La Cavalière/09

Société générale de librairie catholique (p. 191-213).

IX

comment la grande hélène gronda mariole et fut grondée par le fatout


La grande Hélène avait choisi pour elle-même, bien entendu, une bonne chambre : elle aimait sincèrement ses aises. La bonne chambre de la grande Hélène était en outre située fort commodément entre deux corridors qui avaient chacun son escalier. Elle commandait ainsi toute la maison, pouvant sortir indifféremment par l’une ou l’autre galerie, tandis que le commun des mortels, pour aller du corridor de droite à celui de gauche, devait faire le tour de la maison par le rez-de-chaussée et changer d’escalier.

Le corridor de droite contenait presque toutes les chambres que nous connaissons, entre autres celle de M. Ledoux, celle du capitaine de Royal-Auvergne et celle de Mariole, la plus éloignée du centre.

Dans le corridor de gauche, et tout près d’Hélène, habitait le chevalier de Saint-Georges, dont elle ne savait point encore le nom, et qu’elle avait vendu à terme, moyennant une somme de vingt mille livres, à cet éloquent M. Ledoux, pour épargner à Nonancourt les horreurs d’une guerre européenne. Nous pouvons certifier que la grande Hélène avait supérieurement dormi là-dessus, sans avoir aucun mauvais rêve…

Elle s’éveilla guillerette, comme le soleil descendait à l’horizon déjà ; elle avait reposé ses quatre heures d’horloge et se sentait un loyal appétit. Sa chambre était chaude ; par les soins galants du fatout, un clair feu de bois tombait en braise dans la cheminée ; elle sauta, ma foi, en bas de son lit, tout habillée qu’elle était, et s’étira en laissant aller son dernier bâillement de paresse.

En vérité, c’était encore une jeune fille, quoiqu’elle vous eût déjà des manies qui parlent de l’âge mûr. Elle avait eu l’autorité trop tôt, ou bien, comme elle vous l’eût dit, elle avait trop songé à elle-même. Mais quand elle se planta devant son miroir, posée comme une femme de la Bible, la taille ferme et cambrée, la tête haute, ses deux mains baignées dans ses prodigues cheveux, vous eussiez pensé à cette Judith qui était grande aussi, et robuste, et hardie, et qui tua honnêtement ce coquin d’Holopherne. Hélène n’avait encore tué personne.

Tout en peignant à pleine mains sa chevelure, elle prêta l’oreille à ces bruits confus qui emplissaient la maison de poste et qui l’avaient éveillée.

— Il paraît, dit-elle, que le bien m’est venu en dormant.

De fait elle aait des chalants à revendre, en ce moment, la nouvelle titulaire. Pendant qu’elle sommeillait, il s’était passé bien des choses autour d’elle, les unes qui nous sont déjà connues, les autres que nous ignorons encore. Des arrivages surtout, en veux-tu en voilà, et dont le lecteur aura bientôt la liste.

On marchait, le long des corridors, on causait dans toutes les chambres. Les fourneaux, à la cuisine, étaient des fournaises, et dans la salle commune, Royal-Auvergne buvait comme si les fourneaux eussent été au fond de son estomac.

Hélène appela une servante et demanda son Nicaise. Son Nicaise était Dieu sait où. Elle était de si bonne humeur qu’elle ne traita point la servante d’effrontée.

— Qu'on m’envoie Jolicœur, mon postillon ! dit-elle.

Jolicœur était peut-être avec le fatout. On ne le trouva point. Elle ne fit qu’en rire. Ah ! le bon caractère qu’elle avait, ce matin !

— Comment va mon vagabond ? s’enquit-elle, ayant tout à coup mémoire du blessé. Je voudrais le voir.

— Il dort.

— Malepeste ! dit-elle, et je passe pour bourrue ! Voyez pourquoi les gens ne me viennent point voir quand je suis en joyeuse humeur !

Elle fronçait déjà ses sourcils qu’elle avait épais comme junon.

— Ça, reprit-elle, Mariole, ici ! tout de suite ou je me fâche !

Elle riait, j’allais dire dans sa barbe, tant on s’étonnait parfois qu’elle n’en eût point. La servante trottait déjà dans le corridor. L’instant d’après, Mariole arrivait toute rouge de sa course.

Quand elle entra, Hélène fourra dans son giron un objet qu’elle tenait à la main : une petite boîte.

— Voire, ma fille ! dit-elle. Vous vous faites bien attendre !

— Sainte Vierge ! pensa Mariole, elle est justement à rebrousse poil !

Elle vit devant elle, la pauvrette, la longue série des reproches qu’on allait lui faire.

— Que faudra-t-il pour le dîner du jeune blessé ? demanda en ce moment la servante.

— Etes-vous folle, vous ? s’écria Hélène. Ne va-t-on pas mettre tout à cuire et à bouillir pour un meurt-de-faim ? il aura ce qu’il y aura. Est-ce un prince, à la fin, cet oiseau-là ?

— Dame ! dit la servante, vous l’avez tant choyé, tant bassiné !

— En route !… Donnez-lui n’importe quoi.

La servante s’en allait.

— Pourvu, ajouta Hélène, que ce soit tendre, délicat, léger, nourrissant ; sauvez-vous. Bonsoir, minette !

— Bonsoir, ma sœur, répondit Mariole, qui se tenait debout à trois pas.

— Approche.

Mariole fit un pas et s’arrêta.

— On te dit d’approcher !… et ne jurerait-on pas que cette petite fille-là est habituée à être battue ! Toujours tremblante devant moi ! Ne peux-tu me regarder en face ?

— Oh ! si, ma sœur !

— Oh ! si, ma sœur ! répéta Hélène, en imitant le son timide de sa petite voix ; ou ne te mangera pas, petiote ! Parle, si tu veux.

— Oh ! oui, ma sœur.

— Eh bien ?…

— Vous êtes si bonne !…

— Tu mens ! tu ne me trouves pas bonne. Tais toi ! J’ai apporté quelque chose à tout le monde, en revenant de la foire hier. La tante a eu, les petits, ont eu ; toi, rien.

— Je ne m’en étais pas aperçue, dit Mariole naïvement.

— C’est bon ! riposta Hélène. Alors, tu ne tiens pas à ce qu’on te donne ? C’est que tu ne m’aimes pas…

— Sœur ! répondit là fillette, puisque tu ne me laisses jamais avoir besoin de rien !

Mais Hélène était déterminée à se fâcher.

— Vous parlez comme un livre ! gronda-t-elle. L’hypocrisie vient vite aux enfants, à présent.

— Oh ! sœur ! murmura Mariole dont les doux yeux s’emplirent de larmes.

Hélène tourna la tête. Mariole lui prit la main par derrière et voulut la baiser.

— Je ne suis pas en train d’être caressée ! dit rudement la terrible fille. J’ai à vous gronder, et un peu bien… À nous deux, mademoiselle !

Mariole laissa tomber ses bras le long de son corps comme une condamnée, pendant qu’Hélène poursuivait :

— À nous deux ! N’avez-vous pas de honte ?

— Ma sœur ! supplia Mariole, qui joignit ses mains mignonnes, prête à fléchir le genou, ma chère sœur…

— La paix ! Il n’y a pas de sœur qui tienne. Je ne suis pas contente de vous !

Elle aurait dû lire l’angoisse qui était peinte sur ce pauvre charmant visage, mais elle avait bien autre chose à songer vraiment.

— Il faut que tout cela finisse ! déclara-t-elle d’une voix courroucée. Je ne me laisserai pas prendre aujourd’hui à vos câlineries. Il y a un terme à tout ! Je suis à bout ! vous avez dépassé les bornes !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! pensait Mariole. Elle va me chasser, j’en suis sûre !

Hélène la saisit par le bras.

— A-t-on vu ces manières ! reprit-elle avec une véritable et profonde indignation, en regardant la fillette de la tête aux pieds, ces robes, ces velours, ces rubans, tous ces colifichets ! pour une fille d’auberge ! Et pensez-vous que je puisse souffrir cela, mademoiselle !

Mariole poussa un soupir de soulagement.

— Ah ! que j’ai eu peur ! se dit-elle.

— Répondez, s’il vous plaît !

— Ma sœur (et si vous saviez comme sa voix était douce), je m’habillerai comme vous voudrez, désormais.

— Voilà, s’écria la grande Hélène : j’en étais sûre ! Ah ! comme c’est bien cela ! Tu es obéissante, toi, en paroles, Dieu merci ! Tu ne te révoltes jamais, fi donc ! ah bien oui !… quitte à faire toujours ta petite volonté, hein ?

— Ma sœur ! ma sœur !

— Va, je te connais comme ma poche, et tu ne vaux pas mieux que les autres ! Qui est-ce qui te taille ces robes-là ?

— À Bar-le-Duc, c’était…

— La sotte ! la maladroite ! la balourde ! Elle t’a laissé un mauvais pli au milieu du dos… là… sens-tu ?

— Oui, ma sœur.

Cette petite Mariole avait déjà bien de la peine à s’empêcher de rire.

Mais Hélène s’échauffait tout de bon.

— Est-ce qu’on ne l’a pas payée, celle-là ! s’écria-t-elle. Un pli dans le dos ! Elle est bien heureuse que nous ayons quitté le pays, je l’aurais changée.

—- N’est-ce pas assez bon pour une fille d’auberge ? demanda Mariole avec un brin de rancune.

— Une fille d’auberge ! répéta Hélène scandadalisée. Qui t’a appelée ainsi !

— C’est vous, ma sœur… il n’y a qu’un instant.

— Moi ! Tu mens ! déclara Hélène avec conviction.

— Et je ne suis que cela, ajouta Mariole.

Hélène baissa la tête. Elle était punie par où elle avait péché !

— Oh ! certes ! dit-elle avec accablement. Tu n’es pas contente de ton état, pauvre enfant ! Si j’avais été noble et riche, j’aurais pu te faire heureuse…

— Ma bien-aimée Hélène ! s’écria Mariole dont les larmes jaillirent. Je préfère votre tendresse à celle d’une reine !

— La paix, minette ! dit la grande fille en se redressant. Je ne veux pas qu’on pleure ! essuie tes yeux ? et vite ! Fille d’auberge ! Saperlotte ! si une autre que moi t’avait appelée fille d’auberge…

— C’est pourtant la vérité, dit timidement Mariole.

— Du tout ! tu n’y entends rien ! C’est-à-dire… enfin, je ne veux pas qu’on soit malhonnête avec toi ! On leur en donnera des filles d’auberge ! Dis donc ? une risette, veux-tu ? mieux que cela ! embrasse-moi. Ma parole d’honneur, je les trouve étonnants, ces gens-là. Tu es élégante ! eh bien le beau malheur ! à quel âge le serais-tu donc, pas vrai ? Et encoré, élégante, moi je lissais mes cheveux mieux que ça !

Elle passa ses doigts caressants dans les doux cheveux blonds de Mariole.

— Ah ! mais oui ! poursuivit-elle gaiement. Et ils n’étaient pas de moitié si beaux que les tiens ! Me gardes-tu rancune ?

— Est-ce que c’est possible ? répondit Mariole dont le sourire était humide.

— Ma parole ! répéta Hélène qui avait ses lèvres sur le front de l’enfant, je les trouve étonnants ! Des colifichets ! quels colifichets ? Ce que tu as ne doit rien à personne. Qu’est-ce qu’ils ont à dire ?… Ote voir un peu ton vieux fichu.

— Il est tout neuf, dit Mariole.

— Ote voir !

Mariole obéit. Hélène tira de dessous sa pélerine un autre fichu.

— Le vieux n’était que de la percale, dit-elle, avec dédain.

Le neuf était de tulle brodé. Mariole le reçut d’une main qui tremblait de plaisir.

— Essaye-le !

— C’est trop joli, ma sœur, c’est bien trop joli !

— On te dit d’essayer ! répéta Hélène, qui décrocha un miroir pour le lui présenter. Est-ce qu’il y a quelque chose de trop joli pour toi, dis-donc ?

Le fichu allait à miracle.

— Sais-tu ? reprit Hélène, tu as un miroir de petite duchesse, tout uniment.

Mariole riait au miroir.

— Il faut un collier à ce cou-là, poursuivit Hélène.

Mariole ouvrit de grands yeux. Hélène tira de son sein la boîte, la boîte aux surprises qu’elle venait d’y glisser.

— Des perles ! s’écria Mariole en sautant de joie.

— Ne bouge pas ! si tu gambades comme cela, comment veux-tu que j’agrafe ? C’est fou, les enfants !… Là, regarde-toi !

Mais Mariole ne jeta qu’un regard au miroir.

— Ah ! sœur ! sœur ! dit elle émue jusqu’au fond de l’âme, que tu es bonne et que je t’aime !

Elles étaient dans les bras l’une de l’autre, et leurs baisers se croisaient, coupant les mots qui tombaient de la bouche d’Hélène. Elle disait :

— M’aimes-tu ? bien vrai ? moi qui te gronde toujours ! j’ai tort de te gronder, pauvre ange chéri qui n’a plus de mère ! Il te faudrait quelqu’un de meilleur et de plus doux pour t’aimer.

Elle s’éloigna brusquement pour la contempler mieux.

— Es-tu assez jolie ! murmurait-elle sans savoir qu’elle parlait. Es-tu assez belle !

Buis, reprenant tout à coup conscience, elle ajouta, mais avec regret :

— Tu comprends bien, Mariole, moi, je te trouve jolie, parce que je suis ta sœur, mieux que cela : ta mère. Mais si quelqu’un d’autre te disait cela, ce serait bien différent ! il ne faudrait pas les croire.

Mariole rougit.

— Bon ! te voilà comme un coquelicot ! Ne plaisantons plus. Tu disais que tu m’aimais. Comment m’aimes-tu, minette ?

— Est-ce que je pourrais le dire, répondit Mariole, moi qui te dois tout !

— C’est moi qui te dois tout, chérie ! tu as été la joie, tu as été le calme de ma jeunesse. Je ne connaissais pas beaucoup le bon Dieu sais-tu ? C’est en t’apprenant le Notre-Père et en baisant tes petites mains jointes que j’ai appris à prier, et je prie mieux avec toi. Aussi, je vais te dire, je voudrais te garder près de moi toujours… Ne me réponds pas, Mariole, se reprit-elle, tombant pour la première fois de sa vie peut-être dans une tristesse douce et tendre qui était de la mélancolie. Avec les autres, je peux être égoïste ; avec toi, non ! je t’aime trop. J’ai résolu de te marier toute jeune pour que tu sois bien longtemps heureuse.

Sur ces derniers mots, Nicaise entra. Il vit que Mariole baissait la tête pour cacher son trouble. Hélène, tout entière à sa pensée ne vit ni l’entrée du fatout, ni le trouble de Mariole.

Nicaise avait, ce soir, une singulière physionomie et que nul, parmi ses amis, ne lui connaissait assurément. Il semblait qu’un vent d’expérience et de maturité eût passé tout à coup sur ce naïf visage. Son front et ses yeux pensaient. Il resta un instant immobile sur le seuil et ses lèvres remuèrent lentement. Il se disait à lui-même :

— Elle est bonne, pourtant. J’en suis sûr ! C’est un cœur d’or !

Ses yeux étaient fixés sur Hélène. Hélène continuait parlant à Mariole :

— Sais-tu, nous n’aurons pas trop de peine à te trouver un épouseur. Je te donnerai dix mille livres le jour de ton mariage.

Mariole n’eût pas le temps de répondre et Hélène tressaillit comme si la pointe d’un couteau l’eût touchée :

— Demoiselle, dit le fatout, d’une voix qui était plus changée encore que son visage, mieux vaudrait ne point trop parler de cet argent-là !

Hélène se tourna brusquement vers lui. Jamais il n’avait soutenu son regard. Il le soutint cette fois d’un œil triste et ferme. Hélène vit bien qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire. Elle fit signé à Mariole de sortir, disant :

— Nous reparlerons de tout cela, chérie.

Nicaise secoua la tête et dit au moment où Mariole passait devant lui :

— J’aurai aussi à vous causer, petiote.

— Qu’as-tu ? demanda Hélène, dès que la fillette fut partie.

— J’ai un grand malheur, dit Nicaise, en gagnant la cheminée où Hélène était debout. Je croyais en vous comme en Dieu, c’est bien sûr, et peut-être que c’était un péché mortel. Voilà qu’à présent je ne vois plus à me conduire, comme si j’avais le cœur aveugle, parce que j’ai défiance de vous.

— Défiance de moi ! répéta Hélène avec un rire étonné.

— Oui demoiselle, et cela me semble un péché aussi, un péché mortel. Mais je n’y peux que faire : j’ai défiance de vous, en grand, des pieds à la tête.

— Et pourquoi as-tu défiance de moi, fatout ? demanda Hélène qui ne s’irritait point encore.

— Demoiselle, reprit Nicaise en soupirant, vous aimez l’argent… de trop !

— Ah ! dit la grande fille, en fronçant le sourcil. Tu crois ca, toi ?

— Et vous êtes la fille d’un père, continua Nicaise, qui aimait de trop l’argent.

— Vas-tu perdre le respect ? murmura Hélène,

— Non, demoiselle. Et si je perds l’estime que j’ai de vous, je ne vaudrai guère mieux qu’un mort. Ce n’est pas de la colère qu’il faut avoir contre moi ; Je ferais plutôt pitié, allez ! J’ai bien de la peine et de l’embarras à vous parler comme je le fais, Si vous saviez…

— En deux mots, qu’as-tu à me dire, garcon ?

Leurs regards se choquèrent encore une fois et la grande fille fut toute surprise du malaise qu’elle se sentait dans le cœur.

— J’ai à vous demander, demoiselle, répliqua le fatout dont la voix chevrota, mais qui ne baissa point les yeux, si c’est vrai que l’argent dont vous parlez tant depuis hier vient de M. Ledoux.

— Oui, répondit Hélène, cet argent-là vient de M. Ledoux. Après ? — Et si cet argent-là, poursuivit Nicaise, est le prix de la vie d’un pauvre jeune homme, que vous avez vendu comme ça tout vivant à ceux qui sont pour l’assassiner !

— Godiche ! dit Hélène qui haussa les épaules.

— Ça se peut que je n’aie point d’esprit, demoiselle. Je vous prie de me répondre par oui ou par non.

Ce fut elle, en vérité, qui détourna les yeux la première.

— Si on t’expliquait…, commença-t-elle. Mais tu es trop bouché pour comprendre ! Sais-tu la politique, mulet, pour juger les gens qui valent mieux que toi ?

— Je ne sais rien, demoiselle, prononça Nicaise de cet accent résolu qu’il avait trouvé on ne sait où. Mais l’argent est de l’argent et le sang est du sang.

— Et n’as-tu pas deviné, innocent, qu’il y a là autre chose que de l’argent ?

— Non, demoiselle. Je vous prie de me dire ce qu’il y a, si vous voulez que je le sache.

— Il y a la mort de mon bonhomme de père que je veux venger ! s’écria Hélène. Je suis sur la route de l’assassin. Je sers ceux qui m’ont dit : Nous te montrerons l’assassin !

Les yeux de Nicaise, grands ouverts, avaient une expression si étrange qu’Hélène s’arrêta. Il reprit à voix basse :

— C’est vrai que le bonhomme Olivat vous aimait bien, demoiselle ; c’est vrai aussi qu’une fille a le droit de courir après le meurtrier de son père. C’est vrai encore que vous êtes sur la route où passe l’assassin.

Elle lui saisit les deux bras d’un geste violent.

— Que sais-tu ? que sais-tu ? balbutia-t-elle, la lèvre tremblante et la joue livide. Tu sais quelque chose. Que sais-tu ?

— Les trois hommes qui vinrent au Lion-d’Or, le soir des fiançailles, répondit Nicaise, sont à la poste de Nonancourt, aujourd’hui tous les trois.

Les doigts crispés d’Hélène serrèrent convulsivement son bras. Nicaise murmura :

— Si vous en faisiez autant au bras gauche de M. Ledoux, il crierait miséricorde, demoiselle !

Une lueur furieuse s’alluma dans les yeux d’Hélène, puis elle devint toute blême et se laissa choir dans son fauteuil en se couvrant le visage de ses mains.