L’enfant mystérieux/Tome II/Un coup de fusil aux avant-postes

J. A. Langlais, éditeur (p. 144-158).

CHAPITRE X

un coup de fusil aux avant-postes.


Depuis deux heures de l’après-midi, c’est-à-dire depuis le moment où Pierre Bouet a été frappé d’une attaque d’apoplexie, la maison est dans un émoi indescriptible. Elle ne désemplit pas. C’est un va-et-vient continuel d’amis et de curieux, — les premiers recueillis, inquiets, parlant à voix basse ; les autres affairés, le nez tendu, furetant dans tous les coins, s’informant de tout à tous, formulant des réflexions, indiquant des remèdes infaillibles, importants et surtout importuns.

Quel est le médecin qui ne les a pas eus dans les jambes, ces intolérables fâcheux que l’accueil le plus froid ne parvient pas à rebuter ?

Vers trois heures moins quelques minutes, le docteur Demers est arrivé.

C’est Ambroise Campagna qui était allé le chercher, avec le meilleur cheval de l’écurie de Pierre Bouet, une bête de cinquante louis.

Anna lui avait dit :

— Ambroise, attelez Belle, crevez-la, s’il le faut, et courez au médecin… De votre vitesse dépend peut-être la vie de mon père !

Campagna était parti comme le vent, avait fait plus de quatre lieues à l’épouvante et se trouvait de retour, avec le docteur, en moins de soixante minutes.

Les rangs pressés de la foule s’ouvrirent devant l’homme de l’art, qui pénétra aussitôt dans la chambre du malade.

Celui-ci était couché sur son lit, la tête relevée par une pile d’oreillers. Il respirait péniblement, faisant saillir ses lèvres à chaque expiration. Sa figure rouge et turgescente, le relâchement général des muscles, la dilatation des pupilles ne laissaient aucun doute sur la nature de la maladie.

Anna se tenait debout, au chevet du patient, renouvelant à chaque minute les compresses froides qu’elle appliquait sur sa tête brûlante… Elle était pâle, mais ferme, en vaillante fille qui comprenait que ce n’était pas le temps de perdre la carte.

Par ses ordres, une autre femme entretenait des briques chaudes sous les pieds et autour des jambes du malade.

Le docteur vit tout cela, d’un coup d’œil. Il fit un examen sommaire, puis s’inclinant devant la jeune fille, il lui dit, tout en ouvrant sa trousse :

— Mademoiselle, grâce à vos soins intelligents, j’espère que je n’arrive pas trop tard pour sauver votre père.

— Oh ! docteur, répondit Anna en joignant les mains, puissiez-vous dire vrai !

— Espérez, mademoiselle… Je compte beaucoup sur une forte saignée, que je vais pratiquer immédiatement.

— Que vous faut-il, docteur ?

— Un vase pour recevoir le sang, des bandes de toile pour comprimer le bras ; tout à l’heure, de l’eau tiède.

En un instant, tout cela fut à la disposition du praticien.

Les curieux et les curieuses furent consignés dans la cuisine, à leur grand désappointement. Il ne resta dans la chambre à coucher que les personnes indispensables.

Les curieuses évincées se vengèrent en disant du mal d’Anna.

— Voyez-vous, chuchotait l’une, cette pécore qui fait déjà sa maîtresse !

— Elle n’attend même pas que son protecteur ait tourné l’œil ! appuyait une autre.

— Si ce n’est pas honteux de voir une étrangère chasser comme ça de vieilles amies à Pierre Bouet ! renchérissait une troisième.

Puis les épithètes se croisaient :

— C’est une orgueilleuse !

— Une sans-cœur !

— Elle n’a pas versé une larme !

— Hé ! hé ! Pierre lui laissera pourtant un joli magot !

— C’est justement pour ça que le chagrin ne l’étouffe pas !

Ambroise, qui entrait en ce moment, venant de l’écurie où il avait longuement bouchonné la vaillante Belle, entendit ces remarques haineuses. Son premier mouvement fut excessif, — car la patience n’était pas son fort… Il leva la main pour souffleter la plus proche des commères qui avaient parlé en dernier lieu, — une vieille fille anguleuse, jaune et sèche ; mais une seconde de réflexion fit retomber son bras… Il se contenta de leur lancer à toutes cette apostrophe :

— Langues de vipères, remerciez le bon Dieu de porter jupe au lieu de culotte, car je vous ferais vite rentrer dans la gorge vos paroles venimeuses.

— Tu n’es pas encore le maître ici, je suppose ! riposta aigrement la vieille fille jaune.

— Avant d’en arriver là, reprit méchamment une autre, il te faudra d’abord passer sur le corps de Pierre Bouet, qui n’est pas mort, après tout…

— Et te faire agréer par mamezelle ! conclut une troisième, qui s’éloigna après avoir lancé cette flèche du Parthe.

Campagna sentit une rougeur brûlante lui monter à la figure… Il comprit ces allusions d’une transparence malicieuse, et sa langue se paralysa de telle façon, qu’il ne put rien répondre. Quoi ! c’est ainsi qu’on interprétait son dévouement ! Quoi !… il ne lui était pas permis de veiller sur sa petite amie Anna, sans qu’on lui supposât des arrière-pensées d’intérêt, des calculs sordides !

Un flot d’amertume gonfla le cœur du brave garçon, et il se dit à lui-même :

— Ces femmes sont bêtes, mais elles ne sont pas si méchantes que ça… On leur a fait la langue ; elles jouent un rôle… Il y a de l’Antoine là-dessous !

Puis il se dirigea vers la chambre du malade, tout en murmurant :

— Oh ! il ne faut pas que Pierre Bouet meure ! le bon Dieu fera un miracle, car Anna serait bien à plaindre !

Il rencontra le médecin, qui s’apprêtait à sortir, après avoir donné ses derniers ordres.

— Eh bien ? fit-il.

— La saignée a parfaitement réussi ; le malade respire mieux ; le pouls s’améliore.

— Il est sauvé, alors ?

— À peu près. Mais je crains une chose…

— Laquelle ?

— Qu’il reste paralysé de toute une moitié du corps.

— Ce serait grave.

— Oui ; mais ça vaudrait toujours mieux que la mort. Au reste, il n’en conservera pas moins ses facultés intellectuelles… Mais il lui faudra du repos, du calme… On fera en sorte de lui éviter les plus légères émotions… Une forte secousse morale le tuerait.

— On veillera ! répondit Ambroise.

Puis il demanda :

— Vous partez, docteur ?

— Oui, je n’ai plus rien à faire ici jusqu’à ce que le malade ait recouvré la connaissance, — ce qui aura lieu cette nuit, je l’espère.

— Tant mieux, il y a une voiture à la porte, qui vous attend.

— Ce n’est pas vous qui me ramenez ?

— Non : moi, je m’installe ici pour la nuit.

— Bonsoir, alors.

— Bonsoir, docteur.

Le médecin s’éloigna, et Ambroise entra dans la chambre du malade.

Plusieurs personnes avaient entendu la conversation que nous venons de rapporter, entre autres Baptiste Pape.

Ce dernier devait la mettre à profit, comme on le verra.

Vers neuf heures du soir, Antoine Bouet fit son apparition. Il était en tous les jours et arrivait en droite ligne du haut de ses clos, où il avait travaillé toute l’après-midi, disait-il. Il ne faisait que d’apprendre le terrible accident arrivé à son frère, — accident qu’il avait, du reste, redouté et prédit, chacun devait s’en souvenir. Si Pierre, ou plutôt ceux qui en avaient charge, l’avaient écouté, pareil malheur ne serait pas arrivé… Enfin, on avait sans doute agi avec de bonnes intentions, mais le mal n’en était pas moins fait et il ne s’agissait plus de récriminer, mais de parer aux conséquences…

Ce petit discours du beau parleur fut approuvé sans réserve par les assistants réunis dans la cuisine. On ne se fit pas faute, aussitôt qu’il se fut éloigné, de louer sa modération en face de la situation fausse qui lui était faite et sa sérénité toute évangélique à l’approche de l’exhérédation qui l’entendait probablement.

— C’est un bon frère ! pensait la majorité.

— Quel finaud ! se disaient intérieurement les rares sceptiques.

Cependant Antoine avait pénétré dans la chambre du malade.

Il y trouva sa filleule et Ambroise Campagna.

— Ma chère Anna, dit-il, après avoir souhaité des yeux le bonjour à la jeune fille, j’arrive du haut de mon champ, et je ne fais que d’apprendre le malheur arrivé à Pierre… Comment va-t-il ?… Est-ce bien grave ?…

Qu’a dit le médecin ?

— Pas grand-chose à moi, mais il a parlé à Ambroise.

Antoine se retourna à demi vers ce dernier, comme s’il n’eût fait que de l’apercevoir, et s’écria d’une voix aigre-douce :

— Tiens, c’est vrai, te voilà, Ambroise !… Je ne t’avais pas vu en entrant… Au reste, j’aurais dû supposer qu’en cas de malheur arrivé à mon frère, tu serais le premier au poste, près de lui.

— Et tu aurais eu raison ! répliqua froidement Campagna… Je ne suis pas bon à grand-chose, mais je puis toujours faire un bon chien de garde.

— Un chien de garde-malade ! murmura le beau parleur avec une moue narquoise, voilà une sorte de chien qu’on ne rencontre pas partout !

— C’est qu’on n’en a pas besoin partout ; mais il paraîtrait qu’il en faut un ici, pour empêcher certains loups qui viennent y flairer la mort.

Antoine pâlit un peu et pinça ses minces lèvres. Faisant un effort pour sourire, il répliqua d’un ton badin :

— Les loups sont rares à l’Île d’Orléans, — à l’exception toutefois des loups-garous, — et je crains bien, mon cher Ambroise, que ta nouvelle charge ne soit une sinécure.

— Tant mieux pour les loups ! fit Campagna, avec une intonation presque menaçante.

Le beau parleur haussa les épaules, comme quelqu’un qui renonce à comprendre les divagations d’un toqué. Puis, changeant brusquement de ton et de conversation, il demanda : — Voyons, que pense le médecin ? que t’a-t-il dit ?

— Que le danger est passé ou à peu près.

— Il en reviendra, alors ?

— C’est plus que probable.

— Quand reprendra-t-il connaissance ? Ce long assoupissement m’inquiète.

— Calme tes craintes, bon frère ; si le docteur ne se trompe pas, dans quelques heures Pierre reviendra à lui.

— Je le souhaite de tout mon cœur, répondit Antoine, en tournant le dos à Campagna ; il remettra probablement chacun à sa place ici et empêchera son unique parent d’être insulté par le premier malappris venu.

— Misérable ass… ! commença Ambroise, dont les dents grincèrent.

Il fut interrompu par Anna, qui lui dit avec autorité :

— Ambroise, vous vous oubliez ! Vous n’êtes pas ici sur la voie publique, et je ne puis tolérer…

— Vous avez raison, mademoiselle, j’allais en effet oublier que chaque chose doit venir à son heure ! répondit le vieux garçon, qui sortit aussitôt de la chambre à coucher.

Cette petite scène s’était passée en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour la raconter. Elle laissa la jeune fille tout émue et Antoine calme, du moins en apparence.

Il dit tranquillement à sa nièce :

— Ma chère petite, tu as un ami singulièrement grossier et qui ne respecte guère ton parrain.

— Oh ! mon oncle, fit Anna, pardonnez-lui… Il est d’humeur bizarre depuis quelques temps, et la soudaine maladie de mon père l’a complètement bouleversé.

— Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ? remarqua durement Antoine.

— Il est si bon pour nous ! il nous aime tant ! Il ne faut pas lui en vouloir pour un moment de vivacité.

— Vivacité est joli ! ricana le beau parleur du bout des lèvres.

Puis, d’un ton affectueux et prenant les mains de sa filleule :

— Écoute, petite… Cet homme m’en veut à mort, j’ignore pourquoi… ou plutôt je ne le sais que trop… Il est capable de tout pour me noircir à tes yeux… Mes démarches les plus ordinaires sont pour lui des machinations ténébreuses ; mes paroles, mes regards, mes gestes même, il interprète tout cela à mal… Pourquoi ?… Que lui ai-je fait ? — Rien. Il a un intérêt caché, un intérêt d’une nature que je ne puis te révéler maintenant, à agir de la sorte… Hélas ! chère enfant, tu ne connais guère le monde et les mobiles qui le guident ; ton cœur est encore naïf et pur ; reste dans cette douce ignorance le plus longtemps que tu pourras. Ce n’est pas moi qui t’en ferai sortir, car, quand tu me questionnerais sur ce que je viens de te faire entrevoir, je ne répondrais pas. Tout ce que je puis te dire, c’est ceci : Défie-toi des gens trop zélés et des amis trop officieux !

Et, sur ce vague avertissement, Antoine se retira vers la cuisine.

Au reste, trois ou quatre commères, à bout de patience, montraient leurs câlines chiffonnées dans l’entrebâillement de la porte, et la consigne allait être forcée.

Anna les laissa pérorer à voix basse et s’abîma dans ses réflexions.

Qu’avait voulu dire son oncle et pourquoi cet avertissement solennel, en présence de son père mourant ?… Pourquoi ces réticences sur le compte d’Ambroise Campagna, et quel but mystérieux avait à poursuivre ce garçon, en qui elle reposait une entière confiance ?

Mystère !

Plus elle sondait les agissements qui se produisaient autour d’elle, moins elle comprenait, moins elle voyait clair dans cette nuit où n’apparaissaient que de fugitives clartés.

Ah ! si elle eût eu plus d’expérience de la vie ; si elle eût été capable de lire dans ce livre aux pages hiéroglyphiques, qui s’appelle le cœur humain, elle aurait eu vite fait de débrouiller cet écheveau d’intérêts et de dévouements, emmêlés…

Mais elle était jeune et naïve ; elle était innocente et bonne !… La confiance jaillissait de son cœur, au moindre appel. Pour se défier, pour croire aux intentions criminelles, il lui aurait fallu faire un effort trop violent, combattre avec trop de fatigue ses propres inclinations, ses penchants innés vers tout ce qui est bien, vers tout ce qui est beau, vers tout ce qui est grand !

Aussi revenait-elle vite sur une première impression, lorsque cette impression avait été mauvaise ; chez elle, le soupçon ne pouvait prendre racine et se développer. — Les plantes nuisibles ou mortelles croissent de préférence dans les lieux bas et humides, que le soleil ne visite qu’avec parcimonie.

Antoine lui-même avait bénéficié de cette disposition invincible du caractère de la jeune fille… Les défiances parfaitement justifiées qu’avaient fait naître dans l’esprit de l’orpheline sa captivité sur l’île à Deux-Têtes et le son de cette voix familière entendue dans une nuit terrible, ces défiances, disons-nous, s’étaient envolées dès le retour au foyer… Avec la sécurité et le calme de la vie habituelle, l’oubli était venu, ensevelissant dans ses voiles discrets bien des indices accusateurs et nombre de déductions coulant de source…

Voilà pourquoi nous avons vu, tout à l’heure, Anna prendre parti pour son parrain contre son meilleur ami, Ambroise Campagna…

Et voilà pourquoi, aussi, nous continuerons à voir le beau parleur tisser sa trame perfide autour de sa trop naïve et trop confiante filleule.