L’Espagne depuis la révolution de février/02

L’ESPAGNE


DEPUIS LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER.




II. — SITUATION INTÉRIEURE.[1]




L’imprévu a joué le principal rôle dans la situation extérieure de nos voisins. L’intelligente fermeté du cabinet Narvaez a transformé en gage de sécurité les menaces que leur apportait l’ambition de l’Angleterre ; l’Espagne a été diplomatiquement émancipée par ce qui devait l’asservir, ouverte à toutes les alliances européennes par ce qui devait l’isoler. L’imprévu a-t-il exercé la même action sur sa situation intérieure ? À comparer la multiplicité exceptionnelle des dangers qu’a fait surgir le contre-coup de février avec le succès exceptionnel de la résistance, on est tenté de le croire. Le parti modéré, qui jusque-là n’avait tour à tour tenu tête aux carlistes et aux exaltés qu’au prix de longues luttes et d’accablantes alternatives, les a, cette fois, vaincus d’emblée et sans peine ; et dans quel moment ? dans un moment où les deux factions confondaient à Madrid leurs tentatives, à Londres leurs programmes, en Catalogne et en Navarre leurs soldats ; dans un moment où la propagande républicaine venait joindre à ce double effort de l’insurrection un effort de plus. Eh bien ! j’ai hâte de le dire, il n’y a rien d’anormal et de factice dans la consolidation subite du parti modéré. Le gouvernement avait préparé de longue main ces résultats, et il a su les utiliser et propos, ce qui est le grand point ; sa part est encore ici assez belle, mais c’est surtout en elle-même, dans le reclassement naturel de ses intérêts, dans la transformation nécessaire et prévue de ses partis, que l’Espagne a trouvé les élémens de sa reconstitution. Voilà le fait caractéristique et capital de la situation que nous voudrions étudier. C’est la guerre civile qui abdique et la véritable révolution qui commence : révolution étrange qui, par une rassurante transposition de tous les précédens, de toutes les analogies, a pour condition essentielle l’ordre, pour modérateur le peuple, pour point d’appui les hautes classes, pour moteur intéressé le pouvoir.

Pourquoi finit la lutte ? comment s’engage la révolution ? Ce sont là deux questions qui dominent toutes les autres et qu’il convient d’examiner successivement.


I

L’accord des trois élémens montemoliniste, exalté proprement dit et républicain dans le diminutif de guerre civile qui vient d’expirer entre l’Ebre et les Pyrénées est incontestable. La junte libérale de Perpignan et la junte républicaine de Bayonne ont favorisé tour à tour l’expédition de Cabrera en Catalogne et celle d’Alzaa en Navarre. Ces deux juntes correspondaient à Pau avec un comité mixte, et à Toulouse avec un comité montemoliniste central, lesquels recevaient de Londres des ordres et de l’argent. Les ordres venaient de la petite cour du prétendant, et l’ancien ministre exalté Salamanca expédiait les fonds. Où les prenait-il ? Je ne veux accuser personne, mais il est constant que le prétendant d’une part, M. Salamanca et trois banquiers de ses amis d’autre part, ont successivement échoué dans leurs tentatives d’emprunt, et, par une coïncidence singulière, les dépenses secrètes du Foreign-Office ont atteint en 1848 un chiffre relativement exorbitant. Comment expliquer d’ailleurs, si ce n’est par certaines connivences officielles, les nombreuses expéditions de fusils faites d’Angleterre vers l’Espagne, une époque où les mesures exceptionnelles décrétées contre le chartisme faisaient planer une surveillance rigoureuse et continue sur cette branche de la production britannique ? Ajoutons que des canons sortis des arsenaux de la Grande-Bretagne ont été également dirigés vers la Méditerranée, et que ce fait, dénoncé à temps, ne put être justifié que par un malentendu. Mais à quoi bon rester dans le domaine des rapprochemens et des mystères ? Les scrupules de lord Palmerston n’étaient-ils pas ici fort à l’aise ? N’avait-il pas formellement déclaré dans ses dépêches que la distinction faite jusque-là par l’Angleterre entre le parti carliste et le gouvernement d’Isabelle résidait tout entière dans le promesses de liberté constitutionnelle proclamées par celui-ci ? Or, au moment même où le noble lord accusait (on sait avec quel fondement !) le cabinet Narvaez de ressusciter l’absolutisme, le comte de Montemolin adhérait, lui, par un manifeste dont on ne contestera pas l’à-propos, aux idées et aux besoins de l’époque. N’était-on pas fait pour s’entendre ? Cabrera a été plus explicite encore. La Catalogne et l’Aragon ébahis ont vu le nom du comte de Morella au bas de proclamations où les mots d’humanité, de progrès, de liberté, émaillaient de démocratiques malédictions contre le despotisme de Madrid. Cabrera humanitaire et jurant haine aux tyrans ! voilà, à coup sûr, une des bonnes excentricités de cette année 1848. Je n’ai pas à raconter les exploits de cette coalition errante ; elle n’a pas réussi à réaliser une seule combinaison stratégique. Cabrera, après avoir rallié en Catalogne les débris de la bande d’Atmeller, se dirigeait avec confiance vers le Haut-Aragon, où un mouvement exalté éclatait à point nominé pour favoriser sa jonction avec la bande républicaine qui venait de pénétrer eu Navarre, et qui elle-même devait être appuyée sur ses derrières par une diversion montemoliniste du général Alzaa : cette longue ligue insurrectionnelle fut instantanément coupée et écrasée en ses trois points principaux. Refoulé dans la Haute-Catalogne, séparé des débris de sa troupe, abandonné par ses officiers, traqué à la fois par l’armée et la population, Cabrera s’est résigné à mener durant quelques mois, dans les montagnes, une existence d’obscur bandit, écrivant lettres sur lettres au prétendant pour le presser de venir se montrer. Celui-ci n’est venu se montrer qu’à nos gendarmes. Plus irrité que découragé, rappelé même, dit-on, Cabrera n’a plus hésité dès-lors à quitter une partie où le principal intéressé ne semblait vouloir mettre ni le cœur ni la main, et le fort Lamalgue a été la dernière étape de cette bruyante insurrection qui avait pour elle le concours de trois drapeaux, une ligne expéditionnaire de cent lieues, des intelligences à Madrid, à Saragosse, à Séville, à Cadix, à Gibraltar, des éclaireurs armés sur presque toute l’étendue des côtes, un crédit à Londres, des magasins à Woolwich et il Portsmouth.

D’où provient cet immense et subit avortement ? J’en pourrais trouver l’explication matérielle dans le soin qu’avait pris le gouvernement espagnol de recueillir peu à peu et sans bruit, ces dernières années, les armes à feu disséminées chez les paysans, — dans la vigueur des premières opérations militaires, qui n’a pas permis aux diverses bandes insurrectionnelles de s’agglomérer. — dans l’habile système de battues organisé en Catalogne, système qui avait le double avantage de soumettre tous les points suspects à une surveillance continue, sans fatiguer ni fractionner les troupes constitutionnelles. Le concours si imprévu donné à la police espagnole par notre police républicaine n’a pas peu contribué d’ailleurs à déconcerter et à éventer les plans de factieux ; mais la cause de cet avortement est surtout morale, au fond des choses, dans le principe même de l’insurrection. Des trois factions que cette insurrection avait groupées, l’une, la faction républicaine, n’a jamais eu de raison d’être ; les deux autres n’en ont plus.

Vieux cri de guerre contre les nobles, les rois et les prêtres, aphorismes à la mode sur la tyrannie du capital, le droit au travail et ce qui s’ensuit, rien n’était oublié dans les manifestes républicains qui, après la révolution de février, ont inondé la Péninsule ; rien, si ce n’est deux choses : la logique et l’à-propos. Ces deux thèmes de déclamations ont en effet, chez nos voisins, le double tort de frapper à vide et de s’infirmer l’un l’autre en beaucoup de points.

Où trouver d’abord ici les élémens d’un 93 ? Serait-ce dans l’oppression aristocratique ? Dessaisie de temps immémorial de tous droits féodaux, assujétie aux charges communes, sauf d’insignifiantes exceptions qui ont pour pendant des charges exceptionnelles, la grandesse espagnole en est à peu près réduite aux quelques privilèges de fait que donne la fortune, privilèges purement politiques, qui n’ont dès-lors rien d’oppressif pour les masses, qui s’exercent même au profit des masses. Trop riche en effet et d’ailleurs trop fière pour rechercher les emplois, qu’elle abandonne presque entièrement à la classe moyenne, la haute aristocratie a pu devenir le point d’appui naturel de toutes les réformes tentées ou opérées dans le domaine fiscal, administratif et judiciaire, centre des seuls abus, des seules exactions dont les masses aient à souffrir. C’est ainsi que le parlement espagnol a plus d’une fois offert le spectacle d’un sénat libéral en face d’une seconde chambre rétrograde. Quant au principe aristocratique en soi, il n’a rien d’irritant, rien qui porte ombrage au susceptibilités populaires, dans un pays où la hiérarchie nobiliaire embrasse une notable partie de la population et descend, en certaines provinces, jusqu’au prolétariat. Là où s’arrête la hiérarchie, les mœurs y suppléent. Qu’y a-t-il au fond de cet orgueil égalitaire qui, depuis soixante ans, bat chez nous en brèche toute supériorité sociale ? De l’envie, c’est-à-dire un aveu d’infériorité. L’orgueil espagnol est plus intelligent, trop convaincu pour se ravaler jusqu’à l’envie. N’étant pas contestée, la grandesse, à son tour, croit pouvoir se dispenser d’être exclusive ; elle n’a pas intérêt à agrandir des distances que personne ne songe à combler, et c’est une autre source de bons rapports entre les deux classes. Du sentiment aristocratique découle ainsi l’égalité pratique qui permet à l’Espagne d’attendre fort patiemment l’égalité républicaine.

Le trône, chez nos voisins, s’abrite sous le même principe que l’aristocratie. Je ne sais plus quel ancien écrivain a dit : « La France est le royaume des conséquences. » L’Espagne, elle aussi, est le royaume des conséquences, raisonneuse et logique avant tout. La hiérarchie sociale admise, le bon sens pratique du peuple espagnol ne la comprendrait pas sans sommet. — Viva la reyna, aunque no lo merezca[2] ! criaient, il y a onze ans, les gardes nationales mécontens de Saragosse en repoussant la bande de Cabañero : voilà cette nuance. Ajoutons que l’excessive décentralisation de l’ancien régime n’a jamais permis au peuple espagnol de résumer ses griefs dans la royauté. Les innombrables franchises du clergé, de la noblesse, des corporations, des provinces, des communes, du personnel administratif lui-même, rétrécissaient à tel point le cercle d’action du rey neto, qu’il aurait pu envier les prérogatives de maints rois constitutionnels. Le nouveau régime a plutôt étendu qu’affaibli le pouvoir royal ; mais la centralisation a beaucoup à marcher, chez nos voisins, avant d’atteindre la limite où elle cesse d’être bienfaisante pour devenir tracassière. Où est la cause du gaspillage et des exactions bureaucratiques ? Dans l’indépendance que laissaient et que laissent encore en partie aux agens secondaires du fisc, de la justice, de l’administration, l’insuffisance du contrôle gouvernemental et un népotisme passé à l’état de règle. Tout ce qui tend à centraliser L’action officielle est donc un bienfait immédiat pour les masses qui paient les frais de ce gaspillage et de ces exactions. Le pouvoir royal est ici pour long-temps dans cette position singulière, qu’il ne peut s’accroître qu’aux dépens des abus, qu’il se popularise en se fortifiant. Accepté dans son principe, sans responsabilité réelle dans le passé, n’ayant qu’une action libérale et progressive dans le présent, quel prétexte laissait-il à la propagande républicaine ? Et de fait, les manifestes anti-monarchiques dont l’Espagne a été inondée durant quelques mois se réduisaient à de nébuleuses divagations, à quelques aphorismes de la force de celui-ci, que jetait de temps en temps à la poste de la rue Jan-Jacques Rousseau un certain M. Abdon Terradas : « La haine des rois est la première vertu civique. » M. Terradas est décidément trop avancé pour l’Espagne, qui ne mérite pas la sollicitude de M. Terradas.

Serait-ce dans l’influence ecclésiastique enfin qu’un 93 espagnol trouverait un prétexte à ses fureurs ? Encore moins. L’abolition des couvens a détruit cette influence en ce qu’elle avait d’excessif. On peut même dire que le libéralisme révolutionnaire a beaucoup dépassé dans cette voie la limite que lui traçaient et le vœu et les intérêts immédiats des masses. À force d’être absorbans, les accaparemens monastiques avaient cessé d’être onéreux. Immensément riches, dégagés par l’esprit même de leur institution de l’égoïsme de famille et des tentations du luxe, la plupart des couvens remettaient la dîme aux familles peu aisées, accordaient aux fermiers des baux avantageux, et trouvaient encore dans leurs revenus, volontairement réduits de moitié et souvent des deux tiers, le moyen de faire d’innombrables aumônes. Le clergé séculier n’était pas moins charitable. Je prouverais aisément que l’église espagnole donnait annuellement aux classes nécessiteuses, tant en secours directs que sous forme de revenus abandonnés, une valeur de plus de quarante millions de francs, répartie sur moins d’un million de têtes. Quel programme républicain réaliserait aussi largement le droit à l’assistance ? il n’est pas jusqu’au problème de l’instruction gratuite à tous les degrés dont le clergé espagnol n’ait donné une large solution, bien autrement large que celle que promettent aujourd’hui les alchimistes de la république rouge : les étudians pauvres des principales universités étaient nourris par les couvens. L’économiste et le philosophe eussent trouvé là beaucoup à redire ; mais ce n’est pas la question. Lorsque le radicalisme espagnol prend texte des tendances religieuses du parti modéré pour mettre en avant le fantôme de la domination monastique, il soulève contre lui-même les souvenirs et les appétits populaires qu’il entreprend d’ameuter. Quel principe lui restait-il donc ici à invoquer contre le clergé ? Un seul, la liberté de conscience, mot parfaitement vide dans un pays exclusivement catholique. L’Espagne ne peut guère s’éprendre d’un bien dont elle ne trouverait l’emploi. Où la foi suffit, qu’importe la liberté ?

Le triple mot d’ordre de notre première révolution ne peut donc pas réveiller en Espagne le moindre écho dans les masses. L’autel est ici hors de cause. Le trône et l’aristocratie y représentent bien moins la résistance que le mouvement. Le peuple, enfin, s’y rattache par ses mœurs à l’aristocratie, par son intérêt au trône, par ses regrets et ses croyances au clergé.

Le mot d’ordre de 1848 devait être moins compris encore chez nos voisins. Parlerons-nous du droit au travail ? De toutes les fantaisies que se permet le béotisme imitateur des radicaux espagnols, voilà à coup sûr la plus excentrique. Cette théorie malsaine a besoin, pour éclore, de l’humide serre-chaude des manufactures, et l’Espagne, à d’insignifiantes exceptions près, n’a pas besoin d’être industrielle. La révolution économique opérée par les machines n’a donc pas eut en Espagne de contre-coup sensible. Les bras y font beaucoup plus défaut au travail que le travail aux bras. Quant aux deux autres promesses du socialisme, elles sont, on l’a vu, une apologie implicite des couvens qui les réalisaient, et par suite une cause d’impopularité pour le parti radical, principal moteur de la suppression des couvens. En prônant le droit à l’assistance et l’instruction gratuite, il dresse son propre acte d’accusation.

Ainsi, la propagande démocratique et sociale, à quelque date qu’on la rattache, sous quelque aspect qu’on l’étudie, est un non-sens en Espagne. Les passions de 93, les folies de 1848 ne répondent à rien ni dans les sentimens, ni dans les mœurs, ni dans les intérêts du pays. Faut-il s’étonner, du ridicule fiasco de cette propagande ? Accueillie avec un parfait dédain en Navarre, en Aragon, à Madrid, en Andalousie, elle n’a guère recruté pour partisans que quelques trabucayres de Catalogne, politiques fort accommodans de leur nature et qui avaient une trop longue pratique du socialisme pour s’effaroucher de la théorie.

Avec des antécédens bien autrement sérieux, la faction des exaltés proprement dits, celle qui visait à ressusciter le mot d’ordre insurrectionnel de 1836 et de 1840, et qui s’intitulait dans ses manifestes l’armée libérale ; n’a pas mieux réussi. C’était inévitable : cette faction n’avait plus ni chefs, ni soldats.

L’état de siége est venu paralyser à temps le groupe parlementaire qui, dans les insurrections précédentes, lui avait servi de levier et de prête-nom, et la révoltante franchise de lord Palmerston, je l’ai dit un autre jour, n’y a pas moins contribué que l’état de siége. Le mot de patrie n’est pas encore un mot usé dans la Péninsule. L’opposition espagnole ne s’est pas encore élevée à la hauteur de ces abstractions humanitaires qui bourraient hier de manifestes français les fusils de chargé à Rome sur les soldats français et qui appelleraient demain les Cosaques, si S. M. Nicolas Ier consentait à devenir socialiste. Beaucoup de notabilités progressistes qui, à d’autres époques, avaient accepté le concours de l’Angleterre, ont plus ou moins ouvertement renié cette fois une cause devenue exclusivement anglaise. Le duc de la Victoire et M. Olozaga entre autres, sollicités à Londres de prêter leur influence à l’intrigue carlo-exaltée, ont répondu, dit-on, par le plus énergique refus. Cette intrigue n’a rencontré dans l’opposition parlementaire que deux adhérens, M. Salamanca, dont l’éclectisme agioteur est au-dessus de certains scrupules, et M. Escosura, sorte de fantaisiste politique que tous les drapeaux connaissent, que tous les extrêmes attirent, et que devait doublement séduire l’amalgame de ces deux extrêmes : légitimisme et démagogie.

Avec son point d’appui parlementaire, la faction exaltée avait perdu la majeure partie de son personnel d’insurrection. On ne saurait trop le répéter, quel était l’élément militant dans les mouvemens soi-disant progressistes de 1836 et de 1840 ? L’élément contrebandier, appuyé et soudoyé par l’Angleterre. La diplomatie britannique poursuivait vivement à ces deux époques la conclusion d’un traité de commerce qui eut fait de l’Espagne une province anglaise. Le gouvernement espagnol voulait de son côté la réforme douanière, mais une réforme vivifiante qui rattachât à la Péninsule, avec les intérêts anglais, ceux de la France et du reste du continent. De là cette coalition : dans des vues diamétralement opposées, les contrebandiers et l’Angleterre étaient également intéressés à repousser un abaissement général des tarifs qui eût enlevé à celle-ci ses chances d’accaparement commercial, à ceux-là leur industrie. La preuve qu’ici les principes n’étaient guère en jeu, c’est que l’insurrection de 1843, qui a rouvert l’Espagne au parti modéré, a eu pour théâtre les mêmes centres ; pour personnel les mêmes populations, pour meneurs les mêmes hommes, à peu d’exceptions près, que l’insurrection de 1840, cause de l’expulsion de ce parti[3]. C’était logique ; le Foreign-Office venait de profiter de l’isolement diplomatique d’Espartero pour lui arracher un projet de traité dont l’accomplissement aurait porté un coup mortel à la contrebande des cotons. Un intérêt analogue à celui qui, trois ans auparavant, avait jeté nos prétendus progressistes dans les bras de l’influence anglaise, les soulevait contre cette influence. Là est aussi le secret du ridicule avortement de la faction exaltée de 1848. Qu’aurait, en effet, gagné la corporation contrebandière à seconder les manœuvres de M. Bulwer ? Le réveil des exigences contre lesquelles elle avait dû s’insurger en 1843, exigences qui se seraient reproduites cette fois d’une façon plus impérieuse encore, car la révolution de février venait de briser le lien de famille qui unissait la France à l’Espagne ; la politique anglaise eût désormais régné à Madrid sans contre-poids. À part quelques petites bandes recrutés çà et là sur les côtes par les agens de M. Bulwer, les contrebandiers se sont donc abstenus. On comprend quel vide a dû jeter dans la faction exaltée la neutralité subite de soixante mille hommes[4], tous aguerris, tous armés, unis d’un bout à l’autre de la Péninsule par une sorte de franc-maçonnerie, appuyés par des capitaux énormes, secondés par la bourgeoisie marchande des villes, que la rigueur des anciens tarifs associait forcément à l’intérêt contrebandier. : Voilà comment cette faction, trois fois si formidable, deux fois maîtresse du pouvoir, s’est vue tout à coup réduite à errer humblement et en sous-ordre du drapeau montemoliniste au drapeau républicain.

L’insuccès du montemolinisme tient à des causes analogues. Comme l’ancien parti exalté, l’ancien parti carliste n’était qu’une coalition, un assemblage d’exigences hétérogènes qui, aujourd’hui, sont ou divisées ou désintéressées.

On a voulu voir dans le parti carliste espagnol le pendant du légitimisme français : où est la similitude ? Dans les idées ultra-monarchiques, le bon plaisir de Ferdinand VII restaurant l’ancienne règle d’hérédité était-il plus contestable que le bon plaisir de Philippe détruisant cette règle ? Logiquement, les adorateurs du passé avaient ici deux raisons pour une d’accepter l’ordonnance royale du 5 avril 1830, qui n’était qu’un retour à la vieille loi fondamentale. Au point de vue légitimiste, le testament de Ferdinand VII avait donc pour lui le droit et la tradition, avant même que la sanction des cortès l’eût légalisé au point de vue libéral. Ainsi l’a compris la haute aristocratie espagnole, qu’on ne peut cependant soupçonner d’hostilité au dogme monarchique : à de rares exceptions près, elle n’a pas donné d’adhérens à don Carlos. Le principe mis hors de cause, que restait-il du parti carliste espagnol ? Deux intérêts : l’intérêt des libertés basques et celui des privilèges du clergé, l’un essentiellement démocratique, l’autre essentiellement absolutiste, mais qui, ayant tous deux à redouter les tendances du parti libéral, officiellement représenté par Isabelle II, s’étaient ralliés d’un tacite accord à don Carlos, adversaire officiel d’Isabelle et de ce parti. Or, ces deux intérêts sont aujourd’hui désarmés.

À la suite du traité de Bergara, les fueros basques ont été confirmés, « sauf en ce qui touche à l’unité constitutionnelle de la monarchie. » La loi qui doit définir cette restriction est encore à faire ; on semble éluder, de part et d’autre, un règlement de comptes qui pourrait tout remettre en question ; mais, en attendant, les provinces s’administrent elles-mêmes, sont exemptées ou à peu près de la conscription et considérablement privilégiées dans la répartition de l’impôt général. Elles ont tout ce que leur garantissait don Carlos, moins la guerre et les désastres que don Carlos leur apportait. Le doute qui ne peut planer sur l’interprétation définitive de la loi de 1839 n’est-il pas d’ailleurs pour les Basques un nouveau motif de soutenir le parti modéré, qui leur a donné d’incontestables témoignages de loyauté et de bon vouloir, et de repousser le montemolisme, aujourd’hui réduit à faire des avances aux adversaires les plus systématiques des fueros, aux exaltés ?

L’élément religieux de l’ancien parti carliste est également hors de cause. La loi qui suspendait, dès 1845, la vente des biens nationaux avait préparé la réconciliation du gouvernement et du saint-siège ; l’avènement de Pie IX l’a accomplie. Roma locuta est, causa finita est, dit un adage de droit espagnol, et le clergé, sans excepter ceux des prélats qui avaient exercé une action dirigeante dans le parti carliste, s’est franchement rallié aux nouvelles institutions. C’était d’ailleurs son intérêt bien entendu. Au moment même où le montemolinisme aux abois faisait, en Catalogne, un suprême appel aux sympathies exaltées, le gouvernement défendait contre les orateurs exaltés le projet de dotation du clergé et du culte. La nouvelle dotation se compose du revenu des biens rendus à l’église, de la rente de la cruzada (dispense pour le maigre), de celle des commanderies et maîtrises vacantes ou à vaquer et dont le clergé lui-même aura l’administration, enfin d’un appoint que le clergé prélèvera directement sur les propriétés rurales et urbaines, au prorata et en déduction de la cote immobilière de chaque contribuable, et qu’il lui sera loisible de prélever soit en argent, soit en produits. Ce système concilie tous les droits, prévient tous les froissemens : c’est à la fois une excellente opération financière, en ce sens que l’état aliène à leur ancienne valeur vénale des biens qui, vu leur origine, n’étaient dans ses mains qu’une valeur dépréciée, — un bienfait pour le contribuable des campagnes, à qui les paiemens en nature sont beaucoup plus faciles que les paiemens en numéraire, — un allégement de responsabilité pour le fisc, puisque le clergé devient l’administrateur et le collecteur de son propre budget, et, — ce qui n’est pas moins important, — une garantie de concorde entre l’église et le gouvernement, dont les questions de salaire auraient aigri tôt ou tard les rapports. Un dernier point reste à régler : celui de l’organisation même du clergé. Une loi vient de donner au gouvernement plein pouvoir de se concerter à cet effet avec la cour de Rome, et la solution ne peut soulever aucune difficulté sérieuse. L’expédition de Gaëte, d’une part, a confirmé le saint-siège dans ses intentions bienveillantes. L’unité de croyance religieuse, d’autre part, en écartant ici le thème si épineux de la liberté de conscience, rend le gouvernement de très bonne composition en ce qui touche aux rapports de l’église et de l’état. Tout se réduit à combiner la question d’économie, devenue facile par suite des extinctions nombreuses qui ont eu lieu dans le personnel ecclésiastique depuis quinze ans, avec les exigences que permettent au culte catholique les précédens et les mœurs du pays. La modification des circonstances ecclésiastiques, qui, sur certains points du royaume, sont beaucoup trop multipliées, conciliera ces deux intérêts. L’église espagnole ne peut pas espérer sans doute de reconquérir son ancienne position, mais elle accepte loyalement cette nécessité : ses membres les plus éminens sont les premiers à appuyer de leur concours, à provoquer même par leurs conseils les mesures de transaction qui peuvent hâter le règlement de la question religieuse. Et, d’ailleurs, à qui pourrait-elle demander mieux ? Serait-ce à l’absolutisme ? Vaincu à Bergara, il s’est suicidé à Londres par les incartades démocratiques du nouveau prétendant. Serait-ce à l’idée démocratique elle-même, à je ne sais quel système de liberté illimitée qui cherchait naguère la théocratie dans le radicalisme, et qui, pour affermir le principe d’autorité dans les ames, secondait involontairement l’œuvre de ceux qui sapent ce principe dans la rue ? Encore moins. Dans le milieu absolutiste où ses griefs l’avaient parqué jusqu’à ces derniers temps, le clergé espagnol a pu échapper à cette contagion passagère. Il n’a pas abdiqué un seul instant son ascendant modérateur, et, pour payer son tribut aux illusions dont parle, triste symbole d’une époque où tout, même ce qui était fait pour ne jamais faiblir, aura eu son heure de faiblesse, il n’irait pas choisir le moment où l’expérience les condamne, où d’éloquens et courageux regrets viennent les rétracter.

On peut mieux s’expliquer maintenant l’impuissance des tentatives républicaines, exaltées et montemolinistes. Les divers intérêts qu’elles avaient convoqués autour de leur drapeau n’ont pas répondu à ce triple appel. Les uns n’existaient pas, les autres étaient ou neutralisés ou satisfaits. À d’autres époques, l’insurrection eût pu trouver un dernier point d’appui dans ces myriades d’employés et d’officiers que chaque flot politique apportait et que le flot suivant remportait dans l’opposition mais le temps a peu à peu réduit ce personnel parasite, et six ans de calme, répit depuis long-temps inconnu chez nos voisins, ne lui ont pas permis de combler les vides que la mort, la vieillesse, la reprise même des affaires, qui a ouvert aux ambitions individuelles de meilleures issues, avaient opérés dans ses rangs. La sagesse du gouvernement a fait le reste. Au risque d’un élargissement passager des cadres de l’armée et de l’administration, il a reconnu une bonne partie des droits qu’avaient créés les précédentes fluctuations politiques. C’est après tout de la bonne économie financière. Il n’y a pas de gouvernement si cher qui ne coûte encore moins cher qu’une insurrection.

D’autres causes sont venues favoriser le triomphe du gouvernement. Les capitaux, puissance énorme, quoi qu’on dise, et que leur abstention forcée rendait indifférens à la politique, ont subitement afflué en Espagne. Il y a deux ou trois ans, des centaines de sociétés anonymes, dont la brusque irruption rappelait presque la fièvre industrielle qui s’empara de nous en d’autres temps, naissaient sur tous les points du territoire à l’ombre du régime réparateur qu’apportait le parti modéré. Beaucoup ont disparu, mais après avoir imprimé à l’activité nationale une impulsion très rassurante pour l’ordre ; d’autres ont réussi et créé des intérêts nombreux qui sont pour l’ordre autant d’auxiliaires directs[5]. Les mesures prises par le gouvernement pour faciliter la réconciliation de l’Espagne et du saint-siège avaient puissamment contribué à cette subite confiance des capitaux, en rassurant les détenteurs des biens ecclésiastiques déjà aliénés. Tandis que la sécurité renaissait en haut, d’innombrables causes de froissement disparaissaient en bas. M. Mon supprimait une foule de petites taxes, dont la perception était aussi gênante pour le contribuable que difficile pour le trésor, et les remplaçait par une taxe unique, basée sur la propriété immobilière et celle des troupeaux. Cette taxe ne flotte qu’entre 10 et 12 pour 100 des revenus. L’extrême modération du nouveau régime fisc ne devait pas faire regretter aux populations rurales le temps où deux partis, deux gouvernemens à la fois, sous forme d’impôts ordinaires très vexatoires, d’impôts de guerre et de réquisitions militaires, venaient leur enlever et le fruit et l’instrument de leur travail. Le souvenir de ces épreuves la crainte de les recommencer, l’expérience des bienfaits de l’ordre, leur ont subitement donné ce qui jusqu’ici leur manquait : un esprit public. Sur beaucoup de points, les paysans, naguère spectateurs indifférens ou haineux de luttes ou ils croyaient n’avoir rien à perdre, quelque fût le vainqueur, les paysans, cette fois, se sont mis spontanément à la poursuite des bandes factieuses, et ce concours inattendu n’a pas peu facilité les mesures stratégiques qui ont prévenu l’agglomération des insurgés. Je m’arrête. — Ces progrès, ces transformations morales, ces déplacemens d’intérêts et de tendances qui changeaient autour du gouvernement les haines en neutralité, la neutralité en concours, toutes les résistances en forces, tous les anciens dangers en garanties, tout cela n’eût servi à rien sans la vigoureuse attitude du cabinet Narvaez.

Au moment de la secousse de février, le gouvernement espagnol a pu s’appuyer sur une majorité compacte, je le veux bien : Louis-Philippe n’en avait-il pas une aussi ? Cinq ans de calme et de prospérité renaissante avaient intéressé l’Espagne à la politique d’ordre. L’enjeu de la France était-il moins fort ? Privées de leurs anciens auxiliaires, les diverses factions qui ont essayé de mettre à feu l’Espagne n’étaient en somme, même en réunissant leurs efforts, qu’une misérable minorité. N’est-ce pas aussi une misérable minorité qui a révolutionne la France, et l’Autriche, et la Prusse, et Naples, et la Toscane, et les États-Romains Mais là s’arrête l’analogie. Seul le gouvernement espagnol n’a pas faibli ; seule l’Espagne a été sauvée. Le cabinet Narvaez a compris et il a compris à temps, c’est l’essentiel, que l’heure du combat n’était pas l’heure des transactions, que toute concession faite à l’émeute était un encouragement pour l’émeute, un conseil d’hostilité pour les douteux, un ordre d’abstention pour les amis, une révolution enfin. Qui avait tort ? Pendant que de la Méditerranée à la Baltique, du Danube aux Pyrénées, le continent est en feu, le seul coin de terre où la révolution trouvât naguère asile est le seul pacifié. L’Europe ensanglante vingt champs de bataille, l’Espagne passe la charrue sur les siens. Paris, Vienne, Berlin, Rome, Naples, sont condamnés à chercher un moment de répit dans l’état de siége ; l’Espagne trouve un repos durable dans la réconciliation de ses partis. Nos prisons regorgent, les siennes s’ouvrent à deux battans. Nous ne savons plus où mettre nos déportés, elle rappelle tous ses émigrés.


II

Le cabinet de Madrid a su utiliser sa victoire. À peine maître de la situation, il a proposé une mesure devant laquelle étaient successivement tombés deux gouvernemens, mais dont l’ajournement paralysait tout progrès matériel et moral en Espagne : la réforme générale des tarifs douaniers.

Les momens étaient précieux. Pour la première fois, les préoccupations de nationalité, les scrupules plus ou moins intelligens de libéralisme dont s’était jusque-là compliquée cette question, n’étaient pas en éveil. Les progressistes avaient autrefois accusé la France de provoquer la réforme douanière dans l’intention de fortifier au-delà des Pyrénées, à la faveur de l’extension des rapports commerciaux des deux pays, l’ascendant de sa politique modératrice et de ses intérêts de famille : par la nature même de nos institutions républicaines, par l’inaction de notre diplomatie depuis février, nous échappions désormais à ce double soupçon. Qui l’avait d’ailleurs formulé jusqu’ici ? La Grande-Bretagne, dont les calculs de monopole commercial ne pouvaient pas s’accommoder, nous l’avons dit, d’un abaissement général des tarifs. Or, l’impression de l’incident Bulwer était encore récente. Le Foreign-Office, par l’audace de ses prétentions de protectorat et de ses menées montemolinistes, s’était enlevé le droit d’exploiter des sentimens, des principes, qu’il avait brutalement outragés ou reniés. Il n’en avait plus surtout le moyen : l’ambassade anglaise de Madrid, ce quartier-général de guerre civile, où l’insurrection était sûre de trouver à point nommé l’encouragement pécuniaire de ses projets, la sanction de sa victoire, l’inviolabilité de sa défaite, l’ambassade anglaise était fermée cette fois. Quant à l’élément contrebandier, l’intérêt qui l’avait détaché des dernières tentatives factieuses subsistait toujours. S’il ne voulait pas d’un abaissement général des droits de douanes, il ne voulait pas non plus d’un traité avec l’Angleterre, conséquence à peu près inévitable du renversement des modérés. L’enjeu était au moins douteux, la partie dangereuse à coup sûr, témoin la rude leçon que le cabinet de Madrid venait de donner à d’autres insurgés. Restait l’élément manufacturier. Il est numériquement très faible. Cette industrie catalane des cotons, qui a servi de prête-nom à tant de complications politiques et commerciales, n’emploie que trente et un mille ouvriers, et élabore moins d’un million de kilogrammes de matière première ce qui correspond à peine au cinquième des besoins de la consommation intérieure ; mais elle avait eu jusqu’ici deux auxiliaires formidables : les susceptibilités nationales et l’intérêt contrebandier[6]. On vient de voir que ce double appui lui faisait défaut. Réduite à ses propres forces, intimidée par l’attitude du gouvernement, qui avait eu la prévoyance de maintenir en Catalogne le déploiement de forces nécessité par les dernières tentatives insurrectionnelles, désarmée enfin de tout grief raisonnable par la protection exceptionnelle dont la favorisait encore la réforme proposée, l’industrie catalane s’est bornée, cette fois, à quelques protestations sans écho. Aucun danger n’est venu peser sur les délibérations des chambres, et, après six semaines d’une discussion approfondie, où se révèlent d’immenses progrès dans la science économique, le nouveau tarif a été adopté. C’est toute une révolution.

Je n’exagère rien. Le nouveau tarif n’est, si l’on veut, qu’un pas assez timide du système prohibitif au système protecteur ; mais il a pour résultat, ce qui est immense ici, d’anéantir la contrebande. Le droit sur les tissus de coton, qui jusqu’ici étaient prohibés, sera de 35 à 40 pour 100, ce qui donne à l’importation légale un avantage énorme sur la fraude, dont le taux d’assurance flottait entre 60 et 90 pour 100. Sur les lainages et les tissus de soie qui paieront, ceux-ci de 30 à 45 pour 100, ceux-là de 25 à 50 pour 100, la différence est beaucoup plus faible : cette différence reste même en faveur de la fraude pour certaines soieries ; mais, comme le gouvernement a l’initiative des évaluations qui serviront de base à la perception des droits, il ne dépend que de lui de neutraliser ici l’intérêt contrebandier. La toilerie est dans les mêmes conditions. Quant aux autres articles, qui sont taxés de 10 à 20 pour 100, ils appartiennent forcément désormais au commerce légal. Or, veut-on savoir ce que gagnent le consommateur, la production et le trésor, à cette disparition de la contrebande ? Quelques chiffres déduits des faits actuels en donneront l’idée.


M. Mon évalue à près de 80 millions de francs l’impôt que payaient les consommateurs à l’importation des cotons étrangers. La fraude prélevant jusqu’ici sur ces articles une prime de 70 pour cent en moyenne, et le maximum des droits qui viennent d’être fixés ne dépassant pas 40 pour cent, la consommation nationale bénéficie, par la réforme douanière, d’une économie de plus de 30 pour cent, soit, sur 80 millions de francs, plus de 24,000,000

|-bgcolor="#EFEFEF"

Les articles autres que la toilerie, les tissus de soie et de laine sont considérablement dégrevés. Sur ces importations qui, pour 1846, s’élevaient a plus de 100 millions de francs, la consommation gagnera au moins 10 p. cent 10,000,000
Ce qui porte le profit qui résultera immédiatement pour les consommateurs de l’établissement du nouveau tarif. C’est l’équivalent d’un neuvième de dégrèvement sur la totalité des impôts à 34,000,000 de francs

Néanmoins c’est surtout comme producteur que le contribuable gagnera à la réforme douanière. Pourquoi l’Espagne, avec son immense excédant de richesses agricoles et minérales, est-elle l’un des pays les plus pauvres d’Europe ? Parce qu’elle manquait de bras pour utiliser cet excédant et de débouchés pour le placer. La réforme douanière aura pour effet immédiat de donner au travail national les soixante-mille recrues qu’elle enlève à la contrebande, et, pour effet indirect, d’élargir tous les marchés extérieurs de la Péninsule. Sous l’ancien système, l’Espagne n’avait, officiellement parlant, aucun titre à réclamer des concessions douanières, car les productions des autres pays ne pénétraient sur son marché qu’en bravant des droits excessifs ou des prohibitions, c’est-à-dire malgré elle. Désormais les rôles se transposent. Les divers pays qui alimentent la consommation espagnole ont intérêt à ménager un débouché devenu facile, et que le gouvernement, au moyen d’évaluations différentielles, peut restreindre ou agrandir à son gré. La suppression de la contrebande, en ajoutant à la balance douanière un grand nombre de valeurs qui jusqu’ici n’y avaient pas figuré, donnera en outre à l’Espagne des droits entièrement nouveaux à la réciprocité commerciale des autres marchés.

Essayons d’évaluer approximativement la créance que le nouveau régime douanier va donner à la production espagnole sur les divers centres d’importation.


En 1846, l’excédant des importations sur les exportations était d’à peu près 22,000,000 fr.
Les tissus de coton coûtant au consommateur 30 pour 100 moins cher, la consommation s’accroîtra presque immédiatement dans la même proportion et remontera à l’évaluation actuelle de 80 millions de francs. Si l’on déduit de ce chiffre le montant des droits à percevoir par la douane espagnole, qui ne sauraient être portés au compte de l’industrie étrangère, il reste, pour la valeur réelle des cotons importés, à peu près 50,000,000
De la comparaison des statistiques officielles de l’Espagne avec celles de l’Angleterre, de la France et de la Belgique, qui n’ont aucun intérêt à exagérer l’évaluation des produits qu’elles exportent, il résulte que la contrebande avait, dans l’importation espagnole des lainages, soieries et toileries, une part d’à peu près 10,000,000
Sur les autres articles mentionnés précédemment, une baisse de prix de 10 pour 100 doit provoquer un excédant proportionnel de consommation, soit 10,000,000
Dès que le nouveau tarif aura produit ses conséquences naturelles, l’Espagne verra donc s’ouvrir un surcroît de débouchés, qui provoquera chez elle un surcroît de production et de richesse d’une valeur annuelle de 92,000,000 fr.

Une bonne partie de cet excédant s’éparpillera en salaires, se traduira par de nouveaux accroissemens de consommation, et ira, sur les marchés extérieurs, créer de nouveaux droits de réciprocité à la production espagnole. Le reste se convertira en capitaux industriels et agricoles, et fomentera annuellement à l’intérieur la production de valeurs décuples. Si l’on étudie ces contre-coups de production et de consommation pour une période de dix années, les chiffres s’amoncellent, les progressions se précipitent avec une merveilleuse rapidité.

L’état n’a rien à envier au consommateur et au producteur.


L’anéantissement de la contrebande a pour premier résultat politique et financier d’enlever aux tentatives séditieuses un budget considérable et une armée de soixante mille hommes. En supposant que, dans ces conditions de sécurité, le budget de la guerre puisse être réduit d’un quart seulement, ce sera là déjà pour le trésor une économie annuelle de plus de 20,000,000 fr.
Un droit moyen de 37 pour 100 sur l’importation des cotons rapportera au fisc à peu près autant 20,000,000
En prenant 40 pour 100 comme moyenne des droits à prélever sur les lainages, soieries, toileries dont l’importation échappait jusqu’ici à l’action de la douane, on trouve un autre excédant de recettes de 4,000,000
Pour tenir compte de quelques déficits possibles, nous négligeons les accroissemens probables qui se manifesteront pour les autres articles. Reste l’augmentation de matières imposables qui résultera de l’accroissement progressif de la production nationale. En nous en tenant à 92 millions, premier terme de cette progression, et en n’évaluant la totalité des impôts directs et indirects qui l’atteindront au passage qu’à 20 pour 100, nous arrivons à un autre surcroît de revenu de 19,000,000
Ce qui porte, sous forme de dépenses en moins et de recettes en plus, le bénéfice presque immédiat du trésor à 63,000,000 fr.

C’est près d’un quart d’augmentation sur le budget des recettes.

Ainsi, dégrèvement pour les contribuables et le trésor d’une part, accroissement constant de revenu pour les contribuables et le trésor d’autre part, tel sera le premier résultat de la réforme des tarifs. L’Espagne se débattait, depuis plus d’un demi-siècle, dans un effrayant dilemme financier : la gêne de l’état, conséquence naturelle de l’appauvrissement du pays, se traduisait par des augmentations d’impôt qui ne faisaient qu’accélérer cet appauvrissement. Au lieu de s’annihiler l’une l’autre, ces deux forces vont désormais se prêter un mutuel appui. Les charges du trésor diminuant et ses recettes s’accroissant, le crédit de l’état s’améliorera dans la même proportion, et la hausse des fonds publics, c’est l’abaissement de l’intérêt de l’argent, la facilité des emprunts agricoles et industriels, l’accroissement de la production et de la consommation qui réagit à son tour sur la situation du trésor, premier mobile de ce progrès. N’est-ce pas ce rigoureux enchaînement d’effets et de causes qui, sous le dernier régime, fit s’accroître la fortune publique et privée de la France d’à peu près 50 pour cent[7] ? L’Espagne ne peut pas espérer moins, car elle est bien plus éloignée de son maximum normal de bien-être que la France de la restauration, et il lui reste un bien plus grand nombre de forces productives à utiliser.

Au point de vue politique et moral les résultats ne seront pas moins importans.

Depuis cinquante ans que les finances espagnoles sont en désarroi, les divers gouvernemens ont dû recourir à des expédiens de crédit si nombreux, que des millions de familles sont aujourd’hui créancières du trésor. Trop dépréciées pour créer un lien pécuniaire entre les détenteurs et l’état, ces créances ne servaient qu’à maintenir de perpétuelles causes d’aigreur contre le gouvernement, en qui tous les mécontentemens personnifient volontiers l’état. Si les finances se relèvent, les valeurs dont il s’agit reprendront une consistance graduelle, rattacheront à la cause de l’ordre d’innombrables intérêts, et l’exagération même de la dette sera devenue un gage de sécurité intérieure. Ce n’est pas tout. Par suite d’un népotisme invétéré, qui faisait jusqu’ici considérer les emplois comme un patrimoine de famille la concussion était devenue, dans les rangs inférieurs de certaines administrations l’état normal. Le mauvais état des finances ajoutait à cette démoralisation. Mal payés, avant à réclamer des arriérés considérables, les employés trouvaient tout naturel et tout simple de prélever au passage sur les recettes du trésor une partie de ce que le trésor leur devait, et, quand ces recettes étaient insuffisantes, ils ne reculaient pas devant certaines exactions pour les grossir. On avait plusieurs fois essayé de couper court au mal par des renouvellemens de personnel. Rien n’y faisait. Les mises en retraite ou en disponibilité qu’entraînaient ces tentatives de réforme ne servaient qu’à multiplier les surcharges du trésor et à accroître l’impuissance de l’état. De plus en plus mal payés et par suite de plus en plus rapaces, les employés de fraîche date faisaient regretter leurs prédécesseurs. L’Espagne expérimentait avant nous, quoique sous une autre forme, que les satisfaits coûtent encore moins cher que les hommes nouveaux. De cette déconsidération du personnel administratif naissaient des inconvéniens très graves. Le peuple ne voyait plus derrière l’administration l’état. Il n’y voyait qu’une bande de rançonneurs avides dont il était parfaitement légitime d’éluder l’action. Toute idée de légalité était éteinte dans les masses, toute notion de droit public renversée. La suppression de la contrebande, qui a déjà pour effet immédiat de ramener dans l’orbite légale une notable partie de la population, aura pour effet indirect de tarir la source du mal. Les finances relevées et les employés mieux payés, le gouvernement aura dans ses mains un infaillible instrument d’épuration administrative. Une administration juste et respectée rendra la légalité légitime et respectable pour les masses. Ai-je besoin de dire qu’en dehors de l’intérêt financier et des questions de moralité qui se rattachent à cette réforme, ce sera encore un immense résultat politique ? Il y a en Europe, près de nous, un autre pays qui n’a pas été même ébranlé par le cataclysme de 1848, et ce n’est pas à la puissance de son mécanisme social qu’il le doit. Les causes de dislocation y sont au contraire accumulées dans des proportions effrayantes ; mais ce pays est le seul ou l’illégalité, qui, partout ailleurs, devient presque du bel air, soit considérée comme une honte. C’est le seul où le génie indigné d’un grand orateur, cherchant à frapper un coup décisif sur une assemblée que laissait presque froide l’exposé de faits révoltans, ait osé et pu concentrer le suprême effort de son éloquence dans cet admirable cri : « Messieurs, je crois que cela est contraire à la patrie de loi ! » C’est la patrie de Pitt.

Etudiée de près, cette réforme des tarifs, si insignifiante au premier abord et dont la timidité a dû faire sourire plus d’un économiste, cette réforme est donc bien une révolution dans l’acception la plus large du mot. C’est la régénération matérielle et morale de l’Espagne.

Le cabinet Narvaez ne se borne pas à donner au pays l’instrument de ce double progrès ; il met lui-même la main à l’œuvre.

Sous l’influence des mesures prises par M. Mon pour arriver au règlement de la dette tant extérieure qu’intérieure, les fonds publics éprouvent un mouvement de hausse encore assez lent, mais soutenu. La banque de Saint-Ferdinand a été réorganisée, ses émissions sagement limitées, sa réserve métallique confiée à une administration distincte et soustraite ainsi aux fluctuations que peut subir le compte personnel des actionnaires. Des mesures sévères ont mis fin à un agiotage scandaleux, qui, par des accaparemens concertés de numéraire, avait fait hausser le change des billets jusqu’à 15 pour 100. La banque de Saint-Ferdinand, dont l’intervention n’était quelquefois qu’un embarras financier de plus, est redevenue aujourd’hui un puissant moteur de crédit. Son papier est en faveur, ses actions ont monté de 40 pour 100.

Le travail a reçu comme le crédit une impulsion bienfaisante. Les routes sont réparées, les voies d’eau s’améliorent ou s’achèvent, des chemins de fer sont commencés. La création d’un vaste ensemble de chemins vicinaux reliera bientôt toutes les parties du territoire à ces artères vivifiantes. Enfin le gouvernement poursuit en ce moment à Lisbonne la conquête de deux lignes fluviales que la nature avait ouvertes aux productions du centre et de l’ouest de l’Espagne, mais que les hasards de la politique ont fermées. Je parle du Tage et du Duero. Ces deux fleuves, qui ont leur source et la majeure partie de leur parcours en Espagne, débouchent, comme on sait, en Portugal. Le gouvernement espagnol en avait jusqu’ici vainement sollicité l’ouverture ; par un contrecoup assez bizarre de l’abaissement des tarifs espagnols, c’est maintenant au Portugal à la désirer. Ce petit pays était en effet le principal entrepôt de la contrebande anglaise en Espagne. Le trésor et les particuliers y perdent, par la réforme de M. Mon, à peu près le plus clair de leurs ressources, et tout les sollicite à chercher dans une union douanière la compensation de ce mécompte imprévu. La position tout, exceptionnelle du Portugal vis-à-vis de l’Angleterre peut seule compliquer cette question, dont la France, disons-le en passant, aurait bien, elle aussi, quelque intérêt à se préoccuper ; mais la solution finale n’est plus douteuse. Oporto et Lisbonne seront tôt ou tard des ports espagnols.

En même temps qu’il prépare des débouchés pour la production, le cabinet de Madrid la fomente. Les capitaux consacrés à des travaux d’irrigations et les terrains que vivifieront ces irrigations viennent d’être temporairement exemptés, les uns de tout impôt, les autres de tout surcroît d’impôt. L’état reboise ses domaines et oblige, sur toute l’étendue du territoire, les communes à reboiser les leurs. L’enseignement agricole enfin va prochainement pénétrer dans le plus humble village et frapper de mort ce système de jachères qui anéantit actuellement plus de la moitié de la richesse foncière du pays. Dans un autre ordre d’améliorations, l’initiative officielle n’est ni moins directe ni moins féconde. En attendant que les extinctions graduelles et l’amélioration des finances lui permettent de réformer de fond en comble la vieille administration, le gouvernement porte une main hardie aux principaux abus. Le personnel des douanes a été organisé à la française et soumis à un contrôle qui garantit l’entière efficacité des nouveaux tarifs. La manie des emplois, cette grande maladie sociale de l’Espagne, s’abattait, depuis quelque temps, de préférence sur les fonctions civiles : une loi vient de régler et d’entourer de conditions sévères l’admission et l’avancement dans la plupart de ces fonctions. L’organisation judiciaire a également subi des modifications importantes. Une forte impulsion vient d’être donnée à l’enseignement primaire. La bienfaisance publique a été organisée, la législation commerciale simplifiée, la législation pénale mieux graduée : faute d’une bonne échelle de peines, les crimes étaient de temps immémorial, en Espagne, plus nombreux que les délits. La police a été centralisée, et l’établissement d’un système de télégraphie complète cette sage mesure. Le mal social est enfin cerné, traqué de toutes parts, happé tout à la fois dans la cause et dans l’effet. Théoriquement, plusieurs de ces réformes laissent encore à désirer c’est peut-être leur mérite. Si le cabinet Narvaez a franchi sans encombre des questions contre lesquelles s’étaient brisés la plupart des autres gouvernemens, c’est que, le premier, il a su sacrifier la théorie à la pratique, faisant au besoin la part du feu, ne brusquant rien avant l’heure, sauf à profiter de l’heure ; appliquant en un mot, selon le vœu trop long-temps méconnu du pamphlétaire Larra, des remèdes espagnols à des maux espagnols.

Et maintenant, nous le demandons : l’Espagne est-elle suffisamment vengée de trente années de dédain ? Le Job des peuples n’aurait-il pas le droit de laisser tomber à son tour l’injure sur le sanglant fumier où s’étalent des orgueilleuses civilisations d’hier ? il fait mieux : il hérite de leurs dépouilles. À tout équilibre qui se rompt, à toute force qui s’arrête, à tout intérêt qui s’engloutit de ce côté-ci des monts, correspondent chez lui un intérêt qui se fonde, un progrès qui s’éveille, une réconciliation qui s’accomplit. La contrepartie se poursuivra-t-elle jusqu’au bout ? Il ne faut jurer de rien, et les Espagnols y marchent. C’est à la France de s’arrêter si elle peut. Quoi qu’il en soit, nous sommes avertis. Si de nouveaux abîmes nous appellent, si nous sommes condamnés à revoir ces heures où chaque pensée est un coup de fusil, chaque bruit un écroulement, chaque question posée au sombre avenir la sombre question d’Hamlet, ceux de nous que ne pourraient plus séduire les douceurs d’une acariâtre patrie auront un moyen tout simple de retrouver la France de 1830 : c’est d’émigrer en Espagne.


GUSTAVE D’ALAUX.

  1. Voyez la livraison du 1er juin.
  2. « Vive la reine, qu’elle le mérite ou non ! »
  3. Ajoutons que le parti modéré, à peine rentré aux affaires, a pu reprendre, sans soulever les moindres protestations, cette fameuse réforme des municipalités dont la simple annonce avait servi de signal officiel à l’insurrection de 1840 : nouvelle preuve que la question politique n’avait été ici qu’un prétexte, un mot d’ordre de convention.
  4. À la fin du dernier siècle, Florida Blanca évaluait à cent mille le chiffre des contrebandiers. L’émancipation de l’Amérique espagnole, qui recevait toutes ses importations de la métropole et qui fournissait ainsi à l’industrie contrebandière la moitié de ses consommateurs, explique cette réduction. Depuis Florida Blanca, la population de la métropole s’est accrue d’environ un tiers en sus.
  5. Comme symptôme de la reprise des affaires ou de l’accroissement de bien-être qui en est le signe, nous prendrons le revenu des tabacs. Le chiffre de ce revenu, qui est en Espagne un thermomètre aussi infaillible que celui de l’octroi chez nous, s’est graduellement accru, depuis 1843, époque où le parti modéré a repris le pouvoir, de 57 pour 100.
  6. La communauté d’intérêts prohibitionistes n’était pas le seul mobile de l’alliance des manufacturiers et des contrebandiers. Plusieurs manufacturiers spéculaient eux-mêmes sur la contrebande. Des tissus qui portaient l’estampille de certaines fabriques de Catalogne étaient d’origine étrangère.
  7. C’est dans cette proportion que s’était accru le budget des recettes, bien qu’aucune aggravation d’impôt ne fût venue l’influencer. Je demande grace, en passant, pour quelques lieux communs. Nous avons fait tant de chemin depuis dix-huit mois, que les banalités économiques de la veille sont presque les hardiesses du lendemain.