La Case de l’oncle Tom/Ch XXII

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 332-338).


CHAPITRE XXII.

Au Kentucky.


Nous allons pour un court intervalle ramener le lecteur à la ferme du Kentucky, et voir ce qui s’y passe.

C’était par une chaude après-midi d’été, vers le soir. Les portes et fenêtres, toutes grandes ouvertes, invitaient la brise à entrer, pour peu qu’il lui en prît envie. Dans le large vestibule qui régnait le long de la maison, attenait au salon, et se terminait par un balcon aux deux bouts, M. Shelby, se balançant dans une berceuse, les talons appuyés sur une chaise, savourait avec délices l’encens de son cigare. Sa femme causait, assise près de la porte. Elle semblait avoir quelque chose sur le cœur, et attendre l’occasion de parler.

« Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre de Tom ?

— Ah ! vraiment ! alors Tom a trouvé là-bas quelque ami. Comment va-t-il, le pauvre diable ?

— Il a été acheté par une famille que je crois très-distinguée, dit madame Shelby ; il est bien traité, et n’a pas beaucoup à faire.

— Ah ! tant mieux ! j’en suis enchanté ! reprit cordialement M. Shelby. Je suppose qu’il est tout à fait réconcilié avec sa résidence du Sud, — et ne s’inquiète plus guère de revenir ici ?

— Au contraire, il demande avec beaucoup d’anxiété si l’argent de son rachat sera bientôt prêt.

— Ma foi, je n’en sais rien. Quand les affaires tournent mal, il n’y a pas de raison pour en finir. C’est comme si l’on sautait de tourbière en tourbière, à travers un marécage. Il faut emprunter l’un pour payer l’autre, puis réemprunter à l’autre pour payer l’un ; — et ces damnés billets pleuvent dru comme grêle, avant qu’un homme ait le temps de fumer un cigare ou de se retourner : lettres de créanciers, messages pressants et pressés, — tout vous tombe à la fois sur le dos.

— Il me semble, mon ami, que l’on pourrait y remédier. Supposons que nous vendions tous nos chevaux et une de nos fermes ; nous pourrions alors payer comptant.

— Oh ! c’est absurde, Émilie ! vous êtes la femme la plus accomplie du Kentucky ; mais vous n’avez pas le sens commun en affaires. Les femmes ne s’y entendent pas, et ne s’y entendront jamais.

— Ne pourriez-vous, du moins, me donner un aperçu des vôtres ? — la liste de ce que vous devez, par exemple, et de ce qu’on vous doit, et je tâcherais de voir si je puis vous aider à économiser.

— Oh ! de grâce, ne me persécutez pas, Émilie ! — je ne puis rien vous dire de positif. Je sais à peu près où en sont les choses ; mais les affaires ne se tranchent pas, ne s’ajustent pas carrément comme les croûtes à pâté de Chloé. Vous ne vous doutez pas de ce qui en est, je vous le dis. »

Et M. Shelby renforça ses idées de toute l’étendue de sa voix ; manière d’argumenter commode et concluante, quand un gentilhomme discute d’affaires avec sa femme.

Madame Shelby se tut ; elle étouffa un soupir. Le fait est que, bien qu’elle ne fût qu’une femme, ainsi que le disait son mari, elle avait une intelligence lucide, vigoureuse, pratique, et une force de caractère très-supérieure à celle de son époux : en sorte qu’il n’eût pas été aussi absurde que le supposait M. Shelby de lui ménager une part dans l’administration des biens. Fermement résolue à tenir la promesse faite à Chloé et à l’oncle Tom, elle s’affligeait des nombreux obstacles qui paralysaient son bon vouloir.

« N’imaginez-vous pas quelque moyen d’amasser cet argent ? Pauvre tante Chloé ! elle l’a si fort à cœur !

— J’en suis fâché. J’ai promis trop vite. Je ne sais s’il ne vaudrait pas mieux le dire à Chloé, et l’engager à prendre son parti. Dans un an ou deux Tom aura une autre femme, et elle fera aussi bien de se pourvoir de son côté.

— Jamais je ne pourrais donner un pareil conseil à Chloé, monsieur Shelby. J’ai enseigné à mes gens que leurs mariages étaient aussi sacrés que les nôtres.

— C’est pitié que vous les ayez surchargés d’une moralité fort au-dessus de leur situation et de leurs espérances. Je l’ai toujours pensé.

— Ce n’est que la morale de la Bible, monsieur Shelby.

— Bien, bien, Émilie. Je ne prétends pas intervenir dans vos idées religieuses : seulement elles me paraissent fort peu à l’usage des gens de cette condition.

— C’est vrai, et voilà pourquoi je hais du fond de l’âme l’esclavage et tout ce qui en résulte. Je vous le répète, mon ami, je ne saurais m’absoudre des promesses que j’ai faites à ces pauvres créatures. Si je ne puis me procurer l’argent d’aucune autre façon, je donnerai des leçons de musique ; je sais que j’aurais aisément assez d’écoliers pour gagner à moi seule la somme nécessaire.

— Vous ne vous dégraderiez pas à ce point, Émilie ! Jamais je n’y consentirai.

— Me dégrader ! — ne serait-il pas mille fois plus dégradant de manquer de parole à de pauvres abandonnés ?

— À merveille ! vous êtes toujours héroïque ; vous planez dans les nues ! reprit monsieur Shelby ; mais, avant de vous lancer dans ce don quichottisme, vous ferez bien d’y réfléchir. »

Ici la conversation fut interrompue par l’apparition de tante Chloé, au bout de la véranda.

« Maîtresse, vouloir venir une minute ?

— Quoi, Chloé ? qu’y a-t-il ? dit madame Shelby se levant, et allant au balcon.

— Si maîtresse voulait regarder un brin ce lot de volage ? » Chloé avait la fantaisie d’appeler la volaille volage ; elle y persistait malgré les fréquents avis des jeunes membres de la famille.

« Seigneur bon Dieu ! disait-elle, je vois pas la différence. Volaille ou volage être juste la même chose ; avoir des plumes et voler, et être bon à manger ; voilà ! » Et elle se confirmait ainsi dans son erreur.

Madame Shelby sourit à la vue de poulets et de canards gisant à terre en un tas, que Chloé contemplait d’un air méditatif.

« Peut-êt’, maîtresse, aimerait bien en avoir un ou deux en pâté ?

— En vérité, tante Chloé, cela m’est à peu près égal : accommode-les comme tu voudras. »

Chloé continuait à palper les volailles d’un air distrait. Évidemment son esprit était ailleurs. Enfin, avec le rire bref qui, chez les gens de sa race, précède souvent une proposition hasardée, elle dit :

« Seigneur bon Dieu ! pourquoi donc maître et maîtresse se tracasseraient-ils à faire de l’argent, au lieu de se servir de leurs mains ? — Et elle se mit à rire de nouveau.

— Je ne te comprends pas, Chloé, dit madame Shelby, devinant à certains indices que chaque parole de la conversation qui venait d’avoir lieu entre elle et son mari avait été entendue.

— Eh ! Seigneur, maîtresse, dit Chloé toujours riant, les autres maît’s louent leurs nèg’s, et en tirent gros : ils s’amusent pas à garder un tas de monde pour gruger la maison, et tout !

— Eh bien Chloé, qui nous proposerais-tu de louer ?

— Seigneur ! je propose rien du tout, maîtresse ! seulement Sam, le noir, dit qu’il y a à Louisville un de ces confesseurs, comme on les appelle, qui voudrait trouver une bonne faiseuse de gâteaux et de pâtisserie. Il a dit qu’il lui donnerait quatre dollars par semaine : il l’a dit !

— Eh bien, Chloé ?

— Eh bien, maîtresse ! il me parait être grand temps que Sally mette un peu la main à la pâte. Sally a pris bonnes leçons de moi, et elle fait quasi aussi bien ; — c’est-à-dire quand elle s’applique. Et si maîtresse voulait me laisser aller, j’aiderais à faire l’argent. Je crains pas de mettre mes gâteaux, ni mes pâtés non plus, à côté de ceux de n’importe quel confesseur.

— Confiseur, Chloé.

— Seigneur bon Dieu ! maîtresse ! y à pas grand’différence : c’est si curieux les mots ! ça veut pas toujours se laisser dire par pauv’ monde.

— Mais, Chloé, il te faudrait laisser tes enfants.

— Oh ! les garçons être bien assez grands pour se tirer d’affaire, pas manchots du tout ! et Sally prendra soin de la petite — elle est si avancée, la mignonne ! y a presque plus besoin de la suivre.

— Louisville est bien loin.

— Las, Seigneur ! moi pas m’effaroucher ! c’est du côté de basse rivière ; quelque part près de mon pauvre homme, peut-êt’, dit Chloé avec un accent interrogatif, en regardant madame Shelby.

— Non, Chloé ; c’est à plusieurs centaines de milles. »

La figure de Chloé s’allongea.

« N’importe ! en allant à Louisville tu te rapprocheras de lui. Oui, tu peux partir, et tous tes gages, jusqu’au dernier sou, seront mis de côté pour le rachat de ton mari. »

Parfois un brillant rayon de soleil change en argent un nuage sombre, ainsi la noire face de Chloé s’illumina tout à coup et devint resplendissante.

« Seigneur ! maîtresse toujours si bonne, trop bonne ! moi, avoir ruminé la chose depuis longtemps : n’avoir plus besoin d’user robe, souliers, ni plus rien. Mettre tout de côté, tous les sous. Combien qu’il y a de semaines dans un an, maîtresse ?

— Cinquante-deux.

— Tant que ça ! et quatre dollars pour chaque semaine, qu’est que ça peut faire ?

— Deux cent huit dollars, répondit madame Shelby.

— Ah ! oh ! dit Chloé d’un air étonné et ravi. Et combien de temps qu’il faudra travailler, maîtresse, pour avoir tout l’argent ?

— Quatre ou cinq ans, Chloé ; mais tu n’auras pas à gagner tout ; j’y ajouterai quelque chose.

— Oh ! je peux pas souffrir l’idée que maîtresse donne des leçons, ni rien. Maître a grand’raison de pas vouloir !

Ça peut pas aller. Personne de la famille en venir jamais là, j’espère, tant que pauv’e Chloé a des bras.

— Sois tranquille, Chloé, je veillerai à l’honneur de la famille, dit madame Shelby en souriant. Mais quand comptes-tu partir ?

— Oh ! je comptais pas : seulement, y a Sam le noir, qui descend à la rivière demain avec les poulains ; et il a dit qu’il pourrait m’amener : de sorte que j’ai justement fait mon paquet. Si maîtresse veut, moi partir avec Sam demain matin ; maîtresse me donner ma passe, et m’écrire un petit mot de commandation.

— Eh bien, Chloé, je m’en occuperai, si M. Shelby y consent. Je vais lui en parler. »

Madame Shelby monta, et tante Chloé, ravie, retourna chez elle faire ses préparatifs.

« Eh bien, massa Georgie, vous savez pas ? je m’en y vas à Louisville, demain ! dit-elle au jeune maître qui, en entrant dans la case, la trouva occupée à réunir les petites hardes de Polly. Je pensais visiter toutes les petites affaires et les rélargir un brin. Mais je m’en y vas, massa Georgie ! — Je m’en y vas gagner quatre dollars par semaine ! et maîtresse les mettra tous de côté pour racheter mon vieux !

— Hourra ! dit Georgie, voilà un coup d’État ! Comment t’en vas-tu, tante Chloé ?

— Demain avec Sam. À présent, massa Georgie, faut vous asseoir là pour écrire à mon vieux, et lui conter tout ça. — Vous voulez bien ?

— Certes oui, dit Georgie. Oncle Tom sera joliment content d’avoir de nos nouvelles. Je vais courir à la maison chercher du papier et de l’encre. Et je pourrai lui annoncer en même temps la naissance des petits poulains, et le reste : tu sais, tante Chloé.

— Certainement, massa Georgie. Allez vite pendant que je vais vous accommoder un brin de poulet, ou quelque autre bonne bouchée. Vous ne ferez plus de bons soupers comme chez votre pauv’ tantine ! »