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J. Hetzel et Compagnie (p. 222-235).


XVII
DÉNOUEMENT.


Une sorte de brouillard s’étendait au-dessus et autour de la dune, et si épais que les premiers rayons ne pourraient le dissoudre. On ne se voyait pas à quatre pas, et les branches des arbres étaient noyées dans ces lourdes vapeurs.

« Décidément, le diable s’en mêle ! s’écria le brigadier.

— Je suis porté à le croire ! » répondit M. François.

Cependant il y avait lieu d’espérer que, dans quelques heures, lorsque le soleil prendrait de la force en gagnant vers le zénith, ces brumes finiraient par se fondre, et la vue pourrait s’étendre largement alors sur le Melrir.

Il n’y avait donc qu’à patienter et, bien qu’il fût plus que jamais nécessaire d’économiser les provisions impossibles à renouveler, il fallut en consommer une partie, et, en réalité, il n’en resta que pour deux jours. Quant à la soif, l’eau saumâtre puisée à la base du tell permit de l’apaiser tant bien que mal.

Trois heures s’écoulèrent dans ces conditions. Les rumeurs avaient diminué peu à peu. Une brise assez forte s’élevait, qui faisait cliqueter le branchage des arbres, et, le soleil aidant, il n’était pas douteux que cet épais amas de brumes ne tarderait plus à se dissiper.

Enfin, les volutes commencèrent à s’éclaircir autour du tell. Les arbres montrèrent le squelette de leur ramure, et squelette est le mot juste, car il n’y avait là que des arbres morts, sans un fruit, sans une feuille. Puis, le brouillard fut définitivement enlevé par un coup de vent qui le chassa vers l’ouest.

Et alors le Melrir se découvrit sur une vaste étendue.

Sa surface, par suite de l’abaissement du fond de cette hofra, était en partie inondée, et une ceinture liquide, large d’une cinquantaine de mètres, entourait le tell. Au-delà, sur les niveaux plus élevés, reparaissaient les nappes efflorescentes. Puis, dans les bassures, l’eau réverbérait les rayons solaires entre de longues plaines sablonneuses que leur côte maintenait au sec.

Le capitaine Hardigan et l’ingénieur avaient dirigé leurs regards vers tous les points de l’horizon. Puis, M. de Schaller dit :

« Ce n’est pas douteux, il s’est produit quelque phénomène sismique considérable… Les fonds du chott se sont abaissés et les couches liquides du sous-sol l’ont envahi…

— Eh bien, avant que le cheminement soit devenu impraticable partout, répondit le capitaine, il faut partir… et à l’instant ! »

Tous allaient descendre, lorsqu’ils furent cloués à leur place par le spectacle terrifiant qui s’offrit à leurs yeux.

À une demi-lieue vers le nord apparaissait une bande d’animaux qui fuyaient à toute vitesse, venant du nord-est ; une centaine de fauves et de ruminants, lions, gazelles, antilopes, mouflons, buffles, se sauvant vers l’ouest du Melrir. Et il fallait qu’ils fussent réunis dans une commune épouvante qui annihilait la férocité des uns et la timidité des autres, ne songeant, dans cet affolement extraordinaire, qu’à se soustraire au danger que provoquait cette déroute générale des quadrupèdes du Djerid.

« Mais que se passe-t-il donc là-bas ? répétait le brigadier Pistache.

— Oui… Qu’y a-t-il ? » demandait le capitaine Hardigan.

Et l’ingénieur auquel s’adressait cette question la laissait sans réponse.

Et alors un des spahis de s’écrier :

« Est-ce que ces bêtes vont se diriger vers nous ?

— Et comment fuir ? » ajouta l’autre.

En ce moment, la bande n’était pas à un kilomètre et se rapprochait avec la rapidité d’un express. Mais il ne sembla pas que ces animaux, dans leur fuite éperdue, eussent aperçu les six hommes qui s’étaient réfugiés sur le tell. En effet, dans un même mouvement, ils obliquèrent vers la, gauche et finirent par disparaître au milieu d’un tourbillon de poussière.

Du reste, sur l’ordre du capitaine Hardigan, ses compagnons s’étaient couchés au pied des arbres afin de n’être point découverts. C’est alors qu’ils virent passer au loin des bandes de flamants qui détalaient aussi, tandis que des milliers d’oiseaux fuyaient à grands coups d’aile vers les rives du Melrir.

« Mais qu’y a-t-il donc ?… » ne cessait de répéter le brigadier Pistache.

Il était quatre heures de l’après-midi et la cause de cet étrange exode ne tarda pas à se révéler.

Du côté de l’est, une nappe liquide commençait à s’étendre à la surface du chott et la plaine sablonneuse fut bientôt inondée tout entière, mais seulement sous une mince couche d’eau. Les efflorescences salines avaient peu à peu disparu jusqu’à l’extrême portée du regard et c’était un immense lac qui réverbérait alors les rayons du soleil.

« Est-ce que les eaux du golfe auraient envahi le Melrir ?… dit le capitaine Hardigan.

— Je ne le mets plus en doute, répondit l’ingénieur. Ces rumeurs souterraines que nous avons entendues provenaient d’un tremblement de terre… Des perturbations considérables se sont produites dans le sol. Il en est résulté un abaissement des fonds du Melrir et peut-être de toute cette partie est du Djerid… La mer, après avoir rompu ce qui restait du seuil de Gabès, l’aura inondé jusqu’au Melrir ! »
cette centaine d’hommes, rejoints par le mascaret… (Page 227.)

Cette explication devait être exacte. On se trouvait en présence d’un phénomène sismique dont l’importance échappait encore. Et, par l’effet de ces perturbations, il était possible que la mer Saharienne se fût faite d’elle-même et plus vaste que le capitaine Roudaire ne l’avait rêvée…

D’ailleurs, un nouveau tumulte, lointain encore, emplissait l’espace.

Ce n’était plus à travers le sol, c’était à travers les airs qu’il se propageait avec une rumeur croissante.

Et voici que soudain, dans le nord-est, s’élève un nuage de poussière et de ce nuage sort bientôt une troupe de cavaliers, fuyant comme avaient fui les animaux, à toute vitesse.

« Hadjar ! » s’écria le capitaine Hardigan.

Oui ! le chef targui, et, si ses compagnons et lui détalaient bride abattue, c’était pour échapper aux tourbillons d’un monstrueux mascaret qui se dressait derrière eux, en se développant sur toute la largeur du chott.

Deux heures s’étaient écoulées depuis le passage des animaux et le soleil allait disparaître. Au milieu de l’inondation grandissante le tell n’était-il pas le seul refuge qui s’offrît à la bande de Hadjar – un îlot au milieu de cette nouvelle mer…

Assurément, Hadjar, les Touareg, qui n’en étaient qu’à un kilomètre, l’avaient aperçu et ils se dirigeaient vers lui dans un galop échevelé. Parviendraient-ils à l’atteindre avant le mascaret et que deviendraient alors les fugitifs que son bouquet d’arbres abritait depuis la veille ?…

Mais la montagne liquide courait plus vite, un véritable raz de marée, une succession de lames écumantes, d’une irrésistible puissance, et d’une telle vitesse que les meilleurs chevaux n’auraient pu la dépasser.

C’est alors que le capitaine et ses compagnons furent témoins de ce terrible spectacle : cette centaine d’hommes, rejoints par le mascaret au milieu d’un flot d’écume. Puis, tout ce pêle-mêle de cavaliers et de chevaux disparut, et, aux dernières lueurs du crépuscule on ne voyait plus que des cadavres entraînés par l’énorme vague vers l’ouest du Melrir.

Ce jour-là, lorsque le soleil acheva sa course diurne, c’était sur un horizon de mer qu’il s’était couché !…

Quelle nuit pour les fugitifs ! Si une rencontre avec les fauves d’abord, avec les Touareg ensuite leur avait été évitée, n’avaient-ils pas à craindre que l’inondation ne gagnât le sommet de leur refuge.

Mais il était impossible de le quitter et ce fut avec épouvante qu’ils entendirent l’eau monter peu à peu au milieu de cette profonde obscurité, tout emplie d’un bruit de ressac…

On se figure ce que fut cette nuit, tandis que le roulement des eaux, activé par une forte brise de l’est, ne cessait de se faire entendre. Et l’air s’emplissait des cris de ces innombrables oiseaux de mer qui volaient maintenant à la surface du Melrir !…

Le jour reparut. La crue n’avait pas dépassé l’arête du refuge, et il semblait bien qu’elle eût atteint son maximum, en remplissant le chott à pleins bords.

Rien à la surface de cette immense plaine liquide ! La situation des fugitifs paraissait désespérée. De nourriture, ils n’en avaient plus pour finir la journée, et aucun moyen de s’en procurer sur cet aride îlot. Fuir… Par quel moyen ?… Construire un radeau avec ces arbres et s’y embarquer ? Mais comment les abattre ?… Et puis, ce radeau, le pourrait-on diriger, et, avec le vent épouvantable qui régnait, ne serait-il pas repoussé au large des rives du Melrir par des courants contre lesquels on ne pourrait lutter ?…

« Il sera difficile de s’en tirer, dit le capitaine Hardigan, après avoir porté ses regards sur le chott…

— Eh, mon capitaine, répondit le brigadier Pistache, mais si quelque secours nous arrivait ?… On ne sait pas… »

La journée s’écoulait sans que la situation eût changé. Le Melrir était devenu lac, comme le Rharsa, sans doute. Et même jusqu’où l’inondation s’était elle étendue, si les talus du canal avaient été rompus sur toute sa longueur ?

Nefta et autres bourgades n’avaient-elles pas été détruites soit par le phénomène sismique, soit par le mascaret qui l’avait suivi ?… Enfin, le désastre ne s’était-il pas étendu à toute cette partie du Djerid jusqu’au golfe de Gabès ?

Cependant le soir approchait et, après le repas de la matinée, le capitaine Hardigan et ses compagnons n’avaient plus rien à manger. Ainsi qu’ils l’avaient constaté en prenant pied sur le tell, aucun fruit ne pendait aux branches, rien que du bois mort. Et pas un oiseau, pas même un de ces habibis dont il passait des bandes au loin, ne venait se poser sur cet îlot ; pas un de ces étourneaux dont se fût contenté un estomac torturé par la faim. Et, s’il se rencontrait déjà quelques poissons sous ces eaux nouvelles, en vain le brigadier Pistache chercha-t-il à s’en assurer ; et puis la soif, comment l’apaiser, puisque cette nappe liquide avait maintenant la salure de la mer ?…

Or, vers sept heures et demie, au moment où les derniers rayons solaires allaient s’éteindre, voici que M. François, qui regardait dans la direction du nord-est, dit d’une voix dans laquelle d’ailleurs on n’eût pas surpris la moindre émotion :

« Une fumée…

— Une fumée ?… s’écria le brigadier Pistache.

— Une fumée », répéta M. François.

Tous les yeux se portèrent dans la direction indiquée.

Pas d’erreur, c’était bien une fumée que le vent rabattait vers le tell et elle se voyait assez distinctement déjà.

Les fugitifs restaient muets, saisis de la crainte que cette fumée ne vînt à disparaître et que le navire d’où elle s’échappait ne mît le cap au large, s’éloignant du tell !…

Ainsi donc, l’explication donnée par l’ingénieur était la vraie !… Ses prévisions venaient de se réaliser !…

Pendant la nuit du 26 au 27, les eaux du golfe s’étaient répandues à la surface de cette partie orientale du Djerid !… Dès lors, une communication existait entre la Petite-Syrte et le Melrir, et même praticable puisqu’un navire avait pu suivre, sur la ligne du canal sans doute, cette route maritime à travers la région des sebkhas et des chotts.

Vingt-cinq minutes après que ce bâtiment eut été signalé, on voyait sa cheminée se dessiner sur l’horizon, puis sa coque se montra, la coque du premier navire qui sillonnait les eaux du nouveau lac.

« Des signaux !… faisons des signaux ! » s’écria l’un des spahis.

Et comment le capitaine Hardigan aurait-il pu indiquer la présence des fugitifs sur l’étroit sommet de cet îlot ?… La butte était-elle même assez élevée pour que l’équipage eût pu l’apercevoir ?… Et ce navire entrevu ne se trouvait-il pas encore à plus de deux grandes lieues dans le nord-est ?…

D’ailleurs, la nuit venait de succéder au court crépuscule, et la fumée ne fut bientôt plus visible au milieu de l’obscurité.

Et alors le spahi, qui ne fut plus maître de lui, de s’écrier dans un mouvement de désespoir :

« Nous sommes perdus !…

— Sauvés… sauvés, au contraire, répondit le capitaine Hardigan… Nos signaux, qu’on n’aurait pu apercevoir pendant qu’il faisait jour, on les apercevra la nuit !…

Et il ajouta :

« Le feu aux arbres… le feu !…

— Oui, mon capitaine ! hurla positivement le brigadier Pistache, le feu aux arbres !… et ils flamberont comme des allumettes ! »

À l’instant, le briquet fut battu ; des branches, tombées çà et là, s’empilèrent au pied des troncs arbres ; une flamme se dégagea, qui gagna les branches supérieures et de vives clameurs dissipèrent les ténèbres autour de l’îlot.

« S’ils ne voient pas notre feu de joie, s’écria Pistache c’est, qu’ils sont tous aveugles à bord de ce bateau-là !

Cependant, cet embrasement du bouquet d’arbres ne dura pas plus d’une heure. Tout ce bois sec s’était rapidement consumé, et, quand les dernières lueurs s’éteignirent, on ne savait si le navire s’était rapproché du tell, car il ne signala même pas sa présence par un coup de canon.

De profondes ténèbres enveloppaient maintenant l’îlot. La nuit s’écoula, et aucun sifflement de vapeur, aucun ronflement d’hélice ou d’aubes battant les eaux du chott ne parvint aux oreilles des fugitifs.

« Il est là… il est là… », s’écria dès les premières blancheurs du matin Pistache, tandis que Coupe-à-cœur aboyait de toutes ses forces.

Le brigadier ne se trompait pas.

À deux milles était mouillé un petit bâtiment qui déployait à sa corne le pavillon français. Lorsque les flammes avaient illuminé cet îlot inconnu, le commandant avait modifié sa direction et mis le cap au sud-ouest. Mais, par prudence, l’îlot n’apparaissant plus après l’extinction des flammes, il avait envoyé son ancre par le fond et passé cette nuit au mouillage.

Le capitaine Hardigan et ses compagnons poussèrent des cris auxquels bientôt des voix répondirent, parmi lesquelles ils reconnurent, dans un canot qui s’approchait, celles du lieutenant Villette et du maréchal des logis-chef Nicol.

C’était l’aviso Benassir de Tunis, un vapeur de petit tonnage, arrivé depuis six jours à Gabès, et qui, le premier, s’était lancé intrépidement sur la nouvelle mer.

Quelques minutes après, le canot accostait le pied du tell qui avait été le salut des fugitifs et le capitaine Hardigan pressait dans ses bras le lieutenant, le marchef serrait dans les siens le brigadier Pistache, tandis que Coupe-à-cœur sautait au cou de son maître. Quant à M. François, Nicol eut grand-peine à le reconnaître dans cet homme barbu et moustachu, dont le premier soin serait de se raser dès qu’il serait à bord du Benassir.

Ce qui s’était passé quarante-huit heures avant, le voici :

Un tremblement de terre venait de modifier toute la région orientale du Djerid entre le golfe et le Melrir. Après la rupture du seuil de Gabès et l’abaissement du sol sur une longueur de plus deux cents kilomètres, les eaux de la Petite-Syrte s’étaient précipitées à travers le canal qui n’avait pu suffire à les contenir. Aussi avaient-elles envahi le pays des sebkhas et des chotts, inondant non seulement le Rharsa sur toute son étendue, mais aussi la vaste dépression du Fejey-Tris. Très heureusement, les bourgades La Hammâ, Nefta, Tozeur et autres n’avaient point été englouties, grâce à leur situation en terrain élevé, et elles pourraient figurer sur la carte comme ports de mer.

En ce qui concerne le Melrir, l’Hinguiz était devenu une grande île centrale. Mais, si Zenfig fut épargnée, du moins le chef Hadjar et sa troupe de pillards, surpris par le mascaret, avaient-ils péri jusqu’au dernier.

En ce qui concerne le lieutenant Villette, c’est en vain qu’il avait tenté de retrouver le capitaine Hardigan et ses compagnons. Les recherches n’avaient point abouti. Après avoir fouillé les environs du Melrir du côté du chantier du kilomètre 347 où les ouvriers de la section n’avaient point reparu, l’expédition de Pointar ayant attendu une escorte envoyée de Biskra, il s’était rendu à Nefta afin d’y organiser une expédition à travers les diverses tribus touareg.

Mais il y avait rejoint les conducteurs et les deux spahis qui avaient dû à un incident fortuit d’échapper au sort de leurs chefs.

Or, il se trouvait dans cette ville lors du tremblement de terre, et il y était encore lorsque le commandant du Benassir, parti de Gabès dès que l’inondation l’eut permis, vint y chercher des informations sur le Rharsa et le Melrir.

« Prenez plutôt des actions de la Mer Saharienne. » (Page 235.)

Le commandant de l’aviso reçut aussitôt la visite du lieutenant et lui offrit de prendre passage à son bord, avec le maréchal des logis-chef, dès qu’il eut été mis au courant de la situation. Le plus pressé était de partir à la recherche du capitaine Hardigan, de l’ingénieur de Schaller et de leurs compagnons. Aussi le Benassir, marchant à toute vapeur, après avoir traversé le Rharsa, se lança-t-il sur les eaux du Melrir, afin de fouiller les oasis de ses rives et celles de la Farfaria que l’inondation n’aurait pas submergées.

Or, la seconde nuit de navigation sur le Melrir, mis en éveil par les flammes, le commandant avait pris direction sur le tell, mais, sur cette mer nouvelle et avec son équipage peu nombreux, il avait renvoyé, au lever du jour, malgré les instances de Villette, toute communication avec l’îlot, et maintenant les fugitifs, sains et saufs, étaient tous à bord.

L’aviso, dès qu’il eût reçu ses nouveaux passagers, reprit la route de Tozeur, où le commandant voulait les déposer et faire parvenir de là, par voie rapide, des renseignements à ses chefs avant de reprendre son voyage de reconnaissance jusqu’aux limites du Melrir.

Ce fut donc quand M. de Schaller et ses compagnons débarquèrent à Tozeur que le capitaine Hardigan retrouva les hommes de son détachement. Et avec quelle joie ils le reçurent, ses compagnons et lui !

Même l’introuvable colonne de Biskra était représentée par une dépêche arrivée par Tunis, et dans laquelle Pointar, obligé de rétrograder avec ses hommes jusqu’à Biskra, demandait de nouvelles instructions.

Ce fut là aussi que Va-d’l’avant, le vieux frère, revit Coupe-à-cœur, et quels témoignages de satisfaction échangèrent les deux amis, cela ne saurait s’exprimer !

Et tout cela au milieu d’une foule le plus souvent enthousiaste, mais toujours surexcitée par tous les événements qui avaient entouré ce cataclysme, et qui se pressait autour des premiers explorateurs de la mer nouvelle.

Tout à coup, l’ingénieur trouva en face de lui un inconnu qui s’était frayé un chemin en jouant des coudes ; qui le salua d’abord très bas et tout aussitôt lui dit avec un fort accent exotique :

« C’est bien à M. de Schaller, parlant à sa personne, que j’ai l’avantage de m’adresser ?

— Il me semble que oui…, répondit celui-ci.

— Eh bien alors, monsieur, j’ai l’avantage de vous signifier qu’aux termes d’une procuration par acte en brevet et dûment authentique, passée par-devant notaire, revêtue de la légalisation de M. le Président du tribunal de première instance du ressort du siège social de la Compagnie Franco-étrangère, visée – pour exequatur à la Résidence générale de France à Tunis – en marge de laquelle se trouve la mention suivante : Enregistré folio 200 verso case 12, reçu 3,75 F, décimes compris, signature illisible, je suis le mandataire des liquidateurs de ladite Compagnie avec les pouvoirs les plus étendus, notamment de transiger et au besoin de compromettre. – Lesdits pouvoirs bien et dûment homologués. – Vous ne serez pas surpris, monsieur, si, agissant ès qualités, je vous demande compte, en leur nom, des travaux entrepris par elle et que vous aviez pris l’engagement d’utiliser.

Dans la joie débordante qui l’envahissait peu à peu, depuis qu’il avait retrouvé ses compagnons et qu’il voyait son œuvre achevée d’une façon tellement fantastique, cet homme si froid, si méthodique, si maître de lui dans les circonstances les plus difficiles, redevint, pour un instant, le boute-en-train renommé d’autrefois, lorsque, dans la cour de Centrale, lui, le major de promotion, apostrophait ses « bizuts » avec la verve endiablée d’un ancien. Et ce fut d’un ton gouailleur que, s’adressant à son interlocuteur, il lui dit :

« Monsieur le mandataire aux pouvoirs très étendus, un conseil d’ami : prenez plutôt des actions de la mer Saharienne. »

Et pendant qu’au milieu des manifestations et des félicitations il poursuivait sa route, il se mit à chiffrer les devis des nouveaux travaux qui devaient figurer dans le rapport qu’il voulait envoyer le jour même aux administrateurs de la Société.


FIN.