La Case de l’oncle Tom/Ch XIX

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 264-285).


CHAPITRE XIX.

Expériences et opinions de miss Ophélia.


Notre ami Tom, en ses innocentes rêveries, comparait souvent son heureux sort d’esclave à celui de Joseph, en Égypte : et plus il avait occasion d’agir sous l’œil du maître, plus le temps s’écoulait, plus le parallèle devenait frappant.

Indolent et faisant peu de cas de l’argent, Saint-Clair avait jusqu’alors abandonné le soin d’approvisionner la maison à son valet de chambre, Adolphe, pour le moins aussi insouciant et aussi prodigue que lui. Entre eux deux ils avaient mené les choses grand train. Tom, accoutumé, depuis longues années, à faire passer les intérêts du maître bien avant les siens, voyait, avec une inquiétude qu’il pouvait à peine réprimer, une prodigalité si folle ; de temps à autre, il hasardait un avis, de la façon tranquille et discrète habituelle à ceux de sa race.

D’abord Saint-Clair l’employa par hasard ; puis, frappé de son bon sens, de sa capacité, il s’en remit de plus en plus à lui, si bien qu’il finit par être chargé de l’approvisionnement de la maison et de la plupart des emplettes.

« Non, non ; dit Saint-Clair, un jour qu’Adolphe se plaignait que le pouvoir passât en d’autres mains, laisse Tom à son affaire. Tu sais ce dont tu as envie, il sait, lui, ce qu’il en coûte ; et nous pourrions fort bien voir la fin de nos écus, si quelqu’un n’y veillait de près. »

Jouissant de la confiance illimitée d’un maître, qui lui passait un billet sans le regarder, et qui empochait la monnaie sans compter, Tom n’avait pour sauvegarde contre les tentations que son inébranlable droiture, fortifiée de sa foi chrétienne ; mais cela suffisait : s’en fier à lui était la plus sûre garantie de sa scrupuleuse loyauté.

Avec Adolphe, le cas était tout différent : étourdi, égoïste, gâté par un maître qui trouvait plus facile de laisser faire que de régenter, il en était venu à confondre le tien et le mien, au point que Saint-Clair lui-même était parfois troublé. Son bon sens lui disait que sa façon d’agir avec les inférieurs était injuste et dangereuse. Une sorte de remords chronique le poursuivait, sans lui donner la force de changer d’habitude : ce remords même se traduisait en excès d’indulgence. Il passait légèrement sur les fautes les plus graves, se disant que s’il eût rempli son devoir, ses gens eussent mieux fait le leur.

Ce jeune maître, beau, spirituel, dissipé, inspirait à Tom un respect bizarrement mêlé d’inquiétude et de sollicitude paternelle. Qu’il ne lût jamais la Bible, qu’il n’allât jamais à l’église, qu’il plaisantât librement de tout ce qui s’offrait à la pointe de son esprit, qu’il passât les soirées du dimanche à l’Opéra ou au théâtre, qu’il fréquentât les clubs, les tavernes, et soupât plus souvent dehors qu’il n’était convenable, — c’est ce que Tom ne pouvait s’empêcher de voir, comme tous. Il en avait conclu que « le maître n’était pas chrétien » : mais il se fût bien gardé de faire part à d’autres de cette conclusion ; seulement, il en faisait le sujet de mainte et mainte prière, le soir, dans sa chambrette. Il lui arrivait aussi de dire quelquefois sa façon de penser, mais toujours avec un certain tact : comme, par exemple, lorsque Saint-Clair, invité par de bons vivants à se réunir à eux, fut rapporté chez lui, entre une et deux heures du matin, dans un état d’anéantissement qui ne prouvait que trop la victoire des appétits physiques sur le moral. Tom et Adolphe aidèrent à le coucher ; le dernier, regardant la chose comme une excellente plaisanterie, riait aux éclats du rustique effroi de Tom, assez simple pour passer le reste de la nuit debout, en prières, près de son maître.

« Eh bien, qu’attends-tu donc ? dit Saint-Clair, assis le lendemain dans la bibliothèque, en robe de chambre et en pantoufles, comme il venait de donner à Tom de l’argent et l’ordre de faire quelques emplettes. Est-ce que tout n’est pas en règle ? ajouta-t-il en le voyant immobile à la même place.

— J’ai peur que non, maître, » dit Tom d’un air grave.

Saint-Clair posa sur la table son journal et sa tasse de café, et regarda Tom.

« Eh bien, qu’y a-t-il ? Tu as l’air à peu près aussi réjouissant qu’un catafalque !

— Je me sens pas bien, maître. J’avais toujours cru maître bon envers tout le monde.

— Est-ce que je ne l’ai pas été ? Voyons, Tom, que veux-tu ? tu as envie de quelque chose, j’imagine, et c’est là ta préface.

— Oh ! maître a toujours été bon pour moi : je n’ai pas sujet de me plaindre ; mais il y a quelqu’un pour qui maître n’est pas bon.

— Que diable as-tu dans l’esprit, Tom ? Parle ! que veux-tu dire ?

— La nuit dernière, entre une et deux heures, j’y ai pensé ; j’ai bien retourné la chose dans ma tête. Le maître n’est pas bon pour lui. »

Tom avait le dos tourné et la main sur le bouton de la porte. Saint-Clair devint pourpre, mais il rit.

« Oh ! c’est tout ? dit-il gaiement.

— Tout ! s’écria Tom, se retournant et tombant à genoux. Oh ! mon cher jeune maître ! j’ai peur que ce soit la perdition de tout, — tout, corps et âme. Le bon livre ne dit-il pas : « Il mord par derrière comme un serpent, et il pique comme un basilic[1] ? »

La voix de Tom se brisait ; des larmes inondaient ses joues.

« Pauvre niais ! pauvre fou ! dit Saint-Clair, ses yeux se mouillant aussi. Lève-toi donc ; je ne veux pas qu’on pleure sur moi ! »

Mais Tom ne voulait pas se lever, et le regardait d’un air suppliant.

« Eh bien ! je ne serai plus de leurs maudites orgies, Tom, dit Saint-Clair ; sur mon honneur, je n’irai plus. Je ne sais pourquoi je n’y ai pas renoncé plus tôt ; j’ai toujours méprisé ce genre de vie, et m’en suis voulu de le mener. — Ainsi, Tom, essuie tes yeux, et va à tes affaires. Pas de bénédictions ! ajouta-t-il ; je ne suis pas encore un converti bien édifiant ; — et il poussa doucement Tom vers la porte. — Je t’engage mon honneur, Tom, que tu ne me reverras plus comme tu m’as vu. »

Tom s’en alla, le cœur content, s’essuyant les yeux.

« Je lui tiendrai parole, » dit Saint-Clair quand la porte se fut refermée.

Il le fit ; car ce n’était pas vers un grossier sensualisme qu’inclinait sa délicate nature.

Mais qui dira les innombrables tribulations de miss Ophélia, au début de ses labeurs de ménagère ?

Dans les États du Sud les domestiques des habitations diffèrent entre eux du tout au tout, selon le caractère et la capacité des maîtresses qui les ont formés.

Au midi comme au nord, il existe des femmes qui réunissent à la fois la science du commandement et le tact nécessaire pour élever. Sans user de sévérité, et avec une facilité apparente, elles gouvernent les différents sujets de leur petit royaume, tirant parti même des défauts, et compensant ce qui manque aux uns par ce que les autres ont de trop, de manière à créer un système des plus harmonieux et des mieux ordonnés.

Madame Shelby, que nous avons vue à l’œuvre, était une de ces excellentes maîtresses de maison, telles que nos lecteurs en ont peut-être rencontré une ou deux. Rares partout, elles ne sont pas communes dans le Sud, où cependant elles se trouvent quelquefois, et où l’état social leur offre de brillantes occasions de se signaler.

Marie Saint-Clair n’était pas de ce nombre. Elle n’avait jamais, non plus que sa mère avant elle, pris grand souci de sa maison. Indolente et puérile, imprévoyante et désordonnée, elle avait élevé ses domestiques à son image, et sa description à miss Ophélia du profond désordre de son intérieur était parfaitement juste ; seulement elle ne l’attribuait pas à sa véritable cause.

Le premier jour de sa régence, miss Ophélia était debout à quatre heures du matin. Après avoir vaqué à l’arrangement de sa propre chambre, ainsi qu’elle l’avait toujours fait depuis son arrivée à la grande stupéfaction des filles de service, elle se mit en devoir de livrer un vigoureux assaut aux armoires et aux cabinets, dont elle avait les clefs.

L’office, la lingerie, le placard aux porcelaines, la cuisine, la cave, tout fut soumis à une sévère inspection. Les œuvres de ténèbres apparurent au grand jour, et toute chose cachée fut mise en lumière, à ce point que les principautés et puissances inférieures prirent l’alarme, et firent entendre de sourds murmures contre « ces mesdames du Nord. »

La vieille Dinah, cuisinière en chef, et de droit suzeraine en son département, était furieuse de voir ainsi usurper ses privilèges. Aucun baron féodal, signataire de la grande charte, n’eût plus vivement ressenti un empiétement de la couronne.

Dinah était un personnage en son genre, et il serait injuste pour sa mémoire de n’en pas donner quelque idée au lecteur. Née cuisinière, tout autant que la tante Chloé, car cette vocation est indigène à la race africaine, elle n’avait pas eu, comme sa consœur, l’avantage d’être élevée et dressée méthodiquement. Son génie, à elle, était tout spontané, — et comme les génies, en général, opiniâtre, tranchant et irrégulier à l’excès.

De même qu’une certaine classe de philosophes modernes, Dinah professait un souverain mépris pour la logique et la raison ; elle s’enfermait comme en un fort dans sa conviction intime, et y demeurait tout à fait imprenable. Il n’y avait pas de frais d’éloquence, d’autorité, ou d’explication, qui pussent l’amener à croire une autre méthode supérieure à la sienne, ou à modifier en quoi que ce soit sa manière de faire. Dès longtemps, sa vieille maîtresse, la mère de Marie, lui avait concédé ce point, et miss Marie, ainsi qu’elle continuait à nommer madame Saint-Clair depuis son mariage, avait trouvé plus commode de se soumettre que de contester. Aussi Dinah régnait-elle sans contrôle. Ce qui l’y aidait encore, c’est qu’habile diplomate, elle unissait une grande souplesse de formes à une grande inflexibilité de fond.

Dinah était passée maître dans l’art de trouver des excuses : elle en connaissait toutes les rubriques, et avait pour axiome qu’une cuisinière ne peut jamais avoir tort. Dans les cuisines du Sud, il ne manque ni de têtes ni d’épaules subalternes sur qui faire retomber le poids de ses péchés. Un dîner était-il manqué, il y avait cinquante bonnes raisons pour qu’il en fût ainsi, et autant de délinquants en faute, contre lesquels Dinah vitupérait avec un zèle infatigable.

Il est vrai qu’elle échouait rarement en dernier résultat. Quoique sa façon de procéder fût quinteuse, intermittente, et qu’elle dédaignât de tenir compte du temps et du lieu, quoique sa cuisine eût généralement l’air d’avoir été dévastée par quelque ouragan terrible, et qu’elle eut, pour mettre ses ustensiles, autant de places diverses qu’il y a de jours dans l’an, si l’on avait la patience d’attendre que le monde surgît du chaos, le dîner finissait par arriver en bon ordre, et tel qu’un épicurien n’y eût pu trouver à redire.

C’était le moment des préliminaires du repas. Dinah, qui soignait ses aises, et qui éprouvait le besoin de se ménager de grands intervalles de repos avant l’action, était assise sur le plancher, et fumait une vieille pipe tronquée, sorte d’encensoir qu’elle allumait pour aider à ses inspirations : c’était sa manière d’invoquer les muses domestiques.

Groupée autour d’elle, la génération naissante, qui abonde toujours dans une habitation du Sud, s’occupait à écosser des pois, à peler des pommes de terre, à plumer des volailles. De temps à autre, Dinah, interrompant le cours de ses méditations, allongeait un coup de sa cuillère de bois à quelques-uns des jeunes travailleurs : car Dinah gouvernait ces petites tètes crépues avec un sceptre de fer : « ces jeunesses » n’étant crées et mises au monde, selon elle, que « pour lui épargner des pas. » Élevée dans ce système, elle l’appliquait rigoureusement.

Après avoir fait la revue de diverses parties de la maison, miss Ophélia fit son entrée dans la cuisine. Informée par de nombreux rapports de ce qui se passait, Dinah avait résolu de se tenir sur la défensive, et de n’opposer aux nouvelles mesures qu’une feinte ignorance, sans en venir à une guerre ouverte.

La cuisine était une vaste pièce carrelée, dont une immense et antique cheminée occupait tout un côté. Saint-Clair avait en vain tenté d’y substituer un foyer moderne à fourneaux. Aucun puseyiste[2], aucun conservateur encroûté, ne se montra jamais plus inflexiblement attaché aux usages consacrés par le temps.

À son retour du Nord, Saint-Clair, frappé de l’ordre qui présidait aux détails du ménage chez son oncle, et se berçant de I’espérance illusoire d’aider Dinah dans ses arrangements, l’avait libéralement pourvue d’armoires et de buffets : autant eut valu en pourvoir un écureuil, ou une pie. Plus il y avait de tiroirs, de resserres, plus Dinah trouvait de cachettes pour les chiffons, les peignes, les vieux souliers, les rubans, les fleurs artificielles fanées, et autres articles de toilette qui faisaient ses délices.

Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas, et continua de fumer avec une tranquilité stoïque, suivant du coin de l’œil les mouvements de l’ennemi, mais absorbée en apparence dans l’inspection des travaux qui s’opéraient autour d’elle.

Miss Ophélia débuta par ouvrir le buffet. Dès le premier tiroir elle demanda :

« Que mettez-vous ici, Dinah ?

— Presque tout, pa’ce que c’est commode et sous la main. »

C’était en effet le réceptacle universel, à en juger par la variété de son contenu. Miss Ophélia en tira d’abord une belle nappe damassée, tachée de sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue.

« Qu’est ceci, Dinah ? vous n’allez pas à la boucherie avec les plus fines nappes de votre maîtresse ?

— Oh ! Seigneur ! non, miss : comme y avait pas un seul torchon, j’ai pris la nappe ; mais je l’ai mise de côté pour la laver, et voilà pourquoi elle est là.

— Toujours et partout le désordre ! » se dit miss Ophélia, continuant l’inventaire du tiroir, où elle trouva une râpe à muscade, deux ou trois noix, un recueil d’hymnes méthodistes, un couple de madras sales, une pelote de laine et un tricot, un sac à tabac et une pipe, quelques pétards, une ou deux soucoupes de porcelaine dorée remplies de pommade, un ou deux vieux escarpins, un morceau de flanelle soigneusement attaché avec des épingles et renfermant de petits oignons blancs, plusieurs serviettes damassées, quelques gros torchons, des aiguilles à ravauder, et une foule de petits papiers déchirés, d’où s’échappait un déluge d’herbes aromatiques.

« Où tenez-vous vos noix muscades, Dinah ? dit miss Ophélia de l’air d’un martyr qui demande à Dieu le don de patience.

— Quasiment partout, miss. Y en a là-haut sur la planche, dans cette tasse fêlée, et aussi là dans l’armoire.

— Et ici dans la râpe, dit miss Ophélia les lui montrant.

— Eh Seigneur, oui ! je les y ai mises pas plus tard que ce matin. Il me faut mes choses sous la main, reprit Dinah. Allons, Jakes, que je te voie te reposer ! — Que je t’y prenne ! — Veux-tu bien rester tranquille ! — Et elle fit un plongeon avec sa cuillère de bois du côté du coupable.

— Qu’est ceci ? reprit miss Ophélia élevant la soucoupe de pommade.

— Ça ? c’est ma graisse à cheveux ! je l’ai posée là sous ma main.

— Et c’est à cela que vous employez les plus belles soucoupes !

— Seigneur ! j’étais-t-i pas dans mon coup de feu ! j’avais pas le temps de me retourner ! je vas justement l’ôter aujourd’hui.

— Et ces deux serviettes damassées ?

— C’est pour la lessive, un de ces jours.

— N’avez-vous donc pas d’endroit où mettre ce que vous devez donner à blanchir ?

— Oh ! que si bien ! maître Saint-Clair a fait faire tout exprès ce grand coffre-là ; mais je pétris dessus ; j’y mets un tas de choses ; et c’est pas commode à lever, voyez-vous !

— Pourquoi ne pas pétrir vos biscuits sur la table à pâtisserie ?

— Seigneur, miss ! est-ce qu’elle est pas toujours encombrée de plats, d’assiettes, d’une chose, de l’autre ? n’y a pas plus de place qu’il en faut ! Allez !

— Mais vous pourriez laver vos plats et les ranger à mesure.

— Laver mes plats ! s’écria Dinah à tue tête, sa colère prenant le dessus de son respect habituel. Je voudrais bien savoir en quoi les dames s’entendent à notre ouvrage ? Quand donc le maître aurait-il son dîner, si je passais mon temps à laver la vaisselle et à ranger ? En tout cas, c’est ce que miss Marie ne m’a jamais commandé.

— Eh bien ! voilà encore ici des oignons !

— Eh Seigneur, oui, reprit Dinah, les voilà !… Impossible de me rappeler où je les avais mis ! et dire que je les avais serrés dans cette vieille flanelle ces petits amours d’oignons ! tout juste pour le ragoût d’aujourd’hui. C’est-il de la chance ! »

Miss Ophélia souleva un des paquets d’herbes aromatiques.

« Pour ce qui est de ça, je prie miss de n’y pas toucher, dit résolument Dinah. J’aime à avoir mes choses, là où je sais les trouver.

— Mais vous n’avez pas besoin de trous aux papiers, je suppose ?

— C’est commode, tout de même, pour faire passer les herbes au travers.

— Oui, mais elles ont passé aussi dans le tiroir, comme vous voyez.

— Je crois bien ! pour peu que miss continue de mettre tout sens dessus dessous, il en passera bien d’autres ! Miss en a déjà répandu un gros tas par ici, dit-elle en s’approchant avec malaise des tiroirs. — Si miss voulait seulement remonter au salon, et attendre mon jour de nettoyage, miss verrait après ! mais je ne peux rien faire tant que les dames sont là sur mon dos. — Sam ! veux-tu bien ne pas donner ce sucrier au petit ! — Je t’allongerai une taloche, si tu ne fais pas attention.

— Je vais visiter la cuisine, et mettre tout en place une bonne fois, Dinah ; vous n’aurez plus qu’à maintenir l’ordre.

— Seigneur Dieu ! miss Phélie, ce n’est pas là de l’ouvrage de dames : de ma vie je ne leur ai vu faire chose pareille. Jamais ça ne serait venu à l’esprit de vieille maîtresse, ni de miss Marie, et je vois pas trop à quoi ça sert. »

Dinah indignée arpentait majestueusement son empire, tandis que miss Ophélia assortissait les plats, empilait les assiettes, vidait dans une grande boite le contenu d’une douzaine de sucriers improvisés, triait les serviettes, les nappes, les torchons pour le blanchissage, lavant, essuyant, et rangeant de ses propres mains, avec une promptitude et une adresse qui confondaient la cuisinière.

« Seigneur bon Dieu ! si c’est là comme s’y prennent ces « mesdames du Nord », ce ne sont pas de vraies dames, pour sûr, dit-elle à quelques-uns de ses satellites, dès qu’elle fut assez loin pour n’être pas entendue. Je m’en tire pour le moins aussi bien le jour de mes nettoyages, mais je n’ai que faire de tracassières qui tournent autour de moi, se mettent dans mon chemin, et fourrent toutes mes choses là où je ne peux plus les trouver. »

Dinah avait, il est vrai, à certaines époques ses accès de réforme, qu’elle appelait ses jours de nettoyage. Elle commençait alors avec un grand zèle à vider de fond en comble les tiroirs et les armoires, déversant tout sur le plancher et les tables, de manière à quintupler la confusion ; puis, elle allumait sa pipe, et ruminait à loisir sur ses rangements. Elle examinait chaque objet, discourait dessus, mettait tout le menu fretin à fourbir vigoureusement les ustensiles de cuivre, et tenait la maison pendant plusieurs heures dans un état d’énergique désordre, pleinement justifié, selon elle, par l’annonce que c’était « jour de nettoyage. » — Les choses ne pouvaient « durer comme ça ; » et elle tiendrait la main, dorénavant, à ce que ces « petits drôles » fussent mieux ordonnés : car Dinah nourrissait l’agréable illusion qu’elle était l’ordre incarné, et que c’était de la faute « de ces jeunesses » et de tous les habitants du logis, si l’on restait court en fait de perfection.

Quand les casseroles étaient récurées, les tables grattées et lavées à blanc, et que tout ce qui pouvait offusquer la vue avait été relégué dans les trous et recoins, Dinah, vêtue de ses plus beaux atours, un tablier blanc devant elle, coiffée d’un brillant madras, signifiait à tous les jeunes maraudeurs qu’ils eussent à s’interdire l’entrée de sa cuisine, où elle prétendait faire régner une propreté exemplaire.

Ces accès périodiques avaient bien leurs inconvénients ; Dinah contractait un respect immodéré pour l’éclat de sa batterie de cuisine fourbie à neuf, et ne pouvait se résoudre à la risquer au feu, jusqu’à ce que l’ardeur du jour de nettoyage fût un peu ralentie.

En une semaine miss Ophélia parvint à réformer une grande partie de la maison ; mais dès qu’il lui fallait la coopération des domestiques, ses labeurs devenaient aussi infructueux que ceux de Sisyphe et des Danaïdes. Un jour elle en appela, dans son désespoir, à Saint-Clair.

« Il n’y a vraiment pas moyen d’obtenir ici la moindre régularité.

— J’en suis convaincu, dit Saint-Clair.

— Toujours aux expédients ! une prodigalité folle ! un désordre tel que je n’en ai jamais vu !

— Je gagerais qu’en effet c’est pour vous une nouveauté.

— Vous ne le prendriez pas avec ce sang-froid, si vous étiez maîtresse de maison.

— Ma chère cousine, comprenez donc une bonne fois pour toutes, que nous sommes divisés, nous autres maîtres, en deux classes : les oppresseurs et les opprimés. Ceux qui, comme moi, sont d’un bon naturel et détestent la sévérité, prennent leur parti d’une foule d’inconvénients. S’il nous plaît de garder dans la république, pour notre convenance, une masse d’êtres gauches, paresseux, ignares, il nous faut bien en subir les conséquences. J’ai vu, en certains cas fort rares, des personnes douées d’un tact particulier, obtenir de leurs gens de la tenue, de la méthode, sans user de rigueur. Je ne suis pas de ces privilégiés ; — aussi me suis-je résigné depuis longtemps à laisser aller les choses comme elles vont. Je ne veux pas que les pauvres diables soient fouettés et tailladés au vif ; ils le savent, — et abusent naturellement de leurs privilèges.

— Mais n’avoir ni heure fixe, ni temps, ni lieu, ni ordre ; — laisser ainsi tout aller à l’aventure !

— Ma chère de Vermont, vous autres natifs du pôle nord, vous attachez trop de valeur au temps ! Que voulez-vous qu’en fasse un homme, qui en a deux fois plus qu’il n’en peut employer ? Quant à l’ordre et à la méthode, qu’importe une heure de retard ou d’avance pour le déjeuner ou le dîner, si l’on n’a rien à faire qu’à lire, étendu sur un sofa ? Tenez, voilà Dinah qui vous fera un excellent dîner, — soupe, ragoût, volaille rôtie, dessert, glaces, et le reste ; — elle tire tout cela du chaos et des ténèbres de sa cuisine : j’en suis émerveillé quand j’y pense, et je trouve son art sublime. Mais, le ciel nous assiste ! si nous venions à descendre dans ces noires profondeurs, et à voir tout ce qui fume, tout ce qui court, tout ce qui grouille là, si nous assistions à certains procédés préparatoires, mais nous ne mangerions plus. Croyez-moi, chère cousine, dispensez-vous de cette pénitence ! elle est rude et ne sert à rien ; vous y perdriez votre bonne humeur ; Dinah y perdrait la tête. Laissez-la en faire à sa guise !

— Mais, Augustin, vous ne savez pas dans quel état j’ai trouvé les choses.

— Moi ! ne sais-je pas que le rouleau à pâte réside d’ordinaire sous son lit, la râpe à muscade dans sa poche à tabac ; — qu’il y a soixante-cinq sucriers différents, un dans chaque coin de la maison ; — qu’un jour elle lave les assiettes avec une serviette de table, et le lendemain avec un lambeau de son vieux jupon ? Tout cela ne l’empêche pas d’apprêter d’admirables dîners, de faire du café exquis ! et il faut la juger, comme les guerriers et les hommes d’État, par ses succès.

— Mais le gaspillage, la dépense, le désordre !

— Eh bien ! enfermez tout ce qui se peut enfermer, et gardez la clef ; donnez par petite mesure, et ne vous informez pas des restes, — c’est ce qu’il y a de mieux.

— Cela me chagrine, Augustin : je ne puis m’empêcher de craindre que vos domestiques ne soient pas strictement honnêtes. Êtes-vous sûr qu’on puisse s’y fier ?

Augustin poussa d’immodérés éclats de rire devant la longue figure que faisait miss Ophélia en articulant cette question.

— Oh ! cousine, c’est trop fort ! Honnêtes ! — Comme si c’était chose à espérer. Honnêtes ! Non, certes, ils ne le sont pas ! Pourquoi le seraient-ils ? — Qui les y pousserait ?

— Ne pouvez-vous donc les instruire ?

— Les instruire ! Tarare ! Quel genre d’instruction leur donnerais-je ? cela m’irait bien, d’ailleurs ! Quant à Marie, elle a certainement assez de nerf pour tuer tous les esclaves d’une plantation, si je la laissais faire ; mais elle ne parviendrait pas à exorciser le démon de la ruse.

— N’y en a-t-il donc pas d’honnêtes ?

— Si ; par-ci, par-là, il s’en trouva un que la nature a fait si simple, si opiniâtrement véridique et fidèle, que les pires influences ne le peuvent gâter. Dès le sein de la mère, l’enfant de couleur voit et sent que les voies souterraines lui sont seules ouvertes. Il n’a pas d’autre issue pour se faufiler dans les bonnes grâces de ses parents, de sa maîtresse, du jeune maître et de ses compagnons. La ruse, le mensonge, lui deviennent des habitudes familières, inévitables. Il y aurait injustice à attendre de lui autre chose. On ne doit pas l’en punir. Quant à la probité, l’esclave, à demi enfant, est tenu dans cet état de dépendance où il lui est presque impossible de comprendre le droit de propriété, et de ne pas considérer les biens de son maître comme siens, dès qu’il peut se les approprier. Quant à moi, je ne vois pas comment il pourrait être honnête. Un homme tel que Tom, ici, est — ma foi ! — est un miracle moral !

— Et que deviennent leurs âmes ? demanda miss Ophélia.

— Ce n’est pas là mon affaire, que je sache, repartit Saint-Clair. Je ne me mêle que de la vie présente. Du reste, il est à peu près admis que, pour notre bien-être, la race entière est dévolue au diable en ce monde, quoi qu’il puisse advenir de l’autre.

— C’est horrible ! dit miss Ophélia, vous devriez rougir de vous-même !

— Cela m’arrive bien quelquefois. Mais que voulez-vous ? on est en si bonne compagnie, reprit Saint-Clair, tant de gens suivent la route battue ! Regardez en haut, en bas, d’un bout à l’autre de l’univers, n’est-ce pas la même histoire ? Les classes inférieures ne s’usent-elles pas, esprit, corps et âme, au profit des classes supérieures ? Il en est ainsi en Angleterre ; il en est de même partout ; et cependant toute la chrétienté s’émeut et s’indigne de ce que nous agissons comme elle, avec un peu de différence de forme.

— Il n’en est pas ainsi dans l’État de Vermont.

— Je conviens que dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États libres, vous avez le pas sur nous. Mais j’entends la cloche du dîner. Allons, cousine, mettons de côté nos préjugés respectifs, et signons l’amnistie à table. »

À une heure plus avancée de l’après-midi, miss Ophélia était dans la cuisine, lorsque les petits négrillons crièrent : » Tiens ! tiens ! Prue li venir là-bas ! — li grogner en marchant comme toujours ! »

Une femme de couleur, grande et décharnée, entra portant sur sa tête un panier de biscottes et de petits pains chauds.

« Oh ! Prue ! te voilà enfin ! » s’écria Dinah.

Prue avait une physionomie hargneuse, et une voix sourde et grommelante. Elle posa son panier à terre, s’accroupit à côté, et ses coudes sur ses genoux, elle dit :

« Ah ! Seigneur ! que je voudrais donc être morte !

— Et pourquoi voudriez-vous être morte ? demanda miss Ophélia.

— Pour en finir de ma misère, répliqua la femme d’un ton bourru, sans lever les yeux de terre.

— Aussi, qu’as-tu besoin de te griser, pour être fouettée après, Prue ? » dit une élégante femme de chambre quarteronne en agitant ses boucles d’oreilles de corail.

La femme la regarda de travers.

« Tu pourras ben en venir là un de ces jours, toi ! j’ serai contente de t’y voir ; et tu seras peut-êt’ ben aise, comme moi, de boire la goutte, pour noyer ta misère.

— Allons, Prue, reprit Dinah ; voyons tes biscottes : voilà miss qui te les payera. »

Miss Ophélia en choisit deux douzaines.

« Y a des cachets dans cette vieille cruche cassée, sur la planche, là-haut, reprit Dinah. Grimpe, Jakes, et aveins-les.

— Des cachets ! pourquoi faire ? dit miss Ophélia.

— Nous achetons les cachets à son maître, et elle nous donne des pains en échange.

— Et il compte l’argent et les billets quand je rentre, et si le compte n’y est pas, il m’éreinte de coups à me tuer !

— Il te traite comme tu le mérites, dit Jane, la fringante femme de chambre, puisque tu prends son argent pour aller boire. — C’est ce qu’elle fait constamment, miss.

— Et c’est ce que je ferai encore. Je peux pas vivre autrement. Je veux boire, et oublier ma misère.

— C’est très-stupide, et très-mal à vous de voler l’argent de votre maître pour vous abrutir, dit miss Ophélia.

— Ça peut être mal, ma’ame, mais je le ferai encore, je le ferai toujours. Ô Seigneur ! que je voudrais donc être morte ! — Oui, morte, et en avoir fini ! » La vieille créature se releva lentement tout d’une pièce, et rechargea son panier sur sa tête ; mais, avant de sortir, elle regarda la jolie quarteronne qui continuait à faire danser ses boucles d’oreilles.

« Te voilà ben faraude, toi, avec tes pendeloques, et tu te donnes des airs ; tu regardes le pauv’e monde du haut en bas ! Eh ben, attends ; tu vivras peut-être assez pour être une pauv’e vieille carcasse déchiquetée, comme moi. Le Seigneur te donnera ton compte à toi aussi, j’espère, et nous verrons si tu ne te mets pas à boire — boire — boire jusqu’à l’enfer ! Ce sera bien fait, va ! Et poussant un hurlement haineux, elle sortit.

— La dégoûtante vieille bête ! dit Adolphe, qui venait chercher de l’eau chaude pour la toilette de Saint-Clair. Si j’étais son maître je la fouetterais encore plus au vif.

— Ah ! pour ça, je vous en défie, reprit Dinah. Son dos n’est qu’une plaie — elle ne peut pas seulement attacher ses hardes.

— Vraiment, on ne devrait pas envoyer des créatures de cette espèce dans des maisons comme il faut, dit miss Jane. Qu’en pensez-vous monsieur Saint-Clair ? » ajouta-t-elle en faisant des agaceries à Adolphe.

Entre autres empiétements sur le bien de son maître, Adolphe s’était approprié son nom et son adresse. Dans les cercles des gens de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne le nommait que monsieur Saint-Clair.

« Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir. » Benoir était le nom de famille de madame Saint-Clair, et Jane était sa femme de chambre.

« Puis-je vous demander, miss Benoir, si ces boucles d’oreilles doivent figurer au bal de demain ? Elles sont ravissantes, parole d’honneur !

— Je ne sais, en vérité, monsieur Saint-Clair, où s’arrêtera l’impudence de vous autres hommes ! dit Jane agitant sa jolie tête pour faire scintiller ses pendants d’oreilles. Je ne danserai pas avec vous de toute la soirée, si vous me faites une question de plus.

— Ah ! vous ne serez pas si cruelle ! Je meurs d’envie, reprit Adolphe, de savoir si vous mettrez votre jolie robe de tarlatane rose.

— Qu’y a-t-il ? dit Rosa, petite quarteronne des plus piquantes, qui descendait lestement l’escalier.

— C’est M. Saint-Clair qui est d’une impudence !

— Sur mon honneur, dit Adolphe, j’en fais juge miss Rosa.

— Je sais qu’il est insupportable, reprit Rosa, se balançant sur un de ses petits pieds, et jetant un regard malin à Adolphe, il me met sans cesse en colère contre lui.

— Oh ! mesdames, mesdames, vous finirez, à vous deux, par me briser le cœur ! On me trouvera mort dans mon lit un de ces matins, et vous en répondrez !

— L’entendez-vous, le fat ! s’écrièrent les deux dames avec des éclats de rire immodérés.

— Allons, débarrassez-moi de vous, interrompit Dinah. Je ne veux pas vous avoir à caqueter dans ma cuisine, et à vous pavaner dans mon chemin.

— Tante Dinah est furieuse de ne pouvoir aller au bal ! dit Rosa.

— Je me moque pas mal de vos bals de couleurs, reprit Dinah ; vous avez beau faire des mines et singer les blancs, vous n’êtes que des nèg’ ni plus ni moins que moi.

— Tante Dinah graisse sa laine tous les jours pour la rendre lisse, dit Jane.

— Et c’est encore de la laine, après tout, dit malignement Rosa, en secouant sa longue et soyeuse chevelure.

— Eh ben, est-ce qu’aux yeux du bon Dieu la laine ne vaut pas le crin ? Je voudrais que maîtresse dise un peu ce qui lui porte le plus de profit d’une couple de paresseuses comme vous, ou d’une travailleuse comme moi ! Allons, hors d’ici, oripeaux ! je veux pas de vous à rôder là autour ! »

La conversation fut interrompue par un double incident : Saint-Clair appelait Adolphe du haut de l’escalier, et lui demandait s’il comptait lui faire attendre toute la nuit l’eau chaude pour sa barbe ? et miss Ophélia sortant de la salle à manger, dit aux chambrières :

« Jane et Rosa, pourquoi perdre ainsi votre temps ? allez à votre ouvrage. »

Notre ami Tom, qui se trouvait à la cuisine pendant la conversation avec la vieille porteuse de pain, l’avait suivie dans la rue. Il la vit marcher, en poussant de temps à autre un sourd gémissement. Enfin, elle déposa son fardeau sur le seuil d’une porte, et ramena autour de ses épaules le vieux châle fané qui les couvrait à peine.

« Je porterai votre panier un bout de chemin, dit Tom d’un ton compatissant.

— Pourquoi faire ? dit la femme. Je vous demande pas de m’aider.

— Vous avez l’air malade ?… vous avez l’air en peine ? Bien sûr vous avez quelque chose ! dit Tom.

— Je ne suis point malade, répliqua brusquement la femme.

— Oh ! si je pouvais, dit Tom, si je pouvais seulement vous détourner de boire ! et il la regarda avec anxiété. Savez-vous pas que c’est la perdition de l’âme et du corps ?

— Je sais, de reste, que je m’en vais en enfer, dit la femme avec amertume. Vous n’avez pas besoin de me le dire ! Je suis laide, je suis vieille, je suis méchante ! Je m’en y vais tout droit, en enfer. Oh ! Seigneur ! je voudrais déjà y être !

Tom frissonna à ces terribles paroles et à leur accent de vérité.

— Le Seigneur ait pitié de vous, pauvre créature ! on ne vous a donc jamais parlé de Jésus-Christ ?

— Jésus-Christ — qui est ça ?

— Eh ! mais c’est le Seigneur.

— Je crois ben leur avoir entendu dire qué’que chose du Seigneur, du jugement et de l’enfer ! Oui, j’ai entendu ça.

— Personne ne vous a-t-il jamais dit comment le Seigneur Jésus nous a aimés, pauvres pécheurs ! comment il est mort pour nous ?

— Non ; je sais rien de tout ça, répliqua la femme. Personne m’a jamais aimée depuis que mon vieux est mort.

— D’où êtes-vous ? demanda Tom.

— De là-haut, du Kentucky. J’étais à un homme qui me faisait élever mes enfants pour le marché, et qui les vendait au fur et à mesure qu’ils étaient sevrés : et en dernier il m’a vendue aussi, moi, à un trafiquant, de qui mon maître m’a rachetée.

— Qui a pu vous pousser à boire ?

— La misère ! J’ai eu un enfant depuis que je suis ici, et je croyais qu’on me le laisserait, puisque le maître n’en trafiquait pas. C’était ben la pus gentille petite créature ! Maîtresse en était comme affolée d’abord. Jamais ça ne pleurait ! — Si dodu, si vivace ! — Mais maîtresse tomba malade ; moi, je la veillais. Je gagnai la fièvre ; mon lait passa et l’enfant dépérit, vu que maîtresse ne voulait pas lui faire acheter du lait. J’avais beau dire qu’il ne m’en restait pas une goutte ; elle ne m’écoutait pas ! ou elle disait que je pouvais ben nourrir l’enfant avec ce que tout le monde mangeait ; et le pauv’ petit agneau devenait maigre à faire peur ! Il n’avait pas que la peau et les os ! il ne jetait qu’un cri de nuit comme de jour. Ça ennuya maîtresse qui se fâcha : elle dit que je le gâtais, qu’elle voudrait le voir crevé ! Elle me défendit de le garder à côté de moi, parce qu’il me tenait réveillée, et que je n’étais pas bonne à rien le lendemain. Elle me fit coucher dans sa chambre ; il me fallut porter mon pauv’ petit dans un grenier, où il pleura et cria toute la nuit à mort ! — Et il mourut. Je me suis mise à boire pour chasser son cri de mes oreilles. J’ai bu — et je boirai ! quand même ça me mènerait droit en enfer ! le maître dit que j’irai en enfer ! moi, je dis que j’y suis déjà !

— Oh ! pauvre chère créature ! penser que personne ne vous a jamais dit que le Seigneur Jésus vous aime, qu’il est mort pour vous ! On ne vous a pas dit qu’il viendrait à votre aide, que vous pourriez aller au ciel et vous y reposer à la fin ?

— Moi ! que j’aie la chance d’aller au ciel ! dit la femme ; est-ce pas là que vont les blancs ? supposons qu’ils me rattrapent encore là-haut ? j’aime mieux aller en enfer et en avoir fini des maîtres et des maîtresses ! oui, je l’aime mieux ! » dit-elle ; et, rechargeant son panier sur sa tête avec son gémissement habituel, elle s’éloigna.

Tom reprit tristement le chemin du logis. Dans la cour il rencontra la petite Éva, une guirlande de tubéreuses sur la tête, et les yeux rayonnants de joie.

« Oh Tom ! vous voilà ! je suis bien aise de vous avoir trouvé ! papa veut que vous atteliez tout de suite les poneys, pour me mener promener dans ma petite voiture neuve, dit-elle. Mais qu’y a-t-il, Tom ? vous avez l’air si grave !

— Je ne suis pas à mon aise, miss Éva, dit Tom ; je vais tout de même atteler les chevaux.

— Dites-moi, Tom, qu’y a-t-il ? je vous ai vu causer longtemps avec cette vieille grognon de Prue. »

Tom conta l’histoire de la femme à Éva, en son langage simple et naïf.

Elle ne se récria pas, ne s’étonna pas, ne pleura point, comme l’eussent fait d’autres enfants. Ses joues devinrent pâles, et une ombre profonde voila l’éclat de ses yeux. Elle appuya ses deux mains sur sa poitrine, et soupira péniblement.


  1. Ne regarde point le vin quand il se montre rouge et quand il donne sa couleur dans la coupe… Il mord par derrière comme un serpent, etc.
    Proverbes de Salomon.
  2. Disciples du docteur Pusey, qui a récemment ramené une portion de l’Église anglicane aux traditions et coutumes catholiques.