L’Indicateur

Traduction par Philippe Neel.
Gaspar RuizGallimard (p. 95-124).
La Brute  ►






L’INDICATEUR


Annoncé par une lettre d’introduction d’un de mes amis parisiens, M. X... vint me voir pour admirer ma collection de bronzes et de porcelaines de Chine.

Mon ami parisien est collectionneur aussi. Il ne collectionne pourtant ni porcelaines, ni bronzes, ni tableaux, ni médailles, ni timbres, ni objets d’aucune sorte que puisse disperser avec profit le marteau d’un commissaire priseur. Il se récrierait de sincère surprise, devant ce titre de collectionneur. Il ne l’est pas moins par tempérament. Il collectionne des connaissances. Tâche délicate à laquelle il apporte la patience, la passion, la décision d’un vrai collectionneur de curiosités. Sa collection ne comporte aucun personnage royal. Je ne crois pas qu’il les juge assez rares ou assez intéressants — mais, à cette exception près, il a rencontré et connu tout ce qui vaut ici-bas la peine de l’être, à titre quelconque. Il observe les gens, les écoute, les pénètre, les jauge, et dispose leur souvenir sur les rayons de sa mémoire. Il a machiné, combiné et parcouru toute l’Europe, pour enrichir sa collection de célébrités et de connaissances personnelles.

Grâce à sa fortune, à ses relations et à son absence de préjugés, sa collection est assez complète, et comprend des objets, (ou faut-il dire des sujets), dont la valeur, mal prisée du vulgaire, est souvent dédaignée par la renommée populaire. C’est naturellement de pareils échantillons que mon ami est le plus fier.

De X… il m’écrivait : « C’est le plus grand révolté des temps modernes. Le monde connaît en lui l’écrivain révolutionnaire dont l’ironie féroce a mis à nu la décrépitude des plus respectables institutions. Il a scalpé toutes les têtes vénérées et fait fondre au feu de son ironie toutes les opinions reçues, comme tous les principes reconnus de morale et de politique. Qui ne se rappelle la flamme ardente de ses factums révolutionnaires ? Leurs explosions soudaines harassaient de temps en temps les forces de la police continentale comme une invasion de rouges sauterelles. Cet écrivain extrémiste avait d’ailleurs été aussi l’inspirateur actif de sociétés secrètes, le Numéro Un mystérieux et inconnu de conspirations hardies, soupçonnées ou ignorées, achevées ou compromises. Et le monde n’a jamais eu le moindre soupçon de ce rôle ! C’est ce qui explique qu’il puisse se trouver encore parmi nous, ce vétéran de maintes campagnes souterraines, aujourd’hui retiré et sans appréhension, avec sa réputation du plus grand des destructeurs qui aient jamais vécu. »

Ainsi m’écrivait mon ami, en ajoutant que M. X… était amateur éclairé de bronzes et de porcelaines, et en me priant de lui montrer ma collection.

X... vint chez moi à l’heure dite. Mes trésors sont disposés dans trois vastes pièces, sans tapis ni rideaux. Pas d’autres meubles que les étagères et les vitrines dont le contenu vaudra une fortune à mes héritiers, Je ne laisse pas allumer de feu, par crainte des accidents, et une porte de fer sépare mon musée du reste de la maison.

Il faisait glacial, ce jour-là. Nous avions gardé chapeaux et manteaux. Sec et de taille moyenne, les yeux alertes dans un long visage au nez romain, X… furetait à menus pas de ses pieds élégants, et appréciait ma collection avec intelligence. J’espère avoir laissé paraître la même intelligence dans les yeux que je tournais vers lui. Une moustache et une impériale neigeuses accentuaient la couleur de son teint bronzé. Sous la pelisse et le luisant chapeau haut de forme, cet homme terrible avait bonne mine. Je crois qu’il appartenait à une famille noble et qu’il eût pu s’appeler, s’il l’eût voulu, vicomte X… de la Z… Son goût était remarquable. Nous nous quittâmes avec cordialité.

Où il gîtait, je ne saurais le dire. Je me figure qu’il vivait seul. Les anarchistes, à mon sens, ne doivent pas avoir de famille, ou rien, du moins de ce que représentent pour nous les liens sociaux de la famille. Une telle organisation peut répondre à un besoin de la nature humaine, mais est, en dernière analyse, basée sur la loi, et doit, par conséquent, paraître odieuse et inacceptable au véritable anarchiste. À vrai dire, je ne comprends pas les anarchistes. Un homme de cette… de cette… opinion, reste-t-il encore anarchiste dans la solitude, la parfaite solitude, lorsqu’il se met au lit par exemple ? Pose-t-il sa tête sur l’oreiller et remonte-t-il ses draps pour s’endormir, en songeant inéluctablement à la nécessité de cette explosion totale, de ce « chambardement général » comme dit l’argot français. Et s’il en est ainsi, comment fait-il donc ? Je suis sûr que si pareille foi (ou pareil fanatisme) dominait un jour mes pensées, je ne pourrais jamais me contraindre assez pour dormir, manger, ou accomplir toutes les besognes routinières de la vie quotidienne. Je ne voudrais ni femme, ni enfants ; je ne voudrais pas d’amis, me semble-t-il ; et quant à collectionner bronzes ou porcelaines, il n’en saurait, je l’affirme, être question pour moi. Après tout, je n’en sais rien. Ce que je puis dire, c’est que M. X… prenait ses repas dans un très bon restaurant, où je fréquentais aussi.

Quand il avait la tête découverte, le toupet d’argent de ses cheveux relevés complétait le caractère de sa physionomie, toute en crêtes osseuses et en creux profonds, avec un masque de parfaite impassibilité. Ses maigres mains brunes, émergées de larges manchettes blanches, avaient des gestes précis et méthodiques pour rompre le pain où verser du vin. Sa tête et son buste gardaient, au-dessus de la nappe, une immobilité rigide. Cet incendiaire, ce grand agitateur faisait montre d’un minimum de chaleur et d’animation. Sa voix basse était sèche, froide et monotone. Il n’apparaissait pas comme un causeur disert, mais avec son attitude calme et détachée, il semblait aussi prêt à soutenir la conversation qu’à la laisser tomber sous le premier prétexte venu.

Cette conversation n’avait, d’ailleurs, rien de banal. Pour moi, je l’avoue, j’éprouvais une certaine émotion à causer tranquillement, devant une table de restaurant, avec un homme dont la plume enfiellée avait sapé dans sa vitalité une monarchie au moins. Cela, en tout cas, était un fait de notoriété publique. Et moi, j’en savais plus long. Je tenais de mon ami, comme une certitude, ce que les gardiens de l’ordre social, en Europe, avaient seulement soupçonné, ou confusément deviné tout au plus.

J’avais conscience de ce que je pourrais appeler sa vie souterraine. Et comme, soir après soir, je me retrouvais à table en face de lui, une curiosité de cette existence-là se faisait naturellement jour dans mon esprit. Je suis un tranquille, un paisible produit de la civilisation, et je ne connais pas d’autre passion que celle de collectionner des objets rares, et qui doivent rester exquis, même lorsqu’ils côtoient le monstrueux. Certains bronzes de Chine sont monstrueusement précieux. Et devant moi, ce spécimen, échappé de la collection de mon ami, était une sorte de monstre rare aussi. Il est vrai que ce monstre était poli, voire exquis, à sa façon. Sa belle placidité méritait pareille épithète. Mais il n’était pas en bronze ; il n’était pas même chinois, ce qui eût permis de le contempler avec calme par-dessus l’abîme d’une différence de races. Il était vivant et Européen ; il avait des façons d’homme bien élevé, portait un chapeau et un manteau comme les miens, et affichait presque les mêmes goûts culinaires que moi. Une telle pensée était trop terrible pour se laisser envisager !

Un soir, il laissa tomber négligemment, au cours de l’entretien : — On n’obtiendra jamais aucun progrès de l’humanité que par la terreur et la violence.

Vous pouvez vous figurer l’effet d’une pareille affirmation, sortie de la bouche d’un tel individu, sur un homme comme moi, dont l’unique but dans la vie fut de fixer toujours une subtile et délicate appréciation des valeurs sociales et artistiques. Imaginez un peu cela ! Sur moi, à qui toutes espèces et formes de violence paraissent aussi irréelles que géants, ogres et hydres à sept têtes, dont les fantastiques exploits défrayent légendes et contes de fées.

Je crus tout à coup, à travers la rumeur et le brouhaha joyeux du brillant restaurant, percevoir le grondement d’une multitude affamée et séditieuse.

Il faut croire que je suis impressionnable et Imaginatif. J’eus la troublante vision, sous les centaines de lampes électriques de la salle, d’une ombre pleine de mâchoires émaciées et d’yeux féroces. Cette vision me rendit furieux, moi aussi. Le spectacle de cet homme si calme, qui brisait son pain en petits morceaux, m’exaspérait. Et j’eus l’audace de lui demander, comment il se faisait, que le prolétariat d’Europe, à qui il avait prêché révolte et violence, ne se fût pas indigné de sa vie de luxe manifeste. — De tout ceci, insistai-je, avec un coup d’œil circulaire sur la pièce, et un regard vers la bouteille de Champagne que nous partagions d’ordinaire pour dîner. Il resta impassible.

— Est-ce que je vis de leur travail et du sang de leur cœur ? Suis-je spéculateur ou capitaliste ? Ai-je extorqué ma fortune à un peuple affamé ? Non ! On le sait bien. Et l’on ne m’envie rien. La masse misérable du peuple se montre généreuse pour ses chefs. Ce que j’ai acquis m’est venu de ma plume, et non pas des millions de brochures distribuées gratis aux affamés et aux opprimés, mais des centaines de mille exemplaires payés par les bourgeois repus. Vous savez que mes écrits ont été en un temps, une mode, une rage ; c’étaient ces pages qu’on lisait avec une stupeur horrifiée, et dont l’émotion faisait lever les yeux au ciel, quand leur esprit ne provoquait pas des éclats de rire.

— Oui, acquiesçai-je. Je m’en souviens, naturellement ; et je vous avoue franchement n’avoir jamais compris pareil engouement.

— Ne savez-vous donc pas encore, reprit-il, qu’une classe oisive et égoïste adore qu’on fasse du mal, fût-ce à ses dépens ? Sa propre existence étant purement affaire de pose et de gestes, elle est incapable de réaliser la puissance et le danger d’un mouvement sincère, et de mots qui ne sonnent pas creux. Tout cela, pour elle, est farce et sentimentalité. Regardez, par exemple, l’attitude de la vieille aristocratie française en face des philosophes dont la parole préparait la grande Révolution. Même en Angleterre, où l’on a un peu de sens commun, un démagogue n’a qu’à crier assez fort et assez longtemps pour trouver un appui dans la classe même contre laquelle il vocifère. Vous aussi, vous aimez voir faire le mal. Le démagogue entraîne à sa suite les amateurs d’émotions. L’amateurisme, en ceci, comme en d’autres choses, est une manière délicieuse et facile de tuer le temps et de repaître sa propre vanité, cette stupide vanité qui consiste à se hausser au niveau des idées du surlendemain. De la même façon que de braves gens, autrement inoffensifs, pousseront avec vous des cris d’extase devant votre collection, sans se douter le moins du monde de ce qui en fait la merveille.

Je baissai la tête. Il avait trouvé une illustration saisissante de la triste vérité qu’il avançait. Le monde est plein de gens comme ceux-là. Et cet exemple de l’aristocratie française, avant la Révolution, était bien-frappant. Je ne pouvais pas discuter son affirmation, bien que son cynisme — trait toujours déplaisant — lui enlevât à mes yeux beaucoup de valeur. Je ne laissais pourtant pas d’être impressionné. J’aurais voulu trouver des paroles qui, sans être un acquiescement, n’amorçassent pourtant point une discussion.

— Vous n’allez pas prétendre, fis-je, d’un ton dégagé, que des extrémistes révolutionnaires aient jamais été servis par l’engouement de pareilles gens ?

— Ce n’est pas tout à fait cela que j’entendais dire. Je généralisais. Mais puisque vous me posez la question, je puis vous répondre qu’une telle aide a bel et bien été, plus ou moins consciemment, apportée aux activités révolutionnaires, dans divers pays…, et même dans celui-ci.

— Impossible ! protestai-je, avec fermeté. Nous ne jouons pas, à ce point, avec le feu.

— Et pourtant, vous pouvez peut-être vous en offrir le luxe plus que d’autres. Laissez-moi, d’ailleurs, vous faire remarquer que la plupart des femmes, si elles ne sont pas toujours prêtes à jouer avec le feu, ont du moins une propension marquée à s’amuser avec des étincelles…

— Est-ce un jeu de mots ? demandai-je en souriant.

— Pas que je sache, du moins, répondit-il, imperturbablement. Je pensais à un exemple…. Oh ! assez anodin, en un sens.

J’étais tout attention. J’avais maintes fois tenté d’aborder, pour ainsi dire, son côté souterrain. J’avais même prononcé le mot. Et il m’avait toujours opposé son calme impénétrable.

— Du même coup, poursuivit M. X…, vous prendrez une notion des difficultés qui peuvent surgir dans ce que vous vous plaisez à appeler les besognes souterraines. Difficultés souvent délicates à surmonter. Comprenez bien qu’il n’y a pas de hiérarchie, parmi les affiliés, pas de synthèse rigide.

Ma surprise fut vive mais de courte durée. Évidemment, chez les anarchistes, il ne saurait y avoir de hiérarchie, rien qui rappelle une loi de préséance. L’idée de l’anarchie régnant chez les anarchistes est d’ailleurs consolante. Elle ne saurait guère contribuer à l’efficacité de la doctrine.

M. X… me fit tressaillir, en me demandant, brusquement : — Vous connaissez Hermione Street ?

J’acquiesçai d’un ton dubitatif. Cette rue a été, au cours des trois dernières années, transformée au point de devenir méconnaissable. Son nom persiste, mais de l’ancienne Hermione Street, il ne subsiste pas une brique ou une pierre. C’est de la vieille rue qu’il parlait, car il dit :

— Il y avait une rangée de maisons en briques à deux étages, adossées à l’aile d’un grand bâtiment public, si vous vous souvenez. Serez-vous fort surpris d’apprendre qu’une de ces maisons fut, à certaine époque, le centre de la propagande anarchiste et de ce que vous appelleriez l’action souterraine ?

— Pas du tout, affirmai-je, car je me souvenais que cette voie n’avait jamais été très bien famée.

— La maison appartenait à un fonctionnaire d’État distingué, poursuivit-il, en buvant une gorgée de Champagne.

— Vraiment ? fis-je, sans croire un mot de ce qu’il disait.

— Il ne l’habitait pas, bien entendu, continua M. X… Mais de dix heures à quatre, le brave homme en était tout près, dans son confortable bureau de ce bâtiment public dont je vous parlais tout à l’heure. Pour être parfaitement juste, je dois vous expliquer que la maison d’Hermione Street ne lui appartenait pas en propre. C’était la propriété de ses grands enfants, une fille et un fils. La fille, belle personne, n’avait rien d’une joliesse vulgaire. À plus de charme personnel que n’en comporte la seule jeunesse, elle ajoutait la séduction de l’enthousiasme, de l’indépendance, d’une pensée courageuse. Je suppose qu’elle se parait de ces dehors comme de ses robes pittoresques, pour affirmer à tout prix son individualité. Vous savez qu’il n’est rien, ou presque, que les femmes ne soient prêtes à faire pour un tel objet. Celle-là allait loin. Elle avait appris tous les gestes appropriés aux convictions révolutionnaires : les gestes de pitié, de colère, d’indignation contre les vices anti-humanitaires de la classe sociale à laquelle elle appartenait. Tout cela cadrait aussi bien avec sa personnalité frappante que ses costumes légèrement originaux. Très légèrement : juste assez pour élever une protestation contre le philistinisme des oppresseurs gorgés. Juste assez, mais pas plus. Il n’eût pas été de bon goût de trop insister dans ce sens, vous comprenez. Mais elle était majeure et rien ne l’empêchait d’offrir sa maison aux travailleurs révolutionnaires.

— Non ! m’écriai-je.

— Je vous affirme, déclara-t-il, qu’elle fit ce geste très pratique. Comment les compagnons auraient-ils eu la maison, autrement ? La cause n’est pas riche. Et au surplus, on eût rencontré des difficultés avec un gérant ordinaire, qui aurait exigé toutes sortes de références. Le groupe qu’elle avait rencontré dans son exploration des bas quartiers de la ville (vous connaissez ce geste de charité et de soins personnels si fort en honneur il y a quelques années) accepta son offre avec gratitude. Le premier avantage était qu’Hermione Street se trouve, comme vous le savez, fort loin de cette partie suspecte de la ville, spécialement surveillée par la police.

Le rez-de-chaussée abritait un petit restaurant italien, une gargote infestée de mouches. On n’eut aucune peine à en indemniser le propriétaire, dont une femme et un homme appartenant au groupe prirent la suite. Les camarades pouvaient prendre là leurs repas, perdus parmi les autres clients. Second avantage. Le premier étage était occupé par une pauvre agence pour artistes à côté, une agence pour numéros de music-halls de bas étage, vous savez. C’est un nommé Bonn qui ta dirigeait, je m’en souviens. On le laissa tranquille. Il était plutôt avantageux d’avoir un tas de gens à allures étrangères : jongleurs, acrobates, chanteurs des deux sexes et autres, entrant et sortant toute la journée. La police faisait moins attention aux nouveaux visages, comprenez-vous ? L’étage au-dessus se trouvait, par chance, être libre à ce moment-là.

X… s’interrompit, pour attaquer avec calme, avec des gestes mesurés, une bombe glacée que le garçon venait de poser sur notre table. Il savoura lentement quelques cuillerées de la crème parfumée, et me demanda :

— Avez-vous jamais entendu parler des potages en poudre de Stone ?

— Comment dites-vous ?

— C’était, commenta paisiblement X…, un article comestible, auquel une réclame assez étendue, à certaine époque, dans les journaux quotidiens, n’avait jamais pu attirer la faveur publique. L’entreprise avait fait fiasco, comme on dit, et l’on pouvait acheter en vrac des paquets de la denrée, à moins de deux sous la la livre. Le groupe s’en procura et installa au second étage une maison de vente des Potages en poudre Stone. C’était une affaire bien remarquable. La substance, poudre jaune à l’aspect fort peu appétissant, était contenue dans de grandes boîtes carrées de fer blanc, dont six remplissaient une caisse. Si quelque client venait d’aventure faire une commande, on l’exécutait, naturellement. Mais le principal avantage de la poudre, c’est que l’on pouvait, très commodément, y dissimuler des objets. De temps à autre, on plaçait une caisse particulière sur un camion, et on l’expédiait pour l’étranger, à la barbe du policeman de service au coin de la rue. Vous comprenez ?

— Je le crois, fis-je, avec un signe de tête expressif vers les restes de la bombe, qui fondait doucement dans le plat.

— Tout juste. Et les caisses avaient encore une autre utilité. Dans le sous-sol, ou plutôt dans l’arrière-cave, on avait installé deux presses. On fit sortir de la maison une masse de littérature révolutionnaire de l’espèce la plus enflammée, dans des caisses de Potages en Poudre. Le frère de notre jeune anarchiste avait trouvé là une occupation. Il écrivait des articles, aidait à composer et à tirer les feuilles, et servait en tout d’assistant au compagnon commis à cette besogne, un jeune homme très capable appelé Sevrin.

L’animateur de ce groupe était un fanatique de la révolution sociale, mort aujourd’hui. C’était un graveur de génie, dont vous avez pu voir les ouvrages en taille-douce ou à l’eau forte, fort recherchés des amateurs de nos jours. D’abord révolutionnaire dans son art, il devint révolutionnaire pour de bon, après avoir vu sa femme et son enfant mourir de faim et de misère. Il affirmait que c’était les beaux bourgeois repus qui les avaient tués. Et il le croyait réellement. Il travaillait encore à sa besogne d’artiste et menait une vie double. Il était grand, dégingandé, avec un visage brun, une longue barbe noire et des yeux creux, Vous devez l’avoir vu. Il s’appelait Horne.

Ce nom me fit tressaillir. Évidemment j’avais plus d’une fois rencontré Horne, des années auparavant. Il avait la mine d’un Bohémien vigoureux et mal dégrossi, avec son vieux haut de forme, son cache-nez rouge autour du cou, et son long pardessus râpé, boutonné jusqu’au menton. Il parlait de son art avec une ardeur fiévreuse et faisait l’impression d’un homme exalté jusqu’aux limites de la folie. Un petit groupe de connaissances appréciaient son travail. Qui eût cru que cet artiste… ? Stupéfiant ! Et pourtant, la chose n’était pas, somme toute, si difficile à croire.

— Comme vous voyez, poursuivit X…, ce groupe était en état de poursuivre sa besogne de propagande et l’autre besogne aussi, dans des conditions fort avantageuses. Il se composait d’hommes résolus et avertis, tous de la meilleure trempe. Ce qui ne nous empêcha pas de nous convaincre, à la longue, que tous les projets préparés à Hemione Street, rataient presque infailliblement.

— Qui entendez-vous par « nous » ? demandai-je avec intention.

— Quelques-uns d’entre nous, à Bruxelles, au centre, fit-il vivement. Toute action vigoureuse fomentée à Hermione Street paraissait vouée à l’échec. Quelque chose arrivait toujours pour déjouer les manifestations les mieux tramées, dans un coin quelconque de l’Europe. C’était une époque d’activité. Ne vous figurez pas que tous nos insuccès se terminent bruyamment par des arrestations et des jugements. Pas du tout. Souvent, la police travaille tout doucement, presque en secret, et déjoue nos combinaisons par d’adroites contre-mines. Pas d’arrestations, pas de bruit, pas d’alarme semée dans l’esprit du public et d’excitation des passions. C’est la sagesse. Mais à cette époque-là, la police avait trop de chance, de la Méditerranée à la Baltique. C’était ennuyeux, et cela commençait à sentir mauvais. Nous finîmes par conclure qu’il devait y avoir des éléments indignes parmi les affiliés de Londres. Et je vins ici pour voir ce que l’on pouvait faire sans tapage.

Pour ma première démarche, j’allai rendre à son domicile privé visite à notre jeune dame anarchiste. Elle me reçut de façon flatteuse. Je compris qu’elle ne savait rien des expériences chimiques et autres opérations poursuivies à l’étage supérieur de la maison d’Hermione Street. La seule « activité » dont elle parût se douter était l’impression de littérature anarchiste. Elle montrait, de façon frappante, les marques habituelles d’un enthousiasme sévère, et avait déjà écrit plus d’un article sentimental, à féroces conclusions. Je voyais qu’elle s’amusait prodigieusement, avec tous les gestes et les grimaces d’une conviction parfaite. Tout cela convenait à ses grands yeux, à son front large, au port altier de sa tête fine, couronnée d’une luxuriante toison brune disposée de façon particulière et seyante. Son frère était près d’elle ; c’était un grave jouvenceau aux sourcils arqués, qui portait une cravate rouge, et qui me parut ignorant de tout ce qui existait au monde, y compris sa propre personne. Bientôt entra un grand jeune homme rasé, avec une mâchoire bleuâtre et forte, et quelque chose dans la mine d’un acteur taciturne ou d’un prêtre fanatique : le type à épais sourcils noirs, vous savez. D’ailleurs, il était fort présentable. Il serra vigoureusement nos mains à la ronde. La jeune fille vint à moi et murmura avec un accent de douceur : « Le camarade Sevrin. »

Je ne l’avais pas encore vu. Il ne trouva pas grand’-chose à nous dire, mais s’assit à côté de la jeune fille, et ils se plongèrent aussitôt dans une conversation animée. Elle se penchait en avant dans son fauteuil profond, et prenait dans sa belle main blanche son menton aimablement arrondi. Il regardait attentivement dans ses yeux. C’était une attitude d’amour, d’amour grave et concentré, d’amour mené au bord d’une tombe. Sans doute éprouvait-elle le besoin de donner un nouveau piment à ses lubies de révolte contre la société et ses lois, en se croyant amoureuse d’un anarchiste. Et celui-là, je le répète, était extrêmement présentable, malgré sa mine d’anarchiste au front d’airain. Il me suffit de hasarder quelques coups d’œil furtifs dans leur direction pour me convaincre qu’il prenait les choses au sérieux. Quant à la dame, ses gestes étaient inimitables et plus beaux que nature, avec tout ce qu’ils impliquaient de dignité, de tendresse, de condescendance, de fascination, d’abandon et de réserve. Elle interprétait avec un art consommé, un rôle d’amoureuse dans une liaison de cette espèce. Et jusque-là, elle devait, elle aussi, prendre les choses au sérieux. Des gestes… mais des gestes si parfaits !

Resté seul avec la belle anarchiste, je lui fis prudemment part de l’objet de ma, visite, en lui soufflant un mot de mes soupçons. Je voulais savoir ce qu’elle allait dire, et m’attendais un peu à une révélation peut-être inconsciente de sa part. Mais elle se contenta de murmurer : « C’est grave ! » avec une mine délicieusement, sérieuse et appliquée. Seulement il y avait dans ses yeux une lueur qui voulait dire : « Que c’est amusant ! » Somme toute, elle ne connaissait pas grand’chose, et ne savait guère que dire. Elle se chargea pourtant de me mettre en rapports avec Horne, qui n’était pas facile à dénicher en dehors d’Hennione Street, où je ne me souciais pas trop de me montrer, à ce moment-là.

Je vis Horne, en qui je trouvai une espèce toute différente de fanatique. Je lui exposai la conclusion à laquelle nous étions arrivés à Bruxelles, et lui fis remarquer la série significative de nos échecs. À quoi, il répondit avec une exaltation intempestive :

— « J’ai une affaire toute prête, pour semer la terreur dans le cœur de ces brutes gorgées. »

J’appris alors qu’en creusant un mur, dans une des caves de la maison, lui et d’autres compagnons avaient débouché dans le sous-sol du grand bâtiment public dont j’ai déjà parlé. Toute l’aile sauterait, dès que les matériaux seraient prêts.

Je ne fus pas aussi atterré de la stupidité d’un tel projet que je l’aurais pu si l’utilité de notre centre d’Hermione Street ne m’eût déjà paru fort précaire. À la vérité, je le tenais dès lors pour une souricière bien plus que pour toute autre chose.

Ce qu’il fallait maintenant, c’était découvrir le rouage, ou plutôt le personnage suspect et, je finis, à force de peine, par mettre cette idée dans la tête de Horne. Il roulait les yeux d’un air perplexe, et dilatait ses narines, comme s’il eût flairé la trahison dans l’air.

C’est ici que se place un épisode où vous verrez probablement, un expédient un peu théâtral. Mais qu’aurions-nous pu faire d’autre ? Le problème, c’était de trouver le membre indigne du groupe. Et l’on n’avait aucune raison de soupçonner l’un plutôt que l’autre. Les surveiller tous n’était guère pratique ; c’est une méthode souvent décevante et qui, en tout cas, exige du temps. Or, le danger était pressant ; j’étais convaincu que les locaux d’Hermione Street seraient envahis un jour ou l’autre, bien que la police eût, sans doute, une telle confiance dans son indicateur, que la maison n’était même pas surveillée pour l’instant. Horne l’affirmait, et c’était, en l’occurrence, un symptôme favorable. Il fallait agir sans tarder.

Je résolus d’organiser moi-même une descente de police. Comprenez-vous ? Une irruption de camarades sûrs, déguisés en agents. Une conspiration dans une conspiration. Vous en voyez le but, n’est-ce pas ? Au moment de son arrestation supposée, j’espérais que l’informateur se trahirait d’une façon ou de l’autre ; ou par un geste irréfléchi : ou par un excès d’indifférence, par exemple. Évidemment, on courait le risque d’un échec complet, et le risque plus grand encore d’un accident fatal, provoqué par la résistance ou par des tentatives de fuite. Vous comprenez bien qu’il fallait prendre le groupe d’Hermione Street tout à fait à l’improviste, comme je le sentais tout près de l’être avant longtemps par la véritable police. L’indicateur en faisait partie, et je ne pouvais admettre que Horne dans le secret de mes projets.

Je n’entrerai pas dans le détail de mes préparatifs ! J’eus quelque peine à tout arranger, mais pus disposer la scène avec un réalisme convaincant. La police supposée envahît le restaurant dont on releva immédiatement les volets. La surprise fut parfaite. La plupart des compagnons s’occupaient dans la seconde cave à agrandir le trou de communication avec les sous-sols du grand édifice public. À la première alerte, plusieurs sautèrent instinctivement dans ces caves, où naturellement, de vrais policiers les auraient infailliblement traqués. Nous ne nous occupâmes pas d’eux tout d’abord ; ils étaient bien inoffensifs. Le dernier étage nous causait une grosse inquiétude, à Horne et à moi. Là, entouré de boîtes de Potages en Poudre, un camarade surnommé le Professeur (c’était un ancien étudiant ès sciences), s’ingéniait à perfectionner de nouveaux détonateurs. C’était, sous ses grosses lunettes rondes, un petit homme blafard, distrait et plein de lui-même, qui eût été capable, en cas de fausse alerte, de se faire sauter, et de nous faire tomber à tous la maison sur la tête. Je me précipitai dans l’escalier et le trouvai déjà à la porte, aux aguets, écoutant, comme il me le dit. « les bruits suspects du rez-de-chaussée ». Sans me laisser le temps de lui expliquer tout au long ce qui se passait, il haussa les épaules avec dédain, pour retourner à ses balances et à ses éprouvettes. Il avait bien l’esprit du vrai révolutionnaire. Les explosifs étaient sa foi, son espoir, son arme et son bouclier. Il fut tué deux ans plus tard, dans un laboratoire secret, par l’explosion prématurée d’un de ses détonateurs perfectionnés.

Je redescendis au galop, pour assister, dans la pénombre de la grande cave, à une scène impressionnante. L’homme qui tenait le rôle d’officier de police (ce n’était pas une nouveauté pour lui), parlait d’une voix brutale, et donnait, pour la translation de ses prisonniers, des ordres fictifs à ses faux subordonnés. Évidemment on n’avait encore obtenu aucune révélation. Taciturne et sombre, Horne gardait les bras croisés, et son attitude patiente et morose avait un air de stoïcisme bien adapté à la situation. J’aperçus dans l’ombre un camarade qui mastiquait et avalait subrepticement un petit morceau de papier. Une note compromettante sans doute ; peut-être une liste de noms et d’adresses. C’était un vrai et fidèle compagnon. Mais le fonds de malice cachée qui se tapit au fond de nos sympathies les plus vraies, m’inspira une ironie secrète pour cet inutile exploit.

Au surplus, le dangereux stratagème, le coup de théâtre, s’il vous plaît de l’appeler ainsi, semblait avoir fait long feu. On ne pouvait soutenir beaucoup plus longtemps la fraude, et l’explication risquait d’amener une situation embarrassante, où même grave. Le mangeur de papier serait furieux, et les camarades qui avaient pris la fuite nous en voudraient aussi.

Pour ajouter à mon ennui, la porte communiquant avec l’autre cave, où étaient installées les presses, s’ouvrit brusquement, pour livrer passage à notre jeune dame révolutionnaire, noire silhouette en robe collante et en grand chapeau, détachée sur une lumière vive de gaz. Par dessus son épaule, je distinguais les sourcils arqués, et la cravate rouge de son frère. C’étaient bien les derniers personnages au monde dont je souhaitasse pour l’instant la présence ! Ils avaient assisté ce soir-là à quelque concert d’amateurs pour la délectation des pauvres, vous savez, mais la jeune personne avait voulu partir de bonne heure et passer, au retour, par Hermione Street, sous prétexte de travail. Sa tâche ordinaire consistait à corriger les épreuves des éditions italiennes et françaises de la Cloche d’Alarme et de la Torche…

— Ciel ! murmurai-je. On m’avait une fois montré quelques numéros de ces publications, et rien ne pouvait, à mon sens, être moins fait pour des yeux de jeune femme. C’étaient les feuilles les plus avancées de l’espèce, j’entends avancées au delà de toutes les bornes de la raison et de la décence. L’une d’elles prêchait la dissolution de tous les biens sociaux et domestiques ; l’autre faisait l’apologie du meurtre systématique. La pensée d’une jeune fille, occupée à relever des coquilles typographiques dans ces pages abominables était intolérable à mon idéal de féminité. M. X…, après m’avoir lancé un coup d’œil, poursuivit tranquillement :

— Je crois, d’ailleurs, qu’elle était venue surtout pour exercer son charme-sur Sevrin, et pour recevoir son hommage avec son air de royale condescendance. Elle avait à la fois conscience de son pouvoir à elle et de son asservissement à lui, et jouissait, j’en suis certain, de ces deux effets avec une pleine innocence. Quels fondements de convenance ou de morale pourrions-nous invoquer pour la chicaner sur ce point ? Le charme féminin et l’exceptionnelle intelligence virile se suffisent à eux-mêmes, n’est-ce pas ?

Ma curiosité imposa silence à mon horreur pour une doctrine aussi licencieuse.

— Qu’arriva-t-il donc ? me hâtai-je de demander. X… émiettait négligemment un petit morceau de pain dans sa main gauche.

— Ce qui est arrivé, avoua-t-il, c’est qu’elle a sauvé la situation.

— Elle vous a fourni un prétexte pour terminer votre sinistre mystification ? hasardai-je.

— Oui, répondit-il, sans se départir de son impassibilité. La farce devait se terminer vite. Et elle se termina en quelques minutes, en effet. Conclusion heureuse qui eût pu être lamentable, si la jeune fille n’était pas arrivée. Son frère ne comptait pas, bien entendu. Ils étaient entrés tranquillement dans la maison, un peu auparavant. La cave aux presses possédait un accès particulier. N’y trouvant personne, la jeune fille s’installa, devant ses épreuves, avec l’espoir de voir rentrer Sevrin d’un moment à l’autre. Mais il ne revenait pas. Elle s’impatienta, entendit à travers la porte un bruit inquiétant dans l’autre cave et vint naturellement voir ce dont il s’agissait.

Sevrin se trouvait parmi nous. Il avait, pour commencer, paru le plus stupéfait de tout le groupe assailli. On l’eût cru, pendant une minute, paralysé par la surprise. Il restait enraciné à sa place, sans bouger un membre. Un papillon de gaz solitaire brûlait près de sa tête ; toutes les autres lumières avaient été éteintes à la première alerte. De mon coin sombre, je vis se faire jour sur son visage rasé d’acteur une expression de surprise attentive et mécontente. Il fronça ses sourcils sombres et laissa tomber avec mépris les coins de sa bouche. Il devait voir clair dans l’affaire, et je regrettais de ne pas l’avoir, tout de suite, mis dans le secret.

Dès l’entrée de la jeune fille, je fus témoin de son évidente inquiétude, qui éclatait et croissait de minute en minute. Son changement d’expression fut aussi soudain que frappant. Et je ne me l’expliquais pas : la raison m’en restait obscure, et j’étais seulement surpris de l’extrême altération de ses traits. Évidemment, il ignorait la présence des jeunes gens dans l’autre cave, mais ce n’était pas assez pour expliquer l’émotion que lui causait sa venue. Pendant une seconde, il parut réduit à un état d’imbécillité. Il ouvrait la bouche, comme pour crier, ou pour mieux respirer peut-être. En tout cas c’est un autre qui cria : ce fut le camarade héroïque que j’avais vu avaler son morceau de papier. Avec une louable présence d’esprit, il poussa un cri d’alarme :

— « C’est la police ! Arrière ! arrière ! Filez et verrouillez la porte derrière vous ! »

Excellent avertissement, qui n’empêcha pas la jeune personne d’avancer, suivie par son frère à la longue figure, avec son costume touriste qu’il avait enfilé pour chanter des chansonnettes et distraire un prolétariat sans joie. Elle ne procédait pas en femme qui n’a pas compris un cri d’alarme — le mot de « police » était trop clair, — mais comme si elle y eût été contrainte. Elle ne marchait pas avec l’allure dégagée et la mine importante d’une anarchiste amateur distinguée, parmi de pauvres professionnels aux abois, mais avec des épaules légèrement voûtées et des coudes collés au corps, comme si elle eût voulu se replier sur elle-même. Elle tenait les yeux immuablement fixés sur Sevrin, Sevrin l’homme, je suppose, et non pas Sevrin l’anarchiste. Et elle avançait, ce qui était fort naturel, car avec toutes leurs prétentions à l’indépendance, les filles de cette classe sont habituées à se sentir spécialement protégées, comme elles le sont, en effet. C’est ce sentiment-là qui explique les neuf dixièmes de leurs gestes d’audace. Son visage s’était absolument décoloré ; elle était blême. Songez à cette brutale sensation d’être une personne qui doit se sauver devant la police. Je crois que c’est l’indignation qui la faisait surtout pâlir, bien qu’il y eût sans doute aussi chez elle un souci d’intégrité personnelle et la vague appréhension de quelque contact grossier. Et naturellement, elle se tournait vers un homme, l’homme sur qui s’exerçait son charme, et dont elle pouvait exiger l’hommage, l’homme qui ne pouvait se dérober en aucune circonstance.

— Voyons, m’écriai-je, stupéfait de cette analyse subtile, si la surprise eût été sérieuse, sincère, veux-je dire, comme elle le croyait, qu’eût-elle pu attendre de cet-homme ?

Pas un muscle ne tressaillit sur le visage de X…

— Dieu le sait ! J’imagine que cette charmante créature, cette fille généreuse et indépendante n’avait jamais de sa vie conçu une pensée spontanée, j’entends une pensée libérée des petites vanités humaines ou qui ne trouvât sa source dans quelque notion conventionnelle. Tout ce que je sais, c’est qu’après avoir fait quelques pas, elle tendit la main vers Sevrin, qui ne bougeait pas. Cela, au moins, ce n’était pas un geste : ce fut un mouvement spontané. Quant à ce qu’elle attendait de lui, comment le dire ? L’impossible. Et sa plus folle attente n’aurait pu imaginer, je puis le dire sans crainte de démenti, ce qu’il avait résolu de faire, même avant que cette main suppliante se fût si instinctivement tendue vers lui. Ce n’était pas nécessaire. Car au moment même où il l’avait vue pénétrer dans la cave, il avait pris le parti de sacrifier son utilité future et de dépouiller le masque impénétrable et solidement fixé dont il était si fier.

— Que voulez-vous dire ? demandai-je, intrigué. Était-ce donc Sevrin qui…

— Lui-même. Le plus tenace, le plus dangereux, le plus adroit, le plus systématique des indicateurs. Un génie dans le monde des traîtres. Heureusement pour nous, c’était un exemplaire unique, un fanatique, je vous l’ai dit. Heureusement encore, il s’était laissé prendre aux gestes parfaits et innocents de cette donzelle. Cabotin désespérément convaincu lui-même, il avait pris pour argent comptant des gestes conventionnels. Quant à s’être laissé tomber dans un piège trop grossier, expliquez-le par le fait que deux sentiments de pareille amplitude ne sauraient exister simultanément dans un cœur. Le danger couru par cette autre inconsciente comédienne lui ôta sa claire vision, sa perspicacité, son jugement, lui enleva un instant tout empire sur lui-même. Seule, la nécessité, qui lui apparaissait impérieuse, d’agir sans retard, lui rendit son sang-froid. D’agir comment, me demanderez-vous ? En faisant sortir, au plus vite, la jeune fille de la maison. Il en éprouvait le besoin éperdu. Je vous ai dit qu’il était terrifié. Ce ne pouvait être pour son propre compte. Il avait été surpris et agacé par une entreprise imprévue et prématurée, surpris et furieux même. Il savait régler la scène finale de ses trahisons avec un art profond et subtil, qui laissait intacte sa réputation de révolutionnaire. Et malgré cette colère, il voulait évidemment jouer au plus fin et conserver résolument son masque. C’est seulement la constatation de la présence, de son amie dans la maison, qui fit tomber d’un coup, dans une sorte de panique, son masque, son calme forcé et la contrainte de son fanatisme. Pourquoi cette panique, vous demanderez-vous ? La réponse est facile. Il se rappelait… et n’avait jamais oublié, sans doute, le Professeur occupé à ses recherches, dans la solitude du dernier étage, au milieu de ses boîtes et de ses boîtes de Potages en poudre. Certaines de ces boîtes contenaient de quoi nous enfouir tous sur place, sous un monceau de décombres. Sevrin le savait bien. Et il y a lieu de croire qu’il connaissait aussi le caractère de l’ancien étudiant. Il en avait tant jaugé d’hommes de cette trempe ! Ou peut-être attribuait-il seulement au Professeur une décision dont il eût lui-même été capable. En tout cas, l’effet fut produit. Élevant soudain la voix, avec un accent d’autorité :

— « Emmenez cette dame, tout de suite », ordonna-t-il.

L’intense émotion, sans doute, avait rendu sa voix rauque comme celle d’un corbeau. Cet enrouement passa tout de suite, mais la phrase fatale était sortie de sa gorge contractée comme un croassement discordant et ridicule. Il n’y avait rien à répondre : il s’était trahi. Pourtant, le faux officier jugea bon d’affîrmer rudement :

— « On l’emmènera assez vite, avec le reste de la bande. »

Telles furent les dernières paroles qui terminèrent l’épisode comique de l’affaire.

Oublieux de tout et de tous, Sevrin marcha vers l’inspecteur et saisit les revers de sa tunique. Sous le bleu de ses joues minces, on voyait le frémissement furieux de ses mâchoires.

— « Vous avez des hommes dans la rue ? Faites reconduire cette dame chez elle, sans tarder. Entendez-vous. Sur-le-champ. Avant d’essayer d’arrêter le bonhomme là-haut. »

— « Ah ! il y en a un autre en haut ? » ricana ouvertement l’officier. « Eh bien, on le fera descendre à temps pour assister à la fin de l’affaire. »

Sevrin, hors de lui, n’avait pas senti la raillerie.

— « Quel est le brouillon imbécile qui vous a envoyé tout déranger ici ? Vous n’avez pas compris vos ordres ! Vous ne savez donc rien ? C’est inconcevable… Tenez… »

Il lâcha la veste de l’autre et plongeant la main dans son gilet, chercha fébrilement quelque chose sous sa chemise. Il finit par en sortir une petite gaine carrée de cuir souple, qui devait être pendue à son cou, comme un scapulaire, par un ruban dont les bouts rompus tombaient de son poing.

— « Regardez là-dedans. », bredouilla-t-il, en lançant l’objet au visage de l’inspecteur. Puis il se retourna brusquement vers la jeune fille qui se tenait derrière lui, dans une immobilité et un silence parfaits. La rigidité de son visage pâle donnait une illusion de placidité. Seulement ses yeux au regard fixe paraissaient plus grands et plus sombres.

Il se mit à parler rapidement, avec une assurance nerveuse. Je l’entendis affirmer qu’il saurait tout éclaircir pour elle. Je n’en perçus pas davantage. Il se tenait tout près d’elle, sans essayer même de la toucher du bout du petit doigt, et elle le regardait stupidement. Pourtant, ses paupières lentement, douloureusement tombées, pendant une seconde, et ses longs cils nous caressant ses joues livides, elle parut sur le point de s’évanouir. Mais elle ne vacilla même pas sur ses pieds. Cependant Sevrin la pressait à voix haute de le suivre, et se dirigeait, sans regarder derrière lui, vers l’escalier. Elle fit, en effet, un ou deux pas pour le suivre. Bien entendu on ne laissa pas le traître arriver jusqu’à la porte. Il y eut des exclamations de colère, le tumulte d’une lutte brève et furieuse. Violemment repoussé, il fut lancé vers la jeune fille et tomba. Elle jeta les bras en avant, en un geste de terreur, et par un bond de côté évita juste la tête du malheureux, qui heurta violemment le sol à ses pieds.

Le choc le fit gémir. Lorsqu’il se fut redressé, lentement, comme un homme étourdi, ses yeux étaient dessillés. L’homme, aux mains duquel il avait jeté la gaine de cuir, en avait extrait une mince feuille de papier bleuté. Il la tint un instant au-dessus de sa tête, puis dans le silence d’attente inquiète qui suivait la lutte, il le jeta dédaigneusement à terre : — « Je crois, camarades, que cette preuve n’était guère nécessaire. »

Rapide comme la pensée, la jeune fille se pencha pour attraper le papier au vol. Elle le déploya à deux mains, le regarda une seconde, puis, sans lever les yeux, ouvrit lentement les doigts et le laissa tomber.

Je pus examiner plus tard, ce curieux document. Il était signé par un très haut personnage, avec les timbres et les contreseings d’autres grands fonctionnaires de divers pays d’Europe. Dans ce métier — ou faut-il dire dans cette mission ? — pareil talisman pouvait être nécessaire. Même dans la police, en dehors des grands chefs, l’individu était connu seulement comme Sevrin le fameux anarchiste.

Il penchait la tête, et se mordait la lèvre. Son agitation avait fait place à une sorte de calme appliqué et méditatif. Il haletait, pourtant. Ses flancs se soulevaient, et le battement convulsif de ses narines formait un étrange contraste avec son aspect sombre de moine fanatique et pensif, ou d’acteur peut-être, absorbé par les terribles exigences de son rôle. Devant lui, hagard et hirsute, Horne vitupérait, comme un prophète inspiré et menaçant sorti du désert. Deux fanatiques, bien faits pour s’entendre. Vous paraissez surpris ? Sans doute ne vous seriez-vous représenté de tels hommes que l’écume à la bouche et la menace aux lèvres ?

Je protestai vivement : je n’étais pas du tout surpris, et ne me figurais rien de semblable : les anarchistes en général étaient seulement, pour moi, des êtres inconcevables, aux points de vue mental, moral, logique, sentimental et même physique. X… accueillit cette déclaration avec son impassibilité ordinaire, et reprit :

— Horne avait lâché la bonde de son éloquence et des larmes échappées de ses yeux roulaient, sans qu’il s’en aperçût, sur sa barbe noire, tandis qu’il accablait d’invectives méprisantes Sevrin qui haletait de plus en plus convulsivement. Quand le misérable ouvrit la bouche pour parler, tous les assistants tendirent l’oreille :

— « Ne faites pas l’imbécile, Horne », commença-t-il, « vous savez très bien que je n’ai obéi à aucune des raisons que vous invoquez. » Et prenant tout à coup une apparente fermeté de roc sous le sombre regard de l’artiste : « Si je vous ai contrecarré, trompé et trahi, c’est par conviction ! »

Il tourna le dos à Horne et s’adressant à la jeune fille, répéta comme un écho : « … Par conviction ! »

Elle gardait un air de froideur extraordinaire. Sans doute ne trouvait-elle pas le geste nécessaire. Une telle situation ne devait comporter que peu de précédents.

— « C’est clair comme le jour », insista-t-il. « Comprenez-vous ces mots-là : « Par conviction ?… »

Elle ne bougeait toujours pas : elle ne savait que faire. Mais le malheureux allait lui donner l’occasion d’un beau geste, du geste opportun.

— « J’ai senti en moi le pouvoir de vous faire partager cette conviction », protesta-t-il ardemment. Il s’était oublié ; il fit un pas vers elle, ou trébucha, peut-être. Je crus le voir se pencher, comme pour toucher le bord de la robe de la jeune fille. Et c’est alors que vint le geste approprié. Arrachant sa jupe à ce contact impur, elle détourna la tête et redressa le front d’un geste brusque. Ce fut magnifique, ce geste conventionnel de l’honneur impollué, cette attitude de l’amateur au cœur pur.

On n’eût pu mieux faire. Et Sevrin dut en juger ainsi, car il se détourna à nouveau. Et cette fois, il ne regardait personne. Il haletait plus convulsivement que jamais, et fouilla fébrilement dans la poche de son gilet avant de porter la main à sa bouche. Il y avait quelque chose de furtif dans son mouvement, et son attitude changea tout de suite. Sa respiration saccadée lui donnait« la mine d’un homme qui vient de fournir une course forcenée, mais un air singulier de détachement, d’indifférence soudaine et profonde succéda à la tension du douloureux effort. La course était finie. Je ne me souciais pas d’assister à ce qui allait survenir : je ne le savais que trop. Je pris, sans un mot, le bras de la jeune fille sous le mien et sortis de la cave avec elle.

Le frère nous suivait. À mi-chemin du court escalier, elle parut ne plus avoir la force de lever les pieds assez haut pour gravir les marches, et nous dûmes tirer et pousser, pour la hisser jusqu’au sommet. Dans le corridor, elle se traînait, pendue à nos bras, courbée et lourde comme une vieille impotente. Nous sortîmes dans une rue vide par une porte entr’ouverte, en titubant, comme des fêtards abrutis d’ivresse. Au coin de la rue, nous arrêtâmes un fiacre dont le vieux cocher, de son siège, contempla avec un dédain morose nos efforts pour installer notre compagne dans son véhicule. Deux fois, en cours de route, je la sentis s’affaisser, à demi évanouie, sur mon épaule. En face de nous, le jouvenceau en culottes restait muet comme une carpe, figé en une incroyable immobilité, jusqu’au moment où il bondit pour nous faire pénétrer dans sa maison.

À la porte de leur salon, la jeune fille lâcha mon bras et entra la première, en se cramponnant aux chaises et aux tables. Elle détacha son chapeau, puis, épuisée par l’effort, le manteau encore pendu aux épaules, se jeta de côté dans un fauteuil profond, le visage à demi enfoui dans un coussin. Le bon frère se dressa silencieusement devant elle avec un verre d’eau qu’elle repoussa d’un geste. Il but l’eau lui-même et se retira dans un coin éloigné de la pièce, quelque part derrière le piano à queue. Tout était paisible dans cette pièce où j’avais vu, pour la première fois, Sevrin l’anti-anarchiste séduit et ensorcelé par les grimaces parfaites et héréditaires qui, dans certaine sphère, tiennent, avec un excellent effet, la place du sentiment. Les pensées de la jeune fille devaient s’attacher au même souvenir. Ses épaules tremblaient violemment. Pure attaque de nerfs. Quand elle fut un peu calmée, elle affecta la fermeté : — « Que fait-on aux hommes de ce genre ? Que va-t-on lui faire à lui ? »

— « Rien ! on ne peut rien lui faire », affirmai-je avec une sincérité parfaite. J’étais bien certain qu’il avait dû mourir moins de vingt minutes après avoir porté la main à ses lèvres. Car si son fanatisme anti-anarchiste allait jusqu’à porter du poison dans sa poche, pour la seule satisfaction de priver ses adversaires d’une vengeance légitime, je savais qu’il avait dû se procurer un toxique qui ne le trompât point à l’heure du besoin.

La jeune fille eut une aspiration de colère.. Il y avait des marques rouges sur ses joues, et un éclat fiévreux dans ses yeux.

— « Vit-on jamais femme exposée à une si terrible aventure ? Penser qu’il a tenu ma main, cet homme ! » Son visage se crispa ; elle refoula un sanglot pathétique. « Si j’avais jamais été sûre de rien, c’était bien de la noblesse des motifs de Sevrin. »

Sur-quoi, elle se mit à pleurer doucement, ce qui était excellent pour elle. Et avec un accent de colère hésitante, au milieu d’un déluge de larmes : — « Que m’a-t-il donc dit ? » demanda-t-elle. « Par conviction ! Cela faisait l’effet d’une triste ironie. Que pouvait-il vouloir dire ? »

— « Cela, ma chère enfant », répondis-je doucement, c’en est plus que moi ou quiconque ne pourrions vous expliquer. »

M. X… chassa d’une chiquenaude une miette de son habit.

— Et c’était parfaitement exact, en ce qui la concernait, elle. Car Horne, par exemple, déchiffra très bien l’énigme, et moi aussi, surtout après une visite que nous fîmes au logis de Sevrin, dans une lugubre petite rue de quartier éminemment respectable. Horne était connu comme ami de la maison, et nous n’eûmes aucune peine à nous y faire admettre ; la petite souillon qui nous ouvrit la porte se contenta de nous dire que « M. Sevrin n’était pas rentré cette nuit ». Nous forçâmes, par devoir une couple de tiroirs, et y trouvâmes quelques éclaircissements utiles. L’objet le plus intéressant de cette perquisition fut le journal du malheureux, car cet homme, engagé dans sa sinistre besogne, avait la faiblesse de consigner, au jour le jour, des souvenirs parfaitement accablants. Nous avions à nu, devant nous, ses actes et ses pensées. Mais peu importe aux morts : ils ne se soucient plus de rien.

« Par conviction. » Oui. Un humanitarisme vague mais ardent l’avait jeté dès sa première jeunesse aux plus amères extrémités de la négation et de la révolte. Plus tard, son optimisme avait faibli. Il doutait et fut perdu. Vous avez entendu parler d’athées convertis, qui se transforment souvent en fanatiques dangereux, bien que leur âme reste la même. Après qu’il eut fait connaissance de la jeune fille, il confia à son journal d’assez plaisantes divagations politico-amoureuses. Il accueillait avec un sérieux achevé des grimaces souveraines. Il rêvait de convertir sa Dulcinée. Au surplus, tout ceci ne vous intéresse pas. Quant au reste, je ne sais si vous vous souvenez de ce « Mystère d’Hermione Street » qui fit quelque bruit dans les journaux, voici bien des années. On avait trouvé un cadavre d’homme dans la cave d’une maison vide ; il y eut une enquête, des hypothèses multiples, puis ce fut le silence, destinée commune à maints martyrs et confesseurs obscurs. Le fait est que son optimisme n’était pas assez solide. Il faut avoir un optimisme sauvage, tyrannique, impitoyable, à toute épreuve, comme celui de Horne, par exemple pour faire un bon révolté du type extrême.

M. X… se leva. Un garçon se précipitait pour lui apporter son pardessus, tandis qu’un autre lui tendait son chapeau.

— Qu’est devenue la jeune fille ? demandai-je.

— Vous tenez vraiment à le savoir ? répondit-il, en s’enveloppant chaudement dans sa pelisse. Je dois vous avouer que j’eus la petite malice de lui envoyer le journal de Sevrin. Elle se retira loin du monde, et fit une sorte de retraite, avant d’aller à Florence ; après quoi, elle s’est enfermée dans un couvent. Je ne saurais dire où elle ira ensuite. Qu’importe ? Des gestes ! des gestes ! De simples gestes de sa caste !

M. X… mit sur sa tête, avec une extrême précision, son luisant chapeau haut de forme, puis jetant un rapide coup d’œil circulaire sur la salle, pleine d’innocents et élégants dîneurs, il grommela entre ses dents :

— Rien d’autre ! Et c’est pour cela que leur espèce est vouée à la destruction !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je ne revis jamais plus M. X… Je pris l’habitude de dîner à mon club. Lors de ma première visite à Paris, je trouvai mon ami tout impatient de savoir l’effet produit sur moi par ce précieux numéro de sa collection. Je lui racontai l’histoire, et il me montra un visage rayonnant de l’orgueil d’un échantillon aussi distingué.

— Est-ce que cet X… ne vaut pas d’être connu ? s’écria-t-il, dans une explosion de fierté. Il est unique, stupéfiant, et véritablement terrible.

Cet enthousiasme me blessait dans mes sentiments profonds, et je répliquai assez sèchement que le cynisme de l’individu était tout simplement abominable.

— Oh ! Abominable ! abominable ! acquiesça avec effusion mon ami. Au surplus, vous savez, ajouta-t-il d’un ton confidentiel, il ne craint pas, parfois, de faire une petite farce.

Je n’ai pas pu découvrir l’à-propos de cette dernière remarque. Je me déclare parfaitement inapte à saisir où, dans toute cette histoire, intervient la farce.