L’homme de la maison grise/02/10

L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 78-81).


Chapitre X

DOUX PROJETS


Inutile de le dire, Yvon ne songea pas, même un instant, à mettre en pratique le conseil que Lionel Jacques lui avait donné ; au contraire, aussi souvent que possible, il rencontrait Annette et allait la reconduire chez elle… ou, du moins, à proximité de sa demeure. S’il l’eût pu, c’eut été tous les jours qu’il l’eut escortée ainsi ; mais, pas plus que par le passé, voulait-il attirer l’attention sur elle, ou donner prise à de désagréables remarques. C’était un véritable culte qu’il ressentait pour la pauvre aveugle.

Un bon point avait été gagné cependant. Mme Francœur avait fait la connaissance d’Annette et l’excellente femme était devenue l’amie toute dévouée de la jeune fille. Un soir, après le souper, notre héros avait entretenu longuement Mme Francœur au sujet de l’aveugle.

— Il lui faudrait une amie, bonne, sincère, dévouée, avait-il dit ; M. Jacques et moi, nous avons pensé à vous, chère Madame.

— Je vous remercie d’avoir pensé à moi, M. Ducastel, avait répondu la brave femme, et croyez-le, aussitôt que l’occasion s’en présentera, nous ferons connaissance toutes deux. Mlle Annette et moi… Je la connais de vue la pauvre petite, je vous l’ai dit, puisque j’ai souvent déposé des pièces de monnaie dans sa main.

— Je me fie à vous alors, Mme Francœur, dit Yvon. Mlle Annette est timide, et quoiqu’elle sente le besoin de se faire des amis, elle n’ose, à cause de son grand-père, qu’elle craint… non sans raison je crois.

— Je sais ! Je sais !… J’arrangerai les choses de mon mieux. ? M. l’inspecteur ; vous pouvez vous fier à moi.

Et cela ne tarda pas.

Un avant-midi, vers les onze heures, la pluie se mit à tomber. Annette s’était réfugiée sur une véranda. Tout à coup, une main se posa sur son épaule et elle entendit une voix qui lui dit :

Mlle Annette, vous ne pouvez rester dehors, sous cette averse. Pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas chez moi ? Au moins, vous serez à l’abri, et puis, le vent est assez froid ce matin. Venez ! Un dîner bien chaud…

— Oh mais, Madame, interrompit l’aveugle, je ne saurais accepter tant de bontés de votre part !

— Parce que vous ne me connaissez pas ? C’est ce que vous allez dire, sans doute ?… Je vais donc me présenter : je suis Mme Francœur…

Mme Francœur ?… La Maîtresse de pension de…

— Oui, la maîtresse de pension de… vous savez qui : de l’un de vos amis… de votre meilleur ami, je devrais dire… J’ai nommé M. Ducastel. Elle emmena Annette chez elle et l’installa dans sa cuisine. Tandis que l’excellente femme préparait le dîner, la conversation ne languissait pas, et la jeune fille trouvait la maîtresse de pension fort intéressante… peut-être parce que celle-ci ne se lassait pas de parler de son pensionnaire, un garçon modèle, possédant un nombre incalculable de qualités et pas un seul défaut.

Quelles furent la surprise et la joie d’Yvon, en pénétrant dans la salle à manger, ce midi-là, d’y apercevoir Annette !

La jeune fille, de son côté, en reconnaissant le pas de son ami, avait rougi, puis, de sa démarche hésitante, incertaine, elle s’était avancée à sa rencontre.

— Annette ! s’était-il écrié. Quelle surprise, et quel bonheur !

Accourant au-devant d’elle, il lui prit la main, puis il la fit s’asseoir auprès de lui.

— Cette bonne Mme Francœur est venue me chercher, aussitôt que la pluie a commencé à tomber. N’est-ce pas très gentil de sa part ?

Mme Francœur est la gentillesse et la bonté en personne, répondit Yvon, en souriant à sa maîtresse de pension, qui venait d’entrer dans la salle à manger :

— Voyez, M. l’inspecteur ! fit Mme Francœur, souriant, elle aussi et découvrant un plat qu’elle portait à la main.

— Oh !… Du pâté au poulet ! s’exclama le jeune homme. Annette, je vous recommande le pâté au poulet de Mme Francœur ; c’est sa spécialité, reprit-il gaiement, en conduisant la jeune aveugle à table et la plaçant près de lui.

Ce fut un joyeux repas que celui que prirent les deux jeunes gens, ce jour-là. Ce ne fut pas le dernier d’ailleurs ; Mme Francœur s’attacha vite à Annette et son plus grand bonheur ne consista plus, bientôt, qu’à inventer mille prétextes pour l’attirer chez elle.

La jeune fille eût voulu résister à cette amitié : qui lui inspirait un sentiment réciproque pourtant ; mais elle n’y parvenait pas. Cependant, à quoi servait qu’elle se fit des amis ?… L’amitié confiante, sincère, ce n’était pas pour elle… Il y avait toujours le danger que M. Villemont la soupçonnât de faire des connaissances ; si pareille chose arrivait, ce serait terrible, elle le pressentait. Lorsqu’elle retournait à la Maison Grise, après avoir passé une heure ou deux de la journée chez Mme Francœur, en la compagnie d’Yvon. Annette ne pouvait s’empêcher de trembler ; il lui semblait que l’œil sévère et pénétrant de son grand-père la transperçait, pour ainsi dire et lisait le secret de son cœur.

La pauvre enfant !… Était-ce surprenant qu’elle fut si craintive, si timide ?… Traitée durement chez elle ; de plus portant, chaque jour, une croix trop lourde pour ses frêles épaules, puis, n’était-il pas évident qu’une peine secrète la torturait sans cesse… Et peut-on s’étonner du bonheur qu’elle ressentait en constatant la tendre considération et la réelle bonté dont on l’entourait, depuis quelque temps… depuis qu’elle avait fait la connaissance d’Yvon Ducastel…

Et Yvon ?… Il ne se souvenait même plus des conseils (sages… peut-être) de Lionel Jacques. Au contraire, il faisait de doux projets d’avenir… C’est qu’il aimait Annette éperdument… Aveugle ?… Sans doute… La pauvre chère enfant était victime de cette terrible affliction, la pire qui soit au monde… Mais, que lui importait, à lui, Yvon ! Il l’aimait ! Il ne rêvait que de la protéger, de l’entourer de soins tendres et affectueux… Annette ! Son Annette !… Bientôt, il la demanderait en mariage… dans deux semaines maintenant… lors du baptême de la cloche d’église de la Ville Blanche… Sa bien-aimée ?… dont « les yeux éteints », ainsi qu’elle le disait dans sa chanson, s’illuminaient, lorsqu’ils rencontraient les siens…

Notre jeune ami n’était certes pas prétentieux ; mais il se croyait en droit de supposer qu’Annette lui rendait amour pour amour.

— Je saurai bientôt à quoi m’en tenir d’ailleurs, se disait-il, un soir, tandis qu’il veillait seul dans sa chambre, comme cela lui arrivait souvent. Demain, je la verrai… Aujourd’hui, je ne l’ai pas vue… J’étais en avance, ou en retard, à l’entrée du Sentier de Nulle Part, évidemment, puisqu’elle n’y était pas… Sans doute, il y a des jours où elle ne vient pas à la ville, car il m’est arrivé, plus d’une fois, de ne pas la rencontrer, au lieu de notre rendez-vous habituel… Tiens ! Il faut que je questionne Annette à ce sujet… j’étais sous l’impression qu’elle m’avait assuré qu’elle venait à W… tous les jours, sans y manquer.

Il eut un léger froncement de sourcils. C’est que ça le rendait un peu soucieux, beaucoup même, cette absence, si souvent répétée, de la jeune fille… Mais elle lui expliquerait cela facilement ; il n’avait qu’à la questionner.

Dans l’avant dernière semaine du mois de juin, il se produisit un incident, concernant directement la jeune aveugle, qui intrigua et mécontenta beaucoup notre héros. Comme il retournait à son bureau, après le dîner, ce jour-là, il aperçut Annette de loin ; auprès d’elle et lui parlant, était Patrice Broussailles.

Tout d’abord, Yvon se sentit envahi par la colère ; mais aussitôt, il eut un sourire amusé ; Guido veillait !… Les yeux du chien, fixés sur Patrice, surveillaient chacun de ses mouvements, et malheur au « professeur », s’il essayait d’ébaucher le moindre geste un peu familier envers la jeune fille !… Nous le répétons, Guido veillait ?

Patrice Broussailles entendit le pas d’Yvon. S’étant retourné vivement il le vit sourire, ce qui parut lui déplaire grandement.

— Ah ! M. Ducastel ! fit-il d’un ton gouailleur.

— Bonjour, Mlle Villemont ? dit seulement Yvon, en passant et ignorant complètement Patrice.

— Attendez donc un instant, Ducastel ! J’ai à vous parler ! dit Patrice en rejoignant Yvon sur le trottoir.

— Faites vite alors. Je suis pressé. Qu’y a-t-il ?

— Puis-je vous demander ce qui vous amusait tant, tout à l’heure ? M. Ducastel ? demanda Patrice, d’un ton qu’il voulait rendre provoquant, mais dont Yvon se soucia fort peu.

— Oh ! Rien ! répondit-il indifféremment.

— Vous paraissez avoir des objections à ce qu’on adresse la parole à Mlle Villemont, hein ?

— Pardon, M. Broussailles, riposta Yvon ; mais ce n’est pas moi qui ai des objections… c’est plutôt Guido, ajouta-t-il, en éclatant de rire.

— Que vous êtes spirituel, mon cher Ducastel ! s’écria Patrice, qui ne riait pas, lui.

— Permettez-moi d’ajouter, continua Yvon, que je ne considère pas avoir le droit d’intervenir, en ce qui concerne Mlle Villemont… Seulement, ce n’est pas l’habitude, à W…, d’imposer sa présence à cette jeune fille, ainsi que vous venez de le faire. Elle gagne sa vie à chanter dans les rues, voyez-vous ; chacun lui donne et… passe son chemin… sans l’importuner.

— Vous aussi… vous lui donnez… et passez votre chemin… comme les autres, sans doute ? demanda le maître d’école de la Ville Blanche, avec un sourire qu’Yvon trouva fort déplaisant. Dans tous les cas, vous vous faites le champion de Mlle Villemont et… pardon ! mais c’est à mon tour d’être amusé.

— Que voulez-vous dire ? Misérable ! s’écria Yvon, s’arrêtant court et réprimant à grand’peine l’envie de donner un soufflet à son interlocuteur.

— Qu’est-ce qui vous prend, mon cher ? fit Patrice, feignant de l’étonnement.

— Prétendez-vous faire des insinuations malveillantes contre le caractère de cette jeune fille ? Je… Je… Je ne sais ce qui me retient de vous tuer comme un chien !

— Mon cher M. Ducastel, dit Patrice d’une voix railleuse, ne vous excitez pas ainsi ! Voyez, ces deux individus qui viennent de s’arrêter et qui nous regardent avec une évidente surprise.

— Que m’importe ! cria Yvon, en haussant les épaules. Mais, vous allez m’expliquer vos insinuations de tout à l’heure, entendez-vous !

— Je n’ai pas voulu insinuer quoique ce soit contre le caractère de Mlle Villemont, croyez-le… Cependant, il y a certaines choses que je pourrais vous dire… certains faits dont je pourrais vous entretenir, qui vous feraient peut-être changer de ton… Un de ces jours, je vous mettrai au courant de… des derniers événements et vous…

— Allez au diable ! fit Yvon, qui partit, presque courant, dans la direction de son bureau.

Tout l’après-midi, il travailla machinalement et vers les cinq heures, il ferma son bureau, car il voulait revoir Annette. Il y était décidé ; il la demanderait en mariage, ce jour-là même, et ils se marieraient immédiatement ; alors, il aurait le droit de la protéger.

Mais il arriva trop tard au rendez-vous ; pour une raison ou pour une autre, Annette était déjà partie, et le lendemain, elle ne vint pas à la ville.

Après le souper, alors qu’il s’était retiré dans sa chambre et qu’il essayait de lire, Mme Francœur vint lui annoncer que quelqu’un était dans le salon, en bas, et demandait à lui parler.

— Qui est-il ? dit-il.

— Je ne sais pas, M. Ducastel. Un étranger… Du moins, c’est la première fois que je le vois ce monsieur.

— Je vais descendre.

En pénétrant dans le salon, Yvon eut une exclamation d’étonnement et de colère, puis, serrant les poings, il s’élança vers son visiteur, avec l’évidente intention de le frapper… Car, celui qui avait osé venir le relancer chez lui, c’était Patrice Broussailles.