L’homme de la maison grise/04/13

L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 164-166).


Chapitre XIII

CE QUE RACONTA MADAME FRANCŒUR


Yvon se proposait de travailler tard, ce soir-là, car ce serait la dernière soirée qu’il consacrerait au travail, il l’avait promis à Luella.

Tout en examinant ses livres et alignant des chiffres, il songeait à bien des choses… Quand reprendrait-il son ouvrage maintenant ?… Malgré le splendide voyage qu’il allait faire, il s’ennuierait de son bureau parfois, il le savait. Cependant, il faisait certains projets pour le voyage en vue ; par exemple, celui d’aller en Écosse, explorer les houillères de ce pays. Peut-être découvrirait-il là un système plus moderne pour le travail dans la mine, pour l’éclairage, etc., etc. Oui, il espérait bien qu’à son retour à W… il pourrait proposer quelques changements, pour le bien-être des mineurs, car ces pauvres gens l’intéressaient grandement.

Seraient-ils longtemps absents ?… Quelques mois bien sûr… Et pendant ce temps, que d’événements auraient lieu à W… et ses environs !… Le plus grand, le plus important, le plus intéressant de tous, ce serait le mariage d’Annette avec M. Jacques… Cette pensée avait de quoi attrister profondément notre héros, sans doute ; mais il se dit que, puisque la jeune aveugle ne l’aimait pas, lui, Yvon, elle n’aurait pu s’attacher à plus honnête homme que le propriétaire du Gîte-Riant. Bien sûr qu’il la rendrait heureuse !… Par l’imagination, il voyait sa « petite amie » régnant dans la splendide demeure de Lionel Jacques ; elle serait, en quelque sorte, par ce fait, la Reine de la Ville Blanche… Lorsqu’Yvon reviendrait de voyage, il aurait bien des occasions de rencontrer M. et Mme Jacques… Eh ! bien, ils seraient amis quand même, lui et Annette ; ils se l’étaient promis.

Désirant chasser ces pensées d’Annette qu’il n’avait plus le droit d’entretenir, lui semblait-il, notre ami se plongea dans le travail… Il pouvait travailler sans distractions, car tout était silencieux autour de lui.

W… était déjà endormie ; peu de lumières se voyaient dans les différentes résidences, car il était neuf heures et demie ; à cette heure peu de gens veillaient encore. Yvon entrevoyait, de son bureau, quelques lumières assez faibles ; c’était celles que projetaient les becs de gaz, aux coins des rues. Ce n’était pas gai, non, pas du tout ! et notre héros avait mis du temps, beaucoup de temps, à s’habituer à la tranquillité qui l’entourait… Aujourd’hui il aimait W… et ne l’aurait pas quitté définitivement pour tout au monde.

N’empêche qu’il avait trouvé cela extrêmement monotone, dans les premiers jours ; le silence et l’obscurité des nuits surtout lui avaient quelque peu porté sur les nerfs…

Le silence ?… Pas un son ne lui parvenait en ce moment, ni du côté de la ville, ni de l’emplacement où se trouvait son bureau…

Mais… Écoutez !… Venant de loin… de l’autre bout de la ville… Qu’était-ce ?… N’était-ce pas l’aboiement d’un chien ?… Un chien de forte taille, car son aboiement était formidable.

Sans trop s’en rendre compte. Yvon prêtait l’oreille et distraitement suivait par l’imagination, le chemin que devait parcourir le chien… Il paraissait venir dans la direction de son bureau… Parfois, il cessait d’aboyer pour gronder sourdement et ces grondements, quoiqu’éloignés, avaient quelque chose d’effrayant, de menaçant… Puis, à un moment donné, ce fut un hurlement, à faire dresser les cheveux sur la tête du plus brave.

Et l’animal approchait… il approchait toujours et assez rapidement…

— Ma foi ! On dirait qu’il s’en vient tout droit ici ce chien ! se dit Yvon. Et tiens ! ajouta-t-il aussitôt, n’est-ce pas le bruit d’une voiture qui m’arrive à présent ?… Cette voiture… Ne dirait-on pas quelle s’achemine de ce côté, elle aussi ?… Ah ! bah ! reprit-il bientôt c’est l’effet du silence probablement… Pourquoi ce chien et cette voiture (cette voiture semblant suivre le chien plutôt que le précéder) se dirigeraient-ils par ici ?

Presque tout de suite cependant, il n’en doute plus… Les aboiements devenaient de plus en plus forts, de plus en plus rapprochés… le chien ne devait pas être loin… La voiture venait vite aussi…

Soudain, Yvon bondit sur sa chaise et une expression étonnée apparut sur son visage ; le chien venait de franchir le seuil de la porte de son bureau, (cette porte, il l’avait laissée ouverte) et aussitôt, un puissant animal, traînant derrière lui une longue chaîne, se jetait littéralement sur le jeune homme en hurlant lamentablement.

— Guido !… C’est Guido ! s’écria Yvon, reconnaissant le collie, ainsi que son collier et sa chaine.

Guido, (c’était bien lui) se mit à hurler de plus en plus fort, puis, saisissant entre ses dents le bas des pantalons d’Yvon, on eût dit qu’il cherchait à entraîner celui-ci dehors.

— Guido !… répéta notre ami. Mais… Comment se fait-il ?… Annette… Où est-elle ?… Ô ciel ! s’écria-t-il ensuite. Il est arrivé un accident à Annette !

Occupé à apostropher le chien comme si celui-ci eut pu le comprendre Yvon n’eut pas connaissance de l’arrivée d’une voiture à la porte de son bureau.

M. Ducastel ! cria une voix. Êtes-vous là ?

Mme Francœur ! répondit Yvon.

La maitresse de pension entra, presque courant, suivie de son mari.

— Guido !… il est donc ici ? fit-elle. Mon Dieu ! Il est arrivé malheur à Mlle Annette, sanglota Mme Francœur.

— Annette ?… Mais… Je ne comprends pas… N’est-elle pas retournée à la Maison Grise ?

— Non, M. l’Inspecteur. Elle est restée en ville, ce soir… malheureusement, la pauvre enfant !

— Dites-moi !… Dites-moi, vite ! Ne me laissez pas languir ainsi !

— Voyez-vous, M. Ducastel, reprit-elle, Mlle Annette et moi nous devions aller passer la nuit chez Ludger Poitras, à cause de la petite Anita qui se mourait… qui est morte, à neuf heures sonnant la pauvre enfant…

— Oui ! Oui ! s′écria Yvon impatienté. Non pas qu’il ne fut sympathique aux malheurs d’autrui ; mais, pour le moment, il s’agissait d’Annette.

— Il avait été convenu entre nous que Mlle Annette irait m’attendre chez-nous, dans la cuisine, et que j’irais la chercher là, car, aussitôt après le souper, je suis partie pour chez Ludger Poitras, moi… Eh ! bien, la petite Anita devenant de plus en plus mal, à chaque instant, et me voyant dans l’impossibilité de la quitter, j’ai envoyé mon mari chez-nous pour y chercher Mlle Annette… Elle n’y était pas…

— Vous dites qu’elle n’y était pas ? En êtes-vous sûre ?

— Elle n’y était pas. M. l’Inspecteur, affirma Étienne Francœur. Il n’y avait personne dans la cuisine et c’est dans cette pièce qu’elle et ma femme devaient se rencontrer.

— Pensant qu’elle avait décidé, au dernier moment, de retourner chez elle, à cause de son grand-père qu’elle craint tant, je suis restée chez Poitras jusqu’à la fin. Lorsqu’Anita eut exhalé le dernier soupir, j’ai couru chercher une voisine des Poitras pour me remplacer et je suis revenue chez moi… ou, du moins, nous sommes partis pour la maison, mon mari et moi, en voiture.

— Oui ! Oui ! fit, de nouveau Yvon.

— Nous étions encore à moitié chemin, lorsque nous avons aperçu Guido… Il venait vite…

— De quelle direction venait-il, Mme Francœur ?

— De chez-nous, M. Ducastel.

— Continuez, je vous prie !

— Flairant le sol, le chien grondait sourdement, puis, de temps à autre il aboyait, ou il hurlait à glacer le sang dans les veines… Nous le suivîmes, convaincus qu’il était arrivé malheur à Mlle Annette.

— Ciel ! Ô ciel ! Que peut-il bien lui être arrivé ?

— Qui le dira ?… fit Étienne Francœur. Mais Guido essaie de vous entraîner quelque part, bien sûr, M. l’Inspecteur, reprit-il, car voyez !

En effet, le chien ne faisait qu’un rond, d’Yvon à la porte du bureau. Il geignait, il aboyait, il hurlait. Ou bien, saisissant dans sa gueule le bas des pantalons du jeune homme, on eût dit qu’il cherchait à l’entraîner dehors.

— Il n’y a qu’à suivre Guido, je crois, dit notre ami tristement.

— Ah ! Espérons que son instinct nous guidera jusqu’à Annette ! s’écria Mme Francœur en pleurant.

— Oui, espérons-le ! dit gravement, son mari.

Allumant à la hâte une lanterne, Yvon sortit de son bureau, suivi des époux Francœur et précédé de Guido.

Le chien s’en allait en grondant, le poil hérissé, le nez collé au sol ; il suivait une piste ; impossible d’en douter.

Nos trois amis le suivaient…

— Dieu tout-puissant ! cria Yvon soudain. Guido nous a conduits à l’entrée de la houillère !

En effet ; près de l’entrée de la mine, trou béant, gouffre presque sans fond, le chien venait de s’arrêter, et si ce n’eut été d’Étienne Francœur, qui parvint à le retenir par la chaîne de son collier, il s’y serait précipité. C’est qu’il le savait bien le pauvre chien ; dans cet abîme gisait le corps de sa jeune maîtresse.