L’oublié/XIII

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 129-132).

XIII


En demandant des missionnaires, en proposant aux Français de s’établir dans leur pays, les Iroquois n’avaient eu d’autre but que d’affaiblir la colonie déjà si faible, afin d’en consommer plus sûrement la ruine.

Quand ils reconnurent que ceux qu’ils tenaient s’étaient joués d’eux, leur fureur s’exhala d’abord en frénétiques transports de rage ; puis, ils envoyèrent des colliers aux cinq tribus pour les inviter à venger l’insulte. L’appel fut entendu… l’anéantissement de la colonie décrété. Pas un Français ne devait rester pour porter en France la nouvelle du désastre.

Les moyens d’en finir avec cette race exécrée furent longuement et sagement discutés aux conseils des anciens ; et au printemps (1660), on apprit à Québec que huit cents guerriers étaient réunis à la Roche-Fendue (près de Montréal), que quatre cents autres allaient bientôt les y rejoindre, et qu’alors, ces barbares fondraient d’abord sur Québec, puis sur Trois-Rivières et Ville-Marie.

L’approche de ces ennemis — qui poussaient la cruauté jusqu’à faire rôtir les enfants à la broche — jeta partout l’épouvante.

Les habitations disséminées aux environs de Québec et les maisons de la basse ville furent aussitôt abandonnées. Hommes, femmes, enfants, se réfugièrent soit au fort, soit à l’évêché, ou aux Ursulines et chez les Jésuites.

Mgr de Laval fit enlever le saint Sacrement de l’église paroissiale ; les maisons de la haute ville furent barricadées, les fenêtres transformées en meurtrières. On éleva des redoutes, on établit des patrouilles ; et, avec une activité fiévreuse, chacun se prépara à une défense désespérée.

À Québec, plusieurs fois, croyant apercevoir les premiers canots de la flotte iroquoise, l’on sonna l’alarme.

Le gouverneur-général avait immédiatement dépêché un courrier à Trois-Rivières et à Montréal.

Habitués aux incursions des Iroquois, les colons de Ville-Marie conservèrent plus de calme, mais ne négligèrent aucune précaution.

M. de Maisonneuve s’attendant à être assiégé dans le fort, y fit creuser un puits. M. de Queylus en fit creuser un autre à l’hôpital ; et Mlle Mance fit construire une grange en pierre pour mettre les provisions plus à l’abri du feu.

Le major Closse travaillait nuit et jour à fortifier sa demeure. Chacun s’ingéniait à en faire autant ; mais il y avait bien peu de maisons en état de soutenir un siège à Ville-Marie : et la population, femmes et enfants compris, ne s’élevait encore qu’à trois cent soixante-douze âmes.

La situation était affreuse ; et Maisonneuve, sous des dehors calmes et sereins, cachait de torturantes inquiétudes. Il ne s’en ouvrait qu’à Lambert Closse.

— Quelle horrible attente ! lui dit-il un soir.

— N’est-ce pas une providence que nous ayons été avertis ? répondit le major.

— Mais Québec va être mis à feu et à sang… la garnison est bien trop insuffisante pour tenir longtemps. D’ailleurs, vous connaissez l’infernale patience des Iroquois… Humainement parlant, c’en est fait de la Nouvelle-France… je le sais… je le vois… et pourtant j’espère toujours que la Vierge va nous secourir.

Le major l’espérait aussi, mais personne ne voyait d’où le secours pouvait venir.