L’Illustre Piégelé/La Cinquantaine

Albin Michel (p. 39-50).


LA CINQUANTAINE


Rue de la Chapelle. Une cour au fond d’un cube haut de six étages dont les innombrables fenêtres sont pavoisées de linges et de langes. Presque à ras du sol, une croisée ouverte en carré révèle la loge du concierge et la silhouette de celui-ci, penché sur des bottes, qu’il retape. À angle droit sur la loge, une porte numérotée 100.
Un couple de miséreux s’apprête à chanter.
L’homme (soixante ans, barbe en broussaille couleur de cendre, les doigts de pieds vaguement devinés par l’à-jour de chaussures ouvertes en jeu de tonneau tend, puis éprouve d’un doigt expert, les cordes de sa guitare.)
Sa femme (aucun âge présumable : quarante ans ou soixante-cinq ; la poitrine comme une ardoise, emprisonnée en un désolant jersey qu’achèvent des basques en créneaux, interroge de son regard résigné le vide béant et noir des fenêtres.)

L’homme

Ayez pitié, Messieurs et Dames, de pauv’z’ouverrriers sans travail, affligés d’une nombreuse famille et qui en sont réduits à demander leur pain à la charité publique. Messieurs et Dames, nous avons neuf enfants au berceau, sans compter not’ propriétaire…


La femme, bas

Comment, not’ propriétaire ?


L’homme, même jeu

Ta gueule. Je sais ce que je dis.


La femme, même jeu

T’es saoul.


L’homme, même jeu

Ta gueule, que je te dis !… C’est bon !… (haut) … sans compter not’propriétaire qui menace de nous mettre à la porte. Vous voyez, Mesdames et Messieurs. (Il attache sur la femme le regard chargé de haine d’un homme injustement outragé et que les circonstances mettent dans l’impossibilité de venger son honneur flétri) comme la situation est digne d’intérêt… C’est à en pleurer !


La femme

À chaudes larmes !


L’homme

C’est pourquoi nous allons chanter…


La femme

… La Cinquantaine…


L’homme

… Romance…


La femme

… En vers…


L’homme

… Paroles de Victor Hugo…


La femme

… Musique de Richard Wagner !

Ils accordent leurs instruments.

L’homme, les doigts à la guitare

Sol ! Sol ! Sol ! (à part, haussant les épaules)!… Saoul !…


La femme, les doigts à la mandoline

Do ! Do ! Do !… (à part). Mon propriétaire !


Tous deux, ensemble

Mi, sol, do ! Mi, sol, do ! Do ! Do !


L’homme

Premier couplet !


La femme

Voici venue enfin cette semaine,
Fête du cœur comme du souvenir,
Qui voit ici fleurir la cinquantaine
D’une union que rien n’a pu flétrir.


L’homme

Hélas ! le temps fuit avec les années !…
Mais si l’hiver poudre nos cheveux blancs.
Baisons pourtant nos lèvres embaumées !…
Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans.


Ensemble

Viens ma chérie,
(L’instant charmant !)
Dans la prairie
Courir gaiement.
Viens, ah ! viens vite !
L’air parfumé,
Tout nous invite
À nous aimer.

Ritournelle sur la guitare et la mandoline, au cours de laquelle les deux mendiants, impassibles, échangent sans se regarder, le colloque suivant.


L’homme, bas

Vrai alors, t’en as du culot, d’oser dire que j’ai le nez sale.


La femme, bas

Bien sûr, t’as le nez sale.


L’homme, bas

J’ai le nez sale ?


La femme, bas

Oui, t’as le nez sale !


L’homme

Espère un peu qu’on soie chez nous, je t’ferai voir, moi, si j’ai le nez sale. — Proparienne !


La femme, bas

… Gros dégoûtant.


L’homme, bas

… Avec ma main sur la figure…


La femme, bas

… Je t’emmène à la campagne.


L’homme, bas

… Et mon pied dans le derrière.


La femme, bas

Cause toujours, tu m’intéresses.


L’homme, bas

Volaille !


La femme, bas

Turbot !


L’homme, bas

Panier !


La femme, bas

Ragoût !


L’homme, bas

C’est bon ! Ta gueule !… Haut. Do, mi, sol, do !


La femme

Sol ! Sol ! Sol !


L’homme

Mi, sol, do, mi !


La femme

Mi, mi, mi ! (bas.) Gueule d’empeigne.


L’homme, bas

Figure de porc frais ! (haut.) Deuxième couplet !


La femme

En vain les ans fuyant à tire d’ailes
Sur nos baisers luisent cinquante fois,

Le même feu qui darde en mes prunelles
Garde à mon front ses pudeurs d’autrefois.


L’homme

Viens donc encore, étrange magicienne,
Griser mon œil de tes charmes troublants.
En rougissant, mets ta main dans la mienne…
Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans.


Ensemble

Viens, ma sirène,
Comme autrefois,
Courir, ma reine,
Au fond des bois.
Viens de ma vie,
Astre pâmé !
Tout nous convie
À nous aimer.

Ritournelle sur la guitare et reprise du jeu de scène déjà vu.

L’homme, bas

Et le plus chouette, c’est que c’est elle qu’est saoule, justement.


La femme, bas

Moi ? Eh bien t’en as une santé !


L’homme, bas

Tu parles, si faut que j’en aye une, pour rester de là, collé depuis plus de vingt berges avec une vieille peau pareille.


La femme, bas

Ma peau vaut bien la tienne, casserole !


L’homme, bas

Comment que t’as dit ?


La femme, bas

Casserole.


L’homme, bas

Répète-le un petit peu. Je te refile un marron par le blair, tu verras si c’est de l’eau de savon.


La femme, bas

Casserole ! Casserole !


L’homme, bas

Tu crânes à cause qu’on est dans la bonne, société. Espère un peu ; on n’y sera pas toujours. C’est malheureux, ça, aussi, de faire se moucher par une pétasse qui vous achète devant le monde et qui dit comme ça qu’on est saoul.


La femme, bas

Ferme ta malle ! On voit Gouffé.


L’homme, bas

Zut !


La femme, bas

Va donc, eh paquet !


L’homme, bas

Poison !


La femme, bas

Plein de puces !


L’homme, bas

Tête à poux !

La femme tente de placer un mot ; mais lui, a déjà pris les devants ; il en a placé un, de mot ! un seul dont la concision éloquente a coupé court à toute espèce de discussion.
Sur quoi :

L’homme, les doigts remués sur la guitare dont le bois creux résonne en plaintes sentimentales :

Sol, mi, do !… Do ! Do !


La femme

Do, mi, sol ! Sol ! Sol !… Troisième couplet ?

(Elle chante : )

Toc, toc ! Qui frappe à cette heure à la porte ?
Ciel ! c’est la mort !


L’homme

Ciel ! c’est la mort ! Jeanne, ne tremble pas.
La mort n’est rien, si notre amour plus forte,
Survit encore au plus prochain trépas.


La femme

Dans le cercueil, où nos cendres glacées
Sommeilleront en l’horreur, des néants,


L’homme

Pour nous chérir au bout de mille années,
Nos cœurs, ma Jeanne, auront encor vingt ans.


Ensemble
Refrain

Viens sous la nue !
Entends vraiment

La voix émue
De ton amant.
L’instant suprême
Prêt à sonner
Veut que l’on s’aime !…
Viens nous aimer.


L’homme

Crève donc tout de suite, eh ! citrouille


La femme

Sac à vin !


L’homme, bas

Planche à repasser ! Non, mais regardez-moi un peu ça. Mince d’épaisseur ! (s’accordant :) Do, mi, sol. (bas.) Sole, Sole.


La femme, furieuse

Mi, sol, do ; mi, sol, do. (bas.) Dos ! dos !


Ensemble

Do, mi, sol do ! Do, mi, sol. do !