L’enfant mystérieux/Tome II/Où Titoine reçoit une fessée No 1. — Conjectures

J. A. Langlais, éditeur (p. 246-254).

CHAPITRE VI


où Titoine reçoit une fessée No 1. Conjectures.


Précédons de quelques minutes les nouveaux arrivants et voyons ce qui se passe dans la maison du capitaine Hamelin.

Il est environ onze heures et demi.

Une femme d’une soixantaine d’années, petite et un peu maigre dans son sévère costume de veuve, est assise dans un fauteuil-bergère, près de la porte ouverte qui regarde le fleuve…

C’est sa place habituelle.

Femme et mère de marins, elle a toujours éprouvé le besoin d’avoir sous les yeux le grand fleuve, qu’elle aime et redoute tout à la fois. Dans ses mains, pour l’heure inactives, une pièce de vêtement d’homme indique qu’elle travaille pour son fils absent ; et son regard, perdu dans le vide, témoigne qu’elle y pense.

C’est la mère du capitaine Hamelin.

Non loin d’elle, et penchée sur l’appui d’une fenêtre ouverte, la Dame blanche, l’œil fixe et dilaté, paraît suivre avec attention la course accidentée d’une chaloupe, dont la brise incline la mâture d’une façon inquiétante.

Tout à coup, la Folle jette un cri perçant : « Ah ! mon Dieu ! »… et se dresse toute grandie dans la baie de la fenêtre.

— Qu’avez-vous, mon amie ? demande avec bonté la veuve Hamelin.

— La chaloupe est renversée, madame… Ils vont périr tous, tous !… Richard aussi !

— Quelle chaloupe ?… Où cela ?… Voyons, je vous prie.

— Ici, madame, droit en face… Ils sont à l’eau, ils se noient !… Ô Richard, pourquoi es-tu venu mourir si près de moi ?

Et la Dame blanche, prise d’une crise nerveuse, se renverse dans les bras de madame Hamelin, accourue pour la recevoir. La veuve laissa glisser doucement son fardeau sur le tapis et cria d’une voix aiguë :

— La Gaffe ! La Gaffe !

Le matelot ne tarda pas à arriver du jardin où il travaillait, suivant sa coutume. Mais, si vite qu’il eût accouru, une autre personne l’avait devancé : c’était Anna.

Au reste, l’arrivée de la jeune fille était toute fortuite, ou plutôt avait une bien autre cause que le désir de porter secours à qui que ce soit.

Elle était toute en pleurs et dans un état d’énervement qui faisait mal… Sa respiration haletante, les sanglots qui la suffoquaient… ne laissaient aucun doute sur les motifs de sa brusque apparition.

On lui avait encore fait quelque scène chez son tuteur !

Ce que voyant, La Gaffe, qui était rageur, mâchonna une demi-douzaine de jurons, dignes du gaillard d’avant d’un corsaire, et demanda :

— Voyons, ma petite, qu’est-ce qu’il se passe dans cette cambuse de malheur ?… On ne vous a pas battue, je suppose ?

Pour toute réponse, la jeune fille montra du doigt une de ses joues toute bleuie et striée de sang.

— Trinquette et clin-foc ! rugit La Gaffe, c’est pourtant vrai. Ah ! les canailles, maltraiter ainsi une pauvre enfant sans père ni mère, et chez elle, encore !… Je cours les rosser.

Et il allait vraiment faire comme il le disait, quand madame Hamelin l’arrêta d’un mot :

— Non pas, La Gaffe : vous avez un autre devoir à remplir, pour le moment… Un accident vient d’arriver près du rivage, en face d’ici… Une chaloupe a chaviré sur la caye… Il y avait du monde à bord… Courez à leur secours.

— Un naufrage !… Ça me connaît, madame. Je mets le cap dessus. Mais quand j’aurai fini là… !

Le reste de la phrase fut mimé par un geste de menace à l’adresse des voisins, sur la signification duquel il n’y avait pas à se méprendre.

Puis le matelot dévala comme un lévrier dans la direction du fleuve.

Malheureusement pour l’armistice forcée que La Gaffe accordait aux voisins, Ti-Toine se trouva sur son passage tout près de là, dans le « chemin du roi », vociférant des menaces à l’adresse d’Anna, pendant que sa mère accourait de son côté, glapissant comme une bacchante.

L’ex-matelot ne perdit pas de temps… Il empoigna le fils par le fond de ses culottes, lui fourra la tête sous son bras gauche et, de la main droite, lui flanqua sur les fesses une « tripotée » à réveiller tous les échos d’alentour.

Puis, quand ce fut fini, il le remit sur ses pieds, lui tourna la figure vers la maison paternelle et, lui donnant de sa botte dans le derrière, il lui cria sans la moindre gêne :

— Pour lors et à l’heure qu’il est, satané écroi du satané corbillard, détale et va pleurnicher sur la bedaine de ta bonne femme de mère, ou je te casse les reins sur mon genou… Tu entends ! File, et plus vite que ça !

Ti-Toine ne se le fit pas dire deux fois.

Hurlant et beuglant, il s’alla tout droit jeter dans les bras de sa mère, qui trépignait, gesticulait et glapissait comme une furie, en plein chemin royal, à quelques perches plus loin. Quant à La Gaffe, il était déjà loin.

On a vu qu’il devait ramener avec lui les naufragés de la chaloupe.

Cependant, l’attention, un moment détournée par l’escapade de Ti-Toine, se porta bientôt sur la pauvre Dame blanche, dont l’excitation ne faisait qu’augmenter et devenait inquiétante.

On allait envoyer chez Ambroise Campagna, qui demeurait à deux pas, lorsque le brave garçon arriva tout essoufflé, ayant entendu de son champ les échos de la scène de tout à l’heure.

— Mon Dieu, que se passe-t-il donc ? demanda-t-il en entrant.

Puis, apercevant la Dame blanche étendue sur un canapé, en proie à une surexcitation terrible, et Anna qui lui prodiguait ses soins :

— Est-ce que la bonne dame serait plus mal ? s’enquit-il avec un intérêt affectueux… Et vous, Anna, votre figure est ensanglantée… Que vous est-il donc arrivé, à toutes deux ?

— Mon pauvre Ambroise, on m’a frappée, on m’a déchiré la figure… J’en suis là… Que vais-je devenir ? Campagna blêmit, et serrant les poings, pendant que ses yeux bleus lançaient des éclairs :

— Ah ! ah ! fit-il sourdement… On vous maltraite, on vous bat, et cela chez vous, dans la maison de votre père adoptif, sous le toit qui vous appartient !… Eh bien, mademoiselle, c’est fini : pareille chose n’arrivera plus, foi de Campagna, ou sinon…

Et la main d’Ambroise, convulsivement serrée, se tendit dans un geste de suprême menace.

Puis, prenant une résolution subite, il ajouta aussitôt :

— Pourquoi attendre ?… Elle est pleine, la mesure : il faut qu’elle renverse. Foi de Campagna ! je n’ai que trop tardé.

Alors, changeant brusquement de ton :

— Mais, la bonne dame, que lui est-il arrivé ?

Ce fut madame Hamelin qui répondit :

— Une chose étonnante !… Elle suivait sur le fleuve une chaloupe qui descendait… Tout à coup, elle s’est mise à murmurer avec frayeur : « Ils vont périr !… La chaloupe est renversée !… Richard !… » et autres phrases semblables. Puis elle est tombée dans nos bras. Y comprenez-vous quelque chose, Ambroise ?

— Toujours ce nom de Richard ! murmura le vieux garçon, devenu pensif.

— Pauvre chère femme !… dit Anna avec une émotion singulière, elle a peut-être quelqu’un des siens – son père, son mari, son enfant… qui sait ? – portant ce nom de Richard…

— Oh ! pour ça, répondit Ambroise, j’en mettrais ma main au feu. Autrement, ce nom-là ne parlerait pas plus à sa mémoire que n’importe quel autre.

— Vous avez raison, Ambroise, approuva madame Hamelin : il y a certainement un mystère, une catastrophe, quelque événement terrible derrière la folie de cette malheureuse. Elle a dû appartenir à la meilleure société et connaître des jours heureux.

— C’est sûr et certain, madame… Mais comment savoir ?… grommela le bon Ambroise, en se grattant le menton.

— Dieu est bon… Qui sait ?… Laissons faire sa Providence… conclut la veuve d’une voix mélancolique.

Pendant ce dialogue à demi-voix, Anna berçait tendrement sur ses genoux la tête blanche de la folle, lui murmurant de douces paroles. Et cette petite scène, dans son admirable simplicité, faisait venir les larmes aux yeux du bon Ambroise.

— La sainte fille ! pensait-il.

Mais il n’eut guère le temps de donner cours à ses pensées attendrissantes, car il aperçut alors maître La Gaffe, suivi de deux étrangers bien mis – quoique ruisselant d’eau – qui émergeait de la crête de la côte.

— Madame, voici nos naufragés, dit-il.

— Ah ! très bien ! fit la veuve. Les connaissez-vous, Ambroise ?

— Ni d’Ève, ni d’Adam, madame. Ils ne sont pas de la paroisse, à coup sûr.

— Recevez-les de votre mieux, Ambroise, pendant que je vais leur préparer la chambre de mon fils.

Et la veuve disparut dans l’intérieur de la maison.

Anna et la Dame blanche n’avaient pas bougé.

Elles se tenaient embrassées, la folle appuyant sa tête sur l’épaule de la jeune fille et lui pailletant la poitrine des mèches éparses de sa chevelure blanche comme neige.