L’Image de la femme nue/14

Flammarion (p. 93-99).

XIV

Zoris.

Zoris ne devait pas comprendre ce qui se produisait et pourquoi le signal avait retenti. En reconnaissant Stéphane, il réfléchit, tourna les yeux vers la porte, et embrassa d’un coup la situation, dans les causes qui avaient pu la provoquer, et dans les conséquences qu’elle pouvait entraîner.

Redevenant maître de lui, il remit son revolver, qui était un browning de fortes dimensions, dans une poche extérieure de son veston, et salua Stéphane en souriant, mais sans lui tendre la main.

— Tous mes compliments, monsieur Bréhange. Je croyais l’entreprise impossible, et cependant vous l’avez réussie.

Il était de taille plus petite et d’aspect plus chétif que Stéphane ne le pensait. Sa barbe blanche, taillée en pointe, ses cheveux blancs et sa façon dé porter droit la tête lui donnaient de la prestance, mais on devinait un corps malingre et souffreteux dans son costume de flanelle. Le visage, fin et régulier, était très pâle. Zoris n’avait sûrement pas dépassé la cinquantaine.

Stéphane répliqua, sur un même ton d’amabilité hostile :

— En tout cas, je m’excuse de ma visite indiscrète et tout à fait involontaire. J’ai marché comme un aveugle, et je suis sorti de là comme j’ai pu.

— Séphora aurait dû vous renseigner mieux.

— Séphora ?

— Oui, c’est elle qui vous à indiqué la grotte d’Andromède, n’est-ce pas ?

Stéphane pensa que Zoris n’avait point de certitude, et il répondit :

— Ma foi non, le hasard seul m’a guidé. Je flânais sur le promontoire, et, comme je suis un fanatique des curiosités naturelles, grottes, rochers bizarres, souterrains, etc… j’ai aperçu cet orifice et je me suis risqué.

L’explication ne parut pas convaincre Zoris, qui insinua :

— C’était dangereux.

— Dangereux ?

— Dame, le souterrain, à ce que m’a dit Rosario (car vous comprenez que je n’ai pas tenté l’aventure), le souterrain est souvent envahi par les eaux, d’un côté ou de l’autre. Et j’oublie l’éboulement… Le mécanisme a-t-il fonctionné ?

Il se mit à rire.

— Une idée de Rosario… Rosario croit aux agresseurs nocturnes, aux pirates. Alors, il s’est ingénié, si un assaillant franchissait le boyau initial, à lui couper la retraite.

— L’éboulement a eu lieu, dit Stéphane, et c’est pourquoi j’ai dû persévérer.

— C’est-à-dire aller de l’avant ?

— Comme de juste.

— Ce qui vous a conduit ici ?

— Exactement.

— Je le répète donc, c’était dangereux. Si vous aviez rencontré quelque ennemi, quelque rôdeur, un mauvais coup est vite exécuté, et, personne ne connaissant votre entreprise, on n’aurait jamais pu expliquer votre disparition.

Il gardait la main dans la poche de son veston, et ses doigts devaient se crisper autour de la crosse de son revolver.

Stéphane eut l’intuition du danger. Il plaisanta :

— Des rôdeurs, dans ce souterrain perdu, ce serait bien extraordinaire ! D’autre part, je n’ai pas d’ennemis.

— Si.

— Des ennemis, moi ?

— Un ennemi, tout au moins.

— Qui ?

— Rosario.

— Rosario ?

— Mon Dieu, oui ! Rosario, qui est un être intelligent, mais têtu, vindicatif, jalousement attaché à ses idées et à ses croyances, Rosario se considère comme le propriétaire de tout le sous-sol qui va du promontoire à ce pavillon.

— Et à quel titre ?

_ C’est lui le premier qui, de nos jours, l’a exploré. Donc, à son point de vue, il en est le maître.

— Et maître aussi de la statue ?

— Forcément, oui, puisqu’il l’a découverte.

Stéphane commençait à s’irriter :

— Il l’a découverte ?

— Je peux l’affirmer. Je suis venu, pour la première fois, en 1921, dans le domaine où mon associé, Georges d’Esmiane, était mort peu de temps auparavant, après s’être fait construire ce pavillon. À cette époque, je fis venir comme jardiniers Rosario et deux de ses camarades. Or, un matin qu’il rangeait divers ustensiles dans la cour, il démasqua l’orifice du tunnel, s’y risqua, poussa jusqu’à la mer, et plus tard en aménagea la première partie en une galerie commode, par où, un jour, il me conduisit devant la statue.

Stéphane avança de deux pas vers Zoris, et articula :

— Et cette statue ?…

— Vous avez dû la voir en passant. C’est une statue antique, de la meilleure époque, et admirable en tous points.

— Une statue antique ?… Une statue antique ?… répéta Stéphane exaspéré.

Et, violemment, frappant du pied, il s’écria :

— C’est l’œuvre de mon père ! C’est la Vénus Impudique de Guillaume Bréhange… qui lui a été dérobée… et vous le savez bien !

— Je sais que vous cherchez cette Vénus Impudique, et que vous êtes venu dans ce domaine sur la foi d’indications mensongères. Je sais, puisque vous avez débouché dans ce pavillon, que vous avez vu la statue qui est au-dessous du dolmen, mais ce n’est pas celle que vous cherchez.

Stéphane ne put se contenir :

— Vous mentez ! Je l’ai vue !

— Vous l’avez vue, dans l’ombre d’une salle obscure.

— J’étais là quand vous l’avez éclairée vous-même, et c’est elle ! c’est l’œuvre de mon père ! C’est la statue qui a été volée au Salon de 1912, emmenée sur les côtes de Provence, ensevelie dans le souterrain par Rosario et ses complices et, dix ans plus tard, redressée par vous, Zoris.

Zoris, tremblant de rage, porta de nouveau la main à sa poche. Stéphane lui empoigna le bras.

— Pas de chantage, hein ? Si vous croyez que je me laisserai supprimer comme un imbécile ! Trois fois déjà votre acolyte Rosario, qui m’avait déjà repéré dans les rues d’Arles, — car ce ne peut être que lui — trois fois déjà Rosario a tenté de me tuer, sur votre ordre, sans doute. Vous n’y réussirez pas davantage.

Sans vergogne, il fouilla dans la poche de Zoris, et en retira l’arme qu’il jeta par la fenêtre. Puis, secouant Zoris qui chancelait, et l’appuyant au dossier d’un fauteuil :

— Toute l’affaire a été menée par vous. J’en ai l’intuition et la certitude. La lettre anonyme envoyée à mon père, c’est vous qui l’avez fait écrire. Le visiteur qui est venu le voir, la veille du jour où il s’est tué, c’était vous. Avouez-le ! Que lui avez-vous dit, ce soir-là ? dites ? Quelle abomination avez-vous machinée pour lui mettre l’arme en main ? Mais répondez donc !

Stéphane sentit que Zoris défaillait sous son étreinte, et, le lâchant soudain, il le laissa s’effondrer au creux du fauteuil.

Zoris demeura immobile un moment, courbé en deux et ses mains crispées à l’endroit de son cœur. Il semblait étouffer, il était livide.

Après un instant, il prit dans un tiroir un flacon dont il avala le contenu. Puis, se remettant peu à peu, il alla vers la fenêtre, respira longuement, revint s’asseoir, et, regardant Stéphane bien en face, il lui dit, d’une voix saccadée et sourde :

— Des mensonges !… rien que des mensonges !… Je ne répondrai pas… La statue volée… la lettre à votre père… ma visite… autant de folies… L’unique réalité, c’est que j’ai vu, pour la première fois, le 30 juillet 1921, cette statue qui se trouvait dans le souterrain depuis un temps que j’ignore. Et le seul aveu que je vous ferai, c’est que, depuis le 30 juillet 1921, je n’ai pas manqué un seul jour, vous entendez, pas un seul jour, d’aller la voir et l’admirer. C’est un pèlerinage, qui est la raison même de ma vie quotidienne. Je mourrais s’il me fallait y renoncer. Cela m’est nécessaire comme de manger et de boire. Quand mon cœur flanche, elle me ressuscite. Certains jours où j’étais couché, grelottant de fièvre, je courais là-bas, tout en sueur, et le mal s’en allait. Qu’elle vienne du fond des siècles ou de l’atelier de votre père, je m’en moque. Elle est à moi ! à moi seul ! Et vous me la prendriez ? Mais c’est fou ! De quel droit me voler ? Allez-vous-en, cette femme est à moi.

Stéphane écoutait avec stupeur ces paroles de démence que Zoris finissait par bredouiller ; il murmura :

— Cette femme, dites-vous ? C’est le mot vrai. Ce n’est pas une statue que vous aimez. On n’aime pas une statue. Non, vous tenez à la femme qu’elle représente. C’est cette femme que vous aimez…

Zoris se taisait, la tête entre ses mains. Et Stéphane pensait que la même équivoque se retrouvait en lui. Son extase devant le bloc de marbre, ne la recherchait-il pas dans le choix même de toutes les femmes qu’il dévoilait ?

Zoris avait levé la tête, et tous deux se regardaient avec une haine véritable. C’était réellement une femme qu’ils se disputaient, et toute leur admiration pour des formes parfaites et des proportions harmonieuses n’était que luxure et que désir impuissant pour la chair mystérieuse que ni l’un ni l’autre n’avait possédée.

Zoris reprit, de son intonation essoufflée et rageuse :

— Allez-vous-en… votre entreprise est inutile et criminelle. Jamais vous ne réussirez !… jamais !… Une plainte contre moi ? À quoi bon ?

Je ne vous la rendrais pas vivante… vous entendez, pas vivante. Je la démolirais à coups de hache, et vous n’auriez que des miettes et de la poussière. D’ailleurs, vous ne feriez pas cela… Si vous le faisiez..

— Si je le faisais ?

— Écoutez-moi bien. Approchez-vous… plus près encore… je n’ai plus de forces. Écoutez… Il y a trois belles filles ici. Je ne parle pas de Flavie qui s’est retranchée du monde, mais d’Élianthe, de Véronique et de Lœtitia.. Trois belles filles… qui vivent dans le plaisir et dans la joie. Ce sont les filles de mon esprit… Elles ne m’aiment pas beaucoup… Personne ne m’aime… Mais, moi je les aime parce qu’elles sont belles… Je les ai formées en vue de leur beauté et selon ma vision païenne de la vie. Comme moi, elles adorent les dieux morts, ceux d’Homère et de Virgile. Elles prient la nature, la mer, les étoiles, le soleil. Et elles sont merveilleuses. Soulevez ce rideau. Il y a là une longue vue dont je me sers pour les regarder quand elles prennent leur bain. Quelle splendeur ! Vénus, Minerve et Junon furent moins belles aux yeux du berger Pâris. Eh bien, ces trois magnifiques créatures, ces trois favorites des dieux, qui ne connaissent que la joie et le luxe…

Qu’allait-il dire ? Stéphane se pencha davantage. Zoris prononça brièvement :

— Leur père avait retiré toute sa fortune de la banque. Depuis, il s’était ruiné en spéculations. C’est moi qui ai payé tous les travaux plus tard. C’est moi qui fais vivre tout le monde. Si on m’enlève la statue, c’est la mort pour moi, pour elles la ruine. Choisissez…

Un long silence. Était-ce un mensonge, ou la vérité ? Les faits semblaient s’accorder avec ces révélations.

Stéphane y ajouta foi, et Zoris continua :

— Est-ce cela que vous voulez ? La vente du domaine ? La ruine des trois sœurs ? Que deviendront-elles ? Vous connaissez leur façon de vivre… qui les épousera ? Dois-je vous rappeler ce qu’elles vous ont donné si joliment ? Ne dites pas non. Tout ce qui se passe ici, je le sais… Rien ne m’échappe. Véronique d’abord, et puis Lœtitia… et puis, sans doute, Élianthe… Que réclamez-vous, maintenant ? Vous avez eu les plus beaux trésors du monde… et vous allez gâcher tout cela pour un rêve, pour un mirage ?

Il répéta, en martelant les mots :

— La ruine… la misère… des amants de hasard, dont elles dépendront…

Un petit ricanement mauvais l’agitait. Comme regaillardi par cette vision de désastre, il se leva. Il fit quelques pas. Un moment après, il sortit la longue-vue, la braqua vers la plage et chuchota :

— Elles sont là, toutes les trois…

Stéphane se précipita et lui arracha l’instrument qu’il brisa en deux sur son genou.

— Je vous défends… C’est une ignominie…

Zoris_éclata de rire :

— À la bonne heure ! Voilà qui est bien… Soyez jaloux de ces trois-là. Je vous les laisse… Mais l’autre, la statue, c’est ma part. Je l’ai conquise par un martyre affreux… N’y touchez pas…

À quoi faisait-il allusion ? N’était-ce pas un aveu, et ne pouvait-on supposer que ce martyre affreux lui avait été infligé, non par la statue, mais par une femme ?

Stéphane ne l’interrogea pas. Zoris se tourna vivement et lui jeta :

— Vous refusez de partir ?

Stéphane haussa les épaules.

— Soit, dit Zoris, qui semblait de nouveau exténué et qui se rassit. Soit, ne quittez pas le domaine, mais n’essayez pas d’en savoir plus long… J’ai voulu éloigner Séphora parce qu’elle était toute disposée à me trahir pour avoir sa part de caresses, et j’ai de même éloigné Rosario parce qu’il aurait fini par vous tuer… De moi, vous n’avez rien à craindre, je ne tue pas, moi, non, j’ai horreur du crime… Une seule fois…

Il s’arrêta, sur le bord de sa confidence, puis tout de même, comme s’il se souciait peu des réactions de Stéphane, il acheva :

— Une seule fois, j’ai tué… Ce fut ma perte… Je crus que je m’étais tué moi-même. C’est mon sang qui s’est écoulé… En une minute, je suis devenu plus pâle que la mort…

L’étrange personnage ! Stéphane avait horreur de lui et cependant ne se décidait pas à le quitter. Il y avait, dans son aveu inutile, une grandeur cynique et une désolation sans bornes. Qui avait-il tué ? Et pour quelle raison ? Une énigme nouvelle s’ajoutait à toutes celles qui s’accumulaient autour de lui et autour de cette aventure dont il semblait bien qu’il tenait tous les fils.

À bout de forces, Zoris désigna sur un chevalet des papiers et des cartons, et demanda :

— Ayez l’obligeance de me donner ce carton rouge.

C’était un dossier. Il l’ouvrit lui-même et tendit un plan topographique à Stéphane en lui disant :

— Comme vous le voyez, c’est la partie de la Camargue qui avoisine le domaine, et c’est la côte. Notez, à certains endroits, autour du domaine, de petites croix rouges. Elles signifient…

— Elles signifient ?

Zoris avala de nouveau le contenu d’une fiole, et il expliqua d’une voix à peine perceptible :

— La côte a fléchi, il y a dix ou douze siècles comme vous le savez… sauf le coin du massif rocheux où nous sommes… Mais la mer travaille au sud… Au nord l’eau salée attaque les bases, use, démolit.. Et puis le vent, les tempêtes… tout cela est ébranlé par moments. J’ai remarqué des fissures, çà et là, sur le mur de la terrasse, ou bien des creusements au pied des roches comme au pied du rempart qui nous protège du mistral… Tout cela correspond aux petites croix rouges. Il semble surtout que le promontoire est menacé, ainsi que la montée des grottes… Un jour ou l’autre, un ouragan arrachera tout, le sol s’effondrera, et ce sera ici, comme il y a dix ou douze siècles, la mer… la mer… et puis tout le delta, les étangs de Camargue, et plus tard, dans des siècles, on la retrouvera, elle, ensevelie, mutilée, morte, mais toujours belle…

Il ajouta, dans un soupir :

— Toujours belle… toujours impudique…