin et chaque soir les mains pleines, créanciers impitoyables de la Providence, dont aucun doute n’a jamais troublé la foi intrépide et dont aucun mécompte n’a jamais châtié les saintes témérités [14]. » En choisissant, pour ainsi dire, des types particuliers, j’ai voulu démontrer qu’il n’y a pas une forme de la misère que notre charité n’ait adoptée et qu’elle ne s’ingénie à soulager. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la Charité à Paris de Ch. Lecour, le Manuel de l’assistance de Jules Arboux, le Manuel des œuvres (institutions religieuses et charitables de Paris) de Mme de Serry, et surtout les substantiels articles sur Paris charitable que Victor Fournel a publiés dans le journal le Monde. On sera étonné, on sera émerveillé de la quantité, de la qualité des œuvres qui, sans repos ni trêve, combattent le vice, l’infirmité, l’abandon et le dénûment. La lutte est incessante, et ce n’est pas toujours le mal qui remporte la victoire. La charité a ses triomphes ; mais, comme elle est humble, elle n’en parle pas, et on ne les connaît guère.

Bien souvent, j’ai essayé de me figurer ce que pouvait être la famille humaine avant l’invention du feu, avant que le Pramantha eût fait jaillir la première étincelle aryenne qui devait éclairer le monde, avant que Prométhée le Titanide eût été enchaîné sur le roc pour « avoir outragé les dieux. » Je n’ai pas réussi ; jamais je n’ai pu me représenter le mode de vivre de la bête que nous étions alors et dont nos mauvais instincts prouvent que quelque chose subsiste. De même, il m’est impossible d’imaginer ce que serait Paris si la charité ne veillait sur lui, comme une sœur de bon secours veille au chevet d’un malade. Si demain le caprice d’un génie malfaisant fermait les hôpitaux, les hospices, les asiles, les maisons religieuses, les ouvroirs, les crèches et poussait dans la rue le peuple lamentable qui les habite, nous serions épouvantés du spectacle que nous aurions sous les yeux. Paris deviendrait subitement une cour des miracles et toute sécurité disparaîtrait ; les mourans encombreraient les trottoirs, les vagabonds chercheraient aventure, les affamés forceraient les portes, les enfans pleureraient de débilité, les femmes ramasseraient publiquement le pain de la débauche et les vieillards s’assoieraient contre une borne pour attendre leur dernière minute. Ce serait horrible ; le flot des misères submergerait toute civilisation. Contre l’envahissement du mal et le débordement de la perversité, la charité est peut-être la meilleure barrière. Elle n’obéit, je le sais, qu’au besoin de se dévouer qui la presse ; elle est sans arrière-pensée et n’a d’autre visée que celle du bien ; mais elle n’en est pas moins, qu’elle le veuille ou non, un instrument de préservation sociale. La suspension forcée de la charité à Paris a été pour beaucoup dans la durée et dans la violence de la commune. Les maîtres de l’Hôtel de Ville ont su ce qu’ils faisaient en vidant les maisons religieuses. Les pauvres diables que l’on y nourrissait chaque matin se sont enrôlés dans le troupeau de la fédération pour avoir de quoi manger. Plus d’un me l’a raconté qui n’a pas menti. C’est pourquoi j’estime que tout gouvernement, quelles que soient ses origines et ses tendances, a pour devoir de respecter la charité privée sans s’inquiéter sous quel costume, sans demander au nom de quel principe elle s’exerce. Qu’importe d’où tombe l’offrande, pourvu qu’elle tombe !

Souvent l’état inscrit à son budget des sommes qui, à peine hors de ses caisses, sont converties en aumônes. C’est le cas du traitement des fonctionnaires ecclésiastiques. Le budget des cultes, autour duquel on aime à faire quelque bruit et qui est le résultat d’un contrat bilatéral [15], est une aumônière, au sens strict du mot, mise entre les mains du clergé. Qui se souvient des soutanes de M. Dupanloup n’en peut douter. Lorsque l’on enlève à un archevêque une partie de son traitement, ce n’est pas lui que l’on appauvrit, ce sont les pauvres ; lorsque, pour punir un prêtre qui résiste à des injonctions administratives, on fait une retenue sur ses émolumens, c’est aux malheureux de sa paroisse que l’on porte un préjudice matériel bien plus qu’à lui-même. J’ai vu vivre de près certains « princes de l’église » et j’en suis resté surpris ; maigre chère, à peine suffisante, dont plus d’un sous-chef de bureau ne se contenterait pas, mais qui permet du moins de recueillir les orphelins, de distribuer des soupes aux indigens, et d’ouvrir des asiles aux vieillards. Cela se passe ainsi bien près de nous et je crois pouvoir affirmer qu’il en est de même dans toute la France. Si la charité recherche la misère, elle ne recule pas toujours à l’aspect du crime : « Entrez, disait un prêtre à un général communard qu’il ne connaissait pas et qui venait de se nommer ; entrez, les églises ont été lieux d’asile : vous êtes en sûreté chez moi. » N’est-ce pas dans la maison des Moulineaux, occupée par les jésuites, qu’un membre du comité central a pu se cacher après la défaite de sa bande ? L’esprit de parti peut avoir intérêt à ne point ménager les calomnies, mais l’esprit de justice enseigne à les répudier.

Ni le prêtre ni la religieuse ne sont les seuls charitables, je m’en doute bien ; mais j’ai vu que, de tous les moteurs de la charité, le plus énergique était la foi, et je le dis. Voici un homme qui sort tous les matins de chez lui ; il ne se glisse ni hors d’un couvent, ni hors d’un presbytère ; non, le concierge de son hôtel a poussé la porte à deux battans. Il est à pied, quoique les chevaux ne manquent point à ses écuries, ni les voitures à ses remises ; son paletot est de forme singulière, gonflé au-dessous des hanches et comme surchargé ; si l’on y fouillait, on y pourrait compter cinquante petits pains. L’homme marche vite, il va dans des quartiers pauvres, il gravit de nombreux étages, ouvre des mansardes et, chaque fois qu’il en descend, son vêtement est allégé. S’il apprend que, dans quelque famille dénuée, il y a un malade, il y court, il y amène le médecin et contresigne l’ordonnance ; le pharmacien sait ce que cela veut dire. Aux pauvres vieux qui toussent il donne des sucres d’orge ; aux femmes en couches il envoie des layettes ; aux enfans il ouvre l’école et s’assure, le soir, que les vagabonds et les malheureux sont bien couchés. Est-ce donc un prêtre qui se déguise, un moine qui a quitté le froc pour n’être point reconnu ? Non pas. Il ira dans la journée au cercle de l’Union, il passera sa soirée au Jockey-Club ; quand il y a des courses, il y prend intérêt, et s’il se promène dans la salle des Croisades, au château de Versailles, il y peut voir l’écusson de ses aïeux. Il a la foi, et, aux heures de la prière, son âme n’est plus ici-bas. Voilà une femme qui est encore jeune et qui est belle ; son large sein est fait pour un grand cœur, ses yeux sont pleins d’azur. Sa maternité a été déçue ; l’amour qu’elle eût ressenti pour l’enfant vainement espéré, elle le répand sur les vieillards que la misère étreint et que la caducité déforme. Prés des anciens boulevards extérieurs, non loin de l’endroit où Des Grieux, recevant Manon dans ses bras, criait au cocher : « Touche au bout du monde ! » elle a acheté une maison pour y installer des vieux et des vieilles dont elle est la jeune mère ; elle pourvoit à tout et s’en va, florissante et gaie, leur porter les grâces dont leur grand âge est rajeuni. Pour aller les voir, elle saute en omnibus, lestement, tenant en mains de gros paquets qu’elle ne rapportera pas. Pendant quelques semaines, elle a eu voiture ; mais bien vite elle a mis bas les équipages, dont l’entretien diminuait la part de ses vieux enfans. Cette œuvre, — c’en est une, — ne pèse que sur elle. Ce n’est pas tout ; je n’ai point feuilleté le registre d’une des institutions charitables de Paris sans trouver son nom. Elle aussi, elle est animée d’une foi qui ne pourrait discuter, et lorsqu’elle communie, c’est son Dieu qu’elle reçoit. Je citerai un dernier exemple. Un ménage de négocians retirés après avoir fait fortune n’avait qu’un enfant, un fils sur la tête duquel reposaient toutes les espérances et toutes les illusions. Vers sa dix-huitième année, ce garçon fut atteint d’une fièvre typhoïde. L’inquiétude des parens fut extrême : la mère, qui était pieuse, priait ; le père, qui estimait volontiers que « tout ça, c’est des bêtises, » se désespérait. La maladie s’aggrava, l’enfant était en péril, les médecins hochaient la tête et disaient : « Tout espoir n’est point perdu. » La femme entraîna son mari dans une église, et là, tous deux agenouillés devant un autel, sanglotans, éperdus, ils firent vœu, si leur fils était sauvé, de consacrer une somme importante au soulagement des pauvres de Paris. L’enfant ne devait pas mourir. Dès que sa convalescence eut pris fin, ses parens achetèrent un terrain, où, par leur ordre et de leurs deniers, on construisit un hospice, qu’ils meublèrent et qui peut contenir près de trois cents vieillards. Cette fois, on n’a pas gabé le saint ; la meilleure maison des Petites-Sœurs-des-Pauvres, dans un de nos arrondissemens, n’a point d’autre origine. Il n’en faut point sourire ; si ces braves gens n’avaient pas eu la foi, bien des malheureux décrépits n’auraient point d’asile. Il n’est que loyal de reconnaître que toutes les fondations charitables, où tant d’infortunes ont été secourues jadis et le sont aujourd’hui, sont dues, en principe, à la croyance religieuse. J’en conclus que, dans le labyrinthe de la vie, le meilleur fil conducteur est encore la foi. Je parle d’une façon désintéressée, car je n’ai pu la saisir ; j’ai eu beau étudier et admirer ses œuvres, je lui reste réfractaire malgré moi ; mais si je savais où est le chemin de Damas, j’irais m’y promener.

Pour l’état, l’assistance publique est une obligation politique inscrite dans la loi, et à laquelle il ne peut se soustraire. Pour la foi, la charité qui soulage les misères de ce bas-monde et entr’ouvre les horizons de la vie future est le plus poignant des besoins, et une jouissance ineffable. Le premier devoir de l’homme collectif est la charité ; la charité est le plus grand plaisir de l’homme religieux. En ce temps d’égalité politique et d’inégalité sociale, la charité est la soupape de sûreté de notre civilisation ; attaquer la religion qui la provoque, supprimer les associations qui l’exercent, c’est faire un pas vers la barbarie. On prétend que la morale suffit, je n’en crois rien, et je suis de l’avis de Chamfort, qui disait : « La morale sans religion, c’est la justice sans tribunaux. » Les œuvres inspirées par la foi ont ceci de particulier qu’elles profitent même aux incrédules. Nous en avons à Paris un exemple sous les yeux et qui ne peut faire doute pour quiconque a étudié les origines de l’Institut des sourds-muets. La foi fut le seul guide de l’abbé de L’Épée, qui était un homme de ferveur et de naïveté extrêmes. Lorsqu’il se leva pour donner l’enseignement à ceux qui ne parlent pas, le sourd-muet de naissance était hors de la communion des fidèles ; sa situation sociale était déplorable, il était forclos du droit commun, son infirmité entachait ses actes de nullité et l’on citait alors avec étonnement un arrêt du parlement de Toulouse, qui, en 1679, avait homologué un testament qu’un sourd-muet avait écrit tout entier de sa main. Pour réduire ces infortunés à une telle condition, on s’appuyait sur un texte mal interprété de saint Paul, qui, au verset 17, du dixième chapitre de l’Épître aux Romains, dit : « Ergo fides ex auditu : La foi provient donc de ce que l’on entend. » On concluait que celui qui n’entend pas ne peut avoir la foi. Ce fut le désir passionné d’initier des intelligences aux dogmes de la religion catholique et de sauver des âmes qui émut l’abbé de L’Épée et le contraignit à s’ingénier jusqu’à ce qu’il eût inventé sa méthode ; les sourds-muets de toute race et de toute secte en ont été sauvés. C’est parce qu’il a voulu leur ouvrir le ciel qu’il leur a ouvert l’humanité, dont, avant lui, ils étaient exclus [16].

La foi est exclusive, mais, par compensation, la charité ne l’est pas ; nous l’avons vu ; elle ne tient compte que de la souffrance, et sur le reste ferme les yeux. Lorsque la foi crie au secours en faveur des malheureux, elle ne stipule pas, elle invoque. C’est en son nom que l’abbé Gratry, — que j’ai l’honneur excessif de compter au nombre de mes ancêtres académiques ; — a dit : « Ouvrez vos âmes à la compassion, à la miséricorde, à la pitié, à l’amour ! Aimez beaucoup et donnez hardiment, follement ! » C’est la foi qui parle ainsi ; plaise à Dieu que sa voix soit toujours écoutée ! La foi régularise et utilise les forces désordonnées de l’âme humaine ; elle leur imprime une direction et leur inspire de fortes espérances. Ce qu’il y a d’affreux pour l’homme, c’est qu’il conçoit l’idée du bonheur, et que jamais il ne peut le saisir. Ne le trouvant pas sur terre, il l’a placé au-delà, dans cette région idéale qu’il appelle le ciel ; la foi le lui montre et la charité l’y conduit. Superstitions ! me dira-t-on. Il se peut ; mais qu’importe, si ces superstitions font du bien à celui qui les pratique, correspondent aux besoins de son âme et l’encouragent à secourir son prochain ! Qui de nous n’a béni l’illusion, n’a chéri le souvenir de l’erreur qui l’a rendu heureux ? « Notre foi est un soupir inexprimable ; » le mot est de Luther. C’est en même temps une aspiration et un soutien ; le point d’appui aide à s’élever. Supprimer Dieu, c’est rendre le monde orphelin. Il vaut mieux se prosterner devant une étoile que de ne se prosterner devant rien ; il vaut mieux croire à la magie que de croire au néant ; le nihilisme de l’âme est le pire de tous, car lorsque l’on n’adore rien, on est bien près de s’adorer soi-même. Les Narcisses de la libre pensée le démontrent assidûment.

Je parle de la foi, et non de l’église, qu’il ne faut pas confondre, comme on le fait si souvent. L’église, tirant sa puissance de Dieu même qui est toute autorité, aspire à exercer le gouvernement du monde ; on le lui dispute. Lorsqu’elle y aura résolument renoncé, elle sera invincible. A son tour, la libre pensée veut s’emparer de la direction des hommes. La tâche est au-dessus de ses forces, elle y succombera. Elle sera brutale et persécutera ; elle ne s’en évanouira que plus rapidement. L’église a eu ses heures de violence, elle y a plus perdu que gagné ; le mauvais vouloir qu’on lui témoigne aujourd’hui lui causera peut-être un préjudice matériel, mais lui vaudra certainement un bénéfice moral. Par respect pour la conscience humaine, il faut combattre l’intolérance, de quelque côté qu’elle se produise, et cependant sa durée est éphémère, car l’arme qu’elle manie se retourne contre elle. J’admets que l’on parvienne à tuer le catholicisme et même le christianisme ; ils se tiennent de si près que la chute de l’un peut entraîner celle de l’autre. — Une vieille légende, qui est peut-être une prédiction, raconte que saint Pierre et saint Paul se rencontrèrent à Rome, se frappèrent au visage, et après s’être réconciliés, furent mis à mort à la même heure. — On aura anéanti une forme religieuse, mais cela n’empêchera pas les religions d’exister ; il s’en créera de nouvelles pour répondre aux premiers besoins de l’âme humaine, qui est l’idéal, et par conséquent le surnaturel. Edgard Quinet a dit : « Ballotté de la naissance à la mort dans ce berceau qu’on appelle la vie, l’homme puisera dans cet inconnu des merveilles qui ne tariront pas ; il y aura toujours des questions auxquelles la science ne pourra pas répondre. Ce mystère formera le fonds inépuisable des religions. » L’âme ne se soucie ni des anathèmes du Syllabus, ni des proscriptions de la libre pensée : elle croit, parce qu’elle ne peut pas ne pas croire ; l’idée religieuse, quel que soit le dogme qui l’enveloppe, est immortelle, car la religion est une affaire de sentiment. La science et la logique se sont épuisées à démontrer tantôt que Dieu existait, et tantôt que Dieu n’existait pas ; elles n’y sont point parvenues ; rien ne prévaut contre la foi. « Pourquoi crois-tu ? — Parce que je crois. » Nul argument, nulle démonstration ne remplacera cette réponse.

Nous savons tous de quelles attaques le catholicisme a été l’objet depuis une centaine d’années ; la puissance de l’église a pu s’affaiblir ; la puissance de la foi n’a même pas été effleurée. On mène grand bruit autour de l’incrédulité du siècle ; les dévots se désolent, les philosophes applaudissent. Dans cette question qu’ils semblent s’efforcer d’embrouiller, les uns et les autres ont tort. Ce n’est pas sans intention que j’ai fait un choix parmi les œuvres pieuses où vibre l’âme charitable de Paris. J’ai voulu prouver que notre temps, — ce temps d’assaut contre toutes les croyances, ce temps de perversité, d’iniquité, de désolation, d’abomination, — était aussi fertile que nul autre et que les moissons de sa foi s’épanouissaient au soleil. La fondation la plus ancienne que j’ai étudiée n’a pas cinquante ans. Voyez les dates : Petites-Sœurs des Pauvres, 1842 ; Sœurs-Aveugles de Saint-Paul, 1853 ; Asile des enfans incurables, 1858 ; Dames-du-Calvaire à Paris, 1874 ; Orphelinat des apprentis, 1876 ; Hospitalité de nuit pour les hommes, 1878 ; Hospitalité de nuit pour les femmes, 1879 ; Jeunes Poitrinaires, Hospitalité du travail, 1880 ; Dispensaire pour les enfans, 1883. A ceux qui parlent de l’impiété de Paris ceci peut répondre. Si l’on a, dans la même proportion, créé des œuvres contemplatives, je l’ignore et je n’y regarde ; je crois au travail plus qu’à la prière, à l’action plus qu’aux hymnes sacrées. Le secours porté à celui qui souffre, les soins donnés à la vieillesse infirme, l’adoption de l’enfance délaissée, doivent être plus agréables à Dieu que le murmure des oraisons. S’il y a un chemin vers le ciel, la charité en marque les étapes.

L’administration municipale, maîtresse en ses hospices et en ses hôpitaux, est résolue d’en exclure la charité qui y fructifiait ; elle a commencé cette vilaine besogne. Dans plus d’une maison hospitalière, les sœurs ont plié leur cornette et s’en sont allées chercher d’autres maux à guérir, d’autres plaies à panser. L’aumônier, lui aussi, à été congédié ; il est consigné à la porte comme un créancier exigeant, il doit attendre qu’on l’appelle ; on vient vers lui, il accourt et souvent il arrive trop tard., Les gens qui ont inventé cela ne croient pas à l’âme ; mais ceux qui meurent sur le grabat, après une vie de misères, y croient, ont besoin d’y croire, et c’est être inhumain que de les priver d’une suprême consolation. N’est-ce donc rien de mourir persuadé que l’on entre dans la lumière et dans la félicité ? O libres penseurs, si vous arrachez l’espérance du cœur de l’homme, que lui restera-t-il ? On est moins cruel pour les condamnés à mort, le prêtre les conduit jusqu’au pied de l’échafaud et leur donne le baiser de paix. Donc on substitue les services du devoir professionnel au dévoûment de la charité religieuse. Au nom du salut des malades, et de la gratuité des soins hospitaliers, la science médicale a protesté ; sa voix s’est perdue au milieu du bruit des applaudissemens que s’accordaient l’athéisme et l’intolérance. Le résultat de ces modifications ne paraît pas, jusqu’à présent, avoir été heureux. Les nouvelles infirmières se trompent parfois de fioles ; elles déposent sur un poêle brûlant un nouveau-né qui les embarrasse ; elles ne distinguent pas toujours une poudre blanche d’une autre poudre blanche : le malade cesse alors de souffrir plus tôt qu’il n’aurait voulu ; l’enfant n’aura pas à supporter les luttes de la vie, et les quelques semaines de prison infligées par les tribunaux ne rendent l’existence à personne [17].

De semblables accidens ne se produisent pas dans les maisons charitables où j’ai conduit le lecteur, car il y a là des yeux attentifs à bien regarder et des cœurs qui s’attendrissent à la souffrance. Lorsqu’un bon petit vieux à demi paralysé désire être retourné dans son lit, il n’a pas besoin de donner un pourboire à la petite sœur des Pauvres ; la sœur pharmacienne de Villepinte ne confond pas le phosphate de chaux avec le chlorate de potasse, et les frères de Saint-Jean-de-Dieu n’assoient pas leurs avortons informes sur le couvercle rougi d’un poêle en fonte. Là, le malade, le vieillard, l’incurable est une sorte de propriété collective, autour de laquelle chacun s’empresse ; il est vrai que l’on prie pour lui, mais je crois qu’il ne s’en trouve pas plus mal. Qui sait si cette expulsion des sœurs et des aumôniers ne sera pas le point de départ d’un nouveau bienfait de la charité privée dont les malheureux recevront quelque soulagement ? J’imagine que la foi protestera moins platoniquement que la science. On a créé des écoles libres où les enfans reçoivent un enseignement qui ne détruit pas l’espérance et leur apprend qu’il y a pour les esprits respectables d’autres opérations que les opérations de la matière ; de même on pourra fonder des hôpitaux libres où l’on soignera les âmes inquiètes en même temps que les corps malades. Plus on a souffert au cours de sa vie, plus, à l’heure de la mort, on a besoin d’être fortifié et de recevoir l’assurance d’unes compensation prochaine. Ne pas le savoir, c’est n’avoir rien compris à la nature de l’homme.

Il y a bien longtemps, sur la frontière du Maroc, aux environs d’Ouchda, j’ai vu mourir un soldat sur le champ de bataille. J’avais suivi une expédition. On était en escarmouche avec une fraction de trinu qui était, je crois, celle des Beni-Snassem. Un zouave était tombé frappé d’une balle qui lui avait traversé la poitrine. Il s’était traîné jusqu’à une touffe de chênes nains, contre laquelle il cherchait à s’adosser. Je l’avais aperçu, j’étais descendu de cheval et j’essayais un pansement inutile. Le pauvre homme secouait la tête et disait : « J’ai mon affaire. » L’aumônier, un père jésuite à longue barbe noire, nous vit et accourut. Je voulus m’éloigner, le soldat dit : « Ce n’est pas la peine, soutenez-moi. » Je me plaçai derrière lui, je m’agenouillai, et, le prenant dans mes bras, je l’accotai contre ma poitrine. J’ai entendu sa confession, elle ne fut pas longue. Le prêtre tutoyait le moribond et lui parlait en langage de caserne : « Tu t’es soûlé ? — Oui. — Tu as fait les cent dix-neuf coups ? — Oui. — Tu as chapardé ? — Oui. — As-u volé ? — Non. — Tu as aimé le régiment ? — Oui. — Tu as été fidèle au drapeau ? — Oui. — Tu t’es bien battu ? — Oui. — Tu meurs de bon cœur pour la France ? — Oui. — Sois en repos, mon vieux, le ciel est fait pour les braves comme toi. Dieu t’attend ! » Il l’embrassa ; je sanglotais. Les traits du soldat étaient illuminés ; ses yeux, pleins d’extase, regardaient le ciel et le regardèrent jusqu’à la seconde où ils se fermèrent pour toujours. Voilà bientôt quarante ans de cela, j’ai encore dans l’oreille le son de voix affaiblie du blessé et je revois l’expression de béatitude qui éclairait son visage. C’est être impitoyable que d’empêcher de mourir ainsi.

« Je ne vois pas, écrivait Horace Walpole à George Montagu, pourquoi il n’y aurait pas autant de bigoterie à tenter des conversions pour que contre une religion. » Soit ; mais quel nom donner aux efforts qui visent à détruire la religion elle-même dans ses formes extérieures ? Que l’on empêche l’église d’empiéter sur l’état et de s’y glisser, cela est bien ; mais que l’on essaie d’empêcher l’église de coexister à l’état, cela est criminel. La religion ne doit point diriger la politique, mais la politique ne doit pas opprimer la religion ; que César conserve ce qui lui appartient et que Dieu garde ce qui est à lui. S’y opposer, c’est n’être pas juste. Je dirai plus, il n’est pas prudent, il est malhabile de grouper contre soi ceux qui ne luttent que par la prière et les larmes. La plainte est une arme plus forte que l’épée ; celle-ci transperce les cœurs, celle-là les émeut. Pierre l’Ermite pleura en parlant du tombeau de son Dieu et il entraîna les foules vers Jérusalem. Il faut laisser. les gens se réunir, se vêtir et prier comme il leur plaît. La liberté ne consiste pas seulement à faire sa volonté ; elle consiste surtout à respecter la volonté d’autrui ; elle est l’exercice légal des droits et des devoirs, de ceux de la conscience aussi bien que de ceux de l’intelligence ou de la discussion. Ceci semble une vérité élémentaire et cependant chaque jour elle est démentie par les faits. Il m’a fallu l’expérience de bien des années et le spectacle de plus d’une révolution pour m’apercevoir et constater que ceux qui recherchent le pouvoir n’aiment point la liberté, et que, par conséquent, ceux qui aiment la liberté ne recherchent pas le pouvoir. Le prêtre sait cela ; il l’a appris en regardant sa propre destinée à travers l’histoire ; persécuteur ou persécuté, plus ou moins, selon les temps et selon les mœurs ; ni l’un ni l’autre, mais simplement libre, c’est le rêve que je conçois pour lui.

La religion y gagnerait et la morale aussi qui en découle, et la charité qui est sa meilleure avant-garde. Expliquer à l’homme qu’il a été animé par le souffle divin, lui promettre des joies futures en récompense de ses bonnes actions, c’est lui imposer des conceptions dont la science n’a point démontré la réalité ; mais c’est lui donner le respect de soi-même, c’est développer en lui le goût du bien et l’appeler à des œuvres où les malheureux trouveront de l’apaisement. Une fois pénétré de ces idées, on va loin, on ne s’arrête plus et l’imagination s’efforce en bienfaits nouveaux. « Regarde en toi, disait Marc Aurèle, il y a une source qui toujours jaillira, si tu creuses toujours. » On dirait que, parmi nous, la charité s’est approprié cette maxime ; la source est profonde, elle est abondante, elle est intarissable. Ce ne sont pas seulement les gens riches qui l’alimentent : à côté des dons de la fortune, on y voit l’obole de la pauvreté ; dans la bourse de quête, le denier de la veuve n’est point rare. J’ai parcouru avec intérêt et souvent avec émotion le carnet sur lequel les religieuses inscrivent le nom et l’aumône des donateurs. Parfois elles ont sonné à toutes les portes d’une maison ; au fur et à mesure qu’elles ont gravi les étages, l’offrande s’atténue ; 10 francs, parfois 20 francs au premier ; 50 centimes ou même moins au cinquième ; là est le sacrifice ; on n’a rien retranché sur le superflu, on a emprunté au nécessaire. J’en conclus que tout le monde donne et que, selon la parole de l’abbé Gratry, tous les cœurs s’ouvrent à la pitié. Il y a des escarcelles où la pudeur religieuse se refuse à puiser et qui cependant seraient généreuses. Deux quêteuses d’une œuvre dont j’ai parlé se trompèrent de porte dans une maison du quartier de la chaussée d’Antin. Reçues par une soubrette, elles furent introduites dans un salon : « Madame va venir. » Le salon était imprégné d’une vague odeur de musc et de cold-cream ; les jardinières étaient épanouies ; il y avait des bougies roses dans les candélabres ; ameublement disparate, un peu criard, représentant un luxe factice. « Madame » entra ; peignoir trop entr’ouvert, des bracelets aux bras nus, les cheveux pendans sur les épaules, les lèvres teintes, une raie noire sous la paupière, aux pieds des savates qui avaient été des pantoufles brodées d’or. Les quêteuses comprirent et voulurent se retirer. La pauvre fille prit son porte-monnaie traînant sur la cheminée et le vida dans leurs mains ; elle enleva ses bracelets et les leur donna. Les religieuses résistaient et gagnaient la porte ; la malheureuse disait : « Je vous en prie ! » Elle saisit le bas de la robe de bure et la baisa. Les quêteuses effarées se sauvèrent. L’une d’elles me disait : « Cet argent me brûlait la main ! » — Pourquoi, ma sœur ? le parfum de la Madeleine n’a point brûlé les pieds du Christ.

Quelle somme la charité privée glisse-t-elle, tous les ans, dans la main du Paris misérable ? Il est impossible de le deviner, même approximativement, mais le total oscillerait entre 60 et 80 millions, je n’en serais pas surpris. Un tel budget est-il versé par la charité abstraite, c’est-à-dire par celle qui se laisse ignorer, et qui ne fait le bien que pour faire le bien ? Je voudrais et je n’ose le croire. Les dons anonymes sont cependant fréquens, bien plus que l’on ne suppose ; et, à ce sujet, qu’il me soit permis de remercier ici les personnes dont je n’ai jamais su le nom, les amis inconnus qui ont bien voulu me choisir pour intermédiaire et m’ont adressé des offrandes que j’ai été heureux de faire parvenir aux œuvres que l’on me désignait. Tout le monde n’a pas cette vertu délicate et plus d’un ne donne que pour lire son nom imprimé dans les journaux ou dans le compte-rendu des associations secourables. Le donateur baisse les yeux et dit : « Pourquoi m’avez-vous nommé ? » Sa modestie cependant n’a pas trop souffert. Si l’on décomposait la charité, il est probable que l’on y trouverait plus d’un mobile dont l’élévation est douteuse. Il y a des gens qui ne donnent que lorsqu’on les regarde ; eh bien ! il faut les regarder ; les malheureux en profiteront. Ce n’est pas à nous à sonder les cœurs. La haine conçue contre un héritier a été le prétexte de plus d’une fondation hospitalière où des infortunés ont trouvé le repos et la guérison. L’effet rachète la cause.

La charité suscite-t-elle beaucoup de reconnaissance ? Oui, dans le cœur de ceux qui donnent. Celui qui demande fait volontiers remonter à la Providence l’impulsion première de l’aumône qu’on lui a confiée pour être employée au service de la misère. Ceux qui bénéficient de l’offrande trouvent généralement, comme ils disent, « que l’on ne fait pas assez pour eux, » ce qui est naturel ; et puis il faut remarquer que ce sont des malades uniquement occupés de leur mal, des enfans trop jeunes, des vieillards trop âgés pour être reconnaissans. Ils acceptent le bienfait sans en rechercher l’origine et se plaignent plus souvent qu’ils ne remercient. Le sentiment délicieux de la gratitude, je ne l’aperçois guère que chez l’être réellement charitable qui rend grâce au ciel d’avoir une bonne action à commettre, une infortune à soulager, un sacrifice à consommer. Pour celui-là la jouissance est double, il a fait du bien aux autres et il s’est fait du bien à lui-même. Souvent, au cours de ces études, lorsque je voyais l’humble berceau d’une œuvre dont la dilatation avait été rapide, j’ai entendu dire : « C’est un miracle ! » Je ne contesterai pas ce miracle, c’est l’homme, qui l’accomplit, l’homme vicieux, paillard, avide et menteur, mais charitable, s’émouvant au spectacle des souffrances, ne ménageant point ses aumônes, et les faisant telles qu’on les convertit en prodiges.

A la misère qui l’implore, la charité répond par des largesses que la foi administre au meilleur avantage des malheureux ; car c’est elle qui, sous la guimpe de la religieuse, la soutane du prêtre, le scapulaire du moine, veille dans les asiles et ne recule devant aucun labeur pour atténuer le mal. Ses croyances lui inspirent l’esprit de sacrifice où elle trouve une quiétude que rien ne trouble. Les sœurs que j’ai vues dans leurs maisons autour des impotens, des phtisiques et des aveugles ont une sérénité que j’ai admirée et qui est enviable. La continuité du devoûment engendre la paix de la pensée et le contentement du cœur ; se consacrer aux douleurs d’autrui, c’est oublier les siennes. Il n’est pas besoin de porter le rosaire ou la tonsure pour l’avoir éprouvé. Qu’elle qu’ait été notre existence, nous avons tous marché de déceptions en déceptions, et nous avons déçu les autres autant qu’ils nous ont déçus nous-mêmes ; nos éternités ont été de courte durée, nos toujours n’ont pas eu de lendemains, nos résistances ont été fragiles ; nous avons vu que le travail est le grand consolateur des désillusions dont l’homme est assailli, et qu’aux âmes troublées la charité apporte le calme. Si nous n’avons pas la foi, nous aspirons du moins vers les hauteurs du spiritualisme, nous savons que l’idée que l’on se fait de Dieu n’est jamais assez pure, que la conception des destinées d’outre-tombe n’est jamais assez élevée. Cela ne nous suffit pas ; au soir de l’existence, lorsque le crépuscule de l’âge nous enveloppe, nous nous interrogeons et nous cherchons, dans le passé un point d’appui pour nos espérances. Amours, glorioles, vanités, ambition, tout s’est dispersé au souffle des années ; parfois il n’en reste qu’un regret. On se répète alors le mot de Michelet : « Le sacrifice est le point culminant de la vie humaine, » et l’on regarde avec complaisance, avec attendrissement vers les heures où l’on s’est dévoué sans réserve et sacrifié sans mesure. On estime que cela seul mérite d’être embaumé dans le souvenir et l’on reconnaît que l’on n’aime plus de soi que ce que l’on en a donné. « Le but d’une noble vie, a écrit Ernest Renan, doit être une poursuite idéale et désintéressée. » Ce but est celui des femmes et des hommes dont j’ai raconté les actes en dévoilant les merveilles de la charité privée.

Beaucoup d’autres capitales offrent-elles comme Paris l’exemple d’une charité que rien ne semble pouvoir lasser ? J’en doute. Je crois pouvoir affirmer que je me suis pas atteint de chauvinisme ; tout en aimant mon pays d’un amour profond et douloureux, j’ai trop voyagé pour croire que j’appartiens au plus noble peuple de la terre. Nulle nation n’est, au sens absolu du mot, la grande nation ; mais toutes ont leur grandeur, qu’il serait injuste de méconnaître, qu’il est puéril de nier ; notre part est assez belle pour que nous ne disputions point la part des autres. Il en est de même pour les capitales, pour ces vastes agglomérations d’hommes où tout orgueil semble être permis ; chacune d’elles a sa splendeur spéciale et exerce la suprématie en quelque chose. Il n’est pas une grande ville qui n’ait droit à toutes les vanités, et à laquelle on ne puisse conseiller toutes les modesties ; cela dépend du point où l’on s’arrête pour la regarder. Je connais Paris, que, comme Montaigne, j’aime jusqu’en ses verrues ; je n’en ignore ni les faiblesses, ni les héroïsmes, ni la lâcheté, ni le courage, ni les dépressions, ni les altitudes, ni l’inconsistance, ni la fermeté, ni les vices, ni les vertus ; pareille aux cités orgueilleuses qui en jasent parfois avec un sourire dédaigneux, pareille à Berlin, à Londres et à d’autres encore, c’est un fumier où les perles ne manquent pas. Elle ressemble à une reproduction en miniature de l’humanité, elle mêle si étroitement le bien et le mal, qu’il est difficile de distinguer l’un de l’autre. Je ne suis cependant pas inquiet du verdict définitif que prononcera l’avenir. Lorsque les temps seront accomplis et que l’on jugera la capitale de la France comme nous jugeons la Rome des Antonins, l’Athènes de Périclès, la Byzance de Léon l’Arménien, on lui rendra justice et l’on reconnaîtra que sa bienfaisance seule suffirait à lui garder place au premier rang. Paris peut attendre sans crainte l’heure de l’histoire ; dans l’impartiale balance, le plateau de ses bonnes actions ne sera pas trouvé léger, car il y pèsera du poids de sa charité, de cette charité que le monde antique n’a point connue et dont, pour toujours, la religion chrétienne a pénétré les cœurs.


MAXIME Du CAMP.


  1. Voyez la Revue du 1er avril, du 15 mai, du 1er juillet, du 1er août 1883, du 1er février, du 1er mars et du 1er avril.
  2. Le grec moderne a conservé le mot, mais avec le sens exclusif d’auberge.
  3. Un décret du 21 mars 1813 prescrit l’établissement du marché des Blancs-Manteaux, qui ne fut inauguré que le 24 août 1819.
  4. M. Lecour semble avoir résumé sa vie administrative dans cette phrase que je lis, page 16 de la Charité à Paris : « Sur toutes les espèces les considérations d’humanité priment la règle écrite. »
  5. Antiquités de Paris, I, 359.
  6. Le 7 décembre, 13 degrés ; le 10, 17 degrés ; le 16, 14 degrés ; le 17, 16 degrés ; le 21, 14 degrés ; le 27, 14 degrés. A l’observatoire de Montsouris, le minimum a été de 13° 9.
  7. Voyez la Revue du 15 juin 1870 : l’Assistance publique. Le Bien des pauvres.
  8. Au cours de l’année 1883, l’œuvre a distribué 738 paletots, 743 pantalons, 883 chemises, 3,128 paires de chaussures et 3,702 menus objets d’habillement.
  9. Fondée en 1868 par le comte de Jay de Beaufort.
  10. Centenaire de la société : Notice historique et rapport, par le vicomte Othenin d’Haussonville, membre du comité d’administration ; c’est à cette excellente étude que j’emprunte les détails relatifs à la Société philanthropique.
  11. Benjamin Thompson, citoyen américain, né à Woburn (Massachusetts), en 1753, fut nommé comte de Rumford en 1780 par l’électeur de Bavière. Il avait épousé Mlle Paulze d’Ivoy, veuve en premières noces de Lavoisier ; il est mort à Auteuil en 14.
  12. La Société philanthropique a été reconnue d’utilité publique par ordonnance royale du 27 septembre 1839.
  13. Il en est à la Société philanthropique comme à l’Hospitalité de nuit ; chacun des asiles est, en quelque sorte, sous la surveillance spéciale d’un des membres du comité. La rue Saint-Jacques est attribuée à M. René Fouret ; la rue de Crimée au vicomte Othenin d’Haussonville ; la rue Labat, à M. Mansais, référendaire aux sceaux ; le président, qui est le marquis de Mortemart, se transporte de l’une à l’autre des trois maisons.
  14. Rapport sur les prix de vertu, lu dans la séance publique annuelle de l’Académie française, du 15 novembre 1883, par M. Edmond Rousse, directeur.
  15. Le décret du 2 novembre 1780 dit : « Tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir, d’une manière convenable, aux frais du culte, à l’entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres. » La proclamation du 27 germinal an X consacre le nouvel état de choses consenti par l’église et en accepte les conséquences.
  16. Le préjugé a persisté longtemps. Le 25 décembre 1833, la chambre des députés eut à décider si le vote d’un sourd-muet n’invalidait pas nécessairement une élection législative. Le vote fut considéré comme acquis. Il est au moins étrange qu’à pareille époque, la question ait pu être posée et surtout discutée.
  17. Voir la Gazette des tribunaux, 11 août 1883, 21 mars 1884.