La Cavalière/11

Société générale de librairie catholique (p. 238-260).

XI

des duels que la grande hélène eut et ce qui s’ensuivit


Peut-être bien que la grande Hélène eut peur : à sa manière, entendons-nous, car elle était brave autant qu’un homme. L’adolescent avait parlé comme quelqu’un qui ne profère pas une vaine menace ; un tic-tac sec et roide annonçant que le pistolet était armé ponctua énergiquement sa phrase.

Peut-être bien qu’Hélène eut peur, mais elle eut plaisir aussi ; elle avait appelé plaies et bosses, pour passer sa rage ; plaies et bosses venaient ; tout son sang violent lui monta au cerveau comme une ivresse.

Le courage qu’elle avait n’était pas celui d’un chevalier ; il y avait en elle de la sauvage, de la paysanne et de la bourgeoise, tout cela mélangé dans des proportions abondantes.

Toute femme, d’ailleurs, par cela même que ce n’est pas son métier, devient sauvage dans la bataille. Et il eût suffi d’un coup d’œil jeté sur l’un et l’autre des deux adversaires pour voir qu’il s’agissait d’une bataille mortelle. L’inconnu levait déjà son arme ; Hélène menacée, eût mis le feu à la maison avant de céder.

Hélène ne recula point, mais sa posture changea et trahit un effroi. Elle savait bien qu’on ne tirerait point tant qu’on aurait l’espoir de la soumettre par la terreur.

— Oh ! oh ! dit-elle, jeunesse ! vous allez me brûler la cervelle si je ne vous donne pas de chevaux !

— Et ce, à l’instant, bonne femme, répliqua l’adolescent.

Ces deux phrases échangées avaient donné à Hélène le temps d’examiner avec soin la valeur physique de son adversaire, de mesurer exactement sa force. Elle avait le dos tourné au foyer, et restait par conséquent à contrejour, tandis que les lueurs du feu éclairaient assez bien les membres et la taille de l’inconnu, Quant à sa figure, elle disparaissait presque sous les bords rabattus de son feutre.

C’étaient de merveilleuses proportions au point de vue de la beauté : beauté un peu féminine peut-être. Hélène ne se souvenait pas d’avoir admiré rien de si gracieux en sa vie. Et pourtant, soyez certain qu’elle n’était point en humeur de s’extasier. Au premier aspect, toute cette grâce charmante faisait naître une idée de faiblesse, mais il y a de ces beaux pages qui sont des démons.

— Voilà l’embarras, mon fils, reprit Hélène, le régent me fait dire, ce soir, que si je donne des chevaux il me prendra ma place et me mettra en prison.

— À cela ne tienne, bonne femme, on vous indemnisera largement.

— Si j’avais au moins d’honnêtes garanties… commença Hélène.

— Silence ! dit l’adolescent qui prêta l’oreille.

Un bruit confus montait du rez de-chaussée. Hélène sourit, c’était un espoir.

— Bonne femme, dit le jeune inconnu, que votre sang retombe sur votre tête ! Il s’agit d’intérêts auprès desquels votre misérable vie ne pèse pas le poids d’un grain de poussière. Voulez-vous me livrer des chevaux… une fois !

-Est-ce que vous tueriez une femme, vous, jeunesse ! implora Hélène.

— Oui, sur mon salut… deux fois ?

Hélène courba la tête et laissa tomber ses bras d’un mouvement si éloquent que l’inconnu baissa son pistolet, disant :

— À la bonne heure ! mais faisons vite !

À ce moment même Hélène bondit et le saisit à bras le corps avec une violence si soudaine et si terrible qu’ils roulèrent tous deux sur le plancher.

— Trois fois ! rugit-elle. C’est moi qui vais tuer une femme, effrontée donzelle ! car tu es une femme ! Penses-tu donc qu’on en passe à la fille de mon père ! Ah ! ah ! ma vie ne pèse pas le poids d’un grain de poussière ! Combien pèse la tienne, ma princesse ? hé ! dis-le ! Ne résiste pas, sais-tu, ou je t’étrangle ! Lâche cet outil-là !

Elle parlait avec une volubilité folle. La lutte l’exaspérait, car l’autre femme (c’était bien une femme) luttait encore, quoique terrassée. Hélène, beaucoup plus forte et mieux exercée aux rudes besognes, lui broyait les poignets. L’autre, silencieuse et sombre, tenait le pistolet comme le noyé garde dans sa main crispée, le dernier brin d’herbe arraché au rivage.

Enfin, elle lâcha prise, et sa tête renversée heurta le plancher.

Hélène poussa un cri de triomphe et lui planta sans façon son genou sur la poitrine, grondant.

— Damnée ! je vas voir ta frimousse, à présent !

L’étrangère ne bougeait plus.

Hélène, d’un geste brutal, lui arracha son feutre. Un flot de grands cheveux d’un brun fauve où les lueurs obliques du foyer mettaient des reflets d’or inonda le sol, tandis que la lumière glissait sur le suave et pâle visage de lady Mary Stuart de Rothsay — la Cavalière !

Hélène poussa un cri étouffé. Puis elle se frotta les yeux comme si elle eût révoqué en doute leur témoignage ; puis elle dit :

— Vous, madame ! vous, cher ange de Dieu ! vous qui m’avez secourue à l’heure du désespoir !

Et sa voix était douce comme un chant.

Elle s’agenouilla. Elle prit les deux mains de l’étrangère et les baisa pieusement. Elle souleva sa belle tête, plus blanche qu’un marbre, avec des précautions de mère.

— Vous, reprit-elle, qui avez donné du pain à Mariole, aux petits, à la tante Catherine ! Mais vous ne m’aviez donc pas reconnue !

— Je ne me souviens pas de vous avoir jamais vue, madame, prononça lady Stuart d’une voix faible. Au nom de Dieu, donnez-nous votre aide !

Hélène la souleva dans ses bras et la porta sur son lit comme un enfant.

— Mon aide ! s’écria-t-elle. Ah ! je crois bien !… Mais rappelez-vous donc ! rue Saint-Honoré. Il n’y a pas bien longtemps, pas encore deux semaines… Une pauvre créature qui pleurait… Pas pour moi, jamais ! Enfin n’importe ! Vous, étiez avec un beau jeune homme, presque aussi beau que vous. Et Dieu vous donnera du bonheur dans votre mariage, madame. Dites-moi votre nom pour qu’il soit chaque soir dans ma prière !

Lady Stuart dit son nom.

— La Cavalière ! vous ! dit Hélène qui recula de plusieurs pas.

Puis souriant :

— Et qu’est-ce que cela me fait ? Vertuchoux ! vous méritez bien votre nom, tout de même. Vous teniez le pistolet comme un beau petit homme ! Et c’était le roi, ce cher enfant qui était avec vous ? J’entends votre roi à vous autres…

La Cavalière rougit jusqu’à la racine de ses splendides cheveux.

— Je voùs en prie, murmura-t-elle, je vous en supplie ! sauvez le roi !

— Oui bien, répondit Hélène. Nous sauverons qui vous voudrez. Ce n’était donc pas le roi qui était avec vous, rue Saint-Honoré, dans le carrosse ?

— Non, prononça lady Stuart, si bas qu’il le fallut deviner an mouvement de ses lèvres.

— On dit pourtant, insista Hélène, que vous êtes la bonne amie du roi, et que vous serez reine.

La Cavalière se redressa.

— Ma vie est au roi ! dit-elle avec un sourire si beau qu’Hélène porta de nouveau ses deux mains à ses lèvres. Ma vie et celle du gentilhomme qui était avec moi !

Hélène sourit encore, disant :

— Pauvre roi ! J’aimerais mieux être le gentilhomme… Mais qui donc est le roi ?

— Vous l’avez défendu déjà contre ses ennemis ; vous avez été sa providence…

— Mon blessé ! s’écria Hélène ; mon vagabond !…

Elle n’acheva pas le mot et se mit à rire d’une étrange façon. — Tout ça va me faire perdre mes vingt mille livres ! pensa-t-elle. Et que dira M. Ledoux ?

Mais Nicaise, le pauvre Nicaise qui courait la campagne avec son paquet sur le dos, au bout d’un bâton, parce que la demoiselle aimait trop l’argent ! ah ! il était parti trop tôt !

C’était une drôle de grande fille. Elle donna en vérité un soupir de sincère regret à ces vingt mille livres, qui étaient la dot de Mariole, la tranquillité de la tante Catherine, et l’éducation des quatre petits, puis elle n’y songea plus.

— C’est un mignon jeune homme, madame, votre roi, dit-elle. C’est tant mieux que je n’aie pas su hier qui il était. Ah çà, vous allez donc apporter la guerre jusque chez nous, quand vous aurez le trône d’Angleterre ! pauvre grand garçon de roi ! Il n’a pas l’air méchant, pourtant !… Appuyez-vous sur moi ; nous allons descendre et choisir les meilleurs chevaux de mon écurie.

Non-seulement la Cavalière s’appuya sur elle, mais elle lui jeta ses deux bras autour du cou, et la baisa avec enthousiasme.

— Jarnicot ! voilà qui est bien ! s’écria Hélène en lui rendant bonnement ses caresses. Vous n’êtes pas fière, au moins, pour une reine ! Est-ce que l’autre jeune homme, le beau, ira à la cour du roi ?

Làdy Stuart murmura à son oreille :

— Je ne serai jamais reine !

— Brave cœur ! dit Hélène. Ma parole, brave cœur ! Voulez-vous que je monte le porteur et que je vous mène moi-même ? J’en ai mené bien d’autres, allez, à Bar-le-Duc !

— Nous avons le vicomte de Chateaubriand-Bretagne parmi vos postillons, répondit la Cavalière.

— Je parie que c’est Jolicœur ! Ah ! le scélérat ! comme il a bien l’air d’un vicomte, malgré sa veste jaune et son chapeau de cuir ! Allons, marchons ! L’ordre du régent est tombé au feu par hasard, et quand il s’agit d’une dette de mon cœur, je me moque de Son Altesse Royale comme d’une guigue ! Ah ! mais !

Le fameux parchemin, signé Voyer d’Argenson, flambait déjà dans le foyer, mais non point par hasard. Hélène coupa court aux actions de grâces de lady Stuart et la prit par la main.

— Je suis contente, dit-elle, autant que vous. Le difficile, ce sera d’expliquer la chose à M. Ledoux mais il a bon cœur, quoique ce soit un esprit prudent, et il comprendra bien que je ne pouvais faire moins pour ma bienfaitrice.

Elles traversaient la chambre pour gagner le corridor de droite, conduisant à l’escalier des écuries. Lady Stuart voulut lui fermer la bouche mais elles s’arrêtèrent tout à coup. Des pas précipités sonnaient dans le corridor. En même temps, de grands bruits s’élevaient de divers côtés dans l’auberge.

— Mort ou vif, il nous le faut, dit une voix dans le corridor.

— Nous sommes perdus ! dit la Cavalière. Il est trop tard !

Elle se redressa, car le danger lui rendait ses forces. D’un bond, Hélène avait gagné la porte et tiré le verrou. En se retournant, elle vit la Cavalière debout, tête haute, serrant à la main le pistolet qu’elle avait repris à terre.

—Ah ! murmura-t-elle, quel amour de mylady vous faites ! mais il ne s’agit pas de se battre. Les femmes ne valent rien pour cela ; malgré tout, vous l’avez bien vu hein ?

Elle riait. On frappa à la porte de droite.

— Celle-ci dst libre encore, dit la Cavalière en montrant l’autre porte.

— Je le sais bien, et nous allons en user.

Une main essaya d’ouvrir la porte de droite, au dehors ; puis, comme elle résistait, on frappa une seconde fois et plus rudement.

— Qu’attendez-vous ? demanda la Cavalière avec impatience.

Hélène avait ouvert un tiroir de sa commode et mettait ses hardes sens dessus dessous.

— Ne m’en parlez pas ! repondit-elle. Ce n’est pas encore installé ici, vous pensez bien. Je suis sûre d’avoir tout ce qu’il faut pour écrire ; mais ces déménagements ! ne m’en parlez pas !

— Ne venez-vous pas avec moi ? s’écria lady Stuart.

— Plus maintenant, répliqua Hélène. Il faut quelqu’un ici pour arrêter M. Ledoux. Vous ne connaissez pas M. Ledoux ? C’est lui qui a apporté l’ordre, et il doit gagner gros à l’arrestation de votre roi… Là, voici mon papier, ma plume et mon écritoire ! ce n’est pas malheureux.

— Ouvrez, demoiselle Olivat ! commanda-t-on de l’autre côté de la porte.

— Oui, monsieur Ledoux, répondit Hélène, je passe un jupon, si vous voulez bien le permettre.

Sa voix était aussi calme que si de rien n’eût été. Dans le corridor, M. Ledoux et ceux qui 1’accompagnaient s’entretenaient tumultueusement.

— Prenez un tison pour m’éclairer, madame, dit paisiblement Hélène qui disposait son papier sur la table. Il n’y a point de flambeaux ; rien n’est installé. Ah ! les déménagements !

— Peu importe votre jupon, demoiselle, cria M. Ledoux, ouvrez au nom du roi !

— On y va, monsieur Ledoux. Le roi ne peut vouloir qu’une demoiselle reçoive les messieurs sans mettre une camisole… Apportez le tison, madame, et levcz le pour que j’y voie. C’est bien cela. Merci.

Elle traça rapidement sur le papier :

« Bon pour quatre chevaux à livrer au porteur, malgré l’ordre de Paris — les meilleurs — et qu’on obéisse ! »

Et elle signa son vaillant nom, avec son titre ; « Hélène Olivat, maîtresse de la poste de Nonancourt. »

— Descendez, disait-on derrière la porte. Je suffis ici. Gagnez l’autre corridor par les cuisines et vous trouverez la chambre du chevalier de Saint-Georges !…

Hélène mit le papier dans la main de lady Stuart qui l’embrassa et courut vers la porte de gauche. En chemin, elle remit sur sa tête son chapeau de cavalier.

Le feu, ranimé par la chute du tison que lady Stuart venait, d’y rejeter, flamba en ce moment et lança une grande lueur.

— Il est là ! cria-t-on dans le corridor. Je l’ai vu !

Et la porte de droite, cédant à la pesée d’un levier, sauta hors de ses gonds.

La Cavalière franchissait en ce moment le seuil opposé.M. Ledoux parut seul, visa froidement avec un pistolet tout armé qu’il, tenait à la main et fit feu, malgré le grand cri que poussa Hélène. La porte de gauche se referma et la Cavalière disparut.

— En avant ! s’écria Ledoux qui se rua au travers de la chambre, touché ou non, nous le tenons.

Mais, à moitié chemin, il trouva Hélène qui, les bras croisés sur sa poitrine, lui barrait le passage. Il se retourna et ne vit personne derrière lui. Les gens qu’il avait, obéissant à l’ordre précédemment donné, avaient fait le tour par le rez de-chaussée.

Il s’arrêta et essaya de composer son visage, que les lueurs du foyer éclairaient complètement.

Hélène jelait sur lui des regards stupéfaits et comme épouvantés.

— Je ne vous avais jamais vu ! murmura-t-elle. Est-ce bien vous ? Je suis sûre d’être éveillé…

— Demoiselle, dit Ledoux d’un ton froid, je suis ici pour accomplir mon devoir. Laissez-moi passer, je vous prie.

— Vous m’aviez affirmé pourtant, dit-elle comme si elle eût pensé tout haut, qu’on ne lui ferait point de mal, et qu’il retournerait sain et sauf à Bar-le-Duc.

— Laissez-moi passer, demoiselle, vous êtes la servante du régent, comme je suis son serviteur. Au nom du roi, laissez-moi passer !

Il essaya de l’écarter. Elle était dure et ferme comme une borne de pierre. Elle dit, touchant son front avec sa main, comme pour fixer de vacillantes pensées :

— Ah ! vous êtes un assassin, vous, monsieur Ledoux ! vous tuez ! vous savez tuer !

— Appelez vous assassinat l’accomplissement d’un ordre de M. le régent ! se récria Ledoux.

Hélène secoua la tête.

— Le régent est un prince français, dit-elle. Le régent n’a pas pu commander cela !

Les bruits qui emplissaient la maison de poste allaient s’enflant. Ledoux fit une seconde tentative pour avoir passage. Elle était plus forte que lui.

— Par le diable ! gronda-t-il, prenez garde !

Ses yeux luisaient aux éclats rouges de la braise.

— C’est vrai» dit-elle, c’est vrai. Jamais je ne vous avais vu.

— Me laisserez-vous passer, femme ?

— Oui, répondit Hélène d’une voix si étrange qu’il recula de plusieurs pas. Mais, Nicaise m’a dit… Il n’était donc pas fou, Nicaise ! Et je l’ai chassé ! Nicaise m’a dit : Demoiselle, tâtez donc, un jour, le bras gauche de M. Ledoux !

Le bandit devint livide.

— Monsieur Ledoux, reprit Hélène, contenant sa voix qui voulait éclater, monsieur le marquis Ledoux de Romorantin, je vous laisserai passer si vous me donnez votre bras gauche à tâter.

Il haussa les épaules en riant d’un rire sinistre. Mais il avait peur, car il lança tout autour de lui un regard effaré.

Hélène, le voyant ainsi, sembla grandir.

— Ah ! ah ! fit-elle. Vous tremblez, monsieur Ledoux ! Il y a une fois où vous ne m’avez pas menti : c’est quand vous m’avez dit que vous me feriez trouver l’assassin de mon père !

Disant cela, elle marcha sur lui.

Et il recula encore, essayant de ricaner et grommelant :

— Cette fille est folle ! J’aurais plus tôt fait de prendre le même chemin que les autres.

Elle pressa le pas, parce qu’il reculait plus vite. Il n’osait point se retourner ; les regards d’Hélène le fascinaient.

En reculant, son pied heurta la porte, enlevée de ses gonds, qui gisait à terre ; il trébucha, puis tomba. Hélène marchait toujours sur lui.

Il eut un gémissement sourd, puis ses dents grincèrent, puis, dans sa détresse qui allait jusqu’à la démence, il la mit en joue avec son pistolet déchargé et pressa la détente d’un doigt convulsif. Hélène le touchait presque : son visage se contracta ; il lui demanda grâce.

La main d’Hélène, lente et impitoyable, se noua autour de sou bras gauche, sans chercher, ni tâtonner, juste à la place où la main du mort avait creusé la chair et découvert l’os.

Il poussa un horrible cri, et la douleur, une douleur qui ne peut être dépeinte, fit sortir ses yeux de leurs orbites.

Ils voyaient, ces yeux, la tête d’Hélène, flamboyante de vengeance, qui se penchait.

Qui se penchait !…

Les dents du misérable se desserrèrent comme celles d’un loup, pour mordre. Hélène serra l’étau de torture. Il eut une convulsion de damné qui le dégagea. Alors, levant son bras droit dans un effort désespéré, il frappa un seul coup, un coup terrible et la crosse du pistolet rebondit sur le front d’Hélène.

Elle s’affaissa sur elle-même, sans prononcer une parole. Elle était foudroyée.

En la voyant tomber, le bandit revint à la vie, car il n’avait pas espéré cela. Il s’était cru condamné. Tout livide de la torture subie, il se leva et prêta l’oreille aux bruits confus qui faisaient ressembler la maison de Poste à un théâtre où éclate le cinquième acte d’un drame.

Sa première idée fut de traverser la chambre où nul ne lui barrait plus le passage, pour gagner la retraite du chevalier de Saint-Georges. Mais il se ravisa. Quelqu’un pouvait entrer ; que cette femme fût morte ou vivante, il la voulait prisonnière.

Avec des efforts infinis, il parvint à soulever la porte et à la remettre sur ses gonds. Cela fait, il rechargea avec soin son pistolet.

— Celle-ci m’aurait toujours gêné, se dit-il, regardant sans émotion aucune la pauvre grande fille qu’il venait d’assassiner. J’aurais dû, depuis le commencement, régler ainsi toutes mes mariées !

Il la tâta du pied brutalement, elle ne bougea pas. Il fut content. Comme il tournait la clef de la porte de droite pour la fermer en dedans à double tour, un roulement se fit qui annonçait le départ d’une chaise au dehors.

— Oh ! oh ! gronda-t-il, qui donc prend congé de nous sans ma permission ?…

Il enleva la clef, la cacha dans les cendres et sortit par l’autre porte, qu’il ferma également et dont il prit la clef dans sa poche. Hélène ne pouvait désormais avoir aucun secours.

— Je crois que la coquine à guéri mon bras, dit-il avec un geste fanfaron, j’ai tant souffert que je ne le sens plus ! Ce qu’un mort donne, l’autre le prend… À sa majesté pour rire, maintenant ! C’est le bouquet !

Il entra dans la chambre du chevalier de Saint-Georges par la porte grande ouverte.