L’homme de la maison grise/01/09

L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 29-32).


Chapitre IX

OÙ EST GUIDO ?


Ayant été averti si poliment (?) la veille. Yvon attendit qu’il fût huit heures sonnées, avant de s’acheminer vers la cuisine, le lendemain matin. M. Villemont y préparait le déjeuner et l’odeur agréable de bon café était répandue dans la pièce.

— Bonjour, M. Villemont ! fit le jeune homme.

— Bonjour, M. Ducastel, répondit M. Villemont d’un ton non moins rude que la veille.

— Belle journée, n’est-ce pas ?

— Oui… La déjeuner sera prêt dans une dizaine de minutes.

— C’est bien. En attendant, je vais aller soigner mon cheval ; j’en ai le temps, je crois.

— Oui, vous en avez le temps, répondit l’homme de la Maison Grise.

Yvon avait remarqué une chose, en pénétrant dans la cuisine : c’était que Guido, le chien collie, n’y était pas. Où était-il ?… Il avait été dans la maison toute la nuit ; le jeune homme l’avait entendu aboyer, à plus d’une reprise.

Il eut envie de demander à M. Villemont ce qu’était devenu le chien, mais il ne l’osa pas. Probablement, d’ailleurs, qu’il lui serait répondu que ce n’était pas les affaires de qui que ce soit où Guido était allé.

Presto manifesta bruyamment sa joie en revoyant son jeune maître : aussitôt qu’il entendit son pas s’approchant de l’écurie, il se mit hennir, à piocher et à se démener de la plus belle façon. La pauvre bête avait dû se croire abandonnée, car on avait toujours l’habitude de la soigner, dès l’aurore.

Le cheval ayant reçu sa provision de foin et d’avoine, Yvon sortit de l’écurie et tout doucement, il se mit à siffler Guido. Ce fut en vain ; évidemment, le chien n’était nulle part aux environs… Où pouvait-il bien être ?…

Lorsqu’il retourna à la maison, le déjeuner était prêt et les deux hommes s’attablèrent.

— Comment se porte le malade, ce matin ? daigna demander M. Villemont.

— Pas trop mal… pour le temps, répondit Yvon. Et, ça me fait penser… M. Jacques…

M. Jacques — …

— C’est le nom de ce monsieur qui est malade, dit Yvon.

— C’est un nom assez singulier, assez rare, ne trouvez-vous pas ?

— Bien… Je ne sais pas…

— On dirait un prénom plutôt.

— Il se nomme Lionel Jacques, m’a-t-il dit, répondit notre ami, ne jugeant pas à propos de mettre son hôte au courant de ses affaires, en lui disant qu’il connaissait Lionel Jacques, de longue date.

— Mais, pardon ! Je vous ai interrompu, je crois… Vous aviez commencé à me dire que M. Jacques…

— Ah ! oui… Il désirait vous parler et comme il ne peut pas venir vous trouver ici, il demande que vous vouliez bien lui rendre visite, dans le courant de l’avant-midi.

— J’irai, répondit M. Villemont.

— Et M. Jacques demande aussi si vous pourriez lui laisser avoir une tablette, ou du papier à lettres, ainsi que des enveloppes, un crayon ou une plume.

M. Jacques a donc de la correspondance à faire ?

— Faut croire ! répondit froidement Yvon.

— Les tablettes… même le papier à lettres, c’est chose rare, très rare à la Maison Grise, M. Ducastel, dit l’hermite, car je n’écris et ne reçois jamais de lettres. Cependant, je chercherai et…

— « Cherchez et vous trouverez », a dit le Seigneur acheva Yvon en riant et se levant de table.

Muni d’un plateau pour son malade, le jeune homme pénétra dans la chambre à coucher. Lionel Jacques était assis dans son lit ; déjà, son pied le faisait un peu moins souffrir

M. Villemont viendra vous rendre visite dans le courant de l’avant-midi, M. Jacques, annonça Yvon.

— Ah ! C’est très bien. Je veux régler cette affaire avec lui, le plus tôt possible.

— Savez-vous, M. Jacques, reprit le jeune homme, il y a une chose assez singulière que j’ai remarquée, ce matin, en entrant dans la cuisine ; Guido n’y était pas.

— Guido ?… questionna Lionel Jacques.

— Tiens ! C’est vrai ! Vous étiez trop souffrant, hier soir, pour remarquer le magnifique collie, qui a fait tant de tapage, à notre arrivée.

— Et tu dis que…

— Que Guido a disparu… et c’est étrange.

— Allons donc ? fit Lionel Jacques, qui haussa les épaules en riant. Parce que le chien est allé faire une course dehors, tu y vois quelque chose d’étrange… Étrangeté… Mystère… tu es résolu d’en voir partout, hein ? Jeunesse, jeunesse, que ton âge est à plaindre ! ajouta-t-il, riant de plus en plus fort.

— Pourtant, vous ne pouvez nier que la Maison Grise et son propriétaire soient… soient…

— La Maison Grise est une maison comme une autre, qui tombe en ruines, tout simplement, je crois. Quant à M. Villemont, sans doute, c’est un original, d’après ce que tu m’as dit, mais voilà tout.

— Nous verrons bien ! fit Yvon, entre ses dents.

Vers les dix heures de l’avant-midi, M. Villemont frappa à la porte de chambre des deux amis.

— Entrez ! fit Lionel Jacques.

L’homme de la Maison Grise entra ; il portait à la main une boîte, qu’il déposa sur le bureau de toilette.

— Vous m’avez fait demander ? dit-il. Qu’y a-t-il ?

— Prenez un siège, je vous prie, fit Lionel Jacques.

— Non, merci. Je suis pressé… Vous avez quelque chose à me dire ? Qu’est-ce ?

— Monsieur, fit Lionel Jacques, assurément fort étonné des manières et du langage si brusques de son hôte, le malheur a voulu que je me sois donné une entorse, non loin de votre maison et que je me sois vu obligé de solliciter votre hospitalité. Je comprends très bien que cela doit vous ennuyer et vous incommoder de vous voir obligé de nous accueillir sous votre toit…

— Je ne conteste pas cela…, je vis en hermite, ici et les étrangers ne sont pas les bienvenus à la Maison Grise.

— Vous êtes franc, au moins ! s’écria Lionel Jacques, qui ne put s’empêcher de sourire, tant le sans-gêne de cet homme l’amusait.

— Pourquoi pas ?… Cependant, malgré ma préférence pour la complète solitude, il me reste encore quelques sentiments humains, et je ne pouvais pas vous fermer la porte de ma maison, dans les circonstances.

— Je le comprends… Une entorse est une chose pénible et longue, reprit le malade ; il est possible que j’en aie pour deux ou trois semaines à être ici, et comme M. Ducastel refuse de me quitter, je voulais vous dire que nous n’accepterons pas gratuitement votre hospitalité, bien entendu ! Ça ne serait pas raisonnable non plus…. Veuillez donc nous fixer un prix, pour notre chambre et notre pension : nous le paierons gaiement.

— Monsieur, fit l’hermite, il y a eu un temps où j’aurais considéré votre offre comme une presqu’insulte… mais ce temps n’est plus…. J’ai connu l’opulence ; aujourd’hui, je suis pauvre… ruiné…

Bref, il fut convenu que nos amis paieraient leur chambre et leur pension à M. Villemont : c’est ce dernier qui en fixa le prix… un prix… raide ; il ne pouvait y avoir deux opinions là-dessus.

— C’est convenu alors, dit, seulement. Lionel Jacques.

— Vous désirez avoir du papier à lettres et des enveloppes ? dit M. Villemont. Vous trouverez ce qu’il vous faut là-dedans, ajouta-t-il, en désignant la boîte qu’il avait placée sur le bureau, en entrant. Je n’ai pu trouver autre chose ; même, je ne sais trop d’où cela provient cette boîte. Probablement l’une de mes ancêtres en aurait fait usage jadis. Ha ha ha !

— Je vous remercie, M. Villemont.

— Seulement, je vous en avertis, vos lettres, une fois rédigées, n’iront pas loin. Il ne passe pas de postillons sur le Sentier de Nulle Part, le seul connu qui conduise à la Maison Grise.

— Je le suppose bien, répondit Lionel Jacques en souriant. Mais, voyez-vous, M. Ducastel ne s’est pas donné une entorse, lui, et il pourra se rendre à W…, y poster mes lettres.

— Ah ! fit l’hermite. Ah !

— Mais, sans doute ! Mon jeune ami ne demandera pas mieux que de trouver l’occasion de faire quelques petites courses à la ville, vous le pensez bien !

— Bien sûr ! Bien sûr ! dit M. Villemont… Puis-je vous demander, comme faveur, M. Jacques, de ne pas mentionner la Maison Grise dans vos lettres ?… Vous êtes malade, et ma maison vous est ouverte ; mais je ne tolérerai pas que des curieux, sous prétexte de venir s’informer de votre santé…

— Ne craignez rien, M. Villemont ! interrompit froidement Lionel Jacques. Les personnes à qui j’ai affaire à écrire ne sont nullement affligées de curiosité ; de plus, je puis vous l’assurer, ni M. Ducastel ni moi nous ne trahirons votre retraite… la nôtre aussi, pour le moment.

— Certainement, non ! promit Yvon.

— Merci, Messieurs, répondit l’hermite, en se retirant. Dans le courant de l’avant-midi Yvon entra dans la cuisine, qui lui parut déserte et il se dirigea vers la porte de sortie. Au moment où il allait s’élancer dehors, il entendit la voix de M. Villemont, qui lui disait :

— Je désire vous entretenir un moment, M. Ducastel… Mais, vous êtes pressé, peut-être ?

— Je ne suis nullement pressé, répondit notre jeune ami ; je m’en allais seulement faire faire un peu d’exercice à Presto.

— Vous sortez donc à cheval ?

— Oh ! non ! Je conduirai Presto par la bride tout simplement et je le laisserai libre de courir à sa guise.

— Vous ne craignez pas qu’il prenne la clef des champs ?… Dans ces régions désolées, inhabitées…. inhabitables même…

— Presto obéit toujours docilement à ma voix. Du moment qu’il n’est pas trop loin pour m’entendre l’appeler ou le siffler, je ne crains rien… Vous aviez à me parler ?

— Oui… Je voulais vous renouveler la mémoire, à propos de la promesse que vous m’avez faite de ne pas mentionner la Maison Grise, lors de vos excursions en ville.

— Mon Dieu. M. Villemont, est-ce bien nécessaire ?… Du moment que je vous ai donné ma parole ; vous n’avez pas le droit d’en douter, ce me semble !

— C’est bon ! C’est bon !… Voyez-vous, on fuit le monde ; ce n’est pas pour que le monde nous poursuive.

— Croyez-le, mon cher monsieur, dit Yvon d’un ton mécontent et impatienté, ce n’est ni par plaisir, ni par goût que nous sommes retenus ici, M. Jacques et moi. Aussitôt que le malade pourra supporter le trajet, je me propose de l’emmener chez moi, c’est-à-dire à ma maison de pension, à W…

— Je le sais bien…

— Mais puisque nous sommes obligés de rester ici, pour le moment, ne vous donnez donc pas tant de peine pour nous faire entendre que nous sommes des intrus dans votre maison ; nous savons très bien à quoi nous en tenir, à ce sujet, croyez-le !

Ce-disant, Yvon sortit de la maison, fermant la porte avec fracas derrière lui, ce qui amena un sourire amusé sur les lèvres de l’hermite.

Ce soir-là, vers les dix heures, quand Lionel Jacques se fut endormi, Yvon se retira dans son « boudoir », comme il appelait, en riant, l’espace qu’il s’était réservé dans leur chambre à coucher ; là où était le canapé, lui servant de lit, la nuit.

Il n’avait nullement sommeil, et il savait qu’il en avait pour au moins deux bonnes heures avant que le sommeil ne le prit ; il ne songeait donc nullement à se coucher. Mais, que ferait-il pour passer le temps ?…

Soudain, il se rappela que la table de la cuisine était couverte de brochures et de revues… Il irait en chercher une ou deux… Même il avait remarqué que l’une de ces brochures était de son auteur favori…

Oserait-il se risquer dans la cuisine cependant, sans permission ?…. M. Villemont n’était pas… commode tous les jours… tous les soirs non plus, sans doute, et Yvon se dit qu’il risquerait « d’attraper un blé d’inde » (comme ça se disait parmi les mineurs), s’il se rendait à la cuisine, sans y être invité…

Non ! Il n’irait pas !… Le lendemain, par exemple, il demanderait à leur hôte de lui prêter un livre…

À ce moment arriva de la cuisine l’aboiement d’un chien… Guido !… II était donc de retour ?… Où avait-il été, toute la journée ?…

Cet aboiement de Guido décida le jeune homme à se rendre à la cuisine. D’ailleurs, il tenait à revoir le chien et peut-être réussirait-il à le ramener avec lui dans sa chambre ; quelle compagnie ça lui ferait, jusqu’à ce que l’heure de dormir fut venue !…

Se levant sans bruit, du canapé sur lequel il s’était assis, Yvon se dirigea vers la porte, dont il tourna doucement la poignée… Mais la porte ne s’ouvrit pas… Il la secoua à plusieurs reprises ; elle résista…

Leur porte de chambre était fermée à clef ; ils étaient prisonniers, pour ainsi dire, Lionel Jacques et lui !