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J. Hetzel et Compagnie (p. 212-221).


XVI
LE TELL.


Il était un peu plus de sept heures lorsque le capitaine Hardigan et ses compagnons quittèrent la pointe. La nature particulière du sol commandait de n’avancer qu’avec grande précaution. Les efflorescences de sa surface ne permettaient pas de reconnaître s’il offrait une résistance suffisante et si, à chaque pas, on ne risquait pas de s’enliser dans une fondrière.

L’ingénieur, d’après les sondages du capitaine Roudaire et ceux qu’il avait faits lui-même, savait à quoi s’en tenir sur la composition de ces terrains dont la couche forme le fond des sebkha et des chotts. À la partie supérieure s’étend une croûte salifère, sujette à de certaines oscillations très sensibles. Au-dessous, les sables se mélangent de marnes, parfois fluides, où l’eau entre pour les deux tiers, ce qui leur enlève toute consistance. Parfois les sondes ne rencontrent la roche qu’à de grandes profondeurs. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si hommes et chevaux disparaissaient dans ces couches semi-liquides, comme si le sol se dérobait sous eux, et sans qu’il fût possible de leur porter secours.

Il eût été à souhaiter que, au sortir de l’Hinguiz, les fugitifs retrouvassent les empreintes du passage de Hadjar et de sa troupe de Touareg à travers cette partie du chott. Des traces de pas sur la croûte blanche n’auraient pas encore eu le temps de s’effacer, puisque ni le vent ni la pluie n’avaient balayé l’est du Melrir depuis quelques jours. Dans ce cas, il n’y aurait eu qu’à
M. François s’enliza jusqu'à mi-corps. (Page 217.)

les suivre pour ne point s’écarter des passes bien connues des indigènes jusqu’à l’oasis de Goléah, vers laquelle vraisemblablement se dirigeait le chef targui. Mais ce fut en vain que M. de Schaller rechercha ces vestiges, et il fallut en conclure que la bande n’avait pas longé jusqu’à son extrême pointe les bords de l’Hinguiz.

Pendant le cheminement, le capitaine et l’ingénieur se tenaient en tête, précédés du chien qui courait en éclaireur. Avant de s’engager dans telle ou telle direction, ils essayaient de déterminer la composition du sol, examen que la longue nappe salifère rendait assez difficile. La marche ne s’effectuait qu’avec lenteur. Aussi cette première étape, lorsqu’elle eut pris fin vers onze heures, ne comprenait-elle qu’un parcours de quatre à cinq kilomètres. Il fallut alors faire halte, autant pour se reposer que pour manger. Il n’y avait en vue ni une oasis, ni un bois, ni même un bouquet d’arbres. Seule, une légère tumescence sablonneuse rompait l’uniformité de la plaine à quelque cent pas.

« Nous n’avons pas le choix », dit le capitaine Hardigan.

Tous se dirigèrent vers cette petite dune et s’assirent du côté que ne frappaient point les rayons du soleil. Chacun tira de sa poche un morceau de viande. Mais ce fut en vain que le brigadier chercha un « ras » pour y puiser un peu d’eau potable. Aucun oued ne traversait cette portion du Melrir, et la soif ne put être apaisée qu’avec les quelques dattes cueillies au dernier campement.

Vers midi et demi la marche fut reprise, et se continua non sans grosse fatigue ni grandes difficultés. Autant que cela se pouvait, le capitaine Hardigan essayait de maintenir sa direction vers l’est en se basant sur la position du soleil. Mais, presque à chaque instant, le sable se dérobait sous les pieds. La dépression ne comportait alors qu’une cote assez faible, et, assurément, lorsqu’il serait inondé, ce serait entre l’Hinguiz et l’orée du canal que le chott mesurerait sa plus grande profondeur, soit environ une trentaine de mètres au-dessous du niveau de la mer.

C’est ce que fit observer l’ingénieur, et il ajouta :

« Je ne m’étonne donc pas que le sol, de ce côté, soit plus mouvant qu’ailleurs. Pendant la saison des pluies, ces fonds doivent recevoir toutes les eaux courantes du Melrir, et ils ne peuvent jamais se raffermir.

— Il est fâcheux que nous ne puissions les éviter, observa le capitaine ; quant à remonter au nord ou redescendre au sud, sans être assurés de trouver une meilleure route, ce serait du temps perdu, et nous n’avons pas un jour à perdre. Notre direction nous mène, en somme, au point le plus rapproché que nous puissions atteindre, et mieux vaut ne pas la modifier…

— Ce n’est pas douteux, déclara M. de Schaller, et il ne l’est pas non plus que Hadjar et sa bande, s’ils se rendaient au kilomètre 347, n’ont pas suivi cette route. »

En effet, on ne retrouvait aucune trace de leur passage.

Quelle pénible marche et combien lente ! et quelle difficulté de se maintenir sur les passes. Coupe-à-cœur, toujours en avant, revenait de lui-même lorsqu’il sentait fléchir la croûte blanche. Il fallait alors s’arrêter, tâter le terrain, se rejeter soit à droite soit à gauche, parfois d’une cinquantaine de mètres, et le cheminement s’allongeait de multiples détours. Dans ces conditions, cette seconde étape ne fit pas gagner plus d’une lieue et demie. Le soir venu, ils s’arrêtèrent, à bout de forces, et, d’ailleurs, n’en eussent-ils pas eu l’impérieux besoin, comment auraient-ils pu s’aventurer dans une marche nocturne.

Il était cinq heures du soir. Le capitaine Hardigan avait bien compris que ses compagnons seraient incapables d’aller plus loin. Et, cependant, l’endroit était peu propice à un campement de nuit. Rien que la plaine plate. Pas même un ressaut de sol pour s’y accoter. Aucun ras où il eût été possible de recueillir un peu d’eau potable… Pas même une touffe de driss en ces bas-fonds, ces « hofrah » où s’accumulaient les cristallisations salines. Quelques oiseaux traversaient rapidement cette région désolée pour regagner les oasis les plus rapprochées, à plusieurs lieues de là sans doute, et que les fugitifs n’auraient su atteindre !…

À cet instant, le brigadier, s’approchant de l’officier, lui dit :

« Mon capitaine, sauf votre respect, il me semble qu’il y aurait mieux à faire que de camper à cette place, dont les chiens touareg ne voudraient pas !

— Et quoi donc, brigadier ?…

— Regardez… à moins que je ne me trompe !… Est-ce que ce n’est pas comme une espèce de dune qui s’arrondit là-bas, avec quelques arbres dessus ?… »

Et, de sa main tendue vers le nord-est, Pistache montrait un point du chott, distant de trois kilomètres au plus.

Tous les yeux suivirent cette direction. Le brigadier ne se trompait pas. Il y avait là, par chance, une de ces petites collines boisées, un « tell », au-dessus duquel se profilaient trois ou quatre arbres bien rares dans cette région. Si le capitaine Hardigan et ses compagnons parvenaient à l’atteindre, peut-être pourraient-ils passer la nuit dans des conditions moins mauvaises ?

« C’est là qu’il faut aller… à tout prix, déclara l’officier.

— D’autant plus, ajouta M. de Schaller, que nous ne nous écarterons pas sensiblement de notre route…

— Et puis, dit le brigadier, qui sait si de ce côté le fond du chott ne sera pas meilleur pour nos pauvres pattes !…

— Allons, mes amis, un dernier effort ! » ordonna le capitaine Hardigan.

Et tous le suivirent.

Mais, au-delà de ce tell, si, comme venait de le dire Pistache, le fond remontait, si, le lendemain, les fugitifs devaient rencontrer un terrain plus consistant, il n’en fut pas ainsi pendant la dernière heure de cette étape.

« Je n’arriverai jamais ! répétait M. François.

— Si… en prenant mon bras !… » répondit l’obligeant brigadier.

C’est à peine si deux kilomètres avaient été franchis, lorsque le soleil fut au moment de disparaître. La lune, au début de son premier quartier, le suivait de près et allait se cacher derrière l’horizon. Au crépuscule déjà court sous cette basse latitude succéderait une obscurité profonde. Il importait donc de mettre à profit les derniers instants du jour pour gagner le tell.

Le capitaine Hardigan, M. de Schaller, le brigadier, M. François, les deux spahis, marchaient en file à pas comptés. Le sol devenait de plus en plus mauvais. La croûte cédait sous le pied, les sables fléchissaient en dessous, laissant monter l’eau qui les pénétrait. Par instants, même, on enfonçait jusqu’au genou dans la couche fluide, et il n’était pas facile de s’en retirer. Il arriva même que M. François, s’étant trop écarté de la passe, s’enlisa jusqu’à mi-corps, et son engloutissement eût été complet dans un de ces trous, ces « œils de mer » dont il a été déjà parlé, s’il n’eût étendu les bras.

« À moi… à moi !… cria-t-il en se débattant de son mieux.

— Tenez bon… tenez bon !… » cria à son tour Pistache.

Et, comme il se trouvait en avant, le brigadier s’arrêta et revint sur ses pas pour le secourir. Tous firent halte en même temps que lui. Mais il avait été devancé par Coupe-à-cœur qui, en quelques bonds, eut rejoint le malheureux M. François dont la tête et les bras émergeaient seuls, et qui se cramponna fortement au cou du robuste animal.

Enfin, le digne homme sortit de cette fondrière tout humide, tout englué de marne.

Et, bien que ce ne fût pas l’instant de plaisanter, Pistache de lui dire :

« Il n’y avait rien à craindre, monsieur François, et, si Coupe-à-cœur ne m’eût pas prévenu, je vous aurais tiré de là, rien qu’en vous empoignant par votre barbe ! »

Ce que fut le cheminement ou, terme plus exact, le glissement pendant une heure encore à la surface de cette outtâ, on ne saurait s’en rendre compte. Les fugitifs ne pouvaient plus avancer sans risquer de s’enliser jusqu’à mi-corps. Ils rampaient sur le sable, les uns près des autres, afin de se soutenir mutuellement en cas de besoin. En cette partie de la dépression, le fond continuait à s’abaisser. C’était comme une vaste cuvette où devaient s’accumuler les eaux des ras qu’alimentait le réseau hydrographique du chott.

Plus qu’une seule chance de salut : atteindre le tell signalé par le brigadier Pistache. Là, sans doute, réapparaîtrait le sol résistant, jusqu’au groupe d’arbres en couronnant l’arête, et, dans ces conditions, toute sécurité serait assurée pour la nuit.

Mais, au milieu de l’obscurité, il devenait très difficile de se diriger. À peine était-il possible d’apercevoir ce tell. On ne savait plus s’il fallait prendre sur la droite ou sur la gauche.

À présent, le capitaine Hardigan et ses compagnons allaient au hasard, et seul le hasard pouvait les maintenir en bon chemin.

Enfin Coupe-à-cœur, en réalité leur véritable guide, fit entendre des aboiements précipités… Il semblait bien que le chien dût être d’une centaine de pas sur la gauche, et sur quelque hauteur.

« La butte est là… dit le brigadier.

— Oui… ajouta M. de Schaller, et nous nous en étions écartés. »

Que le chien eût trouvé le tell, et qu’il eût grimpé jusqu’aux arbres, cela ne paraissait plus douteux, et ses aboiements répétés invitaient certainement à le rejoindre.

C’est ce qui fut fait, mais au prix de quels efforts, et aussi de quels dangers ! Dès lors le sol remontait graduellement, en même temps qu’il redevenait plus solide. À sa surface se sentaient maintenant quelques rugueuses touffes de driss auxquelles les doigts pouvaient s’accrocher, et ce fut ainsi que tous, Pistache ayant donné un dernier coup de main à M. François, se trouvèrent sur le tell.

« Enfin… nous y sommes ! » s’écria le brigadier, en calmant Coupe-à-cœur qui gambadait près de lui.

Il était plus de huit heures alors. L’obscurité empêchait de rien voir aux alentours. S’étendre au pied des arbres, y prendre une nuit de repos, il n’y avait pas autre chose à faire. Mais, si le brigadier M. François, les deux spahis ne tardèrent pas à s’endormir, c’est en vain que M. de Schaller et le capitaine Hardigan attendirent le sommeil. Trop de préoccupations, d’inquiétudes les tinrent éveillés. N’étaient-ils pas comme des naufragés jetés sur un îlot inconnu, et sans savoir s’ils pourraient le quitter ? Au pied de ce tell rencontreraient-ils des passes praticables ?… Le jour venu, devraient-ils s’aventurer encore sur un sol mouvant ?… Et, qui sait même si, dans la direction de Goléah, le fond du chott ne s’abaissait pas davantage ?…

« À quelle distance estimez-vous que se trouve Goléah ?… demanda le capitaine Hardigan à l’ingénieur.

— À douze ou quinze kilomètres, répondit M. de Schaller.

— Nous aurions donc fait la moitié du parcours ?…

— Je le pense ! »

Avec quelle lenteur s’écoulaient les heures de cette nuit du 26 au 27 avril ! L’ingénieur et l’officier durent envier leurs compagnons que la fatigue plongeait dans un lourd sommeil dont l’éclat de la foudre ne les eût pas tirés. D’ailleurs, malgré l’état électrique de l’atmosphère, aucun orage ne se déclara, et, cependant, bien que la brise fût tombée, il se produisait certaines rumeurs qui troublaient le silence.

Il était à peu près minuit lorsque ces rumeurs, auxquelles vinrent bientôt se joindre des bruits plus accentués, se firent entendre.

« Que se passe-t-il donc ?… demanda le capitaine Hardigan en se redressant au pied de l’arbre contre lequel il s’accotait.

— Je ne sais trop, répondit l’ingénieur. Est-ce un orage éloigné ?… Non ! il semble plutôt que certains roulements se propagent à travers le sol ! »

Il n’y aurait rien eu là d’étonnant. On ne l’a point oublié lorsque s’effectuèrent les travaux de nivellement, M. Roudaire avait constaté que la surface du Djerid subissait des oscillations d’une amplitude assez considérable, qui gênèrent plus d’une fois ses opérations. Ces oscillations étaient dues sans doute à quelque phénomène sismique qui s’accomplissait dans les couches inférieures. Il y avait donc lieu de se demander si une perturbation de ce genre n’allait pas troubler les fonds si peu stables de cette hofra, l’une des plus accentuées du Melrir…

Le brigadier, M. François, les deux spahis venaient d’être réveillés par ces rumeurs souterraines dont l’intensité tendait à s’accroître.

En ce moment, Coupe-à-cœur donnait des signes d’une agitation toute particulière. À plusieurs reprises il descendit même jusqu’au pied du tell, et, la dernière fois qu’il en remonta, il était mouillé comme s’il sortait d’une eau profonde.

« Oui !… de l’eau, de l’eau, répétait le brigadier, et comme qui dirait de l’eau de mer !… Non, cette fois, ce n’est pas du sang !…

Cette observation visait ce qui s’était passé l’autre nuit au campement sur la pointe de l’Hinguiz, lorsque le chien reparut, son poil imbibé du sang de cette antilope étranglée par les fauves.

Et Coupe-à-cœur se secouait en éclaboussant Pistache.

Il y avait donc maintenant autour de cette butte une nappe d’eau assez profonde pour que le chien eût pu s’y plonger. Et, cependant, lorsque le capitaine Hardigan et ses compagnons l’avaient atteinte, c’était en rampant sur une marne déliquescente, non en traversant une couche liquide.

Était-ce donc un abaissement du sol qui venait de se produire, qui ramenait à la surface l’eau des terrains inférieurs, et le tell était-il transformé en îlot ?…

Avec quelle impatience et quelles appréhensions les fugitifs attendirent le jour ! Se rendormir, ils ne l’auraient pu. D’ailleurs l’intensité des perturbations souterraines augmentait encore. C’était à croire que les forces plutoniennes et neptuniennes luttaient entre elles sous les fonds du chott qui se modifiaient peu à peu. Parfois, même, il se produisait des secousses si violentes que les arbres se courbaient comme au passage d’une rafale et menaçaient de se déraciner.

À un moment, le brigadier, qui venait de dévaler au bas du tell, constata que les premières couches baignaient dans une nappe d’eau, dont la profondeur mesurait déjà de deux à trois pieds.

D’où venait cette eau ? Les perturbations du sol l’avaient repoussée à travers les marnes souterraines jusqu’à la surface du chott, et même n’était-il pas possible que, sous l’action de cet extraordinaire phénomène, cette surface se fût abaissée, et bien au-dessous du niveau méditerranéen ?…

Telle était la question que se posait M. de Schaller et, lorsque le soleil aurait reparu sur l’horizon, était-il probable qu’il pût la résoudre ?…

Jusqu’aux primes lueurs de l’aube, les lointaines rumeurs qui paraissaient venir de l’est ne cessèrent de troubler l’espace. Il se produisit aussi, à intervalles réguliers, des secousses assez fortes pour que le tell en frémît sur sa base, le long de laquelle l’eau se précipitait avec ce bruit de ressac d’une marée montante contre les roches d’un littoral.

À un certain moment, tandis que tous essayaient de se rendre compte par l’oreille de ce que leurs yeux ne pouvaient voir, le capitaine Hardigan fut amené à dire :

« Est-il donc possible que le Melrir se soit rempli avec les eaux souterraines remontées à sa surface ?…

— Ce serait bien invraisemblable, répondit M. de Schaller. Mais je crois qu’il est une explication plus admissible…

— Et laquelle ?…

— C’est que ce soient les eaux du golfe qui l’ont inondé… en envahissant depuis Gabès toute cette portion du Djerid…

— Alors, s’écria le brigadier, nous n’aurions plus qu’une ressource… ce serait de nous sauver à la nage ! »

Le jour allait enfin paraître. Mais les quelques clartés qui se dessinaient à l’orient du chott étaient bien pâles, et il semblait qu’un épais rideau de brumes se tendit à l’horizon.

Tous, debout au pied des arbres, le regard fixé dans cette direction, n’attendaient que les premières lueurs de l’aube pour reconnaître la situation. Mais, par une malchance déplorable, ils furent déçus dans leur attente !