L’oublié/I

La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 5-21).

L’OUBLIÉ


« Il est vrai que nous sommes peu nombreux, mais pour preux et hardis nous le sommes. »
Chanson de Roland.


I



VILLE-MARIE n’était encore qu’un champ de bataille bien souvent ensanglanté, mais la sainte colonie, comme l’appelle LeClercq, était définitivement sortie du fort.

Sur la Pointe-à-Callières, à travers des champs cultivés, on apercevait une trentaine de petites maisons solides, à toit pointu, protégées par des redoutes.

Deux de ces redoutes attenaient à l’hôpital bâti sur le coteau et environné d’une haute palissade. L’asile des blessés disparaissait presque entièrement derrière ces grands pieux sinistres ; on n’en voyait guère que le toit surmonté d’un svelte clocher où l’on sonnait le tocsin à chaque attaque des Iroquois.

Ce jour-là, il n’y en avait pas eu, mais la besogne administrative avait été lourde.

Un peu fatigué, M. de Maisonneuve avait ouvert sa fenêtre et jouissait de la fraîcheur du soir, en causant avec son secrétaire, M. de Brigeac.

Derrière la montagne, le soleil couchant lançait ses derniers feux. Une splendeur enflammée flottait sur l’île royale encore presque toute couverte de broussailles ou de grands bois : et, au large, la Notre-Dame[1] se balançait comme perdue sur les flots éclatants et déserts. Mais Maisonneuve n’aimait à regarder que les petits champs des colons et leurs maisons humbles et frustes.

Ces nids de soldats si chétifs devant la majesté des solitudes avaient à ses yeux une grandeur, une beauté sacrée. C’étaient les assises de l’œuvre à laquelle il avait tout immolé, les commencements de cette puissante ville qu’il était venu fonder, au milieu de tant de périls, en l’honneur de la Vierge.

La chaleur avait été accablante, mais un vent frais s’était levé. Ce vent qui faisait chanter la forêt verte, faisait, aux alentours du fort, onduler les blés, lesquels avaient poussé admirablement.

« Pourvu que ces diables d’Iroquois ne réussissent pas à brûler nos récoltes, dit tout à coup Maisonneuve : rien n’abat des hommes comme d’être ainsi atteints dans leur travail. »

Le secrétaire, en train de fourbir ses armes, avait planté sur le rebord de la fenêtre un poignard couvert de taches roussâtres, et frottait vigoureusement. Il répondit sans relever la tête :

« Mais, monsieur, ce n’est pas étonnant. Quand on a risqué tant de fois sa chevelure pour ensemencer son champ, il est triste de ne récolter que des cendres. »



— C’est vrai. Pourtant il y a des cendres qui communiquent le feu de la vie à la terre qui les reçoit, répliqua tranquillement Maisonneuve. Voyez-vous, il faudrait savoir donner ses sueurs comme on donne son sang. Nul de nous n’est ici pour faire fortune.

— Non, Dieu merci ! dit vivement Brigeac, relevant sa tête brune. Ce n’est pas la cupidité qui nous a amenés à Montréal. Nous autres, nous ne courons ni après l’or, ni après les belles fourrures.

— Ah ! s’il ne fallait que du désintéressement, s’écria Maisonneuve ; mais il nous faudra une constance bien obstinée. Les premiers pas de la civilisation sont ici prodigieusement difficiles. Je le crains, il s’écoulera encore bien du temps avant que nous ayons un peu de repos, un peu de sécurité.

Brigeac le regarda longuement sans rien dire.

Séduit par la beauté de l’entreprise, il avait beaucoup sacrifié pour venir partager les labeurs et les dangers des colons de Ville-Marie. Nouvellement arrivé, il s’était déjà signalé par son courage ; mais l’établissement lui semblait voué à la destruction.

Maisonneuve lut sa pensée dans son regard, et sa physionomie volontiers concentrée et réfléchie s’anima.

— Vous croyez que nous ne pourrons tenir toujours contre des ennemis si rusés, si acharnés. Vous nous plaignez, dit-il, étendant la main vers la lisière des bois où l’on apercevait les défricheurs à l’ouvrage.

— Vous plaindre ! s’exclama le jeune homme dont les yeux brillèrent. Non, monsieur, je ne vous plains pas,… et que Notre-Dame nous protège et nous donne la victoire.

— La victoire !… nous l’aurons, répliqua Maisonneuve avec une mâle assurance ; mais, par exemple, il n’est pas dit que nous ne perdrons pas de soldats. On nous fait la guerre la plus horrible peut-être qu’on vit jamais. Le danger est partout… vous et moi, nous périrons peut-être ; mais soyez tranquille, mon cher, l’œuvre vivra, car la fondation de Ville-Marie est un dessein venu du ciel.[2]

— C’est doux à penser.

— Et facile à croire. L’île de Montréal appartient à la sainte Vierge. Vous savez, n’est-ce pas, qu’elle lui a été donnée solennellement… irrévocablement… Marie est notre Reine… et je voudrais voir sa statue briller dans les airs, au sommet de la montagne. C’est mon désir, c’est mon rêve,… poursuivit-il, avec une émotion soudaine et profonde. Ah ! si je pouvais ! Tout notre espoir est en Elle, la Toute-Puissante… la Fidèle… l’Incomparable… la Radieuse…

Le chevalier sans peur de la Vierge était devenu tendre, éloquent, et son jeune secrétaire l’écoutait, charmé.

— Vous avez reçu bien des preuves de sa protection ? demanda-t-il.

Le visage de l’idéaliste et héroïque fondateur s’éclaira d’un sourire très doux.

— Il me serait aussi facile de compter les feuilles que le printemps a fait sortir de ces bois, dit-il, indiquant du regard la forêt. Mais vous le savez, la peine, c’est la pierre angulaire… Aussi les épreuves en tout genre ne nous ont pas manqué, — et qui sait ce que l’avenir nous garde ? — nous sommes les soldats de la Reine du ciel, mais nous ignorons comment notre solde nous sera payée de ce côté de la tombe.

Les deux hommes échangèrent un sourire et restèrent silencieux, regardant devant eux, comme s’ils interrogeaient l’avenir.

Faut-il dire ce qui les attendait ? quelle héroïque patience ils surent déployer, l’un contre la savante cruauté indienne, l’autre contre l’injustice et l’envie triomphantes ?

« Être homme, dure condition, fit Brigeac qui avait pris la peau de chamois et la passait et repassait sur son poignard. Mais j’ai lu quelque part qu’il vaudrait mieux brûler cent ans dans une fournaise que d’être privé de la moindre souffrance que Dieu veut nous donner.

— Celui qui a écrit cela était un éclairé, répondit Maisonneuve riant ; mais, parfois, je voudrais bien que les villes se bâtissent encore aux accords de la lyre.

Il s’était levé et sa main bronzée effleurait les cordes d’un luth.

Au milieu de la sauvage solitude, dans cette chambre où des armes de toute sorte brillaient sur les murs, ces sons mélodieux avaient un charme étrange ; et, artiste par certains côtés de l’âme, Maisonneuve demandait souvent à son luth un adoucissement à ses soucis.

Ce soir-là, il n’y était pas disposé et, les bras croisés, il resta debout devant la fenêtre à regarder la forêt tranquille que le soleil couchant dorait radieusement. Ses souvenirs soudainement éveillés le reportaient vers les années lointaines. Il remontait ces sentiers du passé où, comme tous les hommes, il avait laissé bien des illusions, bien des rêves, et la tristesse le gagnait.

« Il y avait longtemps, dit-il, reprenant sa place, que je désirais me retirer du monde, sans pourtant abandonner la profession des armes. Aussi je fus ravi quand M. de la Dauversière me parla de cette ville qu’on voulait fonder en l’honneur de la Mère de Dieu.

— Et vous n’avez pas hésité à tout quitter pour prendre la responsabilité et la direction de cette œuvre obscure, pleine de dangers ? dit Brigeac, regardant son chef avec admiration. Vous êtes pourtant le seul héritier d’une famille ancienne et noble,… vous aviez devant vous un bel avenir.

Un sourire effleura la bouche ferme et sérieuse de Maisonneuve.

— L’une de mes sœurs est religieuse, dit-il. Vous ne vous étonneriez pas de me voir ici, si vous l’aviez entendue m’exhorter à tout sacrifier, à tout mépriser pour travailler à la fondation de cette ville dont on attendait des merveilles… qui devait être comme un rempart pour la Nouvelle-France. Le saint M. Olier avait le premier conçu ce projet hardi… On disait tout bas que l’ordre de fonder une ville à Montréal, en l’honneur de la Vierge, lui était venu du ciel… Ce que je puis affirmer, c’est que M. Olier et M. de la Dauversière avaient de l’île de Montréal une connaissance plus exacte que je n’en ai encore à l’heure qu’il est.

— C’est bien merveilleux, murmura M. de Brigeac.

— Oui, cela me semble naturellement inexplicable. Mais il y eut d’autres preuves de la volonté divine. Aussi ma sœur Louise de Sainte-Marie donnait dans les étoiles à la pensée que l’un des siens allait travailler à une telle œuvre… Elle et quelques autres enthousiastes de sa communauté voulaient absolument venir à Montréal. Pour me délivrer de leurs instances, je fus obligé de promettre que je les emmènerais plus tard, et je dus accepter ce gage, dit M. de Maisonneuve, passant à son secrétaire une miniature de la Vierge qu’il avait tirée de son portefeuille.

C’était l’un de ces chefs-d’œuvre de grâce et de délicatesse, comme on en voit dans les vieux missels. Autour il y avait écrit en lettres d’or :


Sainte Mère de Dieu, pure, au cœur loyal,
Gardez-nous une place en votre Montréal.


— C’est sœur Louise qui a rimé cette prière, dit Maisonneuve, riant. Ah ! les femmes comme elles font fi des difficultés… Mais, à Québec, ce fut bien différent. Sans exagération, notre arrivée fit scandale. On n’appelait pas la fondation de Ville-Marie autrement que la Folle Entreprise. On disait qu’aller se fixer dans un lieu si terriblement exposé, c’était tenter Dieu. On nous reprochait de sacrifier inutilement beaucoup d’argent et bien des hommes. On nous voyait tous massacrés ou — ce qui est bien autrement redoutable — prisonniers des Iroquois, ces démons incarnés. Cependant il y a treize ans que nous sommes ici ; et, je ne crois pas du tout exagérer en disant que si nous n’y étions pas, il n’y aurait plus d’établissements français dans le Canada.

— Ce serait bien humiliant pour nous, dit le secrétaire, qui avait écouté avec une attention extrême. Les colonies anglaises sont si prospères.

— Oui. Mais les puritains traitent les Indiens comme des bêtes fauves. Il ne faut pas que la civilisation leur apparaisse comme une force brutale. Nous autres, nous subissons la guerre, mais nous voulons la paix… Nous voudrions ne former avec ces malheureux qu’une seule famille ; nous voudrions leur donner la civilisation… la foi… tous les biens.

— Comme c’est bien de la France généreuse, fraternelle, dit Claude de Brigeac avec émotion. Quoi qu’il arrive, non jamais je ne regretterai d’être venu à Montréal. Je ne sais si les autres sont comme moi, mais je m’y sens sur la plus haute cime humaine.

— Et il fait bon de respirer un air que ne souillent, ni l’envie, ni la cupidité, ni l’hypocrisie. Seulement, dans les grandes choses, avant l’effort qui réussit, il y a presque toujours des efforts qui passent inaperçus.

— Mais qu’importe ? qu’est-ce que le succès ? s’écria impétueusement le jeune homme. Il n’y a de réel que ce qui est grand… que ce qui est beau.

— Vous dites bien, monsieur de Brigeac. Laissez-moi ajouter : Il n’y a de vraiment grand, de vraiment beau que ce qui est fait pour Dieu seul… Et, sous ce rapport, nous sommes dans une situation très heureuse, très favorable… Depuis treize ans, il se fait à Ville-Marie des prodiges de vaillance, mais qui le sait ?… quelle gloire nous en revient-il devant les hommes ?… Si ce rameau de France planté au milieu de dangers si terribles venait à disparaître, est-ce que, dans le monde, cela ne ferait pas à peu près le même bruit qu’une branche qui tombe dans un ruisseau ignoré ?

Et comme Claude de Brigeac le regardait sans rien dire, il poursuivit :

 N’allez pas croire que je le regrette ! Si vous saviez comme je vois le monde dans le lointain… Si vous saviez comme il me semble petit… Ici, les sentiments, les intérêts misérables ne tiennent pas. Chose presque incroyable, vraiment admirable, nos hommes ont passé des années réunis dans le fort ; et, dans ce frottement de tous les jours, de tous les instants, il ne s’est pas élevé entre eux une seule dispute.

— C’est que nous sommes à Ville-Marie pour nous dévouer, pour nous sacrifier, pour braver le danger, pour mépriser la mort, s’écria Claude de Brigeac rayonnant d’ardeur. Et c’est si beau quand on y songe !

— Oui, c’est beau à penser ; mais, à la longue, c’est dur à faire. Vous l’éprouverez, l’effort sans cesse renouvelé coûte à la nature humaine.

La cloche du fort retentit tout à coup ; et ce son éclatant fit relever la tête aux défricheurs qui travaillaient à l’entrée du bois. Obéissant au signal, ils abandonnèrent leur rude labeur, ramassèrent les pioches, les haches, prirent leurs mousquets couchés dans l’herbe et se réunirent ; car pour aller au travail ou pour en revenir, il était ordonné aux colons soldats de marcher ensemble, toujours armés.

Maisonneuve suivait attentivement les mouvements de ses hommes, quand son secrétaire lui fit remarquer un canot qu’on apercevait sur le fleuve, se dirigeant droit vers le fort.

Le gouverneur saisit sa longue vue. Après un examen rapide, il dit joyeusement :

« L’échange que j’ai fait proposer est accepté. Ce sont des Iroquois, et il y a une tête blonde dans le canot. Ce doit être cette pauvre petite Mlle Moyen qui nous arrive. »

Et il passa la longue-vue à son secrétaire.

En apercevant la jeune fille enlevée quelques semaines auparavant dans des circonstances si tragiques, Claude de Brigeac sentit son cœur battre plus fort et, s’excusant auprès de son chef, il bondit vers la grève où quelques Français couraient déjà.

  1. Trois-mâts donné par Louis XIV à Ville-Marie.
  2. Les Iroquois, encouragés par les succès inouïs qu’ils avaient remportés dans les contrées des lacs, se jetèrent sur les établissements français. Leurs bandes se glissèrent à la faveur des bois jusqu’au-dessous de Québec. Ils tuèrent le gouverneur de Trois-Rivières. Ils attaquèrent les laboureurs aux champs et infestèrent la campagne. Ils poursuivirent ce genre de guerre avec tant d’opiniâtreté qu’à peine, dit un contemporain, nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes. Incessamment nous les avions sur les bras… C’est au milieu de ces luttes et de ces combats journaliers que cette belle et grande partie du pays, Montréal et les Trois-Rivières, mais surtout Montréal, fut acquise à la civilisation. Chaque laboureur était soldat, chaque sillon arrosé de sang. (Garneau, Histoire du Canada.)