L’Image de la femme nue/19

Flammarion (p. 130-137).

XIX

La princesse Irène.

Zoris réfléchit longtemps la tête inclinée sur sa poitrine. Puis il reprit avec accablement, très bas, comme s’il voulait se confesser et qu’il espérait pourtant n’être pas entendu :

— C’est vrai, et je vous l’ai dit, monsieur, j’ai tué… Le crime, je ne l’avais pas préparé… C’est le hasard… Au dernier moment, Georges d’Esmiane, mon associé, avait refusé de me vendre le domaine, et il est venu s’y installer avec ses filles, celles qui sont toujours, pour moi, les petites. Un dimanche, tandis qu’il se faisait construire le pavillon, il a découvert la galerie souterraine qui aboutit maintenant dans cette chambre… J’étais avec lui… Il a descendu les pentes… Et il a vu la statue que j’y avais cachée… Marie-Eudoxie… Alors, dans un coup de folie, je me suis rué sur cet homme qui surprenait mon secret et je lui ai frappé la tête avec une pierre. Il est tombé. La nuit, j’ai pu le porter dehors… Personne ne nous avait vu entrer… Personne même ne savait que j’étais dans le domaine… J’ai pu me sauver. Le lendemain, on a cru qu’il était mort subitement…

Un nouveau silence suivit. Stéphane avait écouté, dans l’épouvante. Zoris avait tué Georges d’Esmiane, le père des quatre sœurs dont il s’était fait nommer le tuteur par la suite, et il avait vécu près d’elles !

Zoris prit un des flacons et en versa la moitié dans une petite tasse, qu’il vida.

Séphora se leva brusquement.

— Qu’est-ce que tu as bu, là ?

— Une de mes drogues habituelles, dit-il.

— Ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai ! Je les connais toutes, sauf celle-ci.

Il sourit.

— Que veux-tu que ce soit ? de la ciguë ? Ne le croyez pas, jeune homme. Ce n’est pas parce que je lis La Mort de Socrate que je vais m’empoisonner. Allons, Séphora, ne t’inquiète pas.

À partir de cet instant, il fut très calme et discourut avec sérénité, parlant surtout des « petites ».

— Il ne faut pas qu’elles sachent.… Comment pardonneraient-elles au vieux Zoris ce qu’il ne s’est jamais pardonné ? Et, cependant, j’ai agi malgré moi… Marie-Eudoxie m’avait détraqué… Sans elle, j’aurais été un homme normal… Son corps seul aurait pu m’apaiser… Mais elle n’a pas voulu… Ah ! Marie-Eudoxie… Vénus Impudique… je t’ai bien aimée !

Il se versa l’autre moitié du liquide, mais ne le but pas.

— Non, c’est pour cette nuit. Je dormirai mieux. Allez-vous-en, jeune homme… vous n’en saurez pas davantage… j’ai fait assez de mal comme cela… Allez-vous-en. À votre place, je m’en irais même pour longtemps. Entre vous et Flavie, tout est fini, puisque Véronique vous aime… Séphora, laisse-moi dormir, je suis très las… Il me faut une longue nuit de repos. Demain, dans l’après-midi, tu viendras me réveiller. Emporte la clef… Adieu, jeune homme, j’ai fait bien du mal à votre père… Mais il m’en avait fait tellement ! Adieu.

Il le retint cependant.

— Un mot encore, puisque j’y pense. Lorsque votre père est revenu, il y a deux ans, dans la région d’Arles, c’est Irène qui lui a donné rendez-vous, et sans me le dire. Nous n’avons jamais été complices, elle et moi, et nous agissions chacun de notre côté… Je me défiais d’elle… C’est une misérable… Elle exécrait votre père… et vous aussi… pour d’anciennes raisons de famille. Interrogez-la. Moi, je ne sais plus. Adieu, jeune homme.

Stéphane l’observa. Il eut la certitude que le vieillard ne lui en dirait pas davantage, et que Séphora opposerait un silence impitoyable à ses questions. Pourtant, se résignerait-il à partir sans connaître toute la vérité, quelle qu’elle fût ?

Au fond de lui, il se sentait bouleversé d’émotion et d’angoisse. Il avait peur. Mais il était résolu à ne partir qu’après avoir atteint son but.

Zoris dormait.

Séphora saisit la main de Stéphane et l’entraîna, après avoir fermé la porte de la chambre et retiré la clef. Dehors, elle lui dit :

— Il a raison, Stéphane, il faut partir. Vous, reviendrez dans quelques mois.

— Soit, dit-il, mais demandez à Flavie une entrevue avant que le docteur n’arrive. J’attends votre réponse.

À cinq heures, Séphora lui envoya la réponse. Flavie refusait de le voir, et le suppliait de s’éloigner.

Il fit ses valises machinalement. Sa souffrance devenait intolérable. Par instants, il avait envie de tout abandonner et de s’en aller, comme il était venu, à travers la Camargue. Cependant sa détermination ne faiblissait pas. Si grand que fût son effroi devant la vérité, son désir de la connaître demeurait implacable et il se disait âprement :

— Je saurai. Ce que Zoris ne m’a pas révélé, Irène Karef le sait, elle. Il n’est pas possible qu’elle ne le sache pas, puisqu’elle agissait contre mon père et contre moi. Donc, elle parlera… Coûte que coûte, elle parlera.

Le Castor ramena le docteur, lequel ne devait s’en aller que plus tard, après le dîner.

Du temps s’écoula. Vers huit heures et demie, Solari et son camarade amenèrent et chargèrent une partie des bagages d’Irène.

Stéphane avait eu jusqu’ici l’intention de marcher à la rencontre d’Irène, mais les circonstances se présentèrent autrement. Irène arriva et resta seule sur le pont, tandis que les deux hommes retournaient au château pour rapporter les autres colis.

La nuit était épaisse. Irène alluma une cigarette.

Il lui sembla qu’elle entendait du bruit. Elle écouta, inquiète, tournée vers la péniche où l’on apercevait de la lumière. Mais Stéphane en avait fait le tour, et abordait le Castor par l’arrière. Soudain il surgit de l’ombre.

Elle lui dit, d’une voix qui ne tremblait pas :

— Ah ! c’est vous, Stéphane ?

— C’est moi, prononça-t-il. Nous avons à parler.

— Vous croyez ?

— Je crois que quelques minutes de conversation sont nécessaires entre nous.

Elle riposta :

— Non. J’ai l’intention de vous écrire. On s’explique mieux dans une lettre qu’en tête à tête.

— Ce n’est pas mon avis. Voilà une heure que je vous guette.

— Vous n’aviez qu’à venir au château.

— Je voulais être seul avec vous. L’occasion se présente. J’en profite.

— Qu’avez-vous à me dire ?

— Suivez-moi.

L’ordre était formel. Elle comprit que le duel qui se préparait entre eux depuis des mois allait avoir lieu. Rien ne pouvait plus le retarder.

Il n’y avait personne autour d’eux. Cependant, elle ne faiblit pas, prévoyant le retour proche de Solari et de son camarade. Alors que risquait-elle ?

— Soit, dit-elle en le suivant dans la cabine de la péniche, mais laissez cette porte ouverte.

— Pourquoi ? Vous comptez sur du secours ? Bah ! nous avons toujours bien dix minutes pour nous expliquer. Cela suffit.

Deux lampes, accrochées en appliques, les éclairaient. Stéphane en tourna la lumière vers Irène, elle était livide.

Il répéta :

— Cela suffit à condition que vous soyez résolue à parler.

— Ma vie entière n’aurait aucun sens, répliqua-t-elle, si je n’avais eu l’espoir et la volonté de vous dire, un jour ou l’autre, sans détour, en trois mots, à quoi elle fut consacrée.

— À quoi ?

— À venger mon père.

— Votre père ?

— Le prince Wassilof,

— Que dites-vous ? Le prince Wassilof ?

— Le prince Wassilof qui s’est tué au Salon de 1912, devant la Vénus Impudique.

Déconcerté, Stéphane évoquait le scandale, à quoi si souvent il avait songé et qui, tout à coup, prenait pour lui un sens nouveau et si imprévu ! Il murmura :

— Vous êtes la fille…

— La fille du prince Wassilof qui ne portait guère que le nom d’un de ses domaines russes, Karef… La fille du prince Wassilof, lequel aimait une femme que Guillaume Bréhange a enlevée.

— La même femme que Zoris aimait ?

— La même femme. Il a failli en devenir fou.

— C’était un fou, affirma Stéphane. J’ai lu les journaux de l’époque.

— Non, non, c’était un homme qui aimait. Plus tard, quand il s’est trouvé devant cette statue, il a perdu la tête, et il s’est tué.

Stéphane s’emporta :

— Et c’est cette histoire, vieille de vingt ans, qui vous a remplie de tant de haine ?

— J’adorais mon père. J’avais neuf ans. Sa mort m’a laissée orpheline, ruinée. Toute ma jeunesse, je l’ai usée à reconstituer le drame. Quand j’ai connu la vérité dans ses détails, j’ai juré…

Il la secoua par le bras.

— Vous avez juré quoi ? de le venger ? Mais c’était un fou et votre vengeance ne fut qu’une folie sans nom.

— Un acte de justice.

— Et alors, comment votre vengeance vous a-t-elle conduite ici ?

— Je cherchais partout les filles de Georges d’Esmiane. Le hasard ma mise en face d’Élianthe, à Naples. Elle m’a invitée.

— Mais quel intérêt aviez-vous à les connaître ? dit Stéphane, de plus en plus surexcité. Il n’y avait aucun rapport entre le passé et le château d’Esmiane ?

— Aucun. Mais il y en avait entre le passé et la famille d’Esmiane… ou plutôt entre le passé et Mme d’Esmiane…

— Que dites-vous ? Mme d’Esmiane ?

— Oui, Marie-Eudoxie.

Stéphane sursauta.

— Marie-Eudoxie ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Mais expliquez-vous, crebleu ! Parlez donc ! Parlez ! Que vient faire cette femme ?

— Comment ! fit-elle étonnée. Zoris ne vous a rien dit ? Séphora, non plus ?

— Non.

— Et vous n’avez pas fait de rapprochement ?

— Parlez donc ?

— Marie-Eudoxie était la femme de Georges d’Esmiane.

— Vous mentez ! Ce n’est pas vrai ! Alors, selon vous, mon père… ?

— Votre père a enlevé Marie-Eudoxie d’Esmiane, que Zoris aimait, que mon père aimait… que tous les hommes ont désirée…

— La statue ?…

— La statue n’est autre que Marie-Eudoxie, l’ensorceleuse, l’impudique…

— Vous mentez ! cria Stéphane, qui frappait du pied et la menaçait. Ce que vous dites est monstrueux. Vous n’avez aucune preuve.

— Des preuves ! ce n’est pas cela qui manque, et d’irréfutables ! Quand Zoris a révélé à Flavie que sa mère se livrait à tous les hommes, elle en a eu une telle honte qu’elle s’est tournée vers la religion. Elle sentait bien qu’elle avait hérité des mêmes instincts, qu’elle était pleine de luxure et de perversité comme sa mère, impudique comme elle, qu’elle se donnerait au premier venu comme elle s’était donnée à Jean de Milly. Et c’est pourquoi elle a cherché une protection contre elle-même.

Les effroyables paroles ! Sur le front de Stéphane coulaient des gouttes de sueur. Il pressentait la situation dans tout ce qu’elle avait de tragique, mais il ne voulait pas la comprendre. Il murmura :

— C’est bien vous qui avez écrit à mon père quand il recherchait la statue dans la région d’Arles ?

— C’est moi.

— Pourquoi ? Pourquoi ce rendez-vous à l’Arche-d’Ormet ?

— Pour le voir et lui donner des indications sur la statue.

— Vous ne saviez pourtant pas qu’elle était ici ?

Irène prononça, l’accent mauvais, haineux :

— Non. Mais je lui ai dit qu’il pourrait retrouver le même modèle, la même perfection. Une femme existait, aussi belle… Elle vivait à Madrid, dans une communauté libre, sous le nom religieux de Sœur Adélaïde. Il y alla.

— Votre but ? souffla Stéphane qui, courbé, se tenait la tête entre les mains.

— Mon but ? J’étais persuadée qu’il l’aimerait et se ferait aimer d’elle.

— Qui, balbutia-t-il, vous espériez que Flavie serait sa maîtresse !

— Oui…

— Et elle a été sa maîtresse ?

— Non. Ayant découvert Sœur Adélaïde, il la suivit chaque jour, durant des semaines, sans oser l’approcher. La même passion qu’autrefois le reprenait. Mais Flavie quitta le couvent. Rentré à Paris, votre père lui adressa en Espagne, sous le nom de Sœur Adélaïde, des lettres qui furent renvoyées au château, que Zoris intercepta, et qui le décidèrent à venir à Paris, à voir Guillaume Bréhange, et à lui révéler…

— À lui révéler… quoi ?

— Que la femme qu’il aimait autant que la première et qui lui rendait son inspiration d’artiste, que cette femme était sa fille…

Les mots se prolongèrent dans le silence. Stéphane n’eut pas un gémissement.

Au bout d’un instant, il se redressa, très pâle et prononça :

— Sur quoi mon père se suicide et, quelques mois plus tard, quand je fais la même enquête que lui dans la région d’Arles, vous recommencez votre petite entreprise pour atteindre le même but ?

Elle eut l’audace de lui répondre :

— Oui.

— L’homme qui m’a suivi dans les rues, Rosario sans doute, c’est vous qui l’aviez envoyé ?

— Non. Je suppose que c’est Zoris.

— Mais c’est vous qui m’avez attiré à l’Arche-d’Ormet ?

— Oui.

— Et le piège que vous m’avez tendu, c’est d’y faire venir Véronique ?

— Oui !… oui !…

— Vous saviez qu’elle m’entraînerait à sa suite au château où Flavie devait arriver ?

— Oui ! oui ! oui !

Elle tenait tête à Stéphane, inflexible et provocante, malgré la peur qui croissait en elle. Lui, il marchait à petits pas, de plus en plus menaçant :

— Et après, c’est une suite de manœuvres habiles pour me détacher de Véronique… et pour me rendre amoureux, puis jaloux de Flavie… pour me pousser vers elle… jusque dans sa chambre ?

— Oui, oui, c’est bien cela ! dit-elle d’une voix triomphante.

— Et maintenant, afin que la vengeance soit bien complète, il faut que je la sache, hein ? Et vous m’annoncez avec joie cette monstrueuse vérité ! Ce que Zoris a dit au père, vous le dites au fils. Nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas ?

Cette fois, Irène se tut. Stéphane avait recommencé son mouvement en avant et elle reculait, effrayée, devinant l’abîme derrière elle.

Elle recula ainsi jusqu’au bord de la péniche. D’un geste lent, réfléchi, il la poussa et elle tomba dans la mer, avec un grand cri.

Il resta un moment à la regarder, qui se débattait, entravée par ses vêtements. La sachant bonne nageuse, il n’éprouvait d’ailleurs aucune crainte. Mais l’angoisse et le désarroi de la misérable le réjouissaient.

Dix minutes plus tard, il s’embarquait sur le Castor avec le docteur. Enfermée dans sa cabine, ruisselante et grelottante, Irène, que Solari et son compagnon avaient secourue à temps, défaisait une de ses malles pour y chercher des vêtements secs.

Stéphane attendit quelques jours à Marseille.

Séphora, à qui il avait donné son adresse, vint l’y rejoindre et le mit au courant des derniers événements. Quand elle était rentrée, le lendemain, dans la chambre de Zoris, elle l’avait trouvé mort. Il s’était empoisonné avec de la ciguë. Le médecin-légiste, appelé de Port-Saint-Louis, certifia qu’il avait succombé à une crise cardiaque.

Par une lettre à l’adresse de Stéphane, Zoris déclarait qu’il était entièrement ruiné. Les bijoux volés à Séphora représentaient ses dernières ressources. Il avait même dû hypothéquer sur sa pleine valeur le domaine d’Esmiane. Cette ruine imminente, il l’avait confiée au père de Stéphane.

Celui-ci comprit alors les dernières paroles de son père mourant et la mission dont il avait voulu le charger à l’égard de Flavie. Il en fit le récit à Séphora et lui demanda avec une certaine hésitation :

— Flavie sait-elle le lien qui l’unissait à mon père… et à moi ?

— Oui. Irène lui a écrit, avant son départ, précisant les dates et donnant des preuves volées par elle à Zoris.

Après un moment de réflexion, Stéphane conclut :

— Cela vaut mieux.