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Imprimerie Bénard (p. 75-80).

VI.



Un an plus tard, chez Mme de Ryvère, à Paris. Marthe a beaucoup vieilli et sa chevelure s’argente. Sa maison a perdu toute sa coquetterie, cette coquetterie féminine qui en faisait le charme. Tout semble à l’abandon. La comtesse est assise dans un fauteuil et près d’elle se tient d’Estinnes.

Mme de RYVÈRE. — Savez-vous à quoi je pense, bon ami ?

D’ESTINNES. — …

Mme de RYVÈRE. — Je pense que si j’avais un an de moins, je vous épouserais.

D’ESTINNES. — Vous, Marthe ?… mais à un an près…

Mme de RYVÈRE. — Un an a suffi à faire de la coquette entêtée que j’étais la vieille femme que je suis.

D’ESTINNES. — Vous pêchez au compliment ?

Mme de RYVÈRE. — Dieu m’en garde, pauvre ami.

D’ESTINNES. — Brrr… Vous êtes lugubre…

Mme de RYVÈRE. — Un an… un an pendant lequel les catastrophes se sont succédées comme des morts… un an après la fameuse soirée chez Mimyane… mon fils attendant Suzanne à la porte de l’hôtel, en la nuit pluvieuse, dans laquelle j’avançais seule, l’espoir au cœur… sans me douter que c’était mon propre bonheur qui était en jeu. Suzanne s’en allant loger dans la garçonnière… puis, le lendemain matin, moi qui l’attendais pour déjeuner, l’ingrate !… pensant la reconduire ensuite à son mari…

D’ESTINNES. — Hélas ! que de combinaisons déjouées !…

Mme de RYVÈRE. — Au lieu d’elle, une lettre de mon fils, trop brève, trop laconique : « Suzanne est un peu malade. Je te l’amènerai demain… » Le soir, n’y tenant plus, je me rendais à cette maison, là-bas… personne… plus personne !…

D’ESTINNES. — Hector enlevait Suzanne pour tout de bon, cette fois. Deux jours après, ils vous écrivaient de Marseille au moment de s’embarquer pour l’Algérie… Le scandale éclatait… Mimyane, averti, entrait dans une colère terrible et mettait en miettes, à coups de canne, tout ce qui, dans le salon, se trouvait à sa portée… puis il voulait se lever pour courir après l’infidèle et s’abîmait sur le parquet…

Mme de RYVÈRE. — D’où on ne relevait qu’un cadavre défiguré. Dix mois après, un notaire se présentait pour faire les sommations légales… et Hector épousait cette femme.

D’ESTINNES. — La passion, Marthe, est souvent plus forte que la raison. Suzanne est la femme fatale. Margeret est tombé premier. Il en était fou et il est renfermé aujourd’hui parmi les fous, ses frères… Moi ensuite… moi qui, par mon imprudence, suis enfin cause du second drame. Votre fils, enfin, qui devait être le bon terre-neuve et qui se noie avec celle qu’il s’était chargé de sauver des eaux. Des fous ! ne sommes-nous pas tous fous ?… moi et vous qui aurions pu nous unir et qui ne l’avons pas fait… et nous qui pourrions nous refaire une vie encore et qui ne le faisons pas. Des folles ! de braves amies comme vous qui pensent pouvoir sauver des folles comme Suzanne… qui pensent placer dans une même chambre, pendant toute une nuit… et une nuit pareille… deux jeunes gens beaux, ardents, au tempérament méridional, et qui pensent que n’arrivera pas… l’inévitable. Des fous, vous dis-je !… Des fous !… des fous !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

À Alger. Une chambre d’hôtel. Une chambre banale comme elles le sont toutes dans ces caravansérails cosmopolites que l’on nomme Palaces. Suzanne est assise sur une énorme valise. Debout, devant elle, et la cigarette aux lèvres, Hector se dresse de toute sa hauteur, le sourire goguenard et les mains dans les poches.

HECTOR. — Vous avez compris. J’en ai assez de l’Algérie et de ses danses du ventre. Nous reprendrons dès demain le paquebot pour l’Europe.

SUZANNE, (narquoise). — Vous avez décidé cela… tout seul ?

HECTOR. — Tout seul. Depuis que j’ai adressé ma démission au ministère de la guerre, je n’ai plus de maître.

SUZANNE. — Et depuis que je vous épousai, j’en ai un, moi, à ce qu’il paraît ?

HECTOR, (très froid). — À ce qu’il paraît.

SUZANNE. — Ainsi, vous ne daignez pas me consulter ?

HECTOR. — À quoi bon ? Vous ne savez pas ce que vous voulez.

SUZANNE. — Et si je refuse de vous accompagner ?

HECTOR. — Vous êtes ma femme.

SUZANNE. — Ce qui signifie que vous me ferez accompagner aussi par les gendarmes…

Hector s’approche lentement de Suzanne. Très calme, très maître de lui, il lui saisit le bras dans sa large main nerveuse, et, lentement, dans l’effort des muscles tendus, il la soulève jusqu’à ce que les yeux de la jeune femme soient à hauteur des siens.

HECTOR. — Des gendarmes, Suzanne… En ai-je besoin ?

SUZANNE. — Tu me fais mal.

HECTOR, (sans bouger). — En ai-je besoin ?… Voilà la seconde fois que je t’interroge.

SUZANNE, (le regard troublé profondément par celui du « Maître », et d’une voix qui s’éteint). — Non.

HECTOR. — Pourquoi me suivras-tu ?

SUZANNE, (défaillante). — Parce que je te veux.

HECTOR. — Pourquoi me veux-tu ?

SUZANNE. — Parce que je t’aime.

HECTOR. — Tu m’appartiens ?

SUZANNE, (sans force). — Toute.

HECTOR, (relâchant l’étau nerveux de la main). — Bien.

SUZANNE, (sanglotante). — Hector…

HECTOR. — Que veux-tu encore ?

SUZANNE. — Je suis sage ?

HECTOR, (flegmatique). — Que veux-tu encore ?

SUZANNE, (mourante). — Tes lèvres, que je veux… tes deux lèvres, mon homme…


FIN