La Cavalière/08

Société générale de librairie catholique (p. 167-190).

VIII

comment nicaise, le fatout, écoutait, lui aussi, aux portes


Raoul resta, non pas seulement parce qu’il avait besoin de savoir ce qui allait se passer ici, mais encore parce que le geste de Gadoche, congédiant le juif et le boiteux, avait eu pour lui une signification vaguement rassurante. Ce geste avait désigné la cour extérieure, avant de montrer la porte par où les deux coquins devaient s’esquiver. Ce geste semblait dire, en un mot ; il ne faut pas que les soldats du roi vous voient.

Et certes, malgré tout, il y avait, il devait y avoir une très-grande différence entre les intentions de mylord ambassadeur et celles de Philippe d’Orléans, régent de France.

Raoul songeait déjà au parti qu’il pourrait tirer d’Auvergne-cavalerie, en cas do suprême danger.

— Tout de même, monsieur Ledoux, disait Nicaise dans la salle basse, d’un air bien aimable et presque joyeux, vous voilà blême et faible comme si vous étiez pour faire une maladie… et la mort au bout, que Dieu vous bénisse !

— M’as-tu entendu ? répliqua Gadoche rudement. La maîtresse de poste, ici, sur-le-champ !

Nicaise se rapprocha de lui en grattant tour à tour ses deux oreilles.

— La demoiselle dort un tantinet, monsieur Ledoux, répondit-il en souriant agréablement. Elle a dit comme ça : Si le tonnerre tombe sur la maison, laissez faire ! En cas que vous auriez tout à fait envie de lui causer, faut aller la réveiller vous-même… Mais v’ià que vous tournez vos yeux pour vous trouver faible, tenez, monsieur Ledoux ! Ça a l’apparence que vous êtes bien bas !

Le docteur Saunier entoura de ses bras Gadoche, qui chancelait, en effet.

— Ce poison ! murmura le bandit entre ses dents serrées. Il y en avait, sous les doigts du mort, aussi vrai que je vous vois là devant moi, Saunier. Je le sens. Partout où les cinq ongles ont touché, je brûle !

— Quoi que vous marmottez donc comme çà, monsieur Ledoux ? demanda candidement Nicaise. Battez-vous la campagne. Faut-il vous mieller une pinte de vin pour deux ?

— Le mieux est de prendre une chambre, dit tout bas Saunier ; un bon pansement et quelques heures de sommeil arrangeront tout.

— De l’eau ! dit Gadoche. Un peu d’eau !

Quand il eut mouillé ses lèvres dans le verre, il se redressa.

— Approche ! ordonna-t-il.

Nicaise vint à l’ordre de bonne grâce.

— Penche-toi ! commanda encore Gadoche.

— Pas pour vous embrasser, toujours, monsieur Ledoux ! dit Nicaise. Je crains trop les fièvres.

M. Ledoux demanda tout bas :

— Est-il arrivé ?

— Hein ? fit Nicaise. S’il est arrivé ?…

— Tais-toi !

Mais sa question, répétée à haute voix par le fatout, était parvenue jusqu’aux oreilles de Raoul, de l’autre côté de la porte.

— Arrivé qui ? reprit Nicaise, Arrivé quoi ?

— Le prince.

— Quel prince ?… Ah ! mais, ah ! mais, vous me feriez croire que j’ai la berlue, vous, monsieur Ledoux, à moins que ça soit vous !

—Brute ! s’écria Gadoche avec une maladive colère, réponds, ou je te casse la tête d’un coup de pistolet.

— Tiens ! tiens ! dit Nicaise, imperturbable ; des pistolets ! vous, monsieur Ledoux ! c’est drôle, dites donc. Vous portez des pistolets, à présent ! Depuis quand ?

Le docteur toucha le coude de Gadoche qui se mordit la lèvre.

— C’est drôle, répéta Nicaise qui le regardait attentivement. Quoiqu’on dise que je suis une poule mouillée, je n’ai point peur de vos pistolets, da ! C’est peut-être aussi parce que vous avez l’air d’un quelqu’un qui veut trépasser…

— Maraud !

— J’entends qui va s’en aller. Pardon excuse, monsieur Lêdoux. Quant à ce qui est du prince,comment qu’il est fait de son corps ce prince-là, hé ?

Manifestement le fatout ne savait rien ; mais la tournure bavarde que prenait l’entretien pouvait amener à chaque instant un malheur. Raoul retenait son souffle pour écouter mieux, et chaque parole prononcée faisait perler de la sueur à ses tempes.

Au moment où il retirait son œil du trou de la serrure pour y placer son oreille, il sentit la pression légère d’une main sur son bras. Il se releva vivement, et, par habitude, sa main chercha une épée à son côté.

Le corridor était sombre ; il vit une forme svelte derrière lui : unadolescent ou une femme, déguisée en cavalier.

— Lady Stuart de Rothsay ! dit-il en un cri de joie étouffé.

Elle posa un doigt sur sa bouche.

— Etes-vous seule ? demanda Raoul.

— Yves et René sont au dehors, repondit-elle ; Douglas Harrington et Drayton viennent d’entrer avec moi. MM. de Lauzan et de Courtenay vont venir… Mais cet homme qui est là a retenu tous les chevaux.

— Quel homme ?

— Cartouche ! prononça lentement la Cavalière.

Il y avait une terrible emphase dans ce nom qui enflait alors toutes les trompettes de la renommée.

Cartouche ! répéta Raoul stupéfait.

— Je l’ai reconnu, non pas au visage, car il est admirablement déguisé, mais à la voix. C’est lui qui nous a conduits de Paris à Saint-Germain- en-Laye, sous l’escorte de Royal-Auvergne… Le roi vous demande ; venez.

Elle se glissa le long du corridor et Raoul la suivit.

Les choses prenaient tournure de comédie, et l’idée s’éloignait qu’un homme désormais put être assassiné dans son lit. Car Royal-Auvergne, le vrai, cette fois, était là dans la cour, qt le vrai marquis de Crillon ne devait pas être peu disposé à mener rondement l’effronté bandit qui avait jeté son nom aux gardiens de la porte de la Conférence. Les indiscrétions possibles du brave Nicaise perdaient beaucoup de leur importance.

L’entretien se poursuivait cependant entre ce dernier, Gadoche et le docteur Saunier. Il n’y avait plus personne au dehors pour écouter.

— Le prince est jeune, dît Gadoche, grand, mince, pâle et probablement blessé…

— Tiens, tiens, tiens, tiens ! fit encore Nicaise.

— Tu l’as vu ? s’écria Gadoche vivement.

— M’est avis que vous parlez de celui qu’on appelait chez nous le chevalier de Saint-Georges ?

— Précisément !

— Et qui va toujours, suivi de cette belle dame qui avait nom la Cavalière ?

— Juste ! Il est venu ?

— Attendez donc ! Avec des seigneurs, trébigre ! Et des mylords déguisés en postillons ?

— Il est venu ! s’écria Gadoche. Il est ici !

— Ah ! dame, monsieur Ledoux, dit Nicaise tranquillement, s’il était venu avec sa Cavalière, scs seigneurs et ses postillons, comment que vous voudriez que nous ne l’aurions point vu ?

— Est-ce que tu te moques de moi, misérable ?… commença Gadoche qui se leva.

— Je n’oserais point, monsieur Ledoux, puisque vous avez promis vingt mille livres à la demoiselle !

Disant cela, en toute humilité, le fatout décocha à son puissant rival un regard sournois. Il voulait savoir, ce Nicaise. Il avait, comme les autres, ses petits intérêts.

— Qui est-ce qui t’a dit cela, maraud ? demanda Gadoche hors de garde.

Pour la troisième fois, Nicaise fit :

— Tiens ! tiens ! tiens ! ah ! dame ! ah ! dame !

Puis il devint triste. Gadoche se rassit, grelottant la fièvre.

— Mon garçon, dit le docteur, il faut à ce gentilhomme une chambre et tout de suite.

— Il y a assez de chambres, dit Nicaise.

— Et un bon lit.

— Tous nos lits sont bons, l’homme, chez la demoiselle. Venez avec moi, si vous voulez, je vas vous conduire et vous loger.

Le docteur Saunier aida Gadoche à se lever. Nicaise prit les devants. Ils atteignirent tous trois le premier étage où Nicaise ouvrit la porte d’une vaste chambre à deux lits. Comme il allait se retirer, Gadoche le retint.

— Garçon, dit-il, retrouvant une voix nette et brève, tu ne me plais pas.

— Ah ! monsieur Ledoux ! dit Nicaise avec reproche, moi qui suis si tant porté pour vous d’amitié.

— Tais-toi, quand je parle ! Tune me plais pas, et je n’aurai aucune répugnance à te faire mourir sous le bâton, si tu essayes de me désobéir !

Nicaise pâlit un petit peu. Ce n’est pas tout d’un coup qu’on devient brave comme Bayard. Mais enfin, il ne trembla point de tous ses membres, comme il l’eût fait autrefois, peut-être, avant ses voyages. Gadoche continua :

— Ecoute-moi bien. J’ai déjà fourni au chef palfrenier Pordro du roi qui me donne droit à tous les chevaux, je les retiens : tous, tu m’entends ? Veille à cela : tu es responsable. Je vais dormir quelques heures. Sous aucun prétexte, aucun étranger ne doit être admis près de moi, fut-ce un officier du roi ou un bailli ; voici mon sauf-conduit : je voyage pour le compte de monseigneur le régent.

Il déplia un large parchemin que Nicaise salua respectueusement, en disant :

— Monsieur Ledoux, c’est dommage que je ne sais pas lire, n’ayant point appris à l’école.

— Tu n’es pas sourd, au moins ?

— Pour ça, non,

— Tu m’as bien compris.

— Pour ça, oui.

— Ecoute encore. Un seigneur étranger va venir : meinherr Roboam Boër…

— Oh ! oh ! pensa Nicaise, le mari de ma comtesse au petit vin blanc.

— Avec sa femme…

— Ma comtesse aussi ! s’écria le fatout malgré lui. J’ai r’eu mon parapluie ! et elle avait de jolis rubans, tout de même !

— Ceux-là, continua Gadoche, tu peux les faire monter près de moi, ainsi que les deux hommes qui étaient en bas tout à l’heure, s’ils me demandent pour affaire pressée.

— Bien mauvaises mines, ces deux-là, monsieur Ledoux, fit observer Nicaise paisiblement.

— On ne te demande pas ton avis. Ecoute encore, et souviens-toi qu’il s’agit de tes deux oreilles ! Si le prince venait…

— Avec sa Cavalière ?… Une belle femme, oui !

— Avec ou sans sa Cavalière, et il doit venir, c’est certain ; tu m’éveillerais sur l’heure.

— Oui, monsieur Ledoux.

— Si quelqu’un voulait user de force pour avoir des chevaux, tu m’éveillerais… — Sur l’heure, oui, monsieur Ledoux.

— Enfin, quand la maîtresse de la poste aura fini son somme, tu viendras me prévenir.

— Est-ce tout ?

— C’est tout.

— Eh bien, monsieur Ledoux, dit Nicaise, ça s’embrouille dans ma tête un petit peu, mais chaque fois que je serai embarrassé, je taperai à votre porte, pas vrai ? pour vous demander si c’est bien ça.

Gadoche se retourna vers le docteur et murmura d’un accent découragé :

— Je tombe de fatigue et de sommeil !

D’un geste impérieux le médecin montra la porte à Nicaise, qui ne demanda pas son reste et sortit avec un évident plaisir.

À peine était-il de l’autre côté du seuil, dans le corridor, qu’une main vigoureuse le saisit au collet par derrière, il se retourna et se trouva en face d’un gentilhomme qu’il ne reconnut pas d’abord. Ce gentilhomme lui dit :

— Ami Nicaise, je te préviens que si tu réveilles ce faquin sous quelque prétexte que ce soit, je te casse les deux bras et les deux jambes !

— Aheu ! aheu ! s’écria le pauvre fatout ; mais je ne sais auquel entendre, alors, dites donc !

Puis, tout à coup, regardant mieux le propriétaire de cette bonne poigne qui le tenait au collet :

— Bigre de bigre ! fit-il, cet accoutrement-là vous va mieux que la veste dé postillon, monsieur Raoul !

— Trouves-tu ?… Tu m’as bien entendu ?

— Oh ! parfaitement. C’était clair.

— Maintenant, où est la chambre de M. le marquis de Grillon !

— Le capitaine d’Auvergne ? un joli soldat, hé ! Il n’a pas encore de chambre, que je sache.

— Va donc le trouver dans la cour.

— Oui, monsieur Raoul.

— Et dis-lui que M. le vicomte de Chateaubriand-Bretagne…

— C’est-il votre nom, hein ?

— On le dit, ami Nicaise… Que M. le vicomte de Chateaubriand…

— Bretagne, jarnigodiche !

— Désire avoir l’honneur de l’embrasser sur les deux joues.

— J’y vais…

— Attends ! ajoute que ledit vicomte…

— De Chateaubriand…

— Bretagne, ayant ses raisons pour ne pas être rencontré en costume de ville…

— Parce qu’il joue un rôle de postillon…

— Mon coquin, un mot de plus et je te…

— Assez de menaces comme ça, monsieur Raoul ! interrompit noblement Nicaise. Ça m’ennuie, à la fin, et si j’apprenais à ruer, peut-être bien que je casserais des jambes comme tous les autres ânes ! Expliquons-nous plutôt d’homme à homme, quoi, comme des chrétiens ! Vous n’êtes pas ici pour la demoiselle, pas vrai ?

- Quelle demoiselle ? demanda Raoul qui ne savait trop s’il devait rire ou se fâcher.

— La demoiselle Hélène, s’entend.

Raoul éclata de rire.

— Eh bien ! eh bien ! s’écria Nicaise en colère, elle vaut pourtant bien mieux que la poupette, oui ! Mais tout ça dépend des goûts. Promettez seulement de ne pas l’épouser.

— La demoiselle Hélène ?

— Comme de juste.

— Oh ! pour cela, mon brave, répondit Raoul, je te le promets de tout mon cœur !

— Alors, monsieur le vicomte, dit le fatout, lâchez-moi, allez, nous sommes camarades, je ferai tout ce que vous voudrez !

Raoul le lâcha de bonne grâce et poursuivit :

— Où en étions-nous ?

— À ce que vous n’étiez pas pressé de vous montrer costumé comme vous l’êtes.

— Pas plus que je ne suis curieux d’apprendre à M. le marquis de Crillon que je porte ici un habit de postillon ; tu vas donc prier mon ami le capitaine de choisir une chambre, afin que nous puissions causer en paix.

— Je vas faire mieux, monsieur Raoul.

— Voyons !

— Je vas vous ouvrir une chambre que je choisis pour M. le capitaine.

Ce disant, il tourna la clef d’une porte que Raoul franchit avec une certaine précipitation, parce qu’on entendait des pas à l’autre bout du corridor. Deux hommes venaient de ce côté, bras dessus bras dessous, l’un faisant boiter l’autre.

— Croquant ! dit Rogue à Nicaise, la chambre de M. le marquis de Romorantin, tout dé suite !

— Néant ! dit Nicaise, à moins que ce ne soit pour affaire pressée.

— C’est pour affaire très-pressée, bélître, répliqua Salva.

— À la bonne heure, dit encore Nicaise ; merci, messieurs, pour votre politesse !

Et, sans se déranger, car il passait devant la porte de Gadoche, il y frappa à tour de bras, en criant à tue-tête :

— Dormez-vous déjà, monsieur Ledoux ? C’est les deux mines de coquins qui veulent vous parler pour affaire très pressée.

Rogue etSalva levèrent la main tous les deux à la fois ; mais Nicaise était déjà loin, hâtant le pas pour aller porter le message de Raoul au capitaine de royal-Auvergne.

En descendant l’escalier, il prêta l’oreille et entendit l’huis de M. Ledoux qui s’ouvrait à bas bruit.

— Je vas repasser par là, pensa-t-il, et faire un petit bout d’écoute.

L’instant d’après, M. le marquis de Crillon et Raoul étaient assis en face l’un de l’autre dans deux bonnes vieilles bergères, et Nicaise avait son oreille à la serrure de Gadoche.

Nous avons pris la peine d’excuser, dans un cas pareil, M. le vicomte de Chateaubriand-Bretagne, mais Nicaise, ma foi, en eût fait bien d’autres ! ayant écouté, il voulut voir, car les paroles entendues annonçaient une mise en scène assez curieuse, mais la clet qui restait dans la serrure arrêta net son regard.

— Tonnerre ! disait Rogue, quel accroc vous avez à la peau ! Le vieux avait des griffes de loup, c’est sûr !

Nicaise ne comprit pas. Il y eut un sourd gémissement à l’intérieur de la chambre.

— Vous serrez trop fort, mort diable ! gronda M. Ledoux, parlant à Saunier qui le pansait.

Et presque aussitôt après, il ajouta avec un autre juron :

— Le Stuart est parti de Saint-Germain, j’en suis sûr ! Et toute sa séquelle après lui ! Ont-ils disparu sous terre ?

— Ne remuez pas comme cela, capitaine, l’ordonna une voix que Nicaise reconnut pour être celle du compagnon de M. Ledoux.

Capitaine ! qui donc était capitaine ici ?

Le vrai capitaine d’Auvergne riait et causait dans sa chambre avec Raoul. On aurait presque distingué leurs joyeux propos, si on avait prêté l’oreille, mais la conversation était de ce côté bien plus intéressante, et Nicaise n’avait garde de quitter la porte de M. Ledoux. Il essayait pourtant d’écouter partout.

Etait-ce M. Ledoux, l’ancien collecteur des gabelles, qu’on appelait aussi capitaine ?

— Tu me fais atrocement mal ! murmura celui-ci d’une voix défaillante.

— On dirait d’un homme à la torture ! pensa le fatout. Trébigre ! si on pouvait seulement voir ! Ça doit être drôle, si on écorche M. Ledoux derrière la porte !

M. Ledoux reprit : — Je donnerais tout de suite mille pistoles pour deviner qui nous à escamoté le prince.

— Encore un prince ! pensa Nicaise. Il en pleut !

Sàlva dit de son accent portugais, nasal et emphatique :

— Toutes les autres avenues étaient gardées, on ne pouvait sortir de Saint-Germain que par la route de Nonancourt. Pas un seul des camarades n’a signalé son passage sur le chemin.

— Il n’avait pas d’ailes, cependant, pour s'envoler ! répliqua le boiteux.

Il y eut un silence, pendant lequel, dans la chambre où était Raoul, M. le marquis de Criton s’écria :

— Palsambleu ! Vicomte, vous êtes ici pour vos affaires et je ne suis pas un exempt de M. d’Argenson ! Si nous mettions la main sur votre prince, nous serions bien forcés de faire notre devoir ; mais jusque-là, vous allez, vous venez, c’est votre droit. Et je vous prie de mettre mes compliments aux pieds de cette très-aimable Cavalière, la première fois que vous aurez le bonheur de la voir, Comment M. le régent va-t-il se consoler de son absence ?

— Et Cartouche ? demanda Raoul, au grand ébahissement de Nicaise.

Cartouche ! On avait appelé l’autre « capitaine ! » Quel trait de lumière !

— Ah ! ah ! Cartouche ! dit le marquis. Je vous promets que le misérable ne se vantera pas de sa dernière fredaine ! Si je ne ramène pas à Péris le chevalier de Saint-Georges, je rapporterai maître Cartouche, ficelé comme un paquet. Grand merci du renseignement, vicomte.

Ils se mirent à rire tous deux, Raoul et le marquis. On riait aussi pour le moment chez M. Ledoux. Salva disait :

— Je ne sais pas qui a fait accroire à l’épouse Boër qu’elle avait aussi des droits à la couronne d’Angleterre, mais elle travaille maintenant contre nous.

— Il y en a une autre, ajouta Rogue, qui travaille aussi contre nous.

— Qui donc ?

— La fillette de Lorraine.

— Mariole ? dans quel intérêt ?

— Ça a commencé dès l’auberge du Lion d’or.

— Si la chose est vraie, répliqua M. Ledoux de sa voix pénible et haletante, ne plaisantons pas, même avec cela. Le Hollandais a le bras long ; il nous couvrira en cas d’esclandre. Je vous charge de l’exécution. Etudiez les êtres de la maison, et qu’à minuit la donzelle soit empaquetée sur la route de Paris !

Pour le coup, Nicaise crut rêver. La poupette ! Enlevée ! Et c’était M. Ledoux ! Il se frotta les yeux avec énergie. On venait de parler de Cartouche : Si c’était Cartouche M. Ledoux !

Un grand cri d’angoisse passa en ce moment au travers de la porte. Ce cri était si déchirant et peignait une telle agonie que Nicaise en oublia Mariole.

— Mon bras ! râlait M. Ledoux. Du feu ! le feu de l’enfer !

— Le pansement est fini, capitaine, déclara le docteur Saunier.

— Un pansement ! Encore capitaine ! répéta Nicaise. Au bras ! Et il a parlé du vieux qui avait des griffes de loup ! Jarnigodiche ! Voilà qui va étonner la demoiselle, quand je vas lui narrer ça ! Elle lui tâtera peut-être le bras…

Il se donna dans le front ce bon coup de poing qui annonçait chez lui la naissance d’une idée, et s’enfuit, parce que la porte du marquis de Crillon s’ouvrait pour donner passage à Raoul dont la visite était finie.