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Contes féeriques et rustiques
Contes de Caliban (p. 247-254).

AZELINE


C’est une légende de notre vieille et candide Bretagne, où l’on s’en transmet de si belles.

Elle a été défigurée par les folkloristes, au gré des provinces diverses sur lesquelles ils opèrent. Je n’ignore pas, certes, que chaque race a le droit d’assimiler à son caractère ethnique les contes merveilleux, nés du rêve, dont l’humanité est légitime héritière. Peau d’Ane est d’origine hindoue, mais Azeline est celtique, et son thème se prête mal aux paraphrases de l’imagination méridionale, par exemple. Il y faut l’encadrement de cette terre de granit recouverte de chênes, battue par une mer méchante, et où les calvaires se mêlent encore aux dolmens dans une confusion de croyances propice au surnaturel. Si la légende saint-briacquoise repose sur un roman vécu, ledit roman n’a pu l’être qu’en Bretagne. Et voici comment je l’ai eue, dans mon village, d’une excellente sorcière traditionnaliste qui, l’an dernier, vivait encore, et qu’on appelait : la mère l’Oie, parce qu’elle en traînait une, comme un chien, à ses jupes. Il paraît que cette oie l’avait, une nuit, sauvée des voleurs, comme celles du Capitole sauvèrent Rome, ni plus ni moins, de nos aïeux les Gaulois.

— Mon bon monsieur, ce n’est pas que je l’ai connue, non vère, quoique vieille, je suis trop jeune, mais la mère de mon père l’a vue comme je vous vois. Elle s’appelait Azeline, et elle était du bourg de Saint-Briac, où les filles sont le plus jolies et ont les plus belles coiffes. C’était au temps jadis où il y avait encore des rois régnants et où tout le monde allait, le dimanche, à la messe. Les parents d’Azeline avaient du bien, ce qui n’est pas pour nuire, et, comme, à leur mort, elle était seule à en hériter, il ne lui manquait pas de danseurs aux assemblées. Mais elle n’en avait que pour son Jan Bris, qui, nécessité de vivre, était marin et faisait la pêche à Terre-Neuve.

« Ce Jan Bris lui avait retenu son cœur. Ils devaient se marier quasiment à la Saint-Michel, dès que son bateau serait de retour avec le chargement, sans retard. Pendant son absence, elle se brodait du fin linge et lui marquait des mouchoirs à leur chiffre entremêlé : J.A., ceci pour bien vous le dire. Mais voilà qu’un soir son aiguille cassa sur l’ouvrage. La première fois, ça ne compte pas. A la deuxième, vaut mieux cesser de coudre, parce qu’à la troisième c’est le signe de mort. Elle le savait, mais elle continua, elle l’aimait trop, ça n’était pas possible. La troisième aiguille rompit.

« Sur nos côtes, voyez-vous, on ne sait pas comment les naufrages sont connus avant qu’on en ait la nouvelle. C’est, dans les voix de la mer, un certain cri particulier auquel les marins ne se trompent pas. Il vient par les mouettes qui se passent le malheur. Le père d’Azeline l’entendit de sa fenêtre, la mère aussi, et, sachant bien qu’elle mourrait si on ne la préparait pas à petits coups à son chagrin, ils l’emmenèrent à Jouvente-sur-Rance, où il y avait des noces pour les fiançailles d’une cousine.

« A peine venaient-ils d’y partir que les Anglais rapportaient à Saint-Jacut-de-la-Mer le corps du pauvre jeune homme, trouvé sur leurs rochers, afin qu’il fût enterré dans la terre de son baptême. La cérémonie eut lieu le jour même, en présence du recteur de la paroisse, tandis qu’Azeline dansait, comme une innocente, à Jouvente-sur-Rance.

« Elle seule ignorait peut-être son infortune, annoncée par les mouettes. Une cousine mauvaise, parce qu’elle était carabossue et naine, lui avait bien dit, par allusion :

« Il y en a qui dansent sur les trous des fosses !

« Mais elle n’avait pas compris. Pouvait-elle comprendre ? Elle l’aimait tant, son beau Jan Bris ! Et elle était rentrée dans la ronde.

« Ce fut alors qu’on vint l’avertir que quelqu’un la demandait à la porte de la métairie, sur la route. Elle y alla ; c’était Jan Bris.

« Il tenait par la bride un cheval gris de fer qui, malgré le soleil, était enveloppé de brouillard. Ses naseaux en fumaient comme des cheminées, et ses sabots en tiraient comme du chanvre qu’on dévide.

« — Jan, mon bien-aimé !…

« Mais il repoussa son doux embrassement.

« — Tu danses trop, fit-il.

« Et, consternée, elle lui disait :

« — Es-tu jaloux ? Doutes-tu de moi ? Je te suis fidèle. Je t’attendais !…

« — Alors viens, fut la réponse.

« — Et, la soulevant entre ses bras, il l’assit sur le cheval gris de fer, et ils partirent. Elle ne lui demanda même pas où on allait, elle était si heureuse, oh ! si heureuse !…

« Comment faisait-il déjà nuit en plein midi, ce n’est pas le plus étrange, mais il est certain que le ciel était comme une ardoise. Il serait impossible d’expliquer autrement pourquoi il y filait tant d’étoiles. Le cheval gris de fer les rattrapait toutes à la course et il arrivait avant elles à l’horizon.

« — As-tu peur d’aller si vite ? lui demanda-t-il.

« — Je suis avec toi, je n’ai peur de rien.

« Et, nouée au cou de son fiancé, elle s’étonnait seulement de sa pâleur.

« — Tu es livide comme un mort, mon tendre ami ?

« Et il approuvait d’un geste de la tête.

« Au-dessous d’eux, d’arbre en arbre, une corneille appelait ses petits, enlevés par un émouchet. Jan la lui montra, en silence.

« — Non, lui jeta-t-elle à l’oreille, ce n’est pas un corbeau, c’est une hirondelle de mer. Nous approchons de chez nous. J’entends le déchirement de toile que font les vagues sur nos grèves. Voici le clocher de Saint-Briac et les bassins, bordés de bois pleins de bruyères où sont tous nos souvenirs. Tiens, la maison paternelle, regarde !…

« Il frissonna.

« — J’ai froid, fit-il.

« Azeline ôta sa capuce et la lui attacha sur les épaules. Le cheval filait, filait toujours, sa filasse de nuage aux sabots. Saint-Briac passa, puis, dans la plaine, des villages endormis qu’elle nommait au passage. Les chiens hurlaient, comme ils font aux fantômes.

« Tout à coup, au-dessus du vieux castel du Guildo, qui croule depuis huit siècles, pierre à pierre, dans l’Arguenon, Jan se plaignit que le vent du nord lui traversât le crâne.

« — Ne le sens-tu pas siffler derrière moi, Azeline ?

« Elle prit alors l’un des mouchoirs blancs qu’elle lui marquait J.A., de leur chiffre entrelacé, et elle en banda le front du cavalier.

« — Merci, murmura-t-il.

« Et, comme ils arrivaient à Saint-Jacut-de-la-Mer, le cheval gris de fer dessina une courbe dans l’air, comme s’il glissait du pont de l’arc-en-ciel, et il vint s’abattre sur la place, devant le porche de l’église.

« De tous ceux qui étaient là, les femmes seules et les enfants virent distinctement Jan Bris sur le cheval et le reconnurent, mais les hommes, eux, virent Azeline. Ils l’aidèrent même à mettre pied à terre.

« Dans l’église, le glas de l’enterrement ne tintait plus, mais il bruissait encore. Le bedeau mouchait les cierges. L’encens s’évaporait à peine, et sur un banc une vieille sanglotait à la Vierge mère, car Jan était le plus beau de ses six enfants, le plus fort et le plus tendre. La jeune fille courut à elle.

« — Qui donc est mort ?

« — Va voir au cimetière !

« Elle y alla. On comblait le trou de la fosse, et le recteur la bénissait.

« — Monsieur le curé, qui est-ce ?

« — Mon enfant, un bon chrétien, un brave marin, un Breton, qu’on a recueilli sur la côte anglaise. Le bateau est perdu, capitaine, équipage et mousse. Le bon Dieu ne nous a rendu que Jan Bris, je veux dire son cadavre.

« A ce nom, Azeline, sans un cri, tomba de son long sur la fosse, et, elle aussi, elle trépassa.

« Toute la commune décida que de pareils amants ne pouvaient pas être désunis, et que ce serait injuste s’ils ne partageaient pas, non seulement la même tombe, mais le même cercueil. On le rouvrit donc, et savez-vous ce que l’on y vit ?… Ma grand’mère paternelle y était, et jamais elle n’a menti en quatre-vingts ans d’existence…. Eh bien ! le corps de Jan Bris, longtemps ballotté par la mer, avait repris toute sa consistance, il avait la capuce d’Azeline aux épaules, le mouchoir blanc marqué J.A. autour du front, et, miracle d’amour plus admirable encore, il portait au doigt l’anneau nuptial qu’elle lui avait donné à son départ pour la pêche à Terre-Neuve, et que les Anglais n’avaient pas retrouvé sur son cadavre.

« Voilà comment on s’aimait chez nous, mon bon monsieur, au temps où il y avait des rois régnants, quand tout le monde allait, le dimanche, à la messe, et ceux qui disent que l’histoire s’est passée ailleurs qu’en Bretagne sont des menteurs qui veulent nous faire du tort dans l’esprit du monde. »

Sur cette protestation, la vieille sorcière siffla son oie et s’en fut désherber ses pommes de terre.