La Case de l’oncle Tom/Ch III


Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 18-24).


CHAPITRE III

Mari et père.


Madame Shelby venait de partir pour sa visite : Éliza, debout dans la véranda[1] suivait tristement de l’œil la voiture qui s’éloignait, lorsqu’une main se posa sur son épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina ses beaux yeux.

« Oh ! Georges, est-ce toi ? Tu m’as fait peur ! que je suis contente que tu sois venu ! Maîtresse est sortie pour toute l’après-midi : viens dans ma chambrette, nous aurons tout le temps de causer. »

En parlant elle l’introduisit dans une jolie petite pièce, ouvrant sur la galerie, où elle cousait d’ordinaire, à portée de la voix de sa maîtresse.

« Que je suis donc contente ! — Mais pourquoi ne me souris-tu pas ? — Regarde notre Henri ! — comme le voilà grand ! » L’enfant, pendu à la robe de sa mère, considérait timidement son père à travers sa longue chevelure bouclée. « N’est-ce pas qu’il est beau ? » dit Éliza. Elle écarta ses cheveux et l’embrassa.

« Je voudrais qu’il ne fût pas né ! s’écria Georges avec amertume. Je voudrais n’être pas né moi-même ! »

Surprise, effrayée, Éliza s’assit, pencha sa tête sur l’épaule de son mari, et fondit en larmes.

« Là, maintenant… c’est mal à moi de te faire toute cette peine, pauvre femme, c’est très-mal ! Oh ! pourquoi m’as-tu jamais vu — tu pouvais être si heureuse !

— Georges ! Georges ! comment peux-tu dire cela ?… Qu’est-il donc arrivé de si terrible ? N’étions-nous pas heureux, très-heureux, encore dernièrement ?

— Oui, nous l’étions, chère ! » dit Georges. Il attira l’enfant sur ses genoux, regarda attentivement ses brillants yeux noirs, et passa ses doigts dans les anneaux soyeux de sa chevelure.

« Tout juste ton portrait, Lizie, et tu es bien la plus belle femme que j’aie jamais vue, et la meilleure que je souhaite jamais voir, et pourtant il vaudrait mieux ne nous être jamais rencontrés.

— Oh ! Georges. Comment peux-tu…

— Oui, Éliza, souffrir, toujours souffrir, rien que souffrir ! Ma vie est plus amère que l’absinthe : elle s’use et se consume de minute en minute. Je suis un pauvre misérable souffre-douleur, abandonné à son mauvais sort. Je t’entraînerai dans la fange avec moi, voilà tout ! À quoi bon essayer de faire quelque chose, de savoir quelque chose, d’être quelqu’un ? À quoi bon vivre ? Je voudrais être mort !

— Oh ! Georges, voilà qui est vraiment mal ! Je sais tout ce que tu as souffert en perdant ta place à la fabrique : tu as un dur maître ; mais prends patience, et peut-être…

— Patience ! dit-il en l’interrompant. N’ai-je pas été patient ? Ai-je dit un seul mot quand, sans aucun prétexte raisonnable, il est venu m’arracher du lieu où j’étais bien, où tout le monde m’aimait ! Je lui rendais fidèlement jusqu’au dernier liard de mon gain, et tous disent que je travaillais comme deux.

— C’est vrai que c’est terrible, dit Éliza. Mais après tout, c’est ton maître, vois-tu.

— Mon maître ! Qui l’a fait mon maître ? c’est là ce que je me demande. — Quel droit a-t-il sur moi ? Je suis un homme comme lui — un meilleur homme que lui ! Je me connais mieux en affaires. Je suis plus habile régisseur qu’il ne l’est. Je lis plus couramment ; j’ai une plus belle écriture, et j’ai tout appris seul ; — je ne lui dois rien. J’ai appris malgré lui ! — Et quel droit a-t-il de faire de moi une bête de somme ? — de m’enlever aux occupations dont je suis capable, plus capable que lui, pour me mettre à la place d’un cheval ? C’est là ce qu’il veut : il dit qu’il me rompra, qu’il me rendra humble, et il me donne exprès les tâches les plus rudes, les plus viles, les plus sales !

— Oh ! Georges, Georges… tu m’épouvantes ! jamais je ne t’avais entendu parler ainsi : j’ai peur que tu ne fasses quelque mauvais coup. Je sais tout ce que tu souffres ; mais sois prudent — Oh ! je t’en supplie pour l’amour de moi — pour notre Henri !

— J’ai été prudent, j’ai été patient ; mais les choses empirent d’heure en heure. — La chair et le sang n’y peuvent plus tenir. Il n’y a pas une occasion de m’insulter, de me tourmenter, qu’il ne saisisse ! Je croyais pouvoir m’acquitter de mon travail, me tenir tranquille, et ma tâche finie, trouver encore du temps pour lire et pour apprendre. Mais plus j’en fais, plus il me surcharge ; il dit que j’ai beau me taire, qu’il voit bien qu’un démon habite en moi, et qu’il l’en fera sortir ! Et un de ces jours le démon sortira, mais d’une façon qui ne lui plaira pas, ou je me trompe fort.

— Oh ! cher, que ferons-nous ? dit Éliza tristement.

— Pas plus tard qu’hier, poursuivit Georges, je chargeais des pierres dans une charrette ; le jeune maître Tommy était là, faisant claquer son fouet si près du cheval, que la bête prit peur. Je lui demandai tout doucement de cesser ; il continua plus fort ; je le priai de nouveau, il se retourna et me frappa. Je retins sa main, alors il poussa les hauts cris, me lança des coups de pied, et courut dire à son père que je m’étais battu avec lui. Le père vint en fureur, jurant qu’il m’apprendrait à connaître mon maître. Il m’attacha à un arbre, coupa des branches pour son fils, et lui dit qu’il eut à me fouetter jusqu’à ce qu’il fût las ; — et il fut long à se lasser !… Si je ne le lui rappelle un jour ! »

Le front du mulâtre s’obscurcit, et dans ses jeux s’alluma un feu sombre qui fit trembler la jeune femme. « Qui a fait de cet homme mon maître ? — c’est là ce que je veux savoir.

— J’avais toujours pensé que je devais obéissance au maître et à la maîtresse, ou que je ne serais pas chrétienne, dit Éliza.

— Oh ! toi, c’est différent : ils t’ont élevée toute petite ; ils t’ont nourrie, vêtue, enseignée ; ce sont là des espèces de droits. Mais moi, qu’ai-je reçu ? — des coups de pied, des coups de poing, des jurons, trop heureux d’être quelquefois oublié dans un coin. Et que dois-je ? J’ai payé au centuple ce que j’ai coûté. Je ne l’endurerai pas davantage. — non, je ne le veux pas ! dit-il le poing fermé et l’air menaçant. »

Éliza, tremblante, se taisait. Jamais elle n’avait vu son mari aussi exaspéré. Sa douce nature fléchissait comme un roseau sous le choc impétueux de cet ouragan.

« Tu sais, le pauvre petit Carlo que tu m’avais donné, poursuivit Georges ; c’était ma seule consolation : il couchait avec moi la nuit, me suivait au travail, et me regardait souvent comme s’il eût compris ce que je souffrais. Eh bien ! l’autre jour, je lui donnais quelques os de rebut que j’avais ramassés à la porte de la cuisine, quand le maître a passé ; il s’est plaint que je le nourrissais à ses dépens : il n’avait pas le moyen, a-t-il dit, d’entretenir le chien de chaque nègre, et il m’a ordonné d’attacher une pierre au cou de Carlo, et de le jeter dons la mare.

— Ah ! Georges, tu ne l’as pas fait !

— Non — pas moi, mais lui. Le maître et son fils Tommy l’ont noyé et assommé à coups de pierres. Pauvre animal ! il me regardait si tristement comme s’il en eût appelé à moi pour le sauver. Puis, j’ai été fouetté pour n’avoir pas voulu tuer mon chien. Mais que m’importe ? Le maître verra que je ne suis pas de ceux qu’on mate avec le fouet. Mon jour viendra ; qu’il y prenne garde !

— Que vas-tu faire, Georges ? Oh ! je t’en conjure, ne fais rien de mal. Si tu voulais seulement t’en fier à Dieu et patienter, il te délivrerait.

— Je ne suis pas chrétien comme toi, Éliza ; mon cœur est plein de fiel : je ne peux pas m’en fier à Dieu ! Pourquoi laisse-t-il aller les choses de cette façon funeste ?

— Oh ! Georges, ayons de la foi ! Maîtresse dit que quand bien même tout irait mal, nous devons croire que Dieu fait pour le mieux.

— C’est facile à dire à ceux qui sont assis sur des sofas, traînés dans des carrosses ; — qu’ils changent de place avec moi, et ils changeront de langage. Je voudrais pouvoir être bon ; mais le cœur me brûle, et ne peut pas se résigner. Tu ne le pourrais pas non plus — tu ne le pourras pas, — quand je t’aurai dit ce que j’ai à te dire. Tu ne sais pas tout encore.

— Que peut-il y avoir de plus ?

— Le maître a déclaré récemment qu’il se repentait de m’avoir laissé prendre femme hors du domaine, qu’il détestait M. Shelby et toute sa race, parce que ce sont des orgueilleux qui lèvent la tête plus haut que lui ; il a dit que c’était de toi que je tenais mes idées d’indépendance, qu’il ne me permettrait plus de venir ici, et que j’aurais à prendre une autre femme, et à faire ménage sur la plantation. D’abord, il grommelait et menaçait sourdement ; mais hier il m’a commandé de prendre Mina et de m’établir dans une case avec elle, sinon il me vendra pour la basse rivière.

— Mais tu as été marié avec moi par le ministre, ni plus ni moins que si tu avais été un blanc, dit ingénument Éliza.

— Ne sais-tu pas qu’un esclave ne peut se marier ? La loi n’en tient pas compte. Je ne saurais te garder pour ma femme, s’il lui plaît de nous séparer. C’est pourquoi je souhaiterais ne l’avoir jamais vue, — pourquoi je m’en veux d’être né ! Mieux vaudrait pour tous deux, mieux vaudrait pour ce pauvre enfant n’être pas au monde. Tout cela peut lui arriver aussi.

— Oh ! notre maître, à nous, est si bon !

— Oui, mais qui sait ? il peut mourir, et alors l’enfant sera vendu, Dieu sait à qui ? Est-ce un plaisir de le voir beau, alerte, intelligent ? Non ; je te dis, Éliza, qu’il n’y a pas en lui une qualité, une beauté qui ne te perce un jour le cœur comme un glaive ; — il vaudra trop d’argent pour que tu puisses le garder, pauvre femme ! »

Ces paroles frappèrent Éliza de stupeur. La vision du marchand d’esclaves lui revint ; elle pâlit, la respiration lui manqua comme si elle eût reçu un coup mortel. Elle chercha des yeux son Henri qui, las du ton grave de la conversation, était allé sous la véranda, où il galopait triomphant sur la canne de M. Shelby. Elle eut envie de parler à son mari de ses craintes, mais elle se retint.

« Non, non, il en a déjà bien assez, pauvre homme ! pensa-t-elle, je ne lui dirai rien. D’ailleurs, ce n’est pas vrai ; maîtresse ne m’a jamais trompée.

— Ainsi, Éliza, ma fille, dit son mari, courage et adieu, car je pars.

— Tu pars, et pour où, Georges ?

— Pour le Canada. — Il se redressa de toute sa hauteur : — et une fois là-bas je te rachèterai. Nous n’avons plus d’autre espoir. Tu as un bon maître qui ne refusera pas de te vendre. Je rachèterai toi et le garçon. — Avec l’aide de Dieu j’en viendrai à bout !

— Ah ! malheur !… si tu allais être pris ?

— Je ne serai pas pris, Éliza, — je mourrai auparavant. Je serai libre ou mort.

— Tu ne te tueras pas, au moins ?

— Je n’aurai pas cette peine. Ils me tueront assez vite : jamais ils ne m’emmèneront à la basse rivière vivant.

— Georges, pour l’amour de moi, prends garde ! ne commets de violence ni sur toi, ni sur personne !… la tentation est trop forte, je le sais. Pars, puisqu’il le faut, mais sois prudent, prie Dieu de t’aider.

— Écoute mon plan, Éliza. Le maître s’est mis en tête de m’envoyer ici proche porter un billet à M. Symmes. Il a compté, je crois, que je m’arrêterais en passant pour te dire ce que j’ai sur le cœur ; il serait ravi que la chose vexât les Shelby, « cette race ! » comme il les nomme. Je vais rentrer au logis résigné, tu comprends, comme si tout était fini. J’ai fait mes préparatifs, et il y a des gens qui m’aideront. Dans le cours d’une semaine ou deux, un certain jour, je manquerai à l’appel. Prie pour moi, Éliza — le bon Dieu t’écoutera peut-être.

— Prie-le aussi, Georges : aie confiance en lui, et tu ne feras rien de mal.

— Maintenant, au revoir, dit Georges. »

Il prit les mains d’Éliza entre les siennes, et la regarda fixement dans les yeux sans bouger. Tous deux se taisaient. Puis vinrent les dernières paroles, les pleurs amers — tout le déchirement de la séparation, quand l’espérance de se revoir repose sur une toile d’araignée. Enfin le mari et la femme se quittèrent.


  1. Galerie couverte qui fait avant-corps sur la façade de l’habitation, et règne quelquefois tout autour.