La Cavalière/07

Société générale de librairie catholique (p. 145-166).

VII

comment le vicomte de chateaubriand-bretagne arrangeait l’avenir


Nonancourt, dont le nom obscur a été prononcé si souvent dans ces pages, ce lieu qui occupait tant de place dans les rêves de mylord ambassadeur, de mein herr Roboam et de M. Ledoux-Gadoche, marquis de Romorantin, était alors et est encore une toute petite ville du département de l’Eure, située sur la roule de Dreux à Évreux. Je ne pense pas que rien au monde se soit passé à Nonancourt, excepté les événements tragi-comiques qui vont être ici racontés.

L’hôtel de la poste n’était point dans la ville. On le trouvait à un fort quart de lieue des dernières maisons, vers le sud, à une étoile formée par quatre chemins sur les bords de la petite rivière d’Avre. C’était un assez grand logis d’aspect triste, bâti en bonnes pierres de taille et contenant de vastes appartements. Ses croisées regardaient de vertes campagnes bien cultivées où l’Avre dessinait ses festons d’aulnes et de saussaies. Les quatre chemins, dont deux étaient routes royales, donnaient à l’étoile huit branches irrégulières qui allaient écartant leurs longues rangées d’arbres au travers des prairies.

La Normandie est un bon pays, fertile en procès, riche en gens de loi. On y reteignait déjà les vaches volées, on y grimait dès lors, comme les comédiens se font au théâtre le visage qu’ils veulent, les bœufs trop âgés. Le maquignonnage, à l’endroit des chevaux surtout, y atteignait les proportions d’une science. Trois maîtres de poste, successivement, s’étaient ruinés à Nonancourt, grâce aux coquineries des maquignons et aux procès des bons voisins ; car, dans ce paradis normand, les gens qui nous pillent demandent encore des dommages-intérêts pour leur-peine.

La grande Hélène savait tout cela, mais, jarnicoton ! elle avait bien promis de mettre la Normandie au pas.

Il était trois heures de l’après-midi environ, le lendemain du départ de Saint-Germain-en-Laye. Postillon et chevaux avaient fait vaillamment leur devoir. La grande Hélène était arrivée au matin avec armes et bagages, regardant d’un œil conquérant ces gars au pas mou, à la pose indolente, à la physionomie bête et futée, qui allaient, les mains dans leurs poches jusqu’au coude, et ces fortes filles rougeaudes, coiffées du casque à mèche ni plus ni moins qu’un vieux bourgeois de Paris en toilette nocturne.

Avant que la carriole fût déchargée, dans la cour de la poste, la grande Hélène s’était déjà montrée. Elle avait bousculé trois gars et poussé une fille : en tout quatre citations devant M. le bailli.

Ayant ainsi débuté, la grande Hélène avait été se mettre au lit, non point, cependant, sans s’être occupée de son protégé, gentilhomme ou vagabond, à qui elle avait fait donner la meilleure chambre de la maison.

En l’absence de la demoiselle, le gouvernement resta partagé entre le fatout et Mariole. Les choses n’en allèrent pas beaucoup plus mal, et à l’heure que nous avons dite, trois heures de relevée, tout était en ordre ou à peu près. Le fatout gagna la cuisine pour mettre les fourneaux en train ; Mariole monta à sa chambre.

Nous ne savons trop comment dire cela, mais la grande Hélène était bien plus près de la vérité qu’elle ne le croyait elle-même : au sujet de Mariole. Il n’y avait plus de poupette ; Mariole était une demoiselle ; depuis quinze jours qu’on avait quitté Bar-le-Duc, Mariole avait beaucoup changé.

Dans ce court espace de temps, l’enfant s’était épanouie femme, tout en gardant à dz certaines heures, comme une habitude qui ne se perd pas tout d’un coup, les grâces naïves du premier âge.

Elle s’était toujours montrée douce et pieuse, mais elle était maintenant plus sévère et plus réservée dans sa mise et pourtant ses cheveux blonds obéissaient bien mieux à sa main qui plus habilement les relevait. Ses yeux timides, malgré leur franchise, se baissaient plus souvent et autrement que jadis. Toute sa personne inspirait un respect nouveau.

Elle riait toujours autrefois. Maintenant, vous l’eussiez surprise souvent pensive, et il y avait de graves mélancolies jusque dans son sourire.

En entrant dans sa chambre inconnue qui ne lui rappelait aucun souvenir, Mariole se sentit triste jusqu’à pleurer. Un sentiment d’isolement profond la saisit, elle n’eût point su expliquer pourquoi. N’avait-elle pas en effet toujours cette femme excellente qui lui avait servi de mère ? Aucun de ceux qu’elle était habituée à voir ne manquait. Le Lion-d’Or tout entier avait déménagé en caravane. Derrière le mur de la pièce voisine, les petits jouaient et la tante Catherine grondait.

Elle regarda ces meubles étrangers, ce lit aux rideaux de serge sombre, ce miroir pendu à la froide muraille, et elle alla vers sa ruelle où était un crucifix. Elle s’agenouilla ; elle pria. Elle ne pria pas longtemps parce que, aujourd’hui, la prière ne la reposait point. Elle s’étonna de cette sécheresse ou de ce malheur et se relevant, elle dit sa peine au Sauveur dont elle baisa les pieds longuement.

Elle prit son ouvrage, une collerette qu’elle brodait pour Hélène ; elle s’assit auprès de sa fenêtre ; mais, au lieu de broder, elle songea. Ses yeux suivaient la ligne des peupliers, si hauts près de la maison et qui allaient s’abaissant dans le lointain. Il y eut un moment où elle ne vit plus la monotone perspective, parce que ses yeux étaient remplis de larmes. Pourquoi ces larmes ?

Sa broderie s’échappa de ses mains. Il y avait un livre d’heures sur l’appui de la croisée. Elle l’ouvrit. Ce n’était pas pour lire, car les lettres dansaient et miroitaient à travers les perles humides qui pendaient encore à ses longs cils.

— Je deviens folle ! dit-elle. Je ne puis penser qu’à cela !

Elle eut un mouvement de colère, puis, soudain, parmi ses larmes, un sourire brilla. Elle songeait au temps où elle avait coutume de consulter son livre d’heures pour savoir s’il ferait soleil les jours de promenade.

Ce n’était pas un almanach, pourtant, son livre d’heures. Mais on tire au sort, quand on est enfant, à la plus belle lettre, c’est le mot technique. On dit d’avance : A droite pour le ciel bleu, à gauche pour les nuages gris qui amènent la pluie, et l’on pique une épingle dans la tranche du pieux volume.

Là où l’épingle a piqué, il faut ouvrir sans tricherie. La première lettre de la page de droite compte pour le beau temps, la première lettre de la page de gauche annonce l’orage. Laquelle est la plus forte ? Cela suit l’ordre de l’alphabet. A est le meilleur, Z est le pire.

Allez, cela trompe souvent, mais cela ne trompe pas plus que les prédictions de messieurs tels et tels qui sont de grands philosophes. Et c’est bien moins fatigant que d’écouter messieurs tels et tels.

Donc, Mariole, l’ancienne poupette, passée demoiselle, prit une épingle à son fichu et la piqua dans la tranche de son livre d’heures. Avait-elle donc si grande envie de savoir le temps qu’il ferait demain ? Son œil brillait, il y avait du rose à sa jôue tout à l’heure si pâle.

— À droite pour oui, déclara-t-elle consciencieusement. Mais avant d’ouvrir, un nuage de tristesse plus sombre se répandit sur son beau front.

— S’il allait dire non ! pensa-t-elle.

Lui, l’oracle !

Il ferait de la pluie. — Hélas ! hélas ! la pluie qui tombe du cœur ! les larmes silencieuses ! Il ne s’agissait, en vérité, ni de soleil, ni de nuages !

— Eh bien, dit-elle d’un petit ton vaillant, s’il répond non, tout est fini ! Je préfère savoir une bonne fois qu’il n’a pas dit la vérité !

Ces phrases ne sont pas toujours construites selon les lois de grammaire. IL était d’abord l’oracle ; maintenant IL était notre ami Raoul, le postillon Jolicœur, M. le vicomte de Châteaubriand-Bretagne.

Qu’importe la grammaire, bon Dieu !

Mais comment pouvait-elle douter de Raoul ! de Raoul si grand, si généreux, si loyal et qui avait promis sur la sainte médaille d’Auray ?

Ecoutez. En conscience, malgré tout ce que valait le bon Raoul, il y avait bien de quoi douter et même de quoi avoir peur. Une fille d’auberge demandée en mariage par un vicomte, héritier pour un peu des ducs souverains de Bretagne, c’est difficile à croire, en dépit de la chanson qui marie les rois avec les bergères !

Aussi Mariole consulta à droite pour oui, à gauche pour non !

Sa petite main tremblait. Elle ouvrit pourtant le volume fatidique.

La tranche se fendit par moitié, montrant deux pages couvertes de versets latins.

— C’est oui ! dit une voix joyeusement émue.

Ce n’était pas la voix de Mariole qui referma le livre, toute confuse, mais si heureuse !

M. Raoul ! dit-elle. Comment êtes-vous entré ici ?

Comment, en effet ? Raoul avait ouvert la porte, Raoul avait traversé toute la chambre, sans éveiller l’attention de Mariole. Et il portait ses grosses bottes de postillon encore ! Comprenez-vous cela ? Il fallait que Mariole fût bien occupée de son oracle !

— Un B à droite : dit-il au lieu de répondre. Bonheur !

— Vous m’avez fait peur ! murmura-t-elle.

Puis elle ajouta.

— Fi ! que c’est mal !

— Avez-vous bien le cœur de me gronder ? répliqua Raoul, sérieux cette fois. Douter de moi ! Interroger des sorts !…

Il s’interrompit et prit le même accent qu’elle pour répéter :

—- Fi ! que c’est mal !

Elle baissa la tête en silence.

— Aussi reprit Raoul, le livre d^heures vous a bien dit votre fait !

— Ce sont des folies et je me repens, murmura-t-elle.

— S’il avait répondu non, vous l’auriez cru, Mariole ?

— Peut-être…

Elle releva sur lui ses yeux mouillés.

— J’ai beau faire, prononça-t-elle lentement, nous sommes trop loin l’un de l’autre, monsieur Raoul. Je ne crois pas !

— Que faut-il donc vous dire ?…

— Oh ! rien… Je ne doute pas de vous… si je doutais de vous, aurais-je contribué comme je l’ai fait à tromper ma sœur Hélène et à vous mettre dans sa maison ?

— De quoi doutez-vous donc, Mariole ?

— Des événements, Raoul… Il y a des choses qui sont impossibles.

— Nous serons plus forts que les événements, et il n’y a point de choses impossibles quand Dieu les veut. Comprenez-moi bien, Mariole, car je ne veux pas que vous ayez un remords. Il me semble que le remords seul flétrirait la pure fleur de votre conscience. Vous n’avez pas, comme vous le dites, trompé l’excellente femme qui vous a servi de mère, non ; car si elle pouvait être éclairée, Hélène Olivat, brave et noble comme je la connais, serait aussi avant que nous dans les intérêts d’un prince malheureux. Pensez-vous, Mariole, que votre sœur prendrait le parti du crime lâche et perfide contre l’infortune si héroïquement supportée ?

La jeune fille secoua la tête.

— Ma sœur est bonne, dit elle ; mais il y a de terribles choses entre elle et ceux qui servent le chevalier de Saint-Georges. N’essayez jamais de lui confier yos secrets !

— Je ne l’essayerai pas, puisque tel est votre conseil. Nous sommes si près du but, désormais, que nous pouvons nous passer de toute aide nouvelle. Quatre relais de six lieues nous séparent seulement de la mer. La blessure du prince ne peut l’empêcher de monter à cheval. Ne soyez pas indifférente à tout ceci, Mariole…

— Puis-je être indifférente à rien de ce qui vous touche ?

— Vous ne le pouvez ni ne le devez, bien aimée Mariole, répondit Raoul d’un accent pénétré.

Mais laissez-moi vous expliquer comment ces choses vous intéressent bien plus directement encore que vous ne le pensez. Je ne veux point vous faire entrer dans ma famille par cette mauvaise porte qu’on ouvre violemment. Je ne veux point causer de peine à mon père et à ma mère. Ma tendresse pour vous est un sentiment pieux qui ne va contre aucun de mes devoirs. Je vous ai parlé déjà d’un projet qui vous a semblé un rêve…

— Oui, dit-elle, un beau rêve !

— Vous n’avez pas voulu vous voir vous-même, Mariole, entrant dans la maison de Châteaubriand comme l’égale du père et de la mère qui vous y recevront à bras ouverts.

— Je l’aurais voulu, Raoul, je ne l’ai pas pu. Je sais ce que je suis…

— Savez-vous ce que vous serez ? J’ai travaillé, depuis le jour où je vous parlai de ce projet pour la première fois, et vous aussi, vous avez travaillé, Mariole.

— Moi !

— Lady Mary Stuart de Rothsay sera ici dans quelques heures, celle que vous nommez la Cavalière…

Le regard de la jeune fille demanda quel rapport il y avait entre la Cavalière et les difficultés insurmontables de son mariage avec Raoul. Celui-ci sourit et poursuivit :

— Mylord baron Douglas la suivra de près. Mary Stuart et le baron Douglas, dont le dévouement au dernier des Stuarts est une religion, savent déjà que, sans vous, notre entreprise aurait eu à Saint-Germain un dénoûment funeste. Depuis hier, Mariole, votre sœur Hélène et vous, vous avez deux fois sauvé la vie du roi.

— Ma sœur ne sait pas… commença la jeune fille.

Raoul l’interrompit d’un ton presque solennel.

— Si le roi reprend son royaume, dit-il, nous n’aurons pas besoin d’un autre protecteur que le roi. Si Dieu ne veut pas rendre la couronne au fils de Stuart, lady Mary et Douglas payeront sa dette, je le sais désormais, j’en suis sûr, j’ai le droit de l’affirmer ; lady Stuart est la plus noble des femmes et Douglas n’a jamais menti !

Elle écoutait, charmée, mais il lui semblait toujours entendre quelque merveilleuse féerie, et un si grand espoir avait peine à entrer dans son cœur.

— De sorte que, quoi qu’il arrive, acheva Raoul, dans quelques semaines je viendrai prendre par la main ma fiancée Mariole, qui sera la fille adoptive d’un lord, qui sera lady Mary Douglas de Glenbervie, et je la conduirai dans la vieille maison de mes aïeux. Là, elle sera reine et maîtresse, l’idole de son mari, la joie de deux nobles vieillards qui l’appelleront leur fille… Et comme ils vous aimeront, Marie, quand je leur dirai : Voici celle qui m’a enseigné l’espoir et la foi. Je menais la vie des écervelés de ce siècle qui semble ne plus connaître ni morale, ni Dieu. J’allais, découragé, ayant tout connu et tout méprisé. Je m’étais jeté dans une entreprise généreuse, il est vrai, mais désespérée, pour remplir le vide de mon intelligence et de mon cœur. Je me croyais mort à tout ce qui est bon, sage et saint…

— Oh ! Raoul ! murmura-t-elle, étiez-vous si malheureux ?

— Lorsque, sur mon chemin, poursuivit le jeune vicomte qui joignit les mains, je rencontrai un ange de pureté, une chère âme, si sainte et si candide, qu’à sa vue mon cœur retrouva la religion de son passé ; un ange, j’ai bien dit : un ange que j’admirai, que j’aimai comme on espère, comme on croit et qui m’agenouilla aux pieds de Dieu !



Un grand bruit se fit dans la cour et sembla trouver de retentissants échos dans l’intérieur de l’hôtel.

— Sainte Vierge ! s’écria Mariole effrayée, ma sœur Hélène ! elle va venir !

Raoul s’enfuit. Dès qu’elle fut seule, elle courut à son lit et se prosterna devant l’image sainte, murmurant une prière où débordait son pauvre cœur.

— Bonne Vierge ! dit-elle, ô bonne Vierge ! Si ce n’était pas vrai, maintenant, je mourrais ! Protégez-moi, sainte Vierge, ma divine patronne, et délivrez-nous de tout mal !

Quand Raoul fut dans le corridor, il vit bien que le réveil de la terrible Hélène, si bruyant qu’on dût l’attendre, n’était point la cause de tout le fracas qui emplissait la maison de poste. Par la fenêtre de l’escalier, il jeta un regard dans la cour où un officier du roi, escorté par une douzaine de cavaliers, faisait le diable. Raoul reconnut l’uniforme d’Auvergne-cavalerie, et M. le marquis de Crillon, le même précisément dont Piètre Gadoche avait lancé le nom effrontément aux gardes de la porte de la Conférence, cette nuit où Jacques Stuart avait voyagé de Paris à Saint-Germain, sous une escorte de voleurs, déguisés en soldats du roi.

M. le marquis donnait ses ordres et faisait installer pour ses cavaliers un dortoir sous la remise.

Raoul fut inquiet. Jusque-là, les troupes régulières de M. le régent n’avaient pas pris, en apparence, du moins, une part active à la chasse qu’on livrait au prétendant fugitif.

M. le marquis de Crillon était assurément un noble jeune homme, mais ceux qui portent l’uniforme dépouillent leurs propres sentiments pour obéir à une consigne. Or, chacun savait bien, en ce temps, que le régent de France n’avait rien à refuser au roi d’Angleterre qui le tenait dans sa main. Cela était menaçant.

Raoul était seul ici pour garder le chevalier de Saint-Georges qui dormait, harassé de fatigue, dans le lit bien bassiné où la grande Hélène avait fait mettre un renfort de matelas. Car la grande Hélène n’y allait jamais de main morte. Elle était folle de son protégé à présent et le soignait à tire-larigot.

Raoul gagna le rez-de-chaussée, rétablissant en chemin les détails un peu dérangés de sa toilette de postillon. Il comptait traverser la salle-basse avant l’entrée du capitaine, et gagner l’autre escalier qui donnait accès à l’appartement de Jacques Stuart.

Comme il arrivait à la porte, un bruit de voix l’arrêta. Ceux qui portent sur leurs épaules la charge qu’il avait ont le droit et le devoir d’agir en dehors des communes convenances. Il mit son œil à la serrure. Nicaise, le fatout, servait à boire à deux gaillards que Raoul reconnut du premier coup, quoiqu’ils fussent assez bien travestis. C’était Rogue, l’ancien boiteux, orné d’un fort emplâtre sur l’œil droit, et le juif Salva, devenu blond, sous une large perruque qui tirait vers le roux.

Ceux-là, Raoul ne les savait que trop par cœur. Il sentit la responsabilité qui pesait plus lourdement sur lui. Nonancourt, tout l’indiquait depuis le commencement du voyage, était le lieu fixé par les ennemis du prince pour un dénoûment fatal. Et par un contre-temps qui pouvait avoir, dans quelques minutes peut-être, de sinistres conséquences, le bataillon fidèle restait en arrière. Aucun des amis de Jacques Stuart n’était là.

Fallait-il seller deux cheveaux et fuir ? Mais comment ? l’arrivée des gens du roi apportait un embarras nouveau. Et Jacques Stuart, blessé, pourrait-il supporter une course désespérée ?

Comme Raoul songeait ainsi, deux autres personnages entrèrent dans la salle basse, et leur aspect n’était point fait pour calmer les anxiétés du jeune vicomte. L’un était un inconnu à la figure intelligente, mais mauvaise et comme dégradée ; l’autre, paraissant malade, exténué par la souffrance ou par la fatigue, était M. le marquis de Romorantin, l’âme damnée du Hollandais Roboam Boër : en réalité, maître Piètre Gadoche, appuyé sur le bras do son médecin ordinaire, le docteur-bandit Saunier. Raoul eut froid dans ses veines.

Piètre Gadoche traversa la salle basse d’un pas chancelant. Il répondit à peine à la bienvenue que lui offrait notre ami Nicaise qui, si volontiers, lui aurait tordu le cou.

D’un geste impérieux, il montra la porte aux deux coquins subalternes, Rogue et Salva qui se levèrent de table aussitôt.

— Je veux voir à l’instant, dit-il, la demoiselle Olivat, titulaire de ce bureau de poste. Je le veux au nom du roi !

Raoul, qui avait déjà fait un pas pour s’éloigner, resta.