L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre IX

Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 89-95).


CHAPITRE IX.

Où l’on raconte ce que l’on y verra.



Il était tout juste minuit[1], ou à peu près, quand Don Quichotte et Sancho quittèrent leur petit bois, et entrèrent dans le Toboso. Le village était enseveli dans le repos et le silence, car tous les habitants dormaient comme des souches. La nuit se trouvait être à demi claire, et Sancho aurait bien voulu qu’elle fût tout à fait noire, pour trouver dans son obscurité une excuse à ses sottises. On n’entendait dans tout le pays que des aboiements de chiens qui assourdissaient Don Quichotte et troublaient le cœur de Sancho. De temps en temps, un âne se mettait à braire, des cochons à grogner, des chats à miauler, et tous les bruits de ces voix différentes s’augmentaient par le silence de la nuit. L’amoureux chevalier les prit à mauvais augure. Cependant, il dit à Sancho : « Conduis-nous au palais de Dulcinée, mon fils Sancho, peut-être la trouverons-nous encore éveillée. — À quel diable de palais faut-il vous conduire, corps du soleil ? s’écria Sancho ; celui où j’ai vu sa grandeur n’était qu’une très-petite maison. — Sans doute, reprit Don Quichotte, elle s’était retirée dans quelque petit appartement de son alcazar[2], pour s’y récréer dans la solitude avec ses femmes, comme c’est l’usage et la coutume des hautes dames et des princesses. — Seigneur, dit Sancho, puisque votre grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée soit un alcazar, dites-moi, est-ce l’heure d’en trouver la porte ouverte ? Ferons-nous bien de frapper à tour de bras pour qu’on nous entende et qu’on nous ouvre, au risque de mettre tout le monde en rumeur et en alarme ? Est-ce que, par hasard, nous allons frapper à la porte de nos donzelles, comme font les amants à prix d’or, qui arrivent, frappent et entrent à toute heure, si tard qu’il soit ? — Trouvons d’abord l’alcazar, répliqua Don Quichotte ; alors je te dirai, Sancho, ce qu’il sera bon que nous fassions. Mais, tiens, ou je ne vois guère, ou cette masse qui donne cette grande ombre qu’on aperçoit là-bas doit être le palais de Dulcinée. — Eh bien, que votre grâce nous mène, répondit Sancho ; peut-être en sera-t-il ainsi ; et pourtant, quand je l’aurai vu avec les yeux et touché avec les mains, j’y croirai comme je crois qu’il fait jour maintenant. »

Don Quichotte marcha devant, et quand il eut fait environ deux cents pas, il trouva la masse qui projetait la grande ombre. Il vit une haute tour, et reconnut aussitôt que cet édifice n’était pas un alcazar, mais bien l’église paroissiale du pays. « C’est l’église, Sancho, dit-il, que nous avons rencontrée. — Je le vois bien, répondit Sancho, et plaise à Dieu que nous ne rencontrions pas aussi notre sépulture, car c’est un mauvais signe que de courir les cimetières à ces heures-ci, surtout quand j’ai dit à votre grâce, si je m’en souviens bien, que la maison de cette dame doit être dans un cul-de-sac. — Maudit sois-tu de Dieu ! s’écria Don Quichotte. Où donc as-tu trouvé, nigaud, que les alcazars et les palais des rois soient bâtis dans des culs-de-sac ? — Seigneur, répondit Sancho, à chaque pays sa mode ; peut-être est-ce l’usage au Toboso de bâtir dans des culs-de-sac les palais et les grands édifices. Aussi, je supplie votre grâce de me laisser chercher par ces rues et ces ruelles que je verrai devant moi ; peut-être trouverai-je en quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable. — Parle avec respect, Sancho, des choses de ma dame, dit Don Quichotte ; passons la fête en paix, et ne jetons pas le manche après la cognée. — Je tiendrai ma langue, reprit Sancho ; mais avec quelle patience pourrais-je supporter que votre grâce veuille à toute force que, pour une fois que j’ai vu la maison de notre maîtresse, je la reconnaisse de but en blanc, et que je la trouve au milieu de la nuit, tandis que vous ne la trouvez pas, vous, qui l’avez vue des milliers de fois ? — Tu me feras désespérer, Sancho, s’écria Don Quichotte. Viens çà, hérétique ; ne t’ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n’ai vu la sans pareille Dulcinée, que je n’ai jamais franchi le seuil de son palais, qu’enfin je ne suis amoureux que par ouï-dire, et sur la grande renommée qu’elle a de beauté et d’esprit ? — Maintenant je le saurai, répondit Sancho, et je dis que, puisque votre grâce ne l’a pas vue, moi je ne l’ai pas vue davantage. — Cela ne peut être, répliqua Don Quichotte, car tu m’as dit pour le moins que tu l’avais vue criblant du blé, quand tu me rapportas la réponse de la lettre que tu lui portais de ma part. — Ne faites pas attention à cela, seigneur, repartit Sancho ; il faut que vous sachiez que ma visite fut aussi par ouï-dire, aussi bien que la réponse que je vous rapportai, car je ne sais pas plus ce qu’est madame Dulcinée que de donner un coup de poing dans la lune. — Sancho, Sancho ! s’écria Don Quichotte, il y a des temps pour plaisanter et des temps où les plaisanteries viennent fort mal à propos. Ce n’est pas, j’imagine, parce que je dis que je n’ai jamais vu ni entendu la dame de mon âme, qu’il t’est permis de dire également que tu ne l’as ni vue ni entretenue, quand c’est tout le contraire, comme tu le sais bien. »

Tandis que nos deux aventuriers en étaient là de leur entretien, ils virent passer auprès d’eux un homme avec deux mules ; et, au bruit que faisait la charrue que traînaient ces animaux, ils jugèrent que ce devait être quelque laboureur qui s’était levé avant le jour pour aller à sa besogne : ils ne se trompaient pas. Tout en cheminant, le laboureur chantait ce vieux romance qui dit : « Il vous en a cuit, Français, à la chasse de Roncevaux[3]. » « Qu’on me tue, Sancho, s’écria Don Quichotte, s’il nous arrive quelque chose de bon cette nuit ; entends-tu ce que chante ce manant ? — Oui, je l’entends, répondit Sancho ; mais que fait à notre affaire la chasse de Roncevaux ; il pouvait aussi bien chanter le romance de Calaïnos[4] ; ce serait la même chose pour le bien ou le mal qui peut nous en arriver. »

Le laboureur approcha sur ces entrefaites, et Don Quichotte lui demanda : « Sauriez-vous me dire, mon cher ami (que Dieu vous donne toutes sortes de prospérités !), où sont par ici les palais de la sans pareille princesse Doña Dulcinée du Toboso ? — Seigneur, répondit le passant, je ne suis pas du pays, et il y a peu de jours que j’y suis venu me mettre au service d’un riche laboureur pour travailler aux champs. Mais tenez, dans cette maison vis-à-vis demeurent le curé et le sacristain du village ; entre eux deux ils sauront bien vous indiquer cette madame la princesse, car ils ont la liste de tous les bourgeois du Toboso ; quoiqu’à vrai dire je ne croie pas que dans le pays il demeure une seule princesse, mais beaucoup de dames de qualité, oh ! pour le sûr, dont chacune d’elles peut bien être princesse dans sa maison. — Eh bien, c’est parmi ces dames, reprit Don Quichotte, que doit être, mon ami, celle dont je m’informe auprès de vous. — Cela se peut bien, reprit le laboureur ; mais adieu, car le jour vient. » Et, fouettant ses mules, il s’en alla sans attendre d’autres questions.

Sancho, qui vit que son maître était indécis et fort peu content : «  Seigneur, lui dit-il, voilà le jour qui approche, et il ne serait pas prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Il vaut mieux que nous sortions de la ville, et que votre grâce s’embusque dans quelque bois près d’ici. Je reviendrai de jour, et je ne laisserai pas un recoin dans le pays où je ne cherche le palais ou l’alcazar de ma dame. Je serais bien malheureux si je ne le trouvais pas ; et quand je l’aurai trouvé, je parlerai à sa grâce, et je lui dirai où et comment vous attendez qu’elle arrange et règle de quelle façon vous pouvez la voir sans détriment de son honneur et de sa réputation. — Tu as dit, Sancho, s’écria Don Quichotte, un millier de sentences enveloppées dans le cercle de quelques paroles. Je reçois et j’accepte de bon cœur le conseil que tu viens de me donner. Viens, mon fils, allons chercher un endroit où je m’embusque, tandis que tu reviendras, comme tu dis, chercher, voir et entretenir ma dame, dont la courtoisie et la discrétion me font espérer plus que de miraculeuses faveurs. »

Sancho grillait d’envie de tirer son maître hors du pays, crainte qu’il ne vînt à découvrir le mensonge de cette réponse qu’il lui avait remise de la part de Dulcinée, dans la Sierra-Moréna. Il se hâta donc de l’emmener, et, à deux milles environ, ils trouvèrent un petit bois où Don Quichotte s’embusqua pendant que Sancho retournait à la ville. Mais il lui arriva, dans son ambassade, des choses qui demandent et méritent un nouveau crédit.


  1. Media noche era por filo, etc.

    C’est le premier vers d’un vieux romance, celui du comte Claros de Montalvan, qui se trouve dans la collection d’Anvers.

  2. Nom des palais arabes (al-kasr). Ce mot a, dans l’espagnol, une signification encore plus relevée que celui de palacio.
  3. Mala la hovistes, Franceses,
    La caza de Roncesvalles, etc.

    Commencement d’un romance très-populaire et très-ancien, qui se trouve dans le Cancionero d’Anvers.

  4. Autre romance du même temps et recueilli dans la même collection. Ce romance du More Calaïnos servait à dire proverbialement ce qu’exprime notre mot : c’est comme si vous chantiez.