L’Illustre Maurin/LII

E. Flammarion (p. 443-449).

CHAPITRE LII


Où Césariot est bien forcé de reconnaître qu’il doit la vie à son père.

Quand ils sortirent de leur cachette, ils virent venir à eux le berger qui était le maître de la porcherie et qui, sans le savoir, leur avait prêté deux pains.

— Oou ! c’est toi, Maurin ?

Maurin s’expliqua et conclut :

— Voici ce qui nous reste de tes deux pains. Le reste est mangé. Je te les rendrai à l’occasion.

— Je vous les offre de bon cœur, dit le berger. Mais filez vite vous mettre en sûreté, quoique à vrai dire on vous croit morts tous deux, et c’est vos cadavres qu’on cherche. Où voulez-vous aller présentement ?

— À Bormes, où j’ai quelqu’un à voir, dit Maurin qui pensait à Tonia.

— Passons par la Garde-Freïnet ; des amis que nous avons là nous prêteront deux chevaux.

Il se trouva qu’un curieux spectacle les attendait à la Garde-Freïnet. On y célébrait, pour la fête patronale, le jeu antique des Bouffés.

Tous les jeunes gens du pays, armés d’un soufflet, se poursuivaient l’un l’autre en chantant :

Sian une bando
De bravo jouventùro.
Aven un grand fué que nou brùlo.
Si sian immagina,
Per si lou fa passa,
Dé prendre leïs bouffés,
Au cùou dé si bouffa.

Et tandis qu’ils poursuivaient aussi les fillettes accourues pour les voir, — tout à coup surgissaient d’autres jeunes hommes en troupe, et déguisés en pirates mauresques et nègres qui mettaient les premiers en déroute et leur enlevaient les belles filles !…

Mais Maurin et Pastouré avaient bien d’autres affaires. Ils quittèrent au plus vite la Garde-Freïnet, sur les deux bons chevaux qu’ils avaient empruntés, et ils résolurent d’aller passer par le bord de la mer pour dépister leurs poursuivants. Ils comptaient prendre le chemin en corniche qui monte et descend, au flanc des Maures, sur les pentes méridionales, au-dessus et le long de la mer ; en cas d’alerte laisser là leurs montures et gagner les bois familiers.

Le mistral terrible avait repris vers quatre heures, et bien qu’il contrariât leur marche, ce vent favorisait leur fuite parce qu’il n’engageait personne à la promenade. Les chemins étaient déserts. La bourrasque ronflait en tempête. Dans le golfe de Cavalaire, pareil à un lac large d’une lieue, la mer, par mistral, ne vient pas de loin, — la côte, qu’ils suivaient, étant protégée par la pointe de Camara. Là-bas, à Saint-Tropez, cependant, les vagues se précipitaient sur le quai avec une fureur telle qu’elles le couvraient par instants tout entier, et trempaient d’embruns la statue du Bailli de Suffren.

Quand ils furent en vue de la plage de Cavalaire, Pastouré et Maurin assistèrent à un véritable ouragan. Tous les arbres de la plaine devant eux semblaient se coucher, pris d’épouvante. La mer fuyait les rivages du nord-est, et se ruait vers le sud-est. C’était la tempête bleue. Les énormes lames azurées se dressaient, portant, au faîte, des écumes, telles des montagnes dressant au ciel leurs neiges ; et le vent magistral arrachait aux vagues ces blancheurs bouillonnantes, les emportait au-devant d’elles, et c’était partout sur l’eau bouleversée un tel arrachement de ces écumes envolées que sur la mer semblaient rouler des nuages qu’elle suivait en hurlant, comme pour les rattraper. Aucune barque… Si, pourtant ! un bateau pêcheur en détresse là-bas !… Il s’efforçait de lutter contre la lame. Il espérait pouvoir se mettre à l’abri sous la pointe ouest de la baie de Cavalaire, et peut-être alors arriverait-il, avec ses quatre avirons, à gagner la terre… Un bateau de Saint-Tropez sans doute !… Maurin, sans rien dire, pressa son cheval de l’éperon ; Pastouré imita le mouvement. Dix minutes plus tard, les cavaliers couraient le long de la courbe immense de la plage.

Le bateau pêcheur paraissait avoir réussi sa manœuvre. Il était parvenu à se mettre sous le relatif abri de la terre, mais le mistral qui courbe jusqu’au sol les cimes des pins, chasse les vagues devant lui comme des troupeaux affolés ; et, au milieu de cette fuite des lames prises d’épouvante, le bateau, malgré l’abri de la terre, se sentait emporté loin d’elle. Les arbres eux-mêmes paraissaient fuir devant le gros temps ; courbés, ployés, baissés, ils semblaient une armée en déroute, saisie de panique, éperdument ; et ils imitaient la fuite folle des lames. Entraîné dans cet affolement de choses échevelées, le bateau perdait de plus en plus la terre… Les forces des hommes à bord, sans doute étaient à bout… Une lame prit tout à coup la pauvre embarcation par le travers. Elle chavira.

Au fond de la baie, la caserne des douaniers avait aperçu le bateau, et ces braves gens s’efforçaient de mettre une chaloupe à flot ; mais l’opération était difficile et semblait devoir être longue.

Le roi des Maures, dressé sur ses étriers, ferme sous le vent qui faisait claqueter ses vêtements, regardait les naufragés… Ils étaient deux qui tentaient de saisir l’épave. Ils apparaissaient à la pointe des vagues pour disparaître aussitôt entre des montagnes d’eau. Et la forêt des Maures jetait ses grondements sur ceux des grandes eaux. Dans ce fracas Maurin cria à Pastouré :

— Attends-moi, j’y vais !

Alors, le rude homme, le petit-fils des pirates sarrasins et des pêcheurs tropéziens — chargea la mer !… Par assauts, elle venait contre lui, mais à chaque reflux elle semblait le fuir.

Dans le sable mou, les quatre pieds de son cheval entraient, cerclés d’eau et d’écumes rageuses.

— Je te suis ! cria Pastouré.

Mais le cheval de Pastouré se déroba, et en trois bonds, désarçonnant son lourd cavalier, le jeta dans les écumes du bord. Pastouré, se cramponnant à la queue de sa bête, fut ramené par elle vers la terre où les douaniers le relevèrent sans trop de mal.

Il se remit aussitôt sur ses pieds et voulut remonter à cheval, mais sa bête était devenue folle, elle lui échappa et s’enfuit d’un galop épouvanté. Pastouré dut se résigner à laisser Maurin tenter seul l’aventure.. Et comme il souffrait un peu de sa chute, il permit qu’un jeune douanier courût après son cheval.

Et tous, alors regardèrent, saisis d’une admiration terrifiée, le cavalier qui entrait dans la tempête. Le cheval de Maurin se déroba dix fois, brusquement maté tout debout dans les sables du bord que par moments découvrait la mer. Il se cabrait, et sur son ventre les vagues déferlaient comme sur un rocher mouvant. Il pivotait sur ses jambes de derrière, et obstinément tournait la tête vers le rivage, mais à chacune de ces voltes, son cavalier, plus obstiné que lui, gagnait un peu dans la mer, vers le naufrage… Une dernière fois le cheval se dressa, mais, cette fois, au moment où il retombait sur ses pieds, il fut soulevé tout entier par une lame énorme… et il se mit à la nage… Maurin l’enveloppa dans ses jambes nerveuses, l’étreignit dans l’étau de ses genoux, lui tordit le col avec la bride ; les éperons mordaient les flancs de l’animal, dans ces eaux furieuses où peut-être il croyait sentir la dent d’on ne sait quel monstre inconnu. De hautes vagues passaient par-dessus la tête du cheval et parfois semblaient devoir renverser l’homme ; mais Maurin baissait le front et les traversait… Et il s’éloignait de terre… Une angoisse avait pris au cœur les assistants. Ils étaient là, six ou sept douaniers, avec Pastouré, tous chargés en statues inutiles, immobilisés par l’angoisse…

Les naufragés, cramponnés à leur barque chavirée, étaient poussés obliquement, par le vent et les lames, vers la pointe sud-est du golfe ; ils virent enfin s’avancer vers eux le sauveur intrépide… Mais Maurin les dépassa. Il jugeait ne pouvoir les prendre qu’en revenant vers la terre… Il tourna bride enfin, saisit un des hommes par les cheveux et hurla dans la tempête :

— Croche-toi !

Il avait ramené contre son genou l’homme qui, obéissant d’instinct, s’y accrocha.

L’autre avait compris. Sachant un peu nager, il s’élança et saisit l’autre genou du sauveteur.

Plus rien ne paraissait sur l’eau que la quille, bientôt disparue, du bateau chaviré, là-bas, roulé, emporté dans les rafales… Le cheval, revoyant la terre devant lui, désespérément se sauvait de l’eau, de la tempête, de la mort…

— Tiens bon ! clamait Maurin plus haut que le vent et la mer, chaque fois qu’apparaissaient hors de l’eau les visages hagards des deux hommes. Le cheval, livré à lui-même, s’en alla prendre terre assez loin du point de départ ; il avait tourné à demi la croupe au vent, il naviguait à la lame… Pastouré et les douaniers couraient sur la plage pour les recevoir…

Le lieutenant des douanes était là… On transporta les demi-noyés dans la caserne où Maurin et Pastouré acceptèrent de se réchauffer un moment. Puis, lorsque à leur tour ils s’approchèrent des deux naufragés qui, après avoir bu un bon coup d’aiguarden, revenaient à la vie :

— Té ! dit tout à coup Maurin d’un ton jovial. Ah ! par exemple ! Celui-là, le jeune, c’est mon petit ! Césariot !… Ça me fait plaisir… En voilà un qui ne peut vanter de me devoir la vie… hé ! petit ? qu’en penses-tu ?

— Monsieur, interrogea le lieutenant, dites-moi, s’il vous plaît, votre nom pour que je l’inscrive dans mon rapport.

— Mon nom ? dit Maurin. Ce petit que j’ai sauvé vous le dira… quand je serai parti !

Le douanier ramenait à ce moment la monture de Pastouré.

— Viens-tu, Pastouré ? Au revoir, messieurs ! Il fait un mistral et un soleil à nous sécher en un quart d’heure, nous et nos bêtes ! Voyez-vous, nous ne craignons ni le feu ni l’eau, nous autres !…

Les deux hommes remontèrent à cheval et s’éloignèrent au grand galop.