L’Illustre Piégelé/L’Ours

Albin Michel (p. 3-8).


L’OURS


Scène première


(Les coulisses du petit théâtre de l’Ambigu-Dramatique.)



Lapotasse, costumé en Brésilien farouche.

Écoute-moi bien, Piégelé.


Piégelé, costumé en ours et tenant sa tête sous son bras.
Je suis tatoué, Lapotasse…
Se reprenant.
Heu !… je suis tout ouïe, c’est-à-dire…

Lapotasse, solennel.

Grâce à mon intervention, te voici enfin parvenu à la réalisation de tes vœux les plus chers : tu es artiste ! Dans un instant, tu auras paru devant ton souverain juge, le grand public parisien. Tu y auras parti, il est vrai, sous les traits modestes d’un ours, mais… — Piégelé, tu me porte sur les nerfs, à regarder ta tête au lieu de m’écouter.


Piégelé

Je t’écoute, La potasse, je t’écoute.


Lapotasse

Je t’en suis obligé. — … Mais, dis-je, il n’y a pas de petits emplois, il n’y a que de petits acteurs. Médite cette vérité. Ceci posé, prête la plus attentive oreille aux instructions que tu vas recevoir de ton aîné, maître, et ami. … De tes débuts, Piégelé, une carrière tout entière dépend !… — Mon Dieu que tu es agaçant de laisser tomber ta tête à chaque minute.


Piégelé

Ne te fâche pas, Lapotasse.


Lapotasse

De tes débuts, — j’insiste sur ce point essentiel, — dépend une carrière tout entière. Donc… — Quand tu auras fini de débarbouiller ta tête avec le fond de ta culotte, tu me feras an sensible plaisir — … voici la situation ; tâche voir à ne pas te tromper. Je fais le Brésilien Hernandez ; toi tu fais l’ours que je dois tuer d’un coup de rifle. Très bien ; je suis en scène et je dis : « Caramba ! »


Piégelé

Caramba !… C’est de l’espagnol !


Lapotasse

Très important. Ne t’inquiète pas de ça, ce n’est pas ton affaire. Est-ce que tu es compétent pour savoir si c’est de l’espagnol ? Non. Alors, de quoi te mêles-tu ? Haussement d’épaules. C’est curieux, ce besoin de compéter sans, savoir. D’abord, les Brésiliens sont des espèces d’Espagnols.


Piégelé

C’est juste. Continue.


Lapotasse

Bon ! Au même moment ou je dis : « Caramba ! ». toi tu entres, et tu imites l’ours. Sais-tu imiter l’ours ?


Piégelé

Oh ! très bien.


Lapotasse

Imite voir.


Piégelé, imitant.
« Paye tes dettes ! Paye tes dettes ! » Ah non ! je confondais avec la caille ! L’ours, c’est comme ça :
Imitant.
« Coule ! couic ! Couic ! »

Lapotasse
Eh non ! ce n’est pas comme ça ! Tu fais le cochon d’Inde en ce moment. L’ours, voilà comment c’est.
Imitant.
« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »

Piégelé, répétant.

« Hoû ! Hoû ! Hoû ! ».


Lapotasse

Tu y es. Moi, là-dessus, qu’est-ce que je fais ? Je te fous un coup de fusil.


Piégelé, inquiet.

Pour de rire ?


Lapotasse

Naturellement, pour de rire. Alors tu tombes mort, et c’est tout. Tu as bien compris ?


Piégelé

Parbleu ! me prends-tu pour un idiot ? — Ah ! dis donc, et si le fusil rate ?


Lapotasse

Le cas est prévu : j’ai une arme à deux coups. Tu attendrais.


Piégelé

Entendu.


Lapotasse

Hé bien ! attention tiens-toi prêt ! Voici le moment de mon entrée.


Piégelé

Sois tranquille. À part. Je crois que je ne serai pas mal, dans l’ours. Je le sens, ce rôle, je le sens !



Scène II


La scène. Le décor représente une forêt vierge.



Lapotasse, achevant son monologue.

« Caramba ! » Entrée de l’ours. Mouvement dans la salle.


L’ours

« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »


Lapotasse, jouant.
« Que vois-je, un ours !… À moi, mon bon rifle de Tolède ! »
Il ajuste l’ours et presse du doigt la gâchette. Le fusil rate. Rires dans la salle.

L’ours

« Hoû ! Hoû ! »


Lapotasse, improvisant.

« Attends, lâche animal ! Ah ! tu crois me faire peur ! Peur à moi !… l’intrépide Hernandez ! »

(Il ajuste l’ours de nouveau.)

« Meurs donc ! »

Il presse la gâchette. Le fusil rate une seconde fois. Rires énormes dans le public.

L’ours
Ah diable ! Je ne sais que faire, moi. Ma foi tant pis !
Haut.
« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »

Lapotasse, exaspéré et ne voulant pas manquer son effet.

« Ah ! c’est ainsi ! et mon arme fidèle me trahit à l’heure du danger !… » Il empoigne l’arme par le canon et assène sur la tête de l’ours un formidable coup de crosse. — Meurs !


L’ours

Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! Enfant de salaud qui m’a mis un coup, de crosse ! J’en ai la mâchoire détraquée et la gueule comme une tomate.