L’Heptaméron des nouvelles/67


SOIXANTE SEPTIEME NOUVELLE


Une pauvre femme, pour sauver la vie de son mary, hasarda la sienne & ne l’abandonna jusqu’à la mort.


’est que, faisant le dict Robertval ung voiage sur la mer, duquel il estoyt chef par le commandement du Roy son maistre, en l’isle de Canadas, auquel lieu avoyt délibéré, si l’air du païs eust esté commode, de demeurer & faire villes & chasteaux, en quoy il fit tel commencement que chacun peut sçavoir &, pour habiter le pays de Chrestiens, mena avecq luy de toutes sortes d’artisans, entre lesquelz y avoit ung homme qui fut si malheureux qu’il trahit son maistre & le mist en dangier d’estre prins des gens du pays. Mais Dieu voulut que son entreprinse fût si tost congneue qu’elle ne peut nuyre au Cappitaine Robertval, lequel feit prendre ce meschant traistre, le voulant pugnir comme il l’avoyt merité, ce qui eut esté faict sans sa femme qui avoyt suivy son mary par les perilz de la mer & ne le voulut habandonner à la mort, mais avecq force larmes feit tant avecq le Cappitaine & toute la Compaignie que, tant pour la pitié d’icelle que pour le service qu’elle leur avoyt faict, luy accorda sa requeste, qui fut telle que le mary & la femme furent laissez en une petite isle sur la mer, où il n’abitoit que bestes sauvaiges, & leur fut permis de porter avecq eulx ce dont ilz avoient necessité.

Les pauvres gens, se trouvans tous seulz en la compagnye des bestes saulvaiges & cruelles, n’eurent recours que à Dieu seul qui avoyt esté toujours ferme espoir de ceste pauvre femme, &, comme celle qui avoyt toute consolation en Dieu, porta pour sa saulve garde, norriture & consolation le Nouveau Testament, lequel elle lisoyt incessament. Et, au demourant, avecq son mary mectoit peine d’accoustrer ung petit logis le mieulx qu’il leur estoit possible, &, quant les lyons & aultres bestes en approchoient pour les dévorer, le mary avecq sa harquebuze & elle avecq des pierres se defendoient si bien que non seullement les bestes ne les osoient approcher, mais bien souvent en tuèrent de très bonnes à manger. Ainsy avecq telles chairs & les herbes du païs vesquirent quelque temps, quant le pain leur fut failly.

À la longue le mary ne peut porter telle norriture, &, à cause des eaues qu’ilz buvoyent, devint si enflé que en peu de temps il morut, n’aiant service ne consolation que de sa femme, laquelle le servoyt de Médecin & de Confesseur, en sorte qu’il passa joieusement de ce désert en la céleste patrie, & la pauvre femme, demeurée seulle, l’enterra le plus profond en terre qu’il fut possible. Si est ce que les bestes en eurent incontinant le sentyment, qui vindrent pour manger la charogne ; mais la pauvre femme, en sa petite maisonnette, de coups de harquebouze défendoyt que la chair de son mary n’eust tel sépulcre. Ainsy vivant, quant au corps de vie bestiale & quant à l’esperit de vie angélicque, passoyt son temps en lectures, contemplations, prières & oraisons, ayant ung esperit joieulx & content dedans ung corps emmaigry & demy mort ; mais Celluy, qui n’habandonne jamais les siens & qui au désespoir des autres monstre sa puissance, ne permist que la vertu qu’il avoyt mise en ceste femme fût ignorée des hommes, mais voulut qu’elle fût congneue à sa gloire, & feyt que, au bout de quelque temps, ung des navires de ceste armée passant devant ceste isle, les gens qui estoient devant advisèrent quelque fumée, qui leur feit souvenir de ceulx qui y avoient esté laissez & délibérèrent d’aller veoir ce que Dieu en avoyt faict.

La pauvre femme, voiant approcher le navire, se tira au bort de la mer, auquel lieu la trouvèrent à leur arrivée. Et, après en avoir rendu louange à Dieu, les mena en sa pauvre maisonnette & leur monstra de quoy elle vivoit durant sa demeure, ce que leur eust esté incroiable sans la congnoissance qu’ilz avoient que Dieu est puissant de nourrir en ung désert ses serviteurs comme aux plus grandz festins du monde.

Et, ne povant demeurer en tel lieu, emmenèrent la pauvre femme avecq eulx droict à La Rochelle, où après ung navigage ilz arrivèrent, &, quand ilz eurent fait entendre aux habitans la fidélité & persévérance de ceste femme, elle fut receue à grand honneur de toutes les Dames qui voluntiers luy baillèrent leurs filles pour aprendre à lire & à escripre, & à cest honneste mestier là gaigna le surplus de sa vie, n’aiant autre desir que d’exhorter ung chacun à l’amour & confiance de Nostre-Seigneur, se proposant pour exemple la grande miséricorde dont il avoyt usé envers elle.


« À ceste heure, mes dames, ne povez vous pas dire que je ne loue bien les vertuz que Dieu a mises en vous, lesquelles se monstrent plus grandes que le subject est plus infime ?

— Mais ne sommes pas marries », dist Oisille, « d’ont vous louez les graces de Nostre Seigneur, car, à dire vray, toute vertu vient de luy ; mais il fault passer condemnation que aussy peu favorise l’homme à l’ouvrage de Dieu que la femme, car ne l’un ne l’autre par son cœur & son vouloir ne faict rien que planter, & Dieu seul donne l’accroissement.

— Si vous avez bien veu l’escripture », dist Saffredent, « Sainct Pol dist que Apollo a planté & qu’il a arrousé ; mais il ne parle poinct que les femmes ayent mis les mains à l’ouvrage de Dieu.

— Vous vouldriez suyvre », dist Parlamente, « l’opinion des mauvais hommes qui prennent ung passaige de l’Escripture pour eulx & laissent celluy qui leur est contraire. Si vous avez leu Sainct Pol jusques au bout, vous trouverez qu’il se recommande aux dames qui ont beaucoup labouré avecq luy en l’Évangile.

— Quoy qu’il ayt », dist Longarine, « ceste femme est bien digne de louange, tant pour l’amour qu’elle a porté à son mary, pour lequel elle a hazardé sa vie, que pour la foy qu’elle a eu à Dieu, lequel, comme nous voyons, ne l’a pas habandonnée.

— Je croy », dist Ennasuicte, « quant au premier, il n’y a femme icy qui n’en voulust faire autant pour saulver la vie de son mary.

— Je croy », dist Parlamente, « qu’il y a des mariz qui sont si bestes que celles qui vivent avecq eulx ne doibvent poinct trouver estrange de vivre avecq leurs semblables. »

Ennasuicte ne se peut tenir de dire, comme prenant le propos pour elle : « Mais que les bestes ne me mordent poinct, leur compaignye m’est plus plaisante que des hommes, qui sont collères & insuportables. Mais je suyvrai mon propos que, si mon mary estoit en tel dangier, je ne l’habandonnerois pour morir.

— Gardez vous », dist Nomerfide, « de l’aymer tant ; trop d’amour trompe & luy & vous, car partout il y a le moien, & par faulte d’estre bien entendu souvent engendre hayne par amour.

— Il me semble », dist Simontault, « que vous n’avez poinct mené ce propos si avant sans le confirmer de quelque exemple. Par quoy, si vous en sçavez, je vous donne ma place pour le dire.

— Or doncques », dist Nomerfide, « selon ma coustume, je vous le diray court & joieulx :