La Case de l’oncle Tom/Ch XIV

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 173-184).


CHAPITRE XIV.

Intérieur d’une famille quaker.


Une scène de sérénité et de paix s’offre maintenant à nous. Entrons dans cette propre et spacieuse cuisine, au plancher jaune, uni, brillant, où l’on n’aperçoit pas un atome de poussière. Un poêle de fonte, d’un noir lustré, sert à la fois de calorifère et de fourneau. Des rangées d’assiettes d’étain, reluisent comme de l’argent, stimulent l’appétit et réveillent la mémoire de l’estomac. D’antiques et solides chaises vertes, en bois, garnissent les murailles. Au milieu de la pièce sont deux berceuses[1] ; l’une petite, étroite, à fond de canne, garnie d’un coussin fait de pièces de rapport, mosaïque d’étoffes à couleurs tranchantes ; l’autre, grande, maternelle, vous invitant à bras ouverts, vous sollicitant de ses moelleux coussins, — vraiment confortable, persuasive, plus hospitalière, en sa rusticité, qu’une douzaine de fauteuils de salon en velours ou en brocatelle. Dans la première, se balance doucement notre ancienne amie Éliza, appliquée à un délicat travail de couture. C’est bien elle. mais plus pâle et plus maigre que dans sa petite chambre du Kentucky. L’ombre de ses longs cils, le contour de sa jolie bouche, trahissent une douleur profonde, mais contenue. Il est aisé de voir que le cœur de la jeune femme a mûri sous la rude discipline de la souffrance ; et lorsque, de temps à autre, elle lève ses grands yeux noirs pour surveiller les jeux de son Henri, qui, pareil à un papillon des tropiques, voltige çà et là, on y lit une fermeté, une décision, qu’on y eut vainement cherché en des jours plus heureux.

À ses cotés, une femme est assise : elle tient sur ses genoux une brillante casserole de métal, où elle range avec méthode des fruits secs. Elle peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans, mais sa figure est de celles que le temps n’effleure que pour les embellir et les épurer. Son bonnet de crêpe lisse, d’un blanc de neige, taillé sur le strict patron quaker, son simple fichu de mousseline blanche, croisé sur sa poitrine en plis réguliers, sa robe et son châle gris, indiquent tout de suite à quelle communion elle appartient. Ses joues rondes et rosées ont encore, comme dans la jeunesse, le soyeux duvet de la pêche. Ses cheveux, légèrement argentés par l’âge, se séparent sur un front placide, où la vie n’a laissé qu’une empreinte, « paix sur la terre, et bon vouloir au prochain ; » au-dessous brillent deux grands yeux bruns, honnêtes, limpides, affectueux : il suffit de les regarder en face pour lire jusqu’au fond du meilleur, du plus loyal cœur qui ait jamais battu dans le sein d’une femme. On a tant et tant célébré la beauté des jeunes filles, peut-être se trouvera-t-il un poète sensible à la beauté des vieilles ? Qu’il s’inspire de notre bonne amie, Rachel Halliday, telle qu’elle est là, devant nous, assise dans sa berceuse ! Ladite berceuse, par suite peut-être d’un rhume attrapé dans sa jeunesse, d’une disposition asthmatique ou nerveuse, avait contracté l’habitude de geindre ; en sorte qu’elle accompagnait chaque mouvement de va et vient d’une plainte dolente, qui eut été intolérable de la part de tout autre siège. Mais le vieux Siméon Halliday déclarait aimer cette musique, et ne s’en pouvoir passer. Les enfants, aussi, n’eussent voulu pour rien au monde que la berceuse de la mère cessât de crier. Pourquoi ? Parce que, depuis vingt ans et plus, ce bruit se mêlait aux affectueuses paroles, aux douces remontrances, aux caresses maternelles. Que de maux de tête, que de peines de cœur, s’étaient assoupis à ce son ! Que de questions, spirituelles et temporelles, avaient été résolues autour de ce fauteuil ! que de chagrins apaisés ! et tout cela par une bonne et tendre femme : Dieu la bénisse !

« Ainsi tu persistes à vouloir aller au Canada, Éliza[2] ? dit Rachel en continuant le triage de ses fruits.

— Oui, madame, reprit Éliza d’une voix ferme : il faut que j’aille plus avant ; je n’ose m’arrêter.

— Et que feras-tu une fois là-bas ? il est sage d’y penser, ma fille. »

Ce mot, « ma fille, » venait tout naturellement sur les lèvres de Rachel ; le nom sacré de « mère » semblait si bien fait pour elle. Les mains d’Éliza tremblèrent, et quelques larmes tombèrent sur son ouvrage.

— Je ferai… tout ce que je pourrai trouver à faire, et… j’espère trouver quelque chose.

— Tu sais qu’il ne tient qu’à toi de rester ici tant qu’il te plaira.

— Oh ! merci, mais… Éliza désigna du doigt le petit Henri, — je ne peux pas dormir en paix ; je ne puis prendre aucun repos : la nuit dernière encore j’ai rêvé que je voyais cet homme entrer dans la cour, dit-elle en frissonnant.

Rachel s’essuya les yeux : « Pauvre enfant ! ne t’alarme pas ainsi ! le Seigneur n’a pas permis qu’un seul fugitif fût jamais enlevé de notre village : ton fils ne sera pas le premier, j’espère.

Ici la porte s’ouvrit, et une petite femme, rondelette comme une pelote, appétissante et colorée comme une pomme, se montra sur le seuil. De même que Rachel, elle était vêtue de gris, et un fichu de mousseline se croisait sur son sein rebondi.

« Ruth Stedman ! dit Rachel, en allant joyeusement à sa rencontre, et lui tendant les deux mains avec cordialité. Comment te va, Ruth ?

— À merveille, » répliqua Ruth. Elle ôta son petit chapeau gris, et l’épousseta avec son mouchoir, laissant à découvert une petite tête ronde, sur laquelle le bonnet quaker prenait des airs mutins, en dépit des efforts de deux petites mains potelées pour le ranger à l’ordre. Certaines mèches de cheveux, obstinément bouclées, s’échappaient aussi çà et là, et ne rentrèrent dans leur prison qu’après force cajoleries. La nouvelle venue, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, et qui avait consulté le miroir pour réparer le désordre de sa toilette, se retourna enfin d’un air satisfait. — Qui n’eût été satisfait de la voir aurait eu l’humeur difficile, car c’était bien la petite femme la plus avenante, la plus gaie, la plus gazouillante, qui ait jamais réjoui le cœur d’un mari.

« Ruth, cette amie est Éliza Harris, et voilà le petit garçon dont je t’ai parlé.

— Je suis contente de te voir, Éliza, — très-contente, dit Ruth lui donnant une poignée de mains, comme à une ancienne amie depuis longtemps attendue. C’est là ton cher enfant !… Je lui ai apporté un gâteau. Elle tendit un cœur en biscuit au petit garçon, qui s’approcha et le prit timidement.

— Où est ton poupon, à toi, Ruth ? demanda Rachel.

— Oh ! il vient ; mais ta Marie l’a attrapé au passage, et s’est sauvée avec lui dans la grange pour le montrer aux enfants. »

À ce moment la porte s’ouvrit, et Marie, honnête jeune fille, au teint rosé, aux yeux bruns comme ceux de sa mère, fit son entrée avec le poupon.

« Ah ! ah ! dit Rachel, prenant le gras et blanc marmot dans ses bras : comme il a bonne mine, et comme il grandit !

— Je crois bien ! » dit la petite Ruth. Elle s’empara du poupon, et commença, d’un air affairé, à lui ôter une petite capuche bleue, et à le démailloter de nombre d’enveloppes extérieures. Après avoir tiré de droite, tiré de gauche, pour le rajuster à sa guise, elle l’embrassa de tout son cœur, et le posa par terre, livré à ses pensées.

Pouponnet semblait fait à cette façon d’agir ; il mit son doigt dans sa bouche et s’absorba dans ses réflexions, tandis que la mère, tirant son ouvrage de son sac, tricotait avec ardeur un bas de laine bleu et blanc.

« Tu feras bien de remplir la bouilloire, Marie, mon enfant, » suggéra doucement Rachel.

Marie porta la bouilloire à la fontaine, et revint la placer sur le feu, où l’encensoir domestique se mit bientôt à chantonner, et à lancer en l’air un nuage de vapeur, présage de bonne chère et d’hospitalité. Sur quelques mots murmurés par Rachel, les fruits secs allèrent aussi chauffer de compagnie. La mère prit alors sur le dressoir une planche parfaitement propre, attacha un tablier devant elle, et commença tranquillement à pétrir des biscuits. « Ne ferais-tu pas bien, Marie, dit-elle auparavant à sa fille, de conseiller à John d’apprêter un poulet ? » Et Marie disparut en conséquence.

« Comment va Abigaïl Peters ? demanda Rachel, tout en maniant sa pâte.

— Oh ! elle va mieux, répliqua Ruth. Je suis allée la voir ce matin ; j’ai fait le lit et rangé la maison. Lia Hills y a passé l’après-midi : elle a fait du pain et des galettes pour plusieurs jours ; j’ai promis d’y retourner ce soir, afin de lever un peu Abigaïl,

— Moi, j’irai demain faire les nettoyages, et voir au linge à raccommoder, dit Rachel.

— Bien, reprit Ruth ; mais j’ai ouï dire, ajouta-t-elle, que Hannah Stanwood est malade. John a veillé la nuit dernière. — Ce sera mon tour demain.

— John peut venir ici prendre ses repas, tu sais, si tu es retenue tout le jour.

— Merci, Rachel, nous verrons demain ; mais voilà Siméon. »

Siméon Halliday, grand, robuste et droit, portait un pantalon, un habit de drap gris, et un chapeau à larges bords.

« Comment te va, Ruth ? dit-il avec chaleur, tendant sa large main à la petite main potelée de la jeune femme ; et John ?

— Oh ! John va bien, ainsi que tout le reste de nos gens, dit Ruth gaiement.

— Pas de nouvelles, père ? demanda Rachel, comme elle mettait ses biscuits au four.

— Si. Pierre Stebbins m’a dit qu’ils seraient ici ce soir avec des amis, répliqua Siméon d’un ton significatif, tout en se lavant les mains sous un arrière petit porche.

— En vérité ! et Rachel regarda Éliza d’un air pensif.

— N’as-tu pas dit que tu te nommais Harris, dit Siméon à Éliza, lorsqu’il rentra dans la cuisine.

— Oui, répondit Éliza d’une voix tremblante ; car dans ses terreurs, toujours éveillées, elle pensait qu’on avait peut-être affiché son signalement.

— Mère ! dit Siméon, debout sous le porche, en appelant sa femme.

— Que me veux-tu, père ? dit Rachel, essuyant ses mains enfarinées, et allant à lui.

— Le mari de cette jeunesse est avec les nôtres, et sera ici ce soir.

— En es-tu bien sûr, père ? dit Rachel, le visage rayonnant de joie.

— Très-sûr. Pierre est descendu hier avec le chariot à la station d’en bas ; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes, dont l’un a dit se nommer Georges Harris, et, d’après ce qu’il a conté de son histoire, c’est lui, j’en suis certain : un beau et brave garçon ! — Le dirons-nous tout de suite à sa femme ?

— Consultons Ruth, dit Rachel. Ruth ! viens par ici ! »

Ruth posa son tricot, et fut sous le porche en un clin d’œil.

« Qu’en penses-tu, Ruth ? dit Rachel. Le père assure que le mari d’Éliza est parmi les derniers venus, et qu’il sera ici ce soir. »

Une explosion de joie de la petite quakeresse interrompit la mère. Elle fit un tel saut, en joignant ses petites mains, que les deux boucles rebelles, échappées encore une fois de leur cage, se dérouleront sur son blanc fichu.

« Paix ! chère ! dit doucement Rachel, paix, Ruth ! conseille-nous : faut-il le lui dire tout de suite ?

— Oui, certes, à la minute ! Supposons que ce fût mon John, je ne me soucierais pas d’attendre. Dites-le-lui tout droit.

— Tes retours sur toi-même sont encore de l’amour du prochain ! dit Siméon, dont la figure s’épanouit en regardant Ruth.

— Et sommes-nous ici-bas pour autre chose ? Si je n’aimais pas John et mon petit garçon, je ne pourrais pas me mettre à sa place, et me figurer tout ce qu’elle doit sentir. Allons, va lui dire, va vite ! — Et elle pressa de ses mains caressantes le bras de Rachel. — Emmène-là dans ta chambre, je me charge de faire rôtir le poulet. »

Rachel rentra dans la cuisine, où Éliza cousait ; et, ouvrant la porte d’une petite pièce voisine, elle lui dit de sa voix la plus douce : « Viens par ici, ma fille, j’ai des nouvelles à te donner. »

Éliza rougit, se leva tremblante d’inquiétude, et regarda son fils.

« Non, non, s’écria la petite Ruth, s’élançant vers elle et lui prenant les mains ; n’aie pas peur, ce sont de bonnes nouvelles, Éliza ! entre, entre donc ! » Elle la poussa doucement vers la porte, qui se referma sur elle ; puis se retournant, elle attrapa au vol le petit Henri, et l’embrassa avec effusion.

« Tu reverras ton père petit ! tu ne sais pas ? ton père revient ! » répétait-elle, tandis que l’enfant ouvrait de grands yeux étonnés.

De l’autre côté de la porte, Rachel Halliday attirant à elle Éliza, lui disait : « Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille ; ton mari s’est échappé de la terre de servitude. »

Le sang empourpra les joues blêmes d’Éliza, puis reflua aussitôt vers son cœur. Elle s’assit, et se sentit faiblir.

« Prends courage, enfant, dit Rachel, lui posant la main sur la tête ; il est avec des amis qui l’amèneront ici ce soir.

— Ce soir ! balbutia Élira, ce soir ! » Mais les mots n’avaient plus de sens. Son esprit n’était que trouble et confusion : tout se perdait dans un brouillard.

Quand elle rouvrit les yeux, elle était dans un bon lit, bien couchée, bien couverte. La petite Ruth lui faisait respirer du camphre et lui en frottait les mains. Elle ressentait une vague et délicieuse langueur, comme si, longtemps écrasée sous un lourd fardeau, elle en était délivrée. L’excessive tension de ses nerfs, qui n’avait pas cessé depuis la première heure de sa fuite, céda enfin : un profond sentiment de paix et de sécurité se répandit en elle. Les yeux grands ouverts, elle suivait, comme en un paisible rêve, les mouvements de ceux qui l’entouraient. Elle vit s’ouvrir la porte qui communiquait avec la cuisine ; elle vit la table mise pour le souper, avec sa nappe blanche ; elle entendit le chant de la théière ; elle vit Ruth passer et repasser, avec des assiettes de friandises, s’arrêter pour donner un biscuit à Henri, le caresser, rouler sur ses doigts blancs les longs cheveux noirs et bouclés de l’enfant. Elle vit Rachel, la digne et vénérée matrone, s’approcher de temps en temps du lit pour relever l’oreiller, arranger les draps, et d’une façon ou d’une autre épancher sa bienveillance ; il lui semblait que, de ces grands yeux bruns et limpides, un rayon de soleil descendait sur elle, et lui réchauffait le cœur. Elle vit entrer le mari de Ruth ; — elle vit la jeune femme courir à lui, et lui parler tout bas avec vivacité, en montrant d’un geste expressif la chambre à coucher. Elle la vit assise avec son poupon dans ses bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri hissé sur une grande chaise, et abrité sous les larges ailes de Rachel Halliday. Un doux murmure de causeries, un petit cliquetis de cuillères, le bruit harmonieux des tasses et des soucoupes, tout se fondit en une rêverie délicieuse, et Éliza dormit, comme elle n’avait pas dormi depuis l’heure terrible où elle avait pris son enfant, et s’était enfuie avec lui, par une nuit étoilée et glaciale.

Elle rêva d’un beau pays, — d’une terre qui lui semblait le séjour du repos, de rives vertes, d’îles riantes, d’eaux qui scintillaient au soleil ; et là, dans une maison, que de douces voix lui disaient être la sienne, elle voyait son enfant jouer, libre et heureux. Elle entendit le pas de son mari ; elle le sentit s’approcher ; il l’entoura de ses bras ; ses larmes inondèrent sa figure. Elle s’éveilla ! Ce n’était pas un rêve ! Le soleil était couché depuis longtemps. Son fils dormait à ses côtés ; une chandelle éclairait obscurément la chambre, et à son chevet sanglotait son mari.




Le lendemain, le jour se leva joyeux sur la maison des quakers. La mère, debout à l’aube, entourée d’actifs garçons et filles, que nous n’avons pas eu le temps de présenter hier au lecteur, et qui tous, obéissant aux affectueux appels de Rachel : « Tu feras bien ; » ou plus doucement encore : « Ne ferais-tu pas mieux ? » s’affairaient à la gronde œuvre du déjeuner ; car un déjeuner, dans les fertiles vallées d’Indiana, est chose multiple, compliquée ; et, comme à la cueille des feuilles de roses, et à la taille des buissons du paradis terrestre, la main de la mère seule n’y saurait suffire. Tandis que John courait à la source puiser de l’eau, que Siméon, deuxième du nom, passait au crible la farine de maïs, que Marie était en train de moudre le café, Rachel s’occupait doucement et tranquillement à découper le poulet, à pétrir les biscuits, répandant, comme le soleil, partout et sur tous, sa chaude et radieuse lumière. — Si le zèle intempestif des jeunes travailleurs menaçait d’amener quelque collision, un doux : « Allons ! allons ! » ou bien : « À ta place je ne le ferais pas, » suffisait pour tout apaiser. Les poètes ont célébré la ceinture de Vénus, qui tournait les têtes de génération en génération : j’aimerais mieux, pour ma part, la ceinture de Rachel, qui empêchait les têtes de tourner, et mettait tout le monde d’accord. Elle irait décidément mieux à nos temps modernes.

Pendant tous ces apprêts, Siméon premier, debout devant un miroir, ses manches de chemises retroussées, procédait à l’opération anti-patriarcale de se raser. Tout se passait dans la grande cuisine, d’une façon si amicale, si paisible, si harmonieuse, chacun paraissait tellement se complaire à sa besogne, il régnait partout une atmosphère de confiance mutuelle et de fraternité si grande, que les couteaux et les fourchettes semblaient glisser d’eux-mêmes sur la table, et que le poulet et le jambon sifflotaient dans la poêle, comme enchantés de faire leur partie dans le concert. Lorsque Georges, Éliza et le petit Henri entrèrent, ils furent si chaudement accueillis, qu’il n’est pas étonnant que tout cet ensemble leur parut un rêve.

Enfin on se mit à déjeuner, tandis que Marie, debout près du fourneau, surveillait la cuisson des galettes, qui, dès qu’elles atteignaient à la perfection du beau brun doré, passaient du gril sur les assiettes.

Rachel n’était jamais plus bénignement belle, plus véritablement heureuse, que lorsqu’elle présidait au repas de famille : elle mettait une tendresse maternelle à faire circuler les gâteaux, une plénitude de cœur à verser une tasse de café, qui semblaient infuser un esprit d’union et de charité dans la nourriture et le breuvage.

Pour la première fois Georges s’asseyait, sur un pied d’égalité, à la table d’un blanc. Il éprouva d’abord de la gêne, et quelque contrainte ; mais cette sensation se dissipa, comme un brouillard, sous l’influence de cette simple et cordiale hospitalité. C’était bien la maison, — l’intérieur de famille, — le home, — mot dont Georges n’avait encore jamais compris le sens. La croyance en Dieu, la foi en sa providence, commencèrent à entourer son cœur d’une auréole de paix et de sécurité. Les sombres doutes de l’athéisme, la misanthropie du désespoir, se fondirent devant la lumière d’un évangile vivant, animé du souffle des vivants, prêché par une foule d’actes d’amour et de bon vouloir ; actes qui, comme le verre d’eau froide donné au nom du Seigneur Jésus, ne resteront pas sans récompense.

« Père, qu’arrivera-t-il si l’on t’y prend encore cette fois ? dit Siméon deux, en beurrant sa galette.

— Je payerai l’amende, répliqua Siméon premier, tranquillement.

— Mais s’ils te mettent en prison ?

— N’êtes-vous pas en état, ta mère et toi, de mener la ferme ? dit Siméon en souriant.

— Oh ! mère est en état de tout conduire, dit le jeune garçon ; mais n’est-ce pas une honte de faire de pareilles lois ?

— Ne parle pas mal de ceux qui te gouvernent, Siméon, reprit gravement le père. Le Seigneur ne nous accorde les biens terrestres qu’afin d’en user avec justice et charité. Si pour cela nos gouvernants exigent de nous la dîme, nous devons la leur payer.

— Je n’en hais pas moins ces vieux propriétaires d’esclaves ! dit le garçon, aussi anti-chrétien que peut l’être un réformateur moderne.

— Tu m’étonnes, mon fils ! ta mère ne t’a jamais enseigné des paroles de haine. Ce que j’ai fait pour l’esclave, je le ferais pour le maître, si le Seigneur l’envoyait à ma porte à son heure d’affliction. »

Siméon deux devint pourpre ; mais la mère sourit et se contenta de dire : « Siméon est mon bon fils ; il est jeune ; en grandissant, il pensera comme son père.

— J’espère, mon cher monsieur, qu’aucun danger ne vous menace à cause de nous, dit Georges avec anxiété.

— Ne crains rien, Georges. Pourquoi donc serions-nous ici-bas ? Si nous n’acceptions quelque ennui pour servir une bonne cause, nous ne serions pas dignes de porter le nom d’amis.

— Mais, pour moi ! … je ne puis m’y résigner ! dit Georges.

— Ne te trouble pas, ami Georges. Ce n’est pas pour toi, mais pour Dieu et pour le prochain. Maintenant, il te faut dormir tranquille. Ce soir, à dix heures, Phinéas Fletcher te conduira en avant, jusqu’à la prochaine station, — toi et ceux qui t’accompagnent. Les traqueurs te suivent de près : il ne faut pas nous attarder.

— Alors, pourquoi attendre à ce soir ? demanda Georges.

— Parce que de jour tu es en sûreté ici ; il n’y a personne dans la colonie qui ne soit un Ami, et tous veillent. D’ailleurs, il est plus sûr de voyager la nuit. »


  1. Rocking-chair. Sorte de chaise à bascule, très en usage chez les Américains, et à laquelle on imprime, en s’y asseyant, un mouvement d’escarpolette.
  2. Les quakers ou amis regardent tous les hommes comme frère, et tutoient même les étrangers.