Ouvrir le menu principal
Contes féeriques et rustiques
Contes de Caliban (p. 237-246).

L’HERITAGE D’YVON LEGOAZ


Il l’avait toujours dit, ce vieil Yvon Legoaz, et invariablement :

— A ma mort, je laisserai mon bien au plus apte à le faire prospérer.

Il pouvait, d’ailleurs, parler de la sorte, car, ne s’étant jamais marié, il n’avait point d’enfants légitimes, partant pas d’héritiers directs. Tout dépendait donc de son testament.

Ce testament était fait et prêt depuis longtemps déjà, car le jour où Yvon Legoaz avait atteint la soixantaine, il l’avait dicté au notaire, dans les formes requises par la loi, afin qu’il n’y eût erreur ni procès, et il l’avait signé d’avance. Tout y était énuméré : meubles, immeubles, terres, écus du bas de laine et le reste, jusqu’au brave couteau avec lequel il tranchait ses tartines à la miche, taillait ses rosiers et débourrait sa pipe. Seule y restait en blanc la place où écrire le nom du légataire universel.

Le vieux paysan passait pour être fort riche, et, loin de s’en défendre, il se vantait volontiers de cet avantage, ce qui est rare dans les campagnes, et en Bretagne plus qu’ailleurs. Au moindre doute sur ce sujet, il s’en allait chercher son testament dans le bahut où il le serrait sous son linge, et il vous lisait des passages :

Item : un champ de soixante acres….

Item : deux fermes louées à bail sur vingt-cinq années….

Item : une maison bourgeoise sise à Dinan, dans la haute ville….

Item : le moulin dit de la Jeannée….

Et ainsi de suite. Puis, là-dessus, un petit hoquet de gorge qui était son rire propre de philosophe. A qui cette fortune devait-elle échoir ? On ne savait, car huit jours avant son décès, la place du nom était encore en blanc, vous dis-je, et le fait est incontestable.

Si Legoaz (Yvon-Conan) ne s’était jamais marié, c’est, disait-on, qu’il avait, en son jeune temps, perdu sa bonne fiancée et lui avait juré, au lit de mort, de rester toujours veuf « d’elle ». Mais, fidèle à son serment, il avait fait comme tout le monde, et ramené chez lui, après la danse, les belles filles, peu farouches, que le plaisir étourdit et désarme les soirs d’assemblée. Chez nous, elles y vont bon jeu bon argent et ne cherchent pas à frustrer l’amour de ses conséquences ; aussi est-ce ici le pays des nourrices. C’est à ce sujet que le vieux observait, un jour, si drôlement :

— Si le sang vient du lait qu’on tette, il n’y a quasiment point de petits bourgeois des villes qui ne soient à demi bâtards, puisqu’ils l’ont du sein de la mère laitière.

Or ses bâtards, à lui, ne l’étaient pas qu’à demi, ils l’étaient des pieds à la tête et comme ceux du roi de France. Il en alignait trois, dont une bâtarde, devant le sourcil un peu froncé du bon Dieu ; mais comme ils étaient dûment baptisés, face au diable, on ne parlait plus de leur irrégularité d’origine, passée là-haut au compte de profits et pertes. D’ailleurs, Legoaz les avait tout de suite pris à sa charge. Il les avait élevés, nourris, vêtus, tandis que, de leurs mères naturelles, deux s’étaient bellement mariées et constituaient famille ailleurs. La troisième avait disparu dans quelque simoun du « désert d’hommes ».

L’aîné, Mathieu, avait trente ans. Il était le plus solide, le mieux trempé, laborieux à souhait, un vrai Legoaz, s’il eût eu le droit de l’être. Pour la vertu de parcimonie, il en remontrait à son auteur même. Un rude paysan celte selon le type immémorial, au front carré.

— Je ne sais pas, disait de lui Yvon, si Mathieu augmentera mon bien, mais, pour sûr, il n’en perdrai pas une motte de terre, voire une paille d’avoine.

Laurent, beaucoup plus dégourdi, futé même jusqu’il la matoiserie (sa mère était Normande), reproduisait, à mesure égale au moins, la qualité paternelle de volonté, patiente, obstinée, temporisatrice. Il marchait vers sa vingt-cinquième année.

— C’est le petit au nez pointu que j’adopterais, déclarait Legoaz, si je pouvais le faire, équitablement, sans nuire aux autres. Laurent tiendrait tête, dans un procès, à tous ces messieurs de la justice, et il le ferait durer d’un règne à l’autre !

Enfin Madeleine, brune pâle, sorte de sirène nabote, aux cheveux de varech, aux yeux vert de mer, aux allures sèches et brusques, dure à tous, même aux bêtes, et dont la voix sifflait comme le vent d’est dans les cordages des barques.

Elle, il avait fallu l’élever par les coups, comme un mauvais gars, et jamais on ne l’avait vu rire, entendu chanter, surprise à se parer. Elle n’aimait rien ni personne. Ah ! celle-là était bien pour le cloître, preuve que la nature en fait, quoi qu’on en dise. Il n’en allait pas moins que la terrible fille s’était peu à peu emparée, servante à la fois et maîtresse, de la direction des affaires familiales. Elle tenait les comptes, réglait les fermages, touchait les loyers et allait payer les impôts à la ville.

On ne lui accordait aucune chance à l’héritage. Le père Legoaz voulait de la descendance et il savait que Madeleine n’était pas mariable. Qui donc s’exposerait à vivre avec une méchante, impatiente de tout joug, et dont les animaux même avaient peur ? Non, bien sûr, ce n’était pas son nom qui remplirait la ligne blanche du testament.

Un soir, à la soupe, Yvon-Conan Legoaz annonça sa mort prochaine, du reste très simplement :

— J’ai les soixante-six, leur dit-il, c’est l’âge où ceux de ma race s’en vont.

Sur la route, à la nuit tombante, il avait rencontré le fantôme de son propre père, une grande ombre blanche, assise sur les degrés du calvaire, qui s’était levée à son approche et lui avait fait le signe du départ.

— On y va, l’ancien !…

Et il était rentré pour les préparatifs du voyage sans retour.

Le repas terminé, il alla prendre le testament dans le coffre, l’étendit, déplié, sur la table, demanda l’encre et la plume et s’assit, la tête entre les mains.

— Montez vous coucher tous les trois, ordonna-t-il.

Puis, resté seul sous la chandelle vacillante, le vieux chouan ouvrit en lui-même le grand débat définitif de sa succession.

— Je laisserai mon bien, avait-il dit et redit, au plus apte à le faire prospérer.

Mathieu, Laurent ou Madeleine ?

De Mathieu, un acte l’avait beaucoup frappé, car il témoignait d’un esprit d’ordre et d’économie d’autant plus extraordinaire qu’il venait d’un enfant et révélait ainsi une vertu ethnique fondamentale. Un jour que l’on battait au fléau selon l’usage, sur des draps, dans le gazon, une récolte de petit pois surabondante, bons seulement pour la graine, le petit bâtard, à peine âgé de neuf ans, avait voulu, quoique la besogne fût finie, rester sur le champ de battage. Et, jusqu’à la chute du jour, il avait glané les pois épars dans l’herbe, les recueillant un à un, comme des pépites d’or, au creux de sa blouse.

Et le matin en avait bien encore rapporté un demi-sac à la grange.

Cette patience ne s’était jamais démentie, et Mathieu ramassait encore les petits pois perdus en toutes choses.

Il est vrai qu’il y avait, à l’acquis de Laurent, un trait de caractère non moins explicite et qui le brevetait d’une énergie doublée de malice telles qu’Yvon lui rendait les armes et s’en avouait lui-même incapable. Une fois que deux jeunes chats joueurs avaient si inextricablement mêlé les bobines de fil de la corbeille de Madeleine que sa chambre en était tendue comme d’une toile d’araignée, il s’était fait fort d’en dévider l’embrouillamini et de rebobiner les pelotes sans que la filière en fût rompue. Il y avait employé quatre jours et, nouveau Thésée, il était sorti vainqueur du labyrinthe.

De telle sorte que le testateur hésitait au choix de ces deux héritiers également dignes d’hériter. Il allait se mettre au lit, très las de cette perplexité, lorsque Madeleine, une lampe à la main, rentra.

Elle avait ses carnets de comptes, plus une liasse de papiers imprimés et affranchis du timbre, qu’elle jeta brusquement sur la table….

— Voici les quittances, fit-elle.

— Quelles quittances ?

— Celles de vos loyers, maison de rapport et fermages.

— Pourquoi me les apportes-tu à cette heure de nuit ?

— Parce que vous allez mourir.

Et le mot fut dit sur le ton net d’une constatation d’évidence, avec le léger haussement d’épaules qui est le geste du : à quoi pensez-vous donc ? des gens pratiques qui n’aiment pas à perdre du temps.

— Vère dam, hoqueta le vieillard, comme tu y vas ! Est-ce pour le lever du soleil ?

— On ne sait pas. Vous avez vu le fantôme à la croix du tertre, il faut parer à tout événement.

— Explique-toi, ma fille.

— Eh bien, dans trois jours, c’est le terme de la maison de Dinan. Il faut donc que j’y aille porter les quittances de loyers aux locataires ?

— Oui.

— Et, en revenant, celles aussi des fermages ?

— Dà, et puis ?

— Elles ne sont pas signées.

— Non.

— Signez-les.

— Je comprends… d’avance ?

— Naturellement.

Et elle les aligna devant lui, paisible.

Legoaz, la bouche bée, les yeux clignants, regarda longuement ce monstre, sorti de ses flancs et doté d’une partie de son âme. Mathieu, c’était son avarice ; Laurent, sa ruse patiente ; Madeleine, sa prévoyance, et quelle prévoyance, celle-là, une pour laquelle le temps ne sonnait point d’heures et que n’aveuglait même pas la mort d’un père !

— Laisse-moi les quittances, fit-il, tu l’es trouveras en règle dans le coffre. Et à présent, va dormir.

Et, étrangement remué dans toute sa race, il la rappela :

— Embrasse-moi, veux-tu ?

Elle s’y prit de son mieux, n’en ayant pas l’usage, et, du seuil, elle lui siffla de sa voix de courant d’air :

— Adieu, monsieur Legoaz !

Ce fut ainsi qu’elle hérita, car, le surlendemain, après une agonie calme comme celle d’un ascète dans sa caverne, Yvon-Conan mourut en sa soixante-sixième année. Sans doute, il a rejoint la bonne fiancée dont il était fidèlement resté veuf sur la terre ; mais toujours est-il que toutes les quittances étaient signées et que le nom de Madeleine remplissait la place blanche du testament.