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L’Hiver (Laprade)


IX

L’Hiver



 
Vers la forêt, là-bas, à mi-coteau,
Quand le brouillard s’entr’ouvre et s’illumine,
Je vois, plié dans son neigeux manteau,
Un lent vieillard qui vers nous s’achemine.

Les noirs rameaux que brise un vent du nord
Autour de lui pleuvent comme des flèches ;
D’un pied pesant foulant les feuilles sèches,
Il vient, courbé sous son faix de bois mort.

Chênes si verts, aubépine si blanche,
Si pleins de fleurs et d’oiseaux familiers !…
Par la forêt, le verger, les halliers,
Il a glané son fagot branche à branche.


Il en a pris au tronc où fut gravé
Un chiffre encor souriant sur le hêtre,
Où, dans le nid, fut, pour elle, enlevé
Le gai pinson qui chante à sa fenêtre ;

La branche aussi d’où l’amant fit pleuvoir
Sur un cou blanc les vermeilles cerises,
Et celle encor du saule à feuilles grises
Qu’il écarta sur son bain pour l’y voir ;

Et les rameaux du bois plus solitaire
Où tant de mousse invite à se poser,
Sous le rocher qui garde avec mystère
L’écho furtif de leur premier baiser !

A pas rêveurs le vieillard nous apporte
Son lourd faisceau dont il aime le poids ;
Du chaume antique il a franchi la porte,
Sur les chenets il a rangé le bois.

Là, chaque brin du fagot qu’il ménage
Flambe à son tour et fait durer le feu…
Débris ardents des trésors d’un autre âge,
Vous pouvez seuls le rajeunir un peu I

Assis dans l’âtre, en sa robe de laine,
Il tend ses doigts vers les rouges tisons ;
Sur le chenet tiédit sa tasse pleine
D’un vin gardé des fertiles saisons.


Du doux brasier son cœur ressent le charme ;
La sève encor monte à ses yeux taris ;
De ses cils blancs éclairés d’un souris
Jusqu’à sa main roule une grosse larme.

Brûlez, rameaux des buissons printaniers,
Débris de fleurs amassés en relique ;
A votre feu pâle et mélancolique
De ses soupirs réchauffez les derniers.

Chers souvenirs de la forêt secrète,
Bois sec et noir, jadis bouquet vermeil,
Au vieil Hiver, donnez, dans sa retraite,
Quelques tisons à défaut de soleil !