La Cavalière/05

V

où la grande hélène qui n’était pas la femelle de judas vend pourtant le roi pour trente deniers.


— Demoiselle, disait M. Ledoux, vous vous échauffez aisément et vous ne mesurez pas assez vos paroles. Je ne vous prends point pour la femelle de Judas. Je vous prends pour une femme d’ordre et de bon cœur, qui a de lourdes charges à cause de son bon cœur justement, et qui ne laissera pas échapper une occasion de gagner honnêtement sa fortune.

— Honnêtement ! se récria Hélène d’un ton toujours provocant. Chacun entend l’honnêteté à sa manière, à ce qu’il parait, monsieur le marquis !

— On dirait qu’il est marquis, à présent le gabelou ! ricana Nicaise dans la chambre voisine.

— Chut ! fit encore Mariole.

— Honnêtement, répéta M. Ledoux, loyalement, et sans que votre conscience puisse souffler le plus petit mot ! Je vous prenais aussi pour une femme de mémoire. Et il n’y avait pas besoin que la mémoire fut longue, car vos robes de deuil sont encore toutes neuves, demoiselle !

Hélène eut un frémissement par tout le corps.

— Mon pauvre bonhomme de père ! murmura-t-elle.

— On dit que vous avez fait une remarque, reprit M. Ledoux, dont la voix s’altéra malgré lui. On dit que vous reconnaîtriez, au bras du meurtrier…

— Dans cent ans comme aujourd’hui ! interrompit la grande fille, dont les cils baissés laissaient sourdre une lueur fauve. Chacun sait que ces blessures-là ne se cicatrisent jamais… Vous voilà bien blême, monsieur Ledoux, Avez-vous du mal ?

— J’ai du mal, demoiselle, d’avoir été méjugé par une personne à qui j’avais prouvé de l’amitié.

Elle lui tendit la main. Ses colères étaient feux de paille. Elle subissait de nouveau déjà l’influence extraordinaire que son ancien promis exerçait sur elle.

— Je vous demande pardon, monsieur Ledoux, dit-elle, si je vous ai offensé. Laissons cela je vous prie. Ni pour or, ni pour vengeance, je ne voudrais livrer un malheureux.

— Généreuse créature ! murmura M. Ledoux comme malgré lui.

— Qui ça ? moi ? repartit brusquement Hélène.

Généreuse ! Ah bien oui ! ce nest pas pour le fugitif, bien sûr, c’est pour moi. Je pense à moi, c’est assez. Gagner de l’argent, c’est bon, et j’étranglerais de mes mains l’assassin du bonhomme, si je le tenais, oui, de mes propres mains ! Mais je travaille rude tant que dure le jour, je veux dormir mes nuits tranquilles. Est-ce songer aux autres, cela ? Si je livrais un homme, voyez-vous, j’aurais de mauvais rêves !

Elle parlait avec conviction. M. Ledoux souriait.

— Et si vous n’en dormiez que plus tranquille, chère et noble âme que vous êtes ? dit-il. Ne me connaissez-vous pas assez ? Pensez-vous donc que je vous aurais proposé à vous, Helène, une action qui pût vous causer des remords ? Hélène, écoutez-moi, En livrant cet homme, vous épargnez des milliers d’existences !

La grande fille secoua la tête.

— Je ne suis pas assers savante pour comprendre cela, dit-elle. Finissons-en. J’ai dit : Je ne veux pas !

— Et moi je dis : Vous allez vouloir ! prononça Ledoux avec autorité. Ne m’interrompez plus, demoiselle ; je ne serai pas long désormais : en deux mots je vais vous convaincre. Vous pouvez, en effet, refuser votre fortune, cela vous appartient ; vous pouvez même renoncer à votre vengeance, cela vous regarde. Mais il ne vous est pas permis, en bouchant vos oreilles à la vérité, en fermant vos yeux à la lumière, de commettre une action criminelle.

— Oh ! oh ! fit Hélène, criminelle !

Elle raillait, la grande fille ; mais le visage de M. Ledoux était si grave qu’elle se sentit deyenir sérieuse.

— Si le chevalier de Saint-Georges, reprit-il, passe Nonancourt, c’est la guerre civile en Angleterre, et peut-être la guerre générale en Europe.

Hélène fut vaguement frappée. Malgré son ignorance des choses politiques, elle sentait qu’il y avait dû vrai là-dedans ; et sa répugnance morale se trouvant attaquée, son égoïsme, composé de toutes ses tendresses, s’éveilla brusquement.

— La guerre viendra-t-elle jusque chez nous ? demanda-t-elle.

— Assurément, demoiselle, la guerre ira partout.

Il y avait en elle de l’enfant. Elle se mit à réver. La guerre ! Dieu merci ! elle en savait des histoires de guerre ! Son père, vieux reître, l’avait bercée avec cela ! Du sang ! des larmes ! du feu ! Les femmes insultées, les églises incendiées, les enfants broyés sous les pieds des chevaux ! La guerre n’épargne rien, ni personne. Hélas-Dieu ! la vieille tante Catherine ! les petits ! Mariole surtout, Mariole dont le cher sourire se baignerait dans les pleurs ! Hélène demanda tout à coup :

— Et qu’est-ce que vous lui feriez à ce chevalier de Saint-Georges ?

— Ce qu’on fait à un pauvre insensé, demoiselle, car il n’est pas mâchant, et personne ne lui veut de mal. On le ramènerait à Bar-le-Duc, où il pourrait entendre ses messes et courir ses chasses comme par le passé.

— Voilà tout ?

— Absolument tout. Supposiez-vous donc autre chose ?

Ceci fut dit d’un tel accent qu’Hélène eut presque honte d’avoir forcé un si galant homme à tant d’explications.

— Pourtant, dit-elle encore, puisqu’on paye…

— Ne paye-t-on pas tous ceux qui rendent des services à l’Etat ?

— C’est vrai, cela ! c’est très-vrai ! murmura-telle.

— La récompense qui vous serait destinée, laissa tomber M. Ledoux, serait de vingt mille livres.

— Vingt mille livres pour moi toute seule ! dit-elle.

— Et notez bien ceci, demoiselle : je n’accuse pas le chevalier de Saint-Georges, le ciel m’en préserve ! mais je soupçonne les gens qui le poussent, les boute-feu, les brouillons qui avaient besoin d’argent pour entamer la danse, comme ils disaient là-bas… je me charge de voir, à Nonancourt, ce qu’il y a sous les manches de leurs pourpoints !

Hélène le regarda comme il disait cela. Sa joue était livide et ses lèvres frémissaient. Elle n’eut pas le temps d’en faire tout haut la remarque, car il se leva vivement après avoir consulté sa montre.

— Demoiselle, dit-il, j’ai dépensé près de vous plus de temps qu’il ne fallait. Je suis chargé d’intérêts bien graves. Méditez ma proposition et prenez conseil de votre prudence. Si vous le voulez bien, dans une heure je viendrai chercher votre réponse.

— Soit, répondit Hélène qui semblait tout engourdie dans ses réflexions.

Elle ne l’accompagna pas jusqu’à la porte. Dans l’escalier, M. Ledoux se frotta les mains et pensa.

— Diablesse de virago ! j’ai cru qu’elle allait nous filer dans la manche ! Il a fallu appuyer sur la griffe du mort ! Et chaque fois que j’en parlais, mon malheureux bras me cuisait comme si j’y avais appliqué un fer rouge. Enfin elle est à nous !

Hélène restait sur sa chaise. Mariole gratta à la cloison, Hélène ne bougea pas.

— Est-il parti ? demanda la fillette de sa plus douce voix.

Hélène garda le silence.

— Sœur, peut-on entrer ? dit encore Mariole.

— Non, répondit Hélène rudement. Qu’on se taise et qu’on me laisse !

Elle reprit son immobilité silencieuse. Quand elle parla, ce fut pour se dire à elle-même :

— Vingt mille livres ! Dix fois plus qu’il n*y avait dans la paillasse de mon père ! Et mon père serait peut-être vengé !… S’il était là, il dirait : Marche !

Nouveau silence.

— Il dirait : Marche ! reprit-elle impétueusement, et il aurait raison. La guerre est une boucherie ; il est bon d’empêcher la guerre. Qui croirait que la paix et la guerre sont entre les mains d’une pauvre fille comme moi !

Elle eut un sourire de naïf orgueil. Le dernier nuage de doute se dissipa sur son front qui prît la sérénité des droites consciences.

— Roule ta bosse ! s’écria-t-elle joyeusement. J’aime l’argent, eh bien ! après ? C’est sûr que j’aime l’argent, je ne m’en cache pas, je m’en vante ! Pourquoi ne pas faire le bien, quand ça rapporte ? Pourquoi ? hein ? C’est d’une pierre deux coups… Nicaise, innocent, ici !

— La porte de la pièce voisine s’ouvrit aussitôt, mais la grande Hélène était si puissamment préoccupée qu’elle ne l’entendit pas, Elle continuait, se croyant seule :

— Si je ne le fais pas, un autre le fera, pas vrai ! La belle avance !

— Quoi donc que fera l’autre ? se demandait Nicaise arrêté près de la porte.

— Et d’ailleurs, ajouta-t-elle en appliquant une tape méprisante à l’endroit où bat le cœur, je n’ai rien, rien là, moi, c’est connu ! Je n’aime que moi !

— Ah ! par exemple ! pensa Nicaise. Encore des vanteries !

— Et j’en suis bien aise ! poursuivait Hélène. Le cœur ! ça ne sert qu’à enfiler des sottises comme les perles d’un chapelet ! Et quand on a sur les bras cette fainéante de Mariole, la tante Catherine, les quatre marmailles et Nicaise… Ah ! pour celui-là, soyons juste ! Il travaille plus qu’il ne coûte…

— Merci, demoiselle, dit le Fatout du fond de sa reconnaissance.

Certes, la grande Hélène ne se souvenait même plus de l’avoir appelé. Elle poursuivit.

— Eh bien ! quoi ! je donnerai dix mille livres à Mariole… avec ce bêta de Nicaise, si elle veut par dessus le marché !

— Merci, demoiselle ! pensa encore le fatout ; mais cette fois, il s’arracha une mèche de cheveux.

— Je donnerai, continua Hélène, cinq mille livres à la tante Catherine, pour ne plus l’entendre pleurer la misère. On ne se fait pas l’idée comme ça m’agace ! Je placerai cinq autres mille livrés sur la tête des marmots…

— Dix et cinq quinze, dit tout haut Nicaise en s’approchant enfin, et cinq, vingt.

— Juste ! fit Hélène en souriant avec bonne humeur. Tu étais donc là, toi ?

— Demoiselle, c’est vous qui m’avez appelé.

— T’ai-je appelé ? Possible, mon garçon. Ma tête est un peu en l’air.

— Vingt mille livres de cadeaux ! dit Nicaise avec admiration. Vous avez donc bien de l’argent au jour d’aujourd’hui ?

— J’ai vingt mille livres, parbleu !

— D’où que vous les avez, demoiselle ?

Hélène le regarda de travers.

— Je te dis que je les ai, répliqua-t-elle. Ça suffit. — Bien sûr, demoiselle, car vous ne pouvez les avoir que par une bonne voie.

Hélène tourna la tête.

— Mais, poursuivit Nicaise supputant sur ses doigts, comptons. Qui de vingt mille livres ôte vingt mille livres, reste zéro. Vous ne gardez donc rien pour vous ?

— Tu crois ça, toi ?

— Dame, oui, demoiselle.

— Nigaud I Et le plaisir d’être une bonne fois débarrassée de tous ces gens-là. Va, mon pauvre Nicaise, tu ne me prendras pas sans vert. Je pense à moi ; toujours à moi ! Je ne pense qu’à moi !

— N’y a pas vantarde comme elle ! se dit Nicaise avec indignation.

Hélène continuait de la meilleure foi du monde :

— Mariole, vois-tu, ça me gêne de l’avoir avec moi. Je l’aime trop. C’est fini, je n’en veux plus ! La tante Catherine, dame, tu comprends bien, une vieille femme qui vous a presque élevée : on s’attache, on s’attache… Je préfère la voir ailleurs que chez moi. Les petits, pauvres mignons, mon frère Benoît est mort si jeune ! et j’étais sa préférée. Croirais-tu que sa femme, la chère créature, était jalouse de moi, tant il m’aimait ! Ah ! les braves cœurs tous deux !… Est-ce que je vais pleurer !

Nicaise la regardait, attendri, tandis qu’elle essuyait ses yeux à la dérobée avec un coin de son fichu.

— Je disais donc : les petits… veux-tu savoir ? On ne peut pas rudoyer ça comme on voudrait, à cause du souvenir des parents. Et. puis ils sont si gentils tous les quatre. Il faut prendre des gants. C’est ennuyeux. Ah ! quand je n’aurai plus ni Mariole, ni la tante Catherine, ni les marmailles…

— Voulez-vous savoir, demoiselle, déclara Nicaise qui avait la larme à l’œil, vous serez malheureuse comme les pierres, quand vous ne les aurez plus !

— Je serai libre comme l’air, innocent ! Et je pèserai moins qu’une plume !

Elle se leva.

— Heureusement, pensa Nicaise, qu’elle les aura toujours !

— Allons dit Hélène résolûment, voilà qui est dit, pas vrai ?

— Quoi donc, demoiselle ?

— Pour les vingt mille livres… nous les empocherons, et tant pis pour le chevalier de Saint-Georges !

— Comment ! comment ! s’écria Nicaise dont la curiosité s’éveillait tout à coup, le chevalier de Saint-Georges !

Hélène le regarda par-dessus son épaule.

— Ma parole, dit-elle, le voilà maintenant qui va vouloir s’entendre en politique ! Sais-tu seulement pourquoi on a pris un gros gars de Hanovre pour en faire un roi d’Angleterre, toi ? Non ? ni moi non plus… Holà ! Mariole, fainéante ! Debout, tante Catherine, et ne grondez pas ! Éveillez les petiots ! S’ils pleurent, on les fouette ! Au lieu de partir demain, on part ce soir. Ne demandez pas pourquoi : c’est mon caprice.

Elle alla à la porte de l’escalier qu’elle ouvrit.

— Holà ! maître Daniel ! les filles ! les garçons ! chargez, attelez ! qu’on se mette en l’air ! Je paye comme si j’étais une reine ! Et qui sait si je n’éclabousserai pas quelqu’un avant de mourir ! À la besogne tout le monde !

Elle donna un gros baiser à Mariole qui arrivait toute essoufflée ; en suite de quoi elle lui dit une injure. Elle bourra la tante Catherine, en étouffant les marmots de caresses. Je crois qu’elle prit un bâton parce que Nicaise riait en s’élançant à son ouvrage.

Oh ! la terrible fille ! l’auberge entière monta sur le pont. Il n’y avait plus que la demoiselle Hélène Olivat, titulaire du bureau de poste de Nonancourt. Garçons et servantes allaient et venaient tout affolés. Les chalands pouvaient demander ce qu’ils voulaient, on les laissait attendre.

Les chevaux furent poussés hors de l’écurie alors qu on n’avait point besoin d’eux, la carriole fut tirée de la remise, on cria après les postillons deux heures d’avance. Jolicœur, surtout, le beau Jolicœur, M. le vicomte de Chateaubriand-Bretagne, s’il vous plaît ! Où était

Jolicœur ? Et Dieu sait que Nicaise fut mené d’importance. Il s’agissait de ne rien oublier, sous peine capitale. La grande Hélène descendait et remontait son escalier à pleine vitesse, à plein bruit surtout. Elle était agitée autant qu’une tempête, et gaie pourtant, de cette gaieté fanfaronne qui prend celles dont le bonnet vient de voler par-dessus les moulins. De temps en temps, au plus fort du coup de feu, on aurait pu l’entendre radoter,

— Chacun pour soi ! Le voilà bien malade, ce prince-là, de retourner à Bar-le-Duc ! sans lui tous ces coquins n’auraient pas rôdé autour de chez nous. Et le pauvre père coucherait encore avec sa tirelire. Je fais bien, j’en suis sûre ! Et si le chevalier de Saint-Georges n’est pas content, il ira le dire à Rome !

Pour tant plaider une cause, il faut qu’on ne la sente pas très-bonne. Il y avait des moments où Hélène grondait son monde, bousculait et tempêtait pour ne point entendre une voix intérieure qui ressemblait à un remords.

Mais, jarnicoton ! elle était fille à prendre le remords par le cou, comme un chien, et à le lancer par la fenêtre !

Elle entra dans la chambre de derrière.

— Tante Catherine, dit-elle, vous saurez que ceux qui se feront attendre auront affaire à moi. Mettez deux gilets de laine : les rhumes ne valent rien en cette saison. Qu’on enveloppe les petits comme des paquets ! s’ils crient, la fessée ! N’en es-tu que là, toi, mademoiselle Mariole ? J’ai peur que tu ne deviennes une mijaurée, ma fille ! Marche droit ! si tu tousses, je me fâche ! C’est délicat comme une princesse, ma parole ! Qu’on m’embrasse ! mais au galop ! Je n’ai pas le temps de m’amuser !…

— Nicaise, propre à rien ! poursuivit-elle en se ruant sur le fatout qui entrait, essuyant la sueur de son front, Je t’ai entendu bavarder dans la cour ! Que je t’y voie ! Ce Jolicœur n’est pas arrivé ? À l’amende ! Écoute bien, sur ta tête ! Il s’agit de moi : les autres, à l’aventure ! Tu vas montrer à la fille, en bas, comment on fait chauffer mes doubles souliers…

— Oui, demoiselle.

— As-tu ma mante fourrée ? Je parie que non ! Et la peau de mouton pour entortiller mes jambes ? Ah ! ah ! garçon, il me faut mes aises ! Mariole ! non, rien !…Eh bien, toi, fatout, quand tu resteras comme un poteau, planté en terre !…

— Mais vous me parlez, demoiselle !

— En es-tu sûr, Benet ? Allons des jambes ! Tu vas me faire monter mon vin sucré, très-chaud. Ça donne des forces.

— Ah ! dame ! ça ravigote un quelqu’un, c’est sûr ! approuva le fatout qui tâchait de se rendre agréable.

Il y avait du bruit à la fenêtre qui donnait sur le jardinet.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria Hélène.

Elle repoussa Nicaise qui allait ouvrir.

— As-tu besoin de savoir ? va à l’ouvrage !

— Sœur, dit Mariole qui avait ouvert la fenêtre, c’est un pauvre homme…

— Veux-tu bien fermer, toi, curieuse ! qu’est-ce que cela nous fait ?

— Un jeune homme, poursuivit Mariole. Oh ! sœur, il est blessé !

— Qu’il se guérisse ! sommes-nous des chirurgiens, à présent ! Ferme ! je t’ordonne de fermer ! veux-tu me donner le mal de gorge, péronnelle !

Mais Mariole n’obéissait point.

— Sœur, je t’en prie, viens voir, supplia-t-elle. On dirait qu’il va mourir.

D’un saut, la grande Hélène fut à la fenêtre.

— Et tout notre monde autour ! gronda-t-elle. J’en étais sûre ! qu’il tombe un chat du toit, les voilà en vacances… Tout mon monde, jusqu’à Nicaise !

Le fatout était là, en effet, et soutenait la tête d’un pauvre diable dont le corps inanimé s’étendait sur le gazon.

— Demoiselle, dit-il, il est évanoui.

— Quelque ivrogne !… commença Hélène.

— Il est entré par la haie, poursuivit Nicaise. On voit encore le trou.

— Quelque voleur !

Les gens qui faisaient foule autour de l’homme évanoui murmurèrent.

— À la carriole ! vociféra Hélène. Je ne suis pas chez moi, ici. C’est affaire aux gens de l’auberge de se montrer charitables s’ils veulent… Mais ils ne m’écoutent pas ! saperlotte ! tas de nigauds, montez-moi ce vagabond ! J’aurai plus tôt fait de m’en occuper moi-même !

Mariole se jeta dans ses bras, elle la repoussa si rudement que la fillette faillit tomber à la renverse, Nicaise disait avec orgueil aux gens du dehors :

— V’là comme elle est, la demoiselle ! Ah ! dame ! ceux qui ne la connaissent point la prendraient pour une louve enragée, des fois qu’il y a… Doucement ! il n’est pas mort ! il est encore chaud, toujours !… On y va, demoiselle… Montons-lui le blesse proprement. Et laissez-moi passer le premier, car elle casserait la tête à quelqu’un.