L’homme de la maison grise/03/09

L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 113-116).


Chapitre IX

L’INSULTE


Il pleuvait…

Ce n’était pas une pluie torrentielle, mais fine et persistante, qui avait le don d’agacer les nerfs et d’occasionner le plus horrible spleen.

La pluie, à W…, ce n’était pas gai, et pour qui ne trouvait pas à s’occuper, c’était fort déprimant. Impossible de sortir, d’ailleurs, à moins d’y être contraint par la plus grande nécessité. On peut braver l’eau du ciel, quand elle tombe, limpide et claire ; mais on ne saurait songer à se promener sous l’averse, dans ces villes minières. C’est une eau grise, qui coule dans les rues ; la poussière de charbon, détrempée, se répand en petits ruisseaux, descendant des toits des maisons et des vérandas, et de cette eau sale personne ne tient à être inondé.

On était au mardi. Entre sept et huit heures du matin, il y avait eu une éclaircie. Même, le soleil s’était montré, brillant, mais brûlant ; trop brûlant pour présager rien de bon ni de durable, affirmaient ceux qui prétendaient s’y connaitre.

En effet ; vers les huit heures et quart, la pluie s’était remise à tomber.

Mais, Annette, trompée par l’apparition du soleil, avait quitté la Maison Grise, à l’heure habituelle, en route pour W… À peine s’était-elle installée au coin d’une rue pour chanter, que la pluie avait repris, de plus belle. N’étant pas éloignée de la maison des Francœur, l’aveugle se dirigea de ce côté, avec l’intention de se mettre à l’abri, sous la véranda. Elle n’y resta pas longtemps, car Mme Francœur, étant sortie pour secouer un tapis, avait aperçu la jeune fille ; inutile de le dire, vite, elle l’entraîna dans la maison.

— Venez, chère Mlle Annette, avait-elle dit, en conduisant l’aveugle dans la cuisine et la faisant asseoir près du poêle, dans lequel brûlait un feu doux, fort appréciable, à cause de l’humidité qui régnait dehors.

— Vous êtes trop bonne, Mme Francœur ! La pluie va cesser et…

— Cesser ?… C’est pris pour la journée, je crois ; pour tout l’avant-midi, du moins. Restez avec moi un brin, Mlle Annette. Il y a longtemps que nous n’avons eu l’occasion de causer ensemble, vous et moi ; je vous garde à dîner, c’est entendu !

— À diner ?… Oh ! non, chère Mme Francœur !… Ces étrangers, que vous avez en pension ici…

— Eh ! bien ?… Ce n’est pas eux qui doivent vous gêner, pour sûr, puisque vous ne les connaissez pas.

— Je connais Mlle d’Azur, répondit Annette, non sans éprouver un frisson intérieur, car, elle lui faisait peur, presque… la fille du millionnaire à la pauvre aveugle.

— Ah ! oui ! Mlle d’Azur… L’idole de son père… L’idole aussi de Salomé.

— Salomé ?…

— La domestique de M. et Mlle d’Azur… ou, plutôt, la servante attachée au service personnel de Mlle d’Azur ; une négresse…

— Une négresse ! s’écria Annette, en pâlissant légèrement.

— Oui, chère enfant ; une négresse, du plus beau noir… Une femme de plus de six pieds, pesant au-delà de deux cents livres, dont les yeux, blancs, par contraste à son visage, roulent sans cesse dans leurs orbites, et dont la bouche est un vrai four…

— Ô ciel ! fit l’aveugle, voyant, sans doute, par l’imagination, cette femme que Mme Francœur venait de lui décrire.

— Je vous dis, Mlle Annette, continua la maîtresse de pension, Étienne, mon mari, et moi, nous avons failli nous évanouir de peur, la première fois que nous avons aperçu cette négresse !

— Je vous crois sans peine ! s’exclama la jeune fille.

— Pour parler franchement, mais là, franchement, je n’aime pas cela moi, des Noirs… Ce n’est pas du monde comme nous autres… et je ne comprends pas comment Mlle d’Azur peut tolérer Salomé auprès d’elle continuellement, ainsi qu’elle le fait…

— Quelqu’un vient d’entrer dans la cuisine, Mme Francœur, interrompit Annette.

— C’est Salomé, annonça Mme Francœur, entre haut et bas. Heureusement, elle ne comprend pas un traître mot de français ! (Elle croyait cela, cette bonne Mme Francœur) !

En pénétrant dans la cuisine, la négresse aperçut immédiatement Annette, dont l’extraordinaire beauté lui fit jeter un cri d’admiration et d’étonnement. Elle fronça les sourcils, puis elle fit mine de s’approcher de la jeune fille.

Sans doute, Salomé était dans les confidences de sa jeune maîtresse : elle devait savoir pourquoi celle-ci avait résolu de prolonger son séjour à W… Elle connaissait probablement alors, les sentiments de sa chère Miss Luella envers M. Ducastel. C’est pourquoi, en apercevant cette jeune fille, causant intimement avec Mme Francœur, elle la reconnut tout de suite, d’après la description qu’on lui avait faite de l’aveugle. Elle savait, cette brave Salomé, que sa maîtresse détestait la pauvre affligée, à cause de sa douceur et de sa beauté, qui paraissaient tant charmer celui sur lequel elle avait daigné jeter son dévolu, elle, Luella, la fille du millionnaire.

La jeune aveugle paraissait tout à fait chez elle, chez les Francœur ; elle avait enlevé son chapeau et son manteau, comme si elle était installée pour la journée… Miss Luella n’aimerait pas cela ! Bien sûr qu’elle n’aimerait pas cela !

Curieuse et inquiète, Salomé voulut s’approcher tout près de l’aveugle, pour l’observer mieux… Annette, entendant les pas de la négresse, ne put réprimer un léger cri… que Guido entendit… et comprit. Le chien vint se placer devant sa petite maîtresse, et quand la négresse fut à proximité de la jeune fille, il gronda et lui montra les dents.

Salomé eut peur. Ses yeux blancs roulèrent dans leurs orbites et elle se recula hâtivement ; mais bientôt, haussant les épaules elle eut un sourire… étrange, qu’Annette, heureusement. ne put voir et que Mme Francœur ne comprit pas.

Ayant préparé une tasse de thé pour Miss Luella, la domestique quitta précipitamment la cuisine ; elle avait, probablement, bien des nouvelles à apprendre à sa jeune maitresse.

Vers midi et quart, lorsque Yvon entra dans la salle à manger, il fut à la fois surpris et heureux d’y apercevoir Annette.

— Annette ! Ma petite amie ! s’écria-t-il. Quel bonheur de vous voir ! S’emparant de la main de la jeune aveugle, il la garda longtemps dans la sienne.

La porte de la salle s’ouvrit et Luella parut sur le seuil. Apercevant ensemble les deux jeunes gens, Yvon tenant la main d’Annette, et se souriant comme de bons amis qu’ils étaient, elle eut un mouvement d’impatience et de mécontentement et ses lèvres devinrent très blanches, signe d’émotion poussée à l’extrême, chez elle, on a dû le remarquer.

— Ah ! Oui ! L’aveugle… murmura-t-elle. Salomé m’avait avertie, il est vrai… ça n’en est pas moins désagréable, tout de même. Que je la hais cette jeune fille ! Que je la hais !

Richard d’Azur étant arrivé, on se mit à table ; c’est-à-dire que Luella et son père s’attablèrent. Quant à Annette, Yvon la conduisit à son siège, entre lui et Mme Francœur. Alors, la fille du millionnaire ne put contenir plus longtemps sa rage ; elle demanda, s’adressant à l’aveugle :

— Est-ce que vous ne vous trompez pas, jeune fille ?…

— Me… Me tromper ?… balbutia Annette.

— Ça n’est pas la cuisine ici ; c’est la salle à manger.

La jeune aveugle pâlit sous l’insulte et Yvon devint rouge de colère.

Mlle Annette est mon invitée, Mlle d’Azur, répondit sèchement Mme Francœur, qui venait d’entrer dans la pièce, juste à temps pour entendre insulter cette jeune fille qu’elle aimait comme si elle eut été sa fille. Je suis maîtresse dans ma propre maison, ajouta-t-elle, et j’y reçois qui ça me plaît. Voulez-vous servir, M. Ducastel ? acheva-t-elle, en s’adressant à Yvon.

— Je… Je… balbutia Annette.

Elle fit mine de se lever ; mais Yvon la saisit doucement par le bras et la fit se rasseoir.

— Restez, je vous prie, Mlle Annette ! dit-il. C’est un honneur pour nous que votre société.

— Mon Dieu ! s’exclama Luella, avec affectation. Il y a pourtant certaines mesures à observer qui… que… Bref, je n’ai pas l’habitude me m’asseoir à la même table que les chanteuses de rues.

— Si vous trouvez à redire, Mlle d’Azur, intervint Mme Francœur, vous n’avez qu’à vous retirer ; nous allons vous excuser.

Yvon sourit sous sa moustache. Cette bonne Mme Francœur ! Elle n’y allait pas par quatre chemins ; sa franchise était… réjouissante vraiment !

— « Chaque pays fournit son monde », voyez-vous, Mlle d’Azur, et puis, « à Rome, les lois romaines sont en force », fit sentencieusement le jeune homme. À W…, les lois de la Nouvelle-Écosse sont en force ; pour nous, c’est Mlle Annette qui nous honore, en prenant place à table avec nous.

— Ah ! Bah ! se contenta de dire Luella, en haussant les épaules. « Voilà beaucoup de bruit pour une omelette » cita-t-elle en riant.

— Le bruit, c’est vous qui le faites, je crois, Mlle d’Azur, insinua Mme Francœur. Voulez-vous servir. s’il vous plaît, M. Ducastel ? ajouta-t-elle.

— Oui ! Oui. Tout de suite !

— Je prendrai l’une de ces côtelettes d’agneau, M. Ducastel, annonça Luella, en désignant le plat dont Yvon se disposait à servir le contenu.

— Tout à l’heure, Mlle d’Azur, répondit le jeune homme en souriant ; notre invitée d’abord.

Il déposa sur l’assiette de l’aveugle une des côtelettes, puis il s’apprêta à servir Mlle d’Azur.

Luella eut envie de se lever de table. Ses lèvres pâlirent ; elle eut peine à réprimer des larmes de rage, qu’elle sentait prêtes à couler. Mais elle ne dit plus un mot… Elle en avait dit assez… trop ; elle le constatait, encore, cette fois. D’ailleurs, son père lui avait fait signe de se taire tout a l’heure ; si elle l’eut écouté, c’eut été à son avantage… Cependant, mieux valait tard que jamais… Et puis, Yvon Ducastel lui avait donné une leçon, une rude leçon, en servant l’aveugle avant elle. Luella… Allait-elle pleurer ?… Elie espérait bien que non !… Quelques larmes mouillèrent ses paupières, mais personne ne les vit, à cause des verres noirs qui lui cachaient les yeux.

Le dîner se passe, sans que Luella osât ouvrir la bouche une seule fois. Elle n’insulta plus Annette ; seulement, un sourire moqueur, qui, valait bien une insulte, paraissait sur ses lèvres, chaque fois qu’Yvon ou Mme Francœur mettaient à la portée des mains de l’aveugle soit un couteau, soit une fourchette, soit un morceau de pain. Ce sourire, le jeune homme le vit, et son mépris pour la fille du millionnaire devint intense.

Aussitôt qu’elle le put, Annette fit mine de se lever de table et Yvon s’empressa de lui aider à se rendre à un petit balcon, auquel on parvenait par l’une des portes-fenêtres de la salle à manger.

Ils se croyaient bien seuls et hors de portée de toute oreille indiscrète ces deux amis. Comme ils se trompaient ! Luella s’était installée à l’une des fenêtres du salon, qui se trouvait tout près du balcon, et derrière les jalousies fermées elle entendait clairement la conversation entre Annette et Yvon.

Or, c’est chose reconnue que personne au monde n’a jamais pu assister, insoupçonnée, à une conversation la concernant, sans entendre des choses blessantes à son sujet.

— Ô M. Yvon ! disait Annette, (et en entendant cette interpellation si intime, si familière, Luella frémit). Que ça été horrible ce dîner !

— Combien je regrette ce qui s’est passé, chère, chère Annette ! s’écria Yvon, (Et, de nouveau, Luella frémit).

— C’est qu’elle me fait peur Mlle d’Azur ! annonça l’aveugle. Elle…

— Peur ! s’exclama Yvon, en éclatant de rire. Mlle d’Azur n’est guère dangereuse, je vous l’assure.

— Cependant… je la crains…

— C’est que vous vous figurez cette jeune fille autrement qu’elle n’est, probablement, Annette. Mais ! ajouta-t-il, riant de plus en plus fort, savez-vous qu’il ne s’en manque pas de beaucoup pour que Mlle d’Azur soit une naine ?

(Pauvre Luella qui était aux écoutes ! Nous l’avons dit, à écouter ainsi on n’entend jamais rien de bon de soi).

— Une naine !

— Eh ! bien… J’exagère peut-être un peu… Pourtant, chose certaine, c’est qu’elle n’a pas dû beaucoup grandir cette demoiselle, depuis l’âge de treize ou quatorze ans.

— Oh ! Vraiment ?

— Tout de même, elle ne manque pas d’élégance, reprit le jeune homme, toujours riant. Par galanterie, on pourrait l’appeler : « mignonne », je le suppose… Et puis, elle est mise si richement, si chiquement, et de façon à donner l’impression qu’elle possède une taille ordinaire, surtout avec ses talons hauts et fins ; si hauts, si fins, que cela donne le vertige, rien qu’à les regarder… Non, décidément, Mlle d’Azur n’est pas de… taille à effrayer qui que ce soit, ma petite amie !

— Décrivez-la moi, M. Yvon ?

— Vous la décrire ?… Ciel !… Les descriptions ne sont pas mon fort…

— Essayez, voulez-vous ?

— Je veux bien… Elle n’est pas jolie… seulement frappante, avec sa chevelure doré… de cet or roux, tant admiré par les poètes et peintres Italiens. Cependant, la chevelure de Mlle d’Azur me parait sans vie… Où en étais-je ?… Ah ! oui ? Son teint est admirable, mais ses yeux sont cachés sous des verres noirs, et sa bouche est trop grande, ses lèvres trop épaisses ; ses dents, cependant, sont blanches, fines et régulières.

— En effet, elle ne me paraît pas bien formidable Mlle d’Azur, dit Annette en souriant, et j’aurais tort de la craindre… Mais il y a Salomé, la négresse… que Mme Francœur m’a décrite… et dont j’ai une excessive peur, depuis.

— Salomé non plus n’est pas dangereuse, Annette… D’ailleurs, n’avez-vous pas confiance en vos amis, Mme Francœur, Mme Foulon, M. Jacques et moi ?… Nous sommes là pour vous protéger, si jamais il y a lieu.

— Je sais… Je sais, murmura Annette.

— Et voici précisément Mme Francœur, qui s’en vient vous chercher; je vous laisse à ses soins, car je dois retourner à mon bureau… Au revoir, Annette, ma petite amie !

— Au revoir, M. Yvon. Et merci !

Luella eut une véritable crise de désespoir, lorsqu’elle fut montée dans sa chambre. Se jetant sur son lit, elle pleura toutes ses larmes. C’est ainsi que Salomé la trouva, une demi heure plus tard.

Mlle Luella ! s’écria la domestique. Oh ! Qu’y a-t-il donc ?

— C’est… C’est cette… cette aveugle… sanglota Luella.

Elle raconta à la négresse ce qui s’était passé, à table, et sur le balcon. Le visage de la servante était effrayant à voir.

— L’aveugle, hein ! s’exclama-t-elle, en fermant le poing. Mlle Luella voulez-vous que je…

— Non ! Laisse-la tranquille, Salomé… Si j’ai besoin de toi, plus tard, je t’en aviserai.

— Il en sera ainsi que vous le désirez.

— Maintenant, aide-moi à revêtir mon amazone. Je vais sortir à cheval, puisque le soleil a reparu.